MONTAIGNE ET LES PHILOSOPHES

INTRODUCTION : MONTAIGNE L'EUROPEEN ,MONTAIGNE LE VOYAGEUR.

 

"Il n'est desir plus naturel que le desir de connoissance.Nous essayons tous les moyens qui nous y peuvent mener.Quand la raison nous faut,nous  y employons l'experience,qui est un moyen plus foible  et moins digne;"         Montaigne , Essais ,Livre III,chapitre XIII.

 

INTRODUCTION

Il y a un paradoxe dans la représentation commune de Michel Eyquem,seigneur de Montaigne,personnage casanier étroitement lié à la tour de sa gentilhommière et à la 'librairie'dont elle est l'écrin.On protestera en avançant ses responsabilités répétées de maîre de Bordeaux.Mais il faut les 

replacer dans leur contexte,car, d'une part, il les hérite de son père et , d'autre part, reçues en son absence de Montaigne, sa façon de fuir les responsabilités de sa réélection devant la menace pandémique aurait tendance à brouiller encore davantage cette représentation ordinaire.

Mais pourquoi lui opposer celle d'un personnage plutôt instable et attiré par les voyages ? Cette attirance pour la nouveauté n'est pas occasionnelle,car,on peut en découvrir les causes multiples dans les conditions mêmes de sa formation physique et intellectuelle.Celles d'un Gentilhomme

français ?Pas tout-à-fait,puisque c'est la pratique précoce et quotidienne de la langue latine qui lui  permet d'échapper à l'usage familial du patois périgourdin,mais aussi son apprentissage de l'espagnol,de l'italien et,ultérieurement ,de la langue germanique. Cette pratique des 'voyages sémantiques' a

en quelque sorte préparé à la fois ses longues et fréquentes absences du foyer familial,puis ,une fois libéré de toute absence professionnelle, le périple  européen d'une année pleine qui ,de septembre 1580 à novembre 1581, lui permet de traverser l'Allemagne,la Suisse,et de séjourner longuement, en Italie.

Pourtant,là ne se bornent pas les déplacements de ce familier des chevaux et de la pratique équestre.Sa précoce fréquentation de la Cour,pour des raisons politiques ou militaires ,l'ont déjà conduit à plusieurs reprises dans une capitale,qu'il ne cessera d'aimer et de louer..Et  une fois même que ses fonctions

administratives, perigourdines puis bordelaises, de Conseiller à la Cour des Aides puis de Premier magistrat ne justifieront plus ses déplacements français,la rédaction et la publication des deux premiers livres des Essais ne feront pas obstacle à une activité personnelle continue au service de la

monarchie .comme celle de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi Heri III à partir de 1571,mais pas davantage à sa présence dans l'armée royale,ni,trois ans plus tard, à sa nomination par Henri de Navarre de gentihomme de sa chambre.Enfin,les souffrances chroniques dues à la maladie peut-

être héréditaire de la pierre,ne l'empêchent pas davantage de se déplacer à Paris pour présenter les Essais au roi Henri III,puis

de participer,dans l'armée du maréchal de Matignon , au siège  de La Fère avant d'entreprendre son périple européen.   ( Montaigne,Journal de voyage, Folio classique,1983; Chronologie de Montaigne, par Madame Fausta Garavini,pp.373-375).

Au retour de ce périple,et attaché à la rédaction de la troisième partie de ses Essais,Montaigne continuera pourtant à mener de front sa tâche d'écrivain et son activité de diplomate,parvenant,apparemment avec succès,à aider au rapprochement des positions d'une monarchie catholique de celles d'Henri de

Navarre,vainqueur à Coutras en 1587,et appelé à succéder à Henri III sur le trône après le double assassinat du duc de Guise et du roi de France. Cette diplomatie n'est pas dépourvue de risques,puisqu'elle lui vaudra un bref séjour à la Bastille d'où il sera tiré par l'intervention de la reine-mère Catherine de

