PHILOSOPHIE ET VERITE

PHILOSOPHIE ET VERITE

______________________

 

1- LA VERITE COMME "TELOS".

2-LA PHILOSOPHIE COMME CONDITION .

3-VRAIES ET FAUSSES PHILOSOPHIES.

4-IDEOLOGIE ,SCIENCES ET PHILOSOPHIE 

5-VRAIS ET FAUX PHILOSOPHES  .

6-PAR-DELA  LA PHILOSOPHIE : NIETZSCHE ET APRES.

 

_______________________

 

1-LA VERITE COMME "TELOS".

 

  La désignation de la vérité comme "telos" de la démarche philosophique conduit à un double affadissement des notions mises en correspondance : plus rien ne

distingue la philosophie de la foi (Jésus proclame :"Je suis la vérité !" dans l'Evangile johannique),de l'art ,de la science.Et ,ainsi pourvue d'une extension quasi il-

limitée ,la notion de vérité en vient à perdre tout contenu,si bien qu'il ne reste plus qu'à opérer dans sa compréhension des subdivisions aussi subtiles qu'arbitrai-

res telles que:vérité absolue/vérité relative,vérité formelle/ vérité matérielle,vérité singulière/vérité universelle,etc.

  Or le terme "philosophie"n'indique rien de tel.Il dit quelque chose d'humble,de modeste : la simple expression d'une amitié.Le "télos" qu'exprime le philosophe

est d'ailleurs assez imprécis ,car il ne désigne aucun domaine, aucune "spécialité "possessive,mais manifeste tout au contraire que son choix,loin de se

restreindre à la maîtrise d'une praxis ou à l'exclusivité d'une compétence,se porte sur le savoir (sophia,sophos) qui est la condition de tout savoir-faire.

Non seulement le projet de posséder un domaine propre,une "spécialité", est étranger au philosophe,mais une telle ambition qui le mettrait alors en compétition

avec le scientifique,l'artiste , ou le représentant d'une religion, interdirait cette ambition pour lui beaucoup plus élevée qui  est de s'interroger sur la condition de

possibilité de tout savoir et de toute pratique.Aussi l'objet de ce "philein" peut-il sembler démesuré,hyperbolique à la mesure du doute cartésien: "que par la

sagesse on n'entende pas seulement la prudence dans les affaires,mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l'homme peut savoir,tant pour la

conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts;et qu'afin que cette connaissance soit telle,il est nécessaire qu'elle

soit déduite des premières causes,en sorte que pour étudier à l'acquérir,ce qui se nomme proprement philosopher,il faut commencer par la recherche de ces

premières causes,c'est-à dire des principes;" Nul besoin de proposer une autre définition de la philosophie.On verra qu'il n'y est aucunement question de "vérité",

mais de sagesse ,c'est-à-dire de prudence et de connaissance qu' on "étudie à acquérir".Quant aux "Principes",que cette Lettre-Préface sert à introduire,ils

relèvent d'une "forme ",tout autant rhétorique qu'épistémique,que Platon nomme "dialectique" ou Kant "transcendantal", et qui modèle l'exposition du

contenu,comme dans "l'Ethique" de Spinoza. 

  Que le telos de l'activité philosophique soit la σοφια et non l' αληθεια ne mérite pas une  ample discussion.En effet,la définition cartésienne ne fait que

renvoyer à une tradition bien connue du public cultivé auquel est destinée la Lettre-Préface.Il suffit de relire la rubrique consacrée à la σοφια par Aristote au livre

VI de l' Ethique à Nicomaque. "Quant à la σοφια,nous l'accordons dans les techniques,aux experts les plus rigoureux dans leurs métiers respectifs (par exemple,

à Phidias comme sculpteur et à Polyclète comme statuaire.Mais alors la "σοφια" ne veut rien dire d'autre que l'excellence de la technique.Nous croyons cepen-

dant qu'il est des personnes sages en général,qui n'ont pas de secteur particulier et ne sont pas par ailleurs des σοφοι dans un domaine quelconque."(1141 a 7)

