Y A-T-IL UN MONDE DES VALEURS ? ( II )

LE MONDE DES VALEURS (II)

LE MONDE DES VALEURS EST-IL DICIBLE ?( LE TRACTATUS )

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 Deux ans seulement séparent les annotations des Carnets (1916) de la parution,à Vienne,du Logisch-philosophische Abhandlung (1918).Dans la traduction des "Carnets" par G.G.Granger,

le travail de référenciation opéré permet d'établir le nombre et l'importance des aphorismes passés tels quels des Carnets au texte final - le terme "Abhandlung" ,baptisé "Tractatus" par

Moore en souvenir de Spinoza,a un sens plus modeste, plus proche du "mémoire "d'étudiant que du "traité" ou de la thèse  -permet de faire le départ entre les résultats du travail mené

par l'étudiant en logique et leur originalité par rapport à celui de ses maîtres,Frege et Russell,et la reprise de positions philosophiques antérieures,soit confirmées par ces résultats,soit

mises en question par eux.La confrontation de la logique,telle que l'interprète Wittgenstein (Tractatus ,en particulier , de 5. à 6.13) et de l'éthique personnelle présente dans les Carnets 

le contraint-il à changer d'éthique,ou,comme il le dit souvent, "laisse-t-elle les choses comme elles sont" ?Notre proposition est que,si les aphorismes du Tractatus traitant de l'éthique

(du 6.4 à la fin) ne sont que des transpositions de formules déjà présentes dans les Carnets,par contre, le rapport exclusif qu'il établit entre la logique et la modalité de nécessité ne peut

manquer de susciter une interrogation sur le statut de la morale,  en tant que celle-ci repose sur le concept d'obligation ,c'est-à-dire de nécessité appliquée au domaine de l'action.

REFLEXION SUR LES MODALITES,DE LA LOGIQUE A L'ETHIQUE

 Si la proposition (Kant dit :le jugement) asserte l'appartenance ou la non-appartenance d'un objet à l'ensemble déterminé par une fonction quelconque ( 0 est pair, car il est un multiple de 2:

0 x 2 = 0),ou,dit autrement, si un objet est ou n'est pas argument d'une fonction,on distinguera trois cas selon que cette appartenance est seulement possible,est réelle, ou bien nécessaire.

 Kant accorde un intérêt particulier à la modalité du jugement. "Ellle a ce caractère de ne contribuer en rien au contenu du jugement (car en dehors de la quantité,de la qualité et de la

relation,il n'y a plus rien qui forme le contenu d'un jugement), mais de ne concerner que la valeur de la copule par rapport à la pensée en général." ( Critique de la raison pure, Analytique des

concepts,Deuxième section)

La 'valeur de la copule' désigne bien sûr la valeur de vérité de l'assertion,affirmative ou négative,"est,ou n'est pas".Mais Kant ajoute :"par rapport à la pensée en général",ce qui signifie que

l'appartenance affirmée ou niée doit être considérée comme seulement possible,comme effective ou comme nécessaire.Les logiciens ,toujours en quête de simplification, ont observé

qu'à l'image des opérateurs logiques tels que négation,conjonction,disjonction,conséquence,incompatibilité,il devait être possible d'exprimer l'ensemble des opérateurs modaux dans les

termes de l'un d'entre eux accompagné de la négation.Ainsi la nécessité est-elle définie comme la non-possibilité de la non-existence ou la contingence comme la possibilité de la

non existence.Cette combinatoire donne naissance à ce que l'on nomme le carré logique de la modalité (cf. Jules Vuillemin,Nécessité et contingence,ed.de Minuit,1984,partie I,ch.3,p.78,

note 33).

Pourquoi insister sur l'importance de la "modalité du jugement" - comme l' écrivait Léon Brunschvicg- sinon en raison du lien profond qui unit une philosophie au privilège accordé à une

catégorie modale. Si le logicien recherche la simplification du discours - et par conséquent sa neutralité optimale - le philosophe, même s'il est logicien par surcroit,ne peut s'empêcher,pour

des raisons proprement philosophiques,de promouvoir une catégorie modale dans le cadre de son système.C'est le cas,par exemple,de la catégorie de nécessité qui eut la préférence des

stoïciens,de Spinoza et de Leibniz.

Wittgenstein tente-t-il,à son tour,d'importer dans la logique -et plus largement dans son épistémologie - des préférences issues de la philosophie "précritique" des Carnets ?

Nous essaierons de montrer que,tout au contraire,la réduction opérée par lui de la totalité du champ d'application de la nécessité à la logique - et à la mathématique , "méthode de

logique"(Tractatus ,6.2 ) ,a pour lui des conséquences contraignantes pour l'ensemble du champ épistémologique des sciences positives comme pour sa philosophie.

LOGIQUE ET NECESSITE

La thèse fondamentale du Tractatus est que non seulement les propositions de la logique sont nécessaires,mais qu'elles seules le sont,et que, si elles le sont, c'est dans la mesure où

la logique est formelle,ce qui dans la pensée de Wittgenstein ne signifie pas qu'elle est sans rapport avec le monde,mais ,tout au contraire ,que ce rapport est global,la forme proposi-

tionnelle correspondant à la structure du monde.Citons à ce propos le paragraphe 6.124 ,sorte de résumé lumineux de la position wittgensteinienne.