Médicis.Dans quelle mesure cette diplomatie 'théologico-politique' ,pour reprendre la formule de Spinoza,peut-elle donner à comprendre les réflexions d'un homme  qui,ne cessant de professer sa foi catholique et de médire des réformés,a su susciter l'amitié du chef des réformés, témoignée de façon quasi-

officielle, tout en continuant de servir dans l'armée catholique du Maréchal de Matignon ? Le problème posé est double:. Humain,d'une part,ne révèle-t-il pas  une faiblesse de caractère,par l'impossibilité de faire un choix d'allégeanc et de s'y tenir,ou ,pire encore ,par la contradiction entre la foi professée et

celle qui se révèle tant dans les options manifestées que dans les pensée secrètes?  Mais,d'autre part,cette, incohérence ou cette inconstance ne peuvent-elles pas être théorisée par une option proprement philosophique  ? Y a-t-il un rapport profond entre la vie de Montaigne et sa pensée formulée dans les

Essais ? Aucune réponse sérieuse ne semble pouvoir être proposée sans une lecture méthodique de l'oeuvre?C'est donc celle-ci qu'il nous faut proposer en premier lieu.

 

1) LE CHOIX  D'UN  TITRE

La notion génératrice du titre de l'oeuvre ne préfigure en rien sa thématique , c'est-à-dire une quelconque homogénéité ,et à fortiori unité ,dans les titres des chapitres.A première vue, la diversité de leur succession ne semble répondre qu'à celle des occasions qui ont pu la susciter.Mais quelle que soit

l'importance accordée par le rédacteur à la variété de ses émotions,celle-ci traduit en dépit de l'unité d'un caractère,l'influence de causes de  natures très diverses , tantôt évènements survenant dans sa vie familiale,tantôt faits divers qui relèvent de la petite ou de la grande histoire,tantôt,enfin de l'immensité de

ses lectures,qu'il s'agisse de celles qu'il a faites pendant ses études de collégien et d'étudiant ou de celles du jeune 'retraité' décidé à partager son existence entre sa 'librairie',ses voyages mais aussi l' activité diplomatique ou municipale,qui ,nous l'avons vu, ne cessera qu'avec la vie.

Cette variété n'est toutefois pas de nature homogène tout au long de son existence. Viennent l'interrompre plusieurs évènements marquants tels que la mort de la Boétie,son mariage ,la naissance et la mort de cinq de ses six filles,la disparition de son père, et surtout cette étrange et surprenante 'pièce rapportée'

des Essais fruit de son obéissance filiale et consistant, d'une part, dans la traduction, puis l'édition de la Théologia Naturalis de Raymond de Sebonde (en 1569) et ,d'autre part,dans sa propre Apologie de Raimond Sebon, chapitre XII de la seconde partie des Essais,publiée en 1580.

Ces cent pages, quasi-illisibles ,censées défendre la possibilité d'un accès purement rationnel à la verité de la religion catholique,mais récusant,en fait ,la thése du naturalisme théologique.,représentent en somme une' oeuvre dans l'oeuvre' où Montaigne analyse de très près sa lecture des philosophes,en

particulier celle des Présocratiques,de Socrate et de Platon,d'Aristote,mais aussi des Cyniques et de Diogène,de Démocrite,de Chrysippe et d'Epicure,de St Augustin ,de Sénèque et de Cicéron. Qu'est-ce qu'un Essai ?    