   Efforçons-nous d'être clairs,alors que les notes d'Aristote correspondent davantage à des propositions émises par le Maître qu'à un exposé en forme.Et d'abord,

il est rigoureusement impossible de rendre dans notre langue la σοφια par "sagesse".Etre σοφος, c'est "s'y connaître",être compétent ou expert.Mais,

précisément ,Aristote est contraint,en tant que philosophe,de supprimer les limites de la compétence,de moins s'attacher à la chose elle-même qu' à la

démarche du chercheur.C'est pourquoi il rapproche la "sagesse" de la science,la σοφια de l' επιστημή. Si l'on entend par "science" la démarche qui consiste à

démontrer une proposition à partir de principes, "il est nécessaire que la science démonstrative procède de choses vraies,premières,immédiates,plus connues

que la conclusion,antérieures à elle et causes de la conclusion."(Analytiques seconds,71b20) Quel est donc le rôle scientifique de la σοφια,la saisie des

principes ou la démonstration à partir des principes ?Est-elle intelligence,νους, ou bien επιστημη ? Aristote ,semble-t-il,propose deux réponses.Première

réponse: "Ce n'est pas non plus le rôle de la σοφια de saisir les principes,car le rôle du σοφος est d'administrer une démonstration sur certaines choses."

(1141a1) Seconde réponse:"Le σοφος doit non seulement savoir ce qui résulte des principes,mais,quand les principes sont en jeu,atteindre la vérité.Si bien que

la σοφια  doit être intelligence et science;une science en quelque sorte pourvue de tête,qui connaîtrait ce qu'il y a de plus honorable."(1141a19)

  La vérité n'est pas le telos de la philosophie ,ni un telos exclusif ou privilégié,ni un telos qu'elle partagerait avec beaucoup d'autres démarches.Par contre,la

vérité ne lui est ni étrangère ni indifférente.Dans la mesure même où "la sophia" "doit être intelligence et science", l'amitié pour la "sophia" qui définit la

philosophie ne peut que susciter dans sa démarche un "intérêt" pour la vérité.Il nous reste à préciser la nature de cet intérêt.

 

2-LA PHILOSOPHIE COMME CONDITION

 

  Dire que la philosophie a pour télos la vérité,c'est ne rien dire,à moins de préciser: de la vérité "absolue".Et par là,nous devons la distinguer non seulement de

l'usage qu'en fait le discours de la pratique quotidienne,mais des discours et des modes épistémiques de la mathématique pure,des sciences naturelles et

humaines.C'est pourquoi Aristote séparait la sophia "au premier chef",la πρωτη φιλοσοφια, des autres modalités de l'épistémè.Mais l'interprétation de cette

"philosophie première "est double,selon qu'on lui donne un sens "matériel" ou un sens "formel".Au sens matériel,il s'agit de faire la cartographie d'un monde

supra-sensible,tandis qu'au sens formel il est question de tout autre chose,à savoir de faire le relevé le plus complet et le plus juste des différents modes dont

l'être se dit et se pense.Dans un cas,la philosophie serait bien faite de propositions prétendant délivrer un savoir vrai sur les trois domaines nommés par la

tradition:cosmologie rationnelle,psychologie rationnelle et théologie rationnelle.Mais à leur propos, Kant observe que "la raison pure tout entière ne contient

pas,dans son usage simplement spéculatif,un seul jugement directement synthétique par concepts."(Discipline,3°Des démonstrations).Il est un autre cas,

puisqu'on trouve chez Platon et Aristote une autre interprétation de ce qu'Aristote nomme "philosophie première",c'est l'étude des "catégories" et des lois

internes de leur mouvement (  Phèdre,Sophiste,Politique )que l'on peut nommer dialectique.Retournons à Kant,car son interprétation de la dialectique est à

double sens.