 "Les propositions logiques décrivent la charpente (das Gerüst)du monde,ou plutôt elles l'exhibent (sie stellen es dar)." - Notons au passage,une maladresse de la traduction Granger .

Confondre une charpente avec un 'échafaudage' serait bien risqué:que resterait-il du toit -et de l'édifice- une fois la charpente ôtée,ce qui est pourtant le destin de tout échafaudage ? -

"Elles ne "traîtent" de rien.Elles présupposent que les noms ont une signification (Bedeutung,une dénotation) et les propositions élementaires un sens.Et c'est là leur connexion au monde.

Il est clair que cela doit indiquer quelque chose à propos du monde, si certaines combinaisons de symboles - qui essentiellement ont un caractère défini - sont des tautologies.C'est le

point décisif.Nous avons dit que parmi les symboles dont nous usons,plusieurs étaient arbitraires,mais d'autres,non.En logique,ceux-là seuls expriment (ausdrückt): mais cela signifie qu'en

logique nous n'exprimons pas à l'aide des signes ce que nous voulons,mais en logique c'est la nature des signes naturellement-nécessaires qui s'exprime elle-même: si nous connaissons

la syntaxe logique d'un symbolisme quelconque,toutes les propositions de la logique sont déjà données."

 Si les propositions de la logique sont nécessaires,c'est que dans un cadre symbolique prédéterminé,la manipulation des symboles ne peut s'effectuer que conformément au lexique et

aux règles imposées par ce cadre ,auquel Wittgenstein reconnait une caractère naturel  ('die Natur der naturnotwendigen Zeichen').Insistons sur ce point.La nécessité de la forme

logique n'est pas seulement ici,celle à laquelle doit se conformer par convention toute langue construite dans un cadre techniquement déterminé.La structure prédicative des propositions

élémentaires,tout autant que le sens les opérateurs logiques qui régissent les propositions complexes ne sont pas réductibles au résultat d'une quelconque axiomatique arbitraire.

C'est aussi pourquoi Wittgenstein oppose à la présentation axiomatique de la logique exposée par Russell,sa propre méthode des schémas de vérité.

En résumé,la nécessité présente dans la logique est à la fois naturelle,formelle,et structurelle.Elle expose -exhibe -sous le nom et la forme de tautologies non pas ce jeu en apparence

gratuit,lassant et inutilement compliqué qui a rebuté un Descartes ou un Spinoza,mais,à la suite de Frege,disciple de Leibniz,les bases naturelles d'un calcul symbolique.

Cet aspect positif et fécond ,déjà soutenu par Frege contre Kant à propos des jugements analytiques, est développé dans les paragraphes 6.125 à 6.126.

Que 'tautologie' est synonyme de "proposition analytique" est posé par Wittgenstein en 6.1 et 6.11.Mais Kant n'a pas saisi l'unité de la logique.En séparant logique formelle et logique

transcendantale,il met au crédit de celle-ci tout ce qui peut constituer une pensée du monde,privant par là même la forme des propositions de toute fonction structurante.Or les propositions

de la logique,même si "elles ne disent rien" - ou plutôt parce qu'elles ne disent rien - "possèdent ces propriétés de structure"(6.12). En un sens,Wittgenstein redécouvre le sens fondateur

que les grecs attribuaient à la langue et que le mathématisme galiléen, cartésien,newtonien et kantien a occulté pour des raisons évidentes,quand il s'est agi, pour l'homme,de se rendre

'maître et possesseur de la nature'.Aussi ,afin de réduire au silence le scepticisme de Hume et la séparation entre "relations of ideas " et "matters of fact",Kant  charge-t-il les catégories

de la lourde tâche d'introduire la nécessité dans des relations naturelles d'une expérience sans elles "dépourvues de valeur objective". Mais,réciproquement,si l'objectivité et la nécessité

des relations naturelles dépendaient strictement du lourd appareil catégoriel ,lui-même engendré à partir des formes du jugement,privés de tout rapport à l'intuition sensible,les concepts purs

de l'entendement "ne sont alors que des concepts vides d'objets",car " notre intuition sensible et empirique peut seule leur procurer sens et valeur."(Critique de la raison pure, Déduction

transcendantale des catégories,2e éd.,§ 23)

En cantonnant la nécessité à celle de la forme logique,Wittgenstein s'efforce donc de concilier l'épistémologie humienne et un logicisme précritique d'inspiration leibnizienne."On peut

calculer si une proposition appartient à la logique en calculant les propriétés logiques du symbole.Et c'est ce que nous faisons lorsque nous 'démontrons' une proposition logique.Car,sans

nous préoccuper du sens ou de sa signification (de sa dénotation,Bedeutung),nous construisons la proposition logique à partir d'autres propositions au moyen de règles portant seulement

sur les signes." (6.126) D'où la conséquence :"En logique,processus et résultat s'équivalent.(C'est pourquoi il n'y a pas de surprise.)"( 6.1271)

L'anti-kantisme de Wittgenstein se dévoile aussi dans son épistémologie.Contre Kant qui fait reposer la mathématique sur l'intuition pure,le Tractatus explique en quelques aphorismes

pourquoi "la mathématique est une méthode de la logique" (6.234).C'est s e conformer aussi au logicisme de Frege et de Russell.Par contre ,Wittgenstein s'attarde davantage sur les

sciences de la nature,car l'unanimité y est moins facile à obtenir,comme cela se vérifiera dans le cadre du Cercle de Vienne.