Essayer,c'est tenter,prendre un premier contact qui exprime à la fois l'intérêt porté à l'objet ou au domaine et la consciencer d'une l'insuffisance de l'approche. L'essai est plus modeste que la confession,et pourtant ils manifestent tous deux une insuffisance du savoir,car si l'essai s'inscrit dans le

mouvement d'une recherche,comme c'est aussi le cas de la confession,il s'agit ici d'un mouvement vers soi,d'un approfondissement de la conscience -de-soi.L'essai est déjà une première action,un premier contact qui confirmera ou infirmera l'approche du réel.D'où la formule que nous avons mise en

exergue  :  "...Nous essayons tous les moyens qui peuvent mener à la connaissance .Quand la raison nous faut [manque] ,nous y employons l'expérience,qui est un moyen plus faible et moins digne ."                                                    

Il est clair d'entrée de jeu que Montaigne récuse le scepticisme ,puisque si l'expérience ne nous mène pas directement au vrai ,elle peut nous en rapprocher.Mais il ne partage pas davantage le rationalisme dogmatique des Stoïciens,et sans doute pas davantage le rationalisme naturaliste en théologie.

Une lecture attentive de l'Apologie va ,en effet ,tenter de l'établir.Nous nous réfèrerons pour ce faire à l'édition des Essais dans la Bibliothèque de la Pleiade,Gallimard,1950.

  

2)UNE LECTURE HUMANISTE  DE  L'APOLOGIE     

Bien que l' Apologie se présente comme fourmillant de références philosophiques,ce texte,en quoi il ne diffère pas foncièrement des autres chapitres des  Essais,entremêle  passé et présent,doctrines et histoire,puisqu'il nous prévient que "les nouvelletés de Luther risquent de décliner en un regrettable

athéisme "( Pléiade,p.482).En d'autres termes,l'écriture de Montaigne est moins celle d'un philosophe que celle d'un idéologue invoquant successivement Platon et Luther.L'idéologue se distingue en effet du philosophe en argumentant indifféremment à partir du vécu.et des grandes

doctrines.Pourtant,Montaigne introduit dans le cours de son discours des thématiques greffées sur le thème principal en raison de leur importance .Par exemple,en va-t-il de l'intérêt constant qu'il porte aux 'bêtes ',ou revient-il au cours d'un développement au thème principal envisagé de manière originale.Il

note par exemple::"les Chrétiens  ont une particulière cognoissance combien la curiosité est un mal naturel et originel en l'homme.Le soin de s'augmenter en sagesse et en science,ce fut la  premère ruine du genre humain;c'est la voye par où il s'est précipité à la damnation éternelle."(idem,p.553).D'autres

passages sont consacrés  à de longs et savants exposés d'histoire de philosophie ancienne opposant partisans de la recherche du vrai tels que Péripatéticiens,Epicuriens et Stoïciens "aux Pyrrhoniens et autres sceptiques .."Il semble goüter 'l'ataraxie' des Stoïciens ,et  prend aussi la peine d'exposer

des éléments de leur logique (ou dialectique),comme il tire l'essentiel du "Pyrrhonisme,Scepticisme ou Epochisme -de l'épochè ,suspension du jugement-" de la lecture de Sextus Empiricus.On relira avec intérêt la vingtaine de pages consacrées à cet exposé (o.c. pp.558-576 ),sans oublier "cet ancien à qui on

reprochait qu'il faisait profession de la Philosophie,de laquelle pourtant en son jugement il  ne tenait pas grand compte [et qui] répondit que c'estoit vrayment philosopher"(p;570)

De cette ronde incessante des anciens philosophes soumis à son examen, Montaigne  tire-t-il des arguments suffisants pour conforter ,au profit de la raison,les arguments favorables à la Théologie Naturelle de Sebonde ? Une cinquantaine de pages avant de clore son enquête,il s'efforce de faire le point

sur le bon usage de la philosophie."Nous secouons ici les limites et dernières clotures des sciences,ausquelles l'extremité est vitieuse,comme en la vertu;Tenez vous dans la route commune,il ne fait mie bonestresi subtil et si fin.souvienne vous de ce que dit leproverbe Thoscan ;" Qui s'amincit trop se

rompt."Je vous conseille,en vos opinions et en vos discours,autant qu'en vos moeurs et en toute autre chose,la moderation et l'attrempance,et la fuite de la nouvelleté et de l'estrangeté.Toutes les voyes extravagantes me fachent.Vous qui,par l'authorité que vostre grandeur vous apporte,et encore plus par les

avantages que vous donnent les qualités plus vostres,pouvez d'un clin d'oeil commander à qui il vous plait,deviez donner cette charge à quelqu'un qui fist profession des lettres,qui vous eust bien autrement appuyé et enrichy cette fantasie.Toutesfois en voicy assez pour ce que vous en avez à faire."(Essais, o.c.,p.627).

