Y A -T- IL UN "MONDE DES VALEURS" ?

emplehemen

Y A -T- IL UN MONDE DES VALEURS ?

 

"Voici le grand problème autour duquel tourne tout ce que j'écris: y a-t-il a priori un ordre dans le monde,et si oui,en quoi consiste-t-il ?" (Carnets ,1914-1916, 1.6.15)

 

A la distinction de deux types de composants :les choses ,dénotées par les noms ,et les faits, exprimés par les propositions,Wittgenstein ajoute cette question :"N'y a -t-il aucun domaine

en dehors des faits ?"

Les choses ,à elles seules, ne constituent pas un monde,c'est-à-dire un ensemble structuré.En quel sens les faits le peuvent,nous avons tenté de le montrer en discutant la notion

de limite. Kant parle de limite toutes les fois qu' un monde - par exemple,le monde intelligible - exclut, par sa seule supposition, l'extension indéfinie d'un autre monde - ici, le monde 

sensible. Si,par contre,cette extension est supposée illimitée,bien que seulement indéfinie, tendancielle,il préfère parler de borne.

En d'autres termes,nous pourrions avancer la thèse kantienne d'une pluralité des mondes, en opposition au monisme spinoziste de la substance  ou nature infinie.

Aussi semblerait-il que l'emploi de 'Grenz' par Wittgenstein corresponde davantage à ce que Kant nomme 'Schranke',dans la mesure où  les faits seuls s' expriment par des propositions

et où " les limites de mon langage dénotent (sont) les limites de mon monde."(Carnets ,23.5.15;Tractatus,5.6) .'Monde' et 'monde dicible' s'équivalant,il n'y aurait donc qu'un monde,son

unicité et son unité étant dues à sa cohérence interne.

L'examen des Carnets ,au moins depuis mai 1915,suggère toutefois la possibilité d'une double lecture.D'une part,le monde,mon monde est bien le monde contingent des faits,l'unique

nature; d'autre part,"qu'en est-il s'il existe quelque chose en dehors des faits,quelque chose que nos propositions seraient impuissantes à exprimer ,(...)N'y a-t-il aucun domaine en dehors

des faits ?"(27.5.15)  ,supposition qui aurait pour corollaire :"Mais le langage est-il l'unique langage ?"(29.5.15)

On compred que, dès les Carnets,la ligne directrice de la pensée de Wittgenstein est,sinon tracée, du moins esquissée,puisque les conditions en sont clairement définies.

Première condition,la relation iconique entre mon monde et ma langue,qui en est le reflet.Deuxièmement,il n'y a qu'un monde ,et les difficultés qui apparaîtront ultériurement à

propos de la pluralité des cultures - rappelons que pour l'auteur des Recherches et des dernières réflexions sur ce thème une langue est une culture,c'est-à-dire un mode de vie -

ne mettent pas en question l'universalité des grandes catégories formelles instituées par la logique ("La logique n'est pas une théorie,mais une image qui reflète le monde.

La logique est transcendantale."( Tractatus,6.13).Troisièmement,les longues polémiques menées contre la supposition d'un "langage privé" doivent disparaître devant la prise en

compte de critères positifs applicables à n'importe quel idiome:"Souvenons-nous qu'il y a des critères déterminés du comportement qui montrent que quelqu'un ne comprend pas

un mot,c'est-à-dire que ce mot ne lui dit rien,qu'il ne sait qu'en faire.Il y a également des critères qui montrent que quelqu'un 'croit comprendre' un mot auquel il attache une signification,

mais non la bonne.Et il y a enfin des critères qui montrent que quelqu'un comprend correctement un mot.Dans le second cas,on pourrait parler de compréhension subjective.Et on

pourrait nommer 'langage privé' (eine 'private Sprache' ) des sons que personne d'autre ne comprendrait,mais que je 'semble comprendre' ('ich aber zu verstehen scheine.)" (Recherches,I,

269,tr.fr.Gallimard,2004,p.143).

Tel est le paradoxe,déjà présent dans les Carnets,et que le Tractatus ,en dépit de son apport remarquable à la compréhension et à la technique logiques,ne permet pas de dépasser:

comment le  monde peut-il nous apparaître comme une totalité limitée,alors que rien d'extérieur à lui,ni divinité ni monde intelligible ni Moi absolu ne peut rendre raison de cette limite ?

Seul un être peut en limiter un autre.La limite est identique à l'altérité,c'est ce qui la distingue de la borne.Si mon effort devant l'épreuve permet un progrès en théorie illimité,c'est

que nul adversaire ne viendra brutalement s'y opposer.Il faut distinguer le compétiteur de l'adversaire,bien que cette distinction reste souvent théorique.Une philosophie de la limite

ne devrait pas être une philosophie du Je,mais du nous. Wittgenstein note,parmi d'autres observations (Carnets,2-8-16) :"le bien et le mal n'apparaissent que par le sujet.Et le sujet

n'appartient pas au monde,mais est une limite du monde."(reprise dans le Tr. en 5.632). Mais en quel sens ?Certes,le sujet ,à la différence de l'humain psycho-physique que je

suis,n'est pas une composante du monde sur laquelle beaucoup de choses peuvent être dites.Mais il n'est pas davantage "une frontière du monde",il est le monde.C'est d'ailleurs ce que