En effet,faute de reconnaître l'existence de proposition synthétiques a priori,il est difficile d'accorder une quelconque nécessité aux lois de la nature,et même d'y reconnaître des lois.

"L'exploration de la logique signifie l'exploration de toute capacité d'être soumis à des lois.Hors de la logique,tout est hasard.(6.3) "La prétendue loi d'induction ne peut en aucun cas

être une loi logique,car elle est manifestement une loi pourvue de sens.Et elle ne peut par conséquent être une loi a priori."(6.31)Des formulations telles que 'loi d'induction','loi de

causalité","loi de moindre action','loi de conservation', et "toutes les propositions du genre du principe de raison suffisante,du principe de continuité de la nature,de moindre dépense

dans la nature,etc.,etc. sont toutes des vues a priori concernant la mise en forme possible des propositions de la science."(6.34)

 Conformément aux vues de Hume "un évènement en suit un autre ;mais nous ne pouvons jamais observer aucun lien entre eux.Ils apparaissent comme étant en conjonction, mais non

en connexion."(Enquête sur l'entendement humain, VII,L'idée de connexion nécessaire,deuxième  partie.)

Si Wittgenstein ne récusait pas l'emploi du terme,nous dirions que la nomologie joue dans ce cas le rôle de métalangage. En effet,la notion de loi n'exprime pas ici une relation entre

des faits,comme c'est le cas de la formulation algébrique d'un rapport numérique entre des grandeurs,mais ,comme Wittgenstein le dit à propos de liera mécanique newtonienne ,

"uniformise la description du monde."(6.341).S'agirait-il alors d'identifier logique et mécanique,ou en élargissant la référence newtonienne,logique et modélisation ,car,comme l'explique le

long paragraphe 6.341,la physique peut faire appel,pour rendre compte des phénomènes observables,à différents modèles,corpusculaire ou ondulatoire ,par exemple,ou même

à leur combinaison (Louis de Broglie,La physique nouvelle et les quanta: descriptions inconciliables,mais complémentaires ) ? Oui en non.Oui,au sens où un réseau à mailles carrées n'est

pas plus vrai qu'un réseau à mailles triangulaires,de même que la mécanique de Newton n'a pas à céder la place, en toute circonstance, à la physique quantique.Non,car la modélisation est

à mi-chemin entre le pur a priori et l'expérimental.

 "La mécanique détermine une forme de description du monde en disant:toutes les propositions de la description du monde doivent être obtenues d'une manière donnée à partir d'un certain

nombre de propositions données - les axiomes de la mécanique."La présupposition de ces axiomes permet de distinguer clairement la mécanique -ou tout autre modèle- de la logique,car

même si elle permet de "construire toutes les propositions vraies dont nous avons besoin pour décrire le monde" leur valeur est moins explicative que classificatoire et prédictive.

Evoquons pour mémoire la définition de la théorie physique par Pierre Duhem :"Une théorie physique n'est pas une explication.C'est un système de propositions mathématiques,déduites

d'un petit nombre de principes,qui ont pour but de représenter,aussi complètement et aussi exactement que possible,un ensemble de lois expérimentales."(La théorie physique,Première

partie,Ch.II,Marcel Rivère,1914,p.24)

 La réflexion wittgensteinienne sur l'a priori théorique et la nécessité s'achève par une observation surprenante,qui montre à quel point,une fois le mémoire publié puis envoyé à Russell,

des difficultés surgissent de l'approfondissement même de la thèse soutenue.En effet,si l'on admet qu'"il n'y a de nécessité que logique,de même qu'il n'est d'impossibilité que logique",on

doit en tirer la conséquence qu'une impossibilité qui aurait toutes les apparences d'une incompatibilité sensible et intuitive (esthétique,au sens kantien de l'espace et du temps),est,elle

aussi ,de nature logique.Telle est la réponse faite à Kant à propos de la non-congruence des gants droit et gauche;telle est aussi la réponse ,bien plus risquée,puisque ne concernant pas

seulement le pur quantum mais des qualia, que Wittgenstein s'adresse à lui-même . Emergent de sa réponse la notion surprenante de "structure logique de la couleur', et, en

conséquence,l'affirmation qui ne cessera de le préoccuper dans ses écrits ultérieurs :" Enoncer qu'un point du champ visuel a dans le même temps deux couleurs différentes est une

contradiction".(6.3751) Pourtant, les logiciens définissant la contradiction,ne se sont-ils pas soigneusement appliqués à en expulser les conditions, non strictement langagières, du temps et

de l'espace ?

LA NECESSITE DANS LE CHAMP DE L'ETHIQUE

 

 

 

 

 

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