Ce résumé destiné à la princesse dédicataire de l'Apologie ne peut que la dissuader d'emprunter la voie qu'il a lui-même suivie afin d'en éprouver la sûreté. Cette leçon ne prend pas appui sur quelque principe doctrinal privilégié au dépens des autres ,mais sur la nature humaine elle-même.."Nostre esprit est un

util vagabond,dangereux  et temeraire:il est malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure.(...)On le bride et garrote de religions,de lois,de coustumes,de science,de preceptes,de peines et recompenses mortelles et immortelles;encore voit-on que,par sa volubilite et dissolution,il échappe à toutes ces liaisons.

C'est un corps vain ,qui n'a par où estre saisi et assené.(...) La liberté donq et gaillardise de ces esprits anciens produisoit en la philosophie et sciences humaines plusieurs sectes d'opinions différentes,chacune entreprenant de juger et de choisir pour prendre party.Mais à present que les hommes vont tous

un train et que nous recevonts les arts par civile authorité et ordonnance,si que les escholes n'ont qu'un patron, on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent,mais chacun à son tour les reçoit selon le pris que l'approbation commune et le cours leur donne."(ibid.,628-29).On voit la justesse du titre

"Montaigne et les philosophes",et cela pour deux raisons qui n'en font qu'une. D'abord,parce que chaque école ne se définit qu'en se différenciant; ensuite que "c'est une opinion moyenne et douce que nostre suffisance nous peut conduire jusques à la cognoissance d'aucunes choses,et qu'elle a certaines

mesures de puissance outre lesquelles c'est témétité de l'employer."(ibid;,p.629).Il suit de là que le principe de chaque philosophie n'est pas la raison, mais la fantaisie et que "les choses qui nous viennent du ciel ont seules droit et autorité de persuasion"et,par exemple qu "avant les principes qu'Aristote a introduits ,fussent en crédit,d'autres principes contentaient la raison humaine,comme ceux-ci nous contentent à cette heure."(p.642)

 

3) L'HUMANISME EST-IL UN FIDEISME  ?

Non seulement l 'Apologie de Raimon Sebon n'est pas une introduction véritable au naturalisme rationnel du théologien catalan,mais ,paradoxalementMontaigne prend la peine de déployer les fruits de son érudition livresque en sorte que soit désormais impossible l'illusion de fonder

philosophiquement une théologie .On pourrait rétrospectivement se demander si cette impossibilité vaut seulement pour les contemporains de Montaigne ou s'applique aussi,en dépit des apparences,aux penseurs de l'Antiquité.Même si la conclusion de sa critique vise en premier lieu le conflit entre catholiques et

luthériens,Montaigne ne peut éviter de s'interroger sur le théologie de Platon et d'Aristote et sur la nature du lien qui unit chez eux physique et ontologie.Si ce lien est problématique pour l'un comme pour l'autre et s'il l'est encore davantage pour les Epicuriens,la place prépondérante accordée dans les Essais à

la doctrine stoïcienne,en particulier à sa dialectique et son éthique,permet de penser que la puissance de son dogmatisme rationnel serait seule susceptible,chez les Anciens, de faire obstacle au fidéisme de Montaigne .Mais la conclusion de l'Apologie semble entremêler dogmatisme chrétien et

ontologie,quand il écrit que" ce serait peché de dire de Dieu qui est le seul qui est qu'il fut ou il sera",prologeant cette réflexion par une référence au stoïcien Sénèque aussitôt contredite par une dernière affirmation :"C'est à nostre foy Chrétienne,non à sa vertu stoïcienne de prétendre à  cette divine et miraculeuse metamorphose."( Essais,p.683)