Wittgenstein  ne cessera de répéter :"On voit ici que le solipsisme,s'il est rigoureusement développé,coïncide avec le pur réalisme. Le Je du solipsisme se contracte en un point sans

étendue,et il reste le réalité qui lui est coordonnée."(idem,2.9.16)

Dans le Tractatus,nul besoin de "sujet métaphysique",même comme "frontière du monde (non l'une de ses parties)",car la coordination entre monde et langage (non pas 'Je pense',mais

'nous parlons') repose sur la forme logique'. Mais tant,toutefois,que la "vie"n'a pas trouvé sa forme plurielle comme grammaire,culture et jeu ,le Je métaphysique tient le rôle qu'occupera

le Jeu de langage. Dans cette permanence encore faut-il lui trouver un emploi  autre que" σκιας οναρ" (Pindare,P.8,99) . Aussi Wittgenstein suggère-t-il :"On pourrait dire (à la manière

de Schopenhauer ):ce n'est pas le monde de la représentation qui est bon ou mauvais,mais le sujet du vouloir."(Carnets,2.8.16)

 L'ETHIQUE, DANS LES CARNETS

Posons d'abord la question du langage de l'éthique (et de l'esthétique) dans les notes quotidiennes qui constituent les éléments de ce que Gilles-Gaston Granger,dans son Introduction,

qualifie à la fois de "Journal de guerre" et de "Journal philosophique".Que Wittgenstein s'y réfère directement ou de mémoire,le style en est celui du Monde comme volonté et comme

représentation.

Par 'style',nous n'entendons pas ici des particularités individuelles ou collectives de l'expression,mais un choix conceptuel dans la formulation des problèmes qui se marque,en l'occurence,

par la réfutation de la raison pratique kantienne au profit de la recherche "de l'essence vraie des choses,de la vie,de l'existence". 

 Cette référence répétée à l'existence et à la vie marque en effet une rupture de Schopenhauer avec l'orientation théorique de Hegel.N'oublions pas que lors de sa tentative malheureuse

d'enseigner à Berlin,le jeune Schopenhauer est,pour une très brève période,collègue de l'illustre professeur,et que ces notions, qui pour lui vont acquérir une importance primordiale

au détriment du système et du concept,il va les partager avec plusieurs post-hegeliens tels que Kierkegaard , Feuerbach ou Nietzsche.Quant à une éthique non formelle et cependant

fondée a priori,rappelons-nous aussi que la parution de l'oeuvre majeure de Max Scheler,der Formalismus in der Ethik und die materiale Wertethik est publiée en 1916,et que s'il est peu

probable que Wittgenstein en ait eu connaissance pendant sa détentention,le terme de "valeur" (Wert) sera retenu et discuté,quelques anneés plus tard, dans le texte du Tractatus

(6.4;6.41).

Bien sûr,nous savons que la philosophie,pour Wittgenstein, n'est rien de livresque,et que si l'influence du pessimisme schopenhauerien n'est sans doute pas absente de la série de

remarques qui viennent sous sa plume à propos de la vie et de la mort,de Dieu et du Destin ,du bonheur et de l'éternité,bien plus importante a dû être pour l'officier au contact des blessés

et des morts,l'expérience directe de la guerre qui a été la sienne.Et notons que ,loin de soumettre cette expérience à l'interprétation et au jugement que propose le Dogme,l'appréciation

du bien et du mal,et Dieu lui-même,trouvent leur seul fondement possible dans l'expérience vécue. Les réflexions formulées le 30 juillet 1916 sont suffisamment éclairantes:

"J'en reviens toujours à ceci:que ,simplement,la vie heureuse est bonne,et mauvaise la vie malheureuse.Et si maintenant je me demande pourquoi  je devrais être heureux,la question

m'apparaît de soi-même être tautologique;il semble que la vie heureuse se justifie par elle-même ,qu'elle est l'unique vie correcte. (...)Quelle est la marque objective de la vie heureuse,

harmonieuse ?Il est clair ici qu'il ne peut y avoir de telle marque qui se laisse décrire.

Il en va de même pour la religion."La manière dont tout a lieu,c'est Dieu.Dieu est la manière dont tout a lieu.C'est seulement de la conscience de l'unicité de ma vie que naissent

la religion,-la science-et l'art." 2.8.16  "Et cette conscience,c'est la vie même.Peut-il y avoir une éthique,s'il n'y a en dehors de moi aucun être vivant ?(...)Il ne suffit pas au jugement

éthique que soit donné un monde.Le monde n'est alors en lui-même ni bon ni mauvais."

 On comprend qu'en dépit  d'une communauté thématique avec Le monde comme volonté..., l'interprétation wittgensteinienne de l'éthique ne doit rien à Schopenhauer,car "l'éthique ne se

laisse pas exprimer".Il ne peut donc pas y avoir de 'théorie éthique' semblable au 'pessimisme' schopenhauerien.Celui-ci ne vaut ni plus ni moins que l'optimisme de Leibniz.