 

4) DE L'  APOLOGIE   AUX   ESSAIS

L' Apologie  est  le chapitre XII de la seconde partie des  Essais ,mais il n'est un Essai ni par la dimension ,ni par le propos, ni par le contenu.Par la dimension,c'est une 'excroissance monstrueuse'; par le propos une défense métamorphosée en réfutation ;enfin,cette accumulation d'arguments

empruntés à divers auteurs grecs mais extraits de littérateurs romains (orateurs,poètes ou historiens) est dépourvue d'objet propre,à la différence des Essais. En effet,il y a entre eux toute la différence qui sépare l'exercice rhétorique besogneux du développement d'un thème choisi par son auteur,

certes en fonction des circonstances,mais avecun objectif qui répond étroitement à la personnalité de son rédacteur.Parmi ces thèmes rangés par importance décroissante,il y a l'existence de l'auteur lui-même ,en quoi l'Essai est un moment de son autobiographie,différant pourtant des Confessions

d'un Rousseau ou d'un St Augustin par l'élection de son objet particulier, dont l'importance provient à la fois du problème évoqué ,permanent et universel,et de l'intérêt occasionnel que lui porte l'auteur. Citons au premier chef': les Bêtes'-et spécialement 'les chevaux'; l'Homme;les Enfants; les Femmes;les Lois

;les Pères;les Savants,etc..mais aussi les Princes; les Lacédémoniens;les Vertus;les sauvages d'Amérique;les Philosophes; sans oublier l'objet de loin le plus présent et le plus précieux :la vie de Michet Eyquem,seigneur de Montaigne,ses maladies ,ses soins et ses douleurs ,et enfin les réflexions suscitées

par son vieillissement et l'approche de la mort. Mais sa longue fréquentation des Vies des Hommes Illustres de Plutarque permet à l'auteur des Essais de compenser ce permanent  souci de soi au profit,dans l'ordre de son propre classement, des grands hommes : Socrate, l'Empereur Julien, Platon ,Epaminondas, Cicéron ,Alexandre , César,Aristote et Auguste.

5) DEUX EXEMPLES

Pour compenser ce que ce simple survol pourrait avoir de peu satisfaisant,il nous faudra étudier de plus près la contruction et le déroulé d'un ou deux Essais  tirés de la troisième partie.

A/ De la phisionomie.  (Livre III ,Chapitre XII

Le titre en est trompeur,ou ,sans prêter à Montaigne un écart purement occasionnel  entre le sujet indiqué et la greffe d'un second thème (la mort),la nature fluente de l'essai favorise-t-elle le glissement d'un traîtement à un autre grâce à un intermédiaire (la maladie).

Né en 1533,Montaigne publie les deux premiers livres des Essais en 1580 et fait paraître le troisième en 1588,le tout " enrichi de plusieurs additions aux deux premiers".(Journal de voyage,Gallimard ,1983,Chronologie de Montaigne,p.374).Il accomplit son travail d'auteur entre quarante-sept ans et cinquante

sept ans.Depuis 1578,il tente de soigner dans des stations thermales sa très douloureuses maladie de la pierre.Plus que jamais les Essais sont devenus le compte-rendu de ses expériences c'est-à-dire de ses souffrances.Or la situation politique est celle d'un pays livré aux aléas de la guerre civile."En un

temps ordinaire et tranquille ,on se prépare à des accidents modérés et communs.Mais en cette confusion où nous sommes depuis trente ans,tout homme françois,soit en particulier,soit en general,se voit à chaque heure sur le point de l'entier renversement de sa fortune."(o.c.p.1173)

Comment réagir à une situation aussi précaire et quel rapport avec le titre du chapitre? La mort de Socrate peut-elle servir de modèle ? Mais "les gens de bien,ny vivants ny morts n'ont aucunement à craindre des Dieus."  De quoi donc faut-il se préoccuper ? Le "naturalisme" de Montaigne va proposer une

étrange réponse : se soucier de sa "phisionomie"  ,de ce que d'aucuns nomment en latin la "facies",c'est-à-dire le visage,mais aussi,par extension,le visage  et la beauté."C'est une faible garantie que la mine;toutefois elle a quelque considération".(...) Si mon visage ne respondait pour moi,si on ne lisait en mes

yeux et en ma voix la simplicité de mon intention ,je n'eusse pas duré sans querelle et sans offence si long temps,avec cette liberté indiscrete de dire à tort et à droit ce qui me vient en fantasie,et juger temerairement des choses."(ibidem,p.1193).

B/De l'experience  (Livre III,Chapitre XIII)

Ce dernier chapitre de l'ouvrage a pour ouverture la formule que nous avons mise en exergue :"  l'expérience ,comparée à la raison,ne serait qu'un pis-aller"..Voilà une déclaration à laquelle souscriraient nombre de philosophes,de scientifiques et  même  d'hommes d'action.Mais que signifie-t-elle pour Montaigne ?

+Critique de l'empirisme et défense du réalisme naturaliste

Pour Montaigne,l'empirisme a pour critère le couple "ressemblance/dissemblance". "La conséquence que nous voulons tirer de la ressemblance des évènements est mal seure.,d'autant qu'ils sont toujours dissemblables.(...) Il n'est aucune qualité si universelle en cette image des choses que la diversité et

variété."(id. p 1195). Cette préfiguration du principe des indiscernables serait inspirée à Montaigne par Plutarque et Sénèque (ou Cicéron).Il s'agit pour Montaigne une nouvelle marque de son naturalisme ,car "la ressemblance ne fait pas tant un comme la différence fait autre.Nature s'est obligée à ne rien

faire autre qui ne fust dissemblable."Or si l'empirisme n'est qu'une interprétation épistémologique (il n'y a de ressemblance ou de dissemblance que pour un sujet),le naturalisme montanien constitue ,lui,une thèse ontologique.En d'autres termes,sa thèse est beaucoup plus proche du réalisme stoïcien que du

phénoménisme individualiste de Protagoras.A dire vrai,c'est du mobilisme héraclitéen qu'il devrait se réclamer,alors qu'Héraclite ,cité dans ce chapitre (p.1198),est l'unique présocratique absent de ses deux premiers livres ,alors que les multiples déclarations de Montaigne le rendraient davantage proche du

phénoménisme empirique purement subjectif des sceptique de Protagoras..Il soutient par exemple :"Je m'estudie plus qu'autre subject .C'est ma métaphysique,c'est ma physique."(p.1204) Faudrait-il donc suspecter de matérialisme un Montaigne qui cesse de jouer,ou tout a l'opposé,sa dernière parole

serait-elle-elle celle du croyant ?Sa tendance philosophique durable est  plutôt  celle d'un réalisme naturaliste proche du stoïcisme et annonciatrice de  Spinoza.."Des opinions de la philosophie,j'embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides. (..)Nature est un doux guide,mais non pas plus doux

que prudent et juste ; sa piste nous l'avons confondue de traces artificielles;et ce souverain bien Academique et Péripathetique,qui est vivre selon icelle,devient à cette cause difficile à borner et exprimer; et celui des Stoïciens ,voisin à celuy là, qui est consentir à nature."(p.1254).Spinoza écrira:

"La raison ne demande rien contre la Nature;elle demande donc que chacun s'aime soi-même, qu'il cherche l'utile qui est sien,c'est-à-dire ce qui lui est réellement utile."(L'Ethique,Partie IV,Proposition XVIII, Scolie. Biblithèque de la Pléiade,p.560).

 

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