Il est important,toutefois,afin de donner toute sa portée à la position de Wittgenstein ,de restituer avec le plus de précision possible la "théorie éthique "de Schopenhauer .Que faut-il en effet

entendre par là,si nous nous rappelons,par exemple, que,pour Kant "toute philosophie morale repose entièrement sur sa partie pure et,appliquée à l'homme,elle se garde d'effectuer le

moindre emprunt à la connaissance de celui-ci (anthropologie),mais elle lui donne au contraire,en tant qu'il est un être raisonnable,des lois a priori " (Fondation de la métaphysique des

moeurs, Préface,tr.fr.par Alain Renaut,Flammarion,1994,p.54) Un tel enracinement anthropologique  et même naturaliste de la théorie pessimiste est ,au contraire, revendiqué par

Schopenhauer ,puisqu'il s'agit pour lui de "découvrir les racines profondes par où la douleur tient à l'essence même de la vie."(...)

"Il suffit d'être sorti des rêves de la jeunesse,de tenir compte de l'expérience,de la sienne et de celle des autres,d'avoir appris à mieux se connaître par la vie,par l'histoire du temps passé et

du présent,par la lecture des grands poètes et de n'avoir pas le jugement paralysé par des préjugés trop endurcis,pour se résumer les choses ainsi : le monde humain est le royaume du

hasard et de l'erreur,qui y gouvernent tout sans pitié,les grandes choses et les petites (.. ) Et quant à la vie de l'individu,toute biographie est une pathographie;car vivre,en règle générale,c'est

épuiser une série de grands et de petits malheurs.(...)Mais au fond,on ne trouverait peut-être pas un homme,parvenu à la fin de sa vie,à la fois réfléchi et sincère,pour souhaiter de la

recommencer,et pour ne pas préférer de beaucoup un absolu néant. Au fond et en résumé, qu'y a-t-il dans le monologue universellement célèbre de Hamlet? Ceci :notre état est si

malheureux qu'un absolu non-être serait bien préférable.Si le suicide nous assurait le néant,si vraiment l'alternative nous était proposée "d'être ou ne pas être",alors oui,il faudrait choisir le

non-être ,et ce serait un dénouement digne de tous nos voeux (a consummation devoutly to be wish'd)."( Le Monde comme volonté ,Livre IV,§ 59, tr.fr.P.U.F.,1966, par A.Burdeau,revue par

Richard Roos,pp.409/410).

.Beaucoup de considérations de Nietzsche,et,plus près de nous,de Camus,sont des réponses au pessimisme schopenhauerien.Celui-ci a-t-il été partagé par Wittgenstein ? Notre propos

n'est pas de compléter la biographie de ce dernier,mais de situer avec la clarté désirable sa position sur l'indicibilité de l'éthique (et de l'esthétique).C'est pourquoi nous avons jugé bon

de préciser la thèse de Schopenhauer,afin de montrer que,si différence il y a,celle-ci porte moins sur le contenu éthique que sur la problématique philosophique.

 Pour Wittgenstein,l'éthique ,telle qu'elle apparaît dans les Carnets,semblerait proche de ce que nous appelons eudémonisme.Autrement dit,il a une propension à traduire un jugement

moral en des termes purement subjectifs ("la vie heureuse est bonne,et mauvaise le vie malheureuse".)Cette attitude tend à réserver la valeur objective aux jugements factuels.Nous ne

disposons d'aucun critère objectif dans le domaine éthique :"le bien et le mal n'apparaissent que par le sujet.Et le sujet n'appartient pas au monde.,mais est une frontière du monde"

 Cet eudémonisme tend même à revêtir une tonalité intellectualiste proche de celle du livre X de l'Ethique à Nicomaque avec des déclarations telles que :"La vie de connaissance est la vie

heureuse,en dépit de la misère du monde.Seule est heureuse la vie de qui peut renoncer aux agréments de ce monde."(13.8.16)Il permet aussi de donner leur vrai sens à des décisions

pratiques de la vie personnelle et familiale de leur auteur.Il rapproche enfin singulièrement Wittgenstein de Spinoza,particulièrement quand ce dernier écrit :"Beatitudo non est virtutis

praemium ,sed ipsa virtus;nec eadem gaudemus,quia libidines coercemus,sed contra,quia eadem gaudemus,ideo libidines coercere possumus."(Ethique,Partie V,prop.XLII)

 A la différence de la simple réjouissance (laetitia) ,commune à tous et fluctuante,la vraie joie (gaudium) nous ouvre à la vie de l'intellect "sub specie aeternitatis" (idem,V,XXX).

 C'est pourquoi les Carnets ,s'interrogeant sur "la connexion de l'éthique et du monde" s'achèvent-ils sur un rapprochement de l'éthique et de l'esthétique rendu posssible par la joie

intellectuelle commune :"L'oeuvre d'art,c'est l'objet vu sub specie aeternitatis; et la vie bonne ,c'est le monde vu sub specie aeternitatis.Telle est la connexion entre l'art et l'éthique."

(7.10.16)

 

 

 

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