D'une part,en effet,il n'y a pas de proposition philosophique,et donc pas de vérité philosophique au sens strict.Mais,d'autre part,la Critique,et tel est,d'après Kant,

l'usage positif de la dialectique,en limitant le connaissable ,libère tout un domaine du pensable, c'est-à-dire un domaine où le signifiant n'est plus soumis au

critère de vérité." On se sera suffisamment convaincu dans tout le cours de notre critique que,quoique la métaphysique ne puisse pas être la base de la

religion,elle doit pourtant en rester toujours comme le rempart,et que la raison humaine,déjà dialectique par l a tendance de sa nature ne pourra jamais se passer

d'une telle science qui lui met un frein,et qui,par une connaissance scientifique et pleinement lumineuse de soi-même prévient les dévastations qu'une raison

spéculative privée de lois ne manquerait pas sans cela de produire dans la morale aussi bien que dans la religion."(Architectonique,in fine,[A 849/B 877 ].

  La philosophie,telle qu'elle subsiste chez Kant ("connaissance scientifique et pleinement lumineuse de soi-même "),ôte tout sens à la notion de vérité

philosophique en tant que système de propositions synthétiques spéculatives rationnellement fondées.

Par contre,comme systèmes de concepts (Analytique des concepts) et de règles (Analytiques des principes),elle rend possible la vérité des propositions de la

science.Faut-il parler dans ce cas de "vérité philosophique" ? Si je formule ainsi la Deuxième analogie : "Tous les changements arrivent suivant la loi de liaison de

la cause et de l'effet",,j' énonce une proposition universelle et nécessaire;elle est synthétique,car le concept de l'effet n'est nullement contenu dans celui de la

cause,et a priori,puisque une succession empirique est pensée comme liaison causale. Faut-il parler de "loi" ou de "règle" ?En tant que leur "principe",les

phénomènes en subissent la loi,et il ne s'agit pourtant que d'une règle de fonctionnement de notre entendement.Or,qu'il soit question de fonction ou de norme,le

terme de "vérité" demeure bien discutable.

 En conclusion,si la philosophie est un corps non de propositions, mais de règles ou de principes ,elle peut, certes, être dite "condition de vérité",mais non corps

de vérités.Cette thèse met en relief le rôle renouvelé de la dialectique.En effet,si l'Analytique s'oppose à la Dialectique comme le savoir du certain à la discussion

sur des thèses qu'il s'agit non de démontrer mais d'argumenter,l'Analytique contient bien les conditions de possibilité de la pensée vraie (tel est,par exemple,le

TRACTATUS de Wittgenstein),mais la Dialectique doit s'attacher sans répit à limiter les prétentions illégitimes à une vérité philosophique,c'est-à-dire spéculative.

 

3 - VRAIES ET FAUSSES PHILOSOPHIES

      S'il y a de vraies et de fausses philosophies est une question à laquelle la Dialectique transcendantale propose une réponse qui mérite une discussion

approfondie.

En effet,si l'on admet, comme nous l'avons fait en suivant Kant,que la philosophie ne peut être qu'un savoir rationnel par concepts,ce qui la distingue et

des mathématiques et des sciences de la nature,l'opposition entre une doctrine vraie et une doctrine fausse ne saurait donner lieu qu'à une contradiction et doit

donc prendre la forme d'une antithétique.Or la logique nous contraint d'admettre que,si c'est le cas,la vérité de la thèse entraîne la fausseté de l'antithèse.Dans le

domaine des sciences de la nature une théorie commande un corps de lois si important et relié à l'expérience par des voies si nombreuses et variées qu'il n'y

aurait aucun sens à procéder par simple négation.P.K.Feyerabend note :"Il ne faut pas traîter (la )pluralité de théories comme une étape préliminaire du savoir

destinée à être remplacée dans un futur plus ou moins proche par la théorie vraie et unique.Je considère le pluralisme théorique comme une caractéristique

essentielle de toute connaissance qui prétend être objective.Il ne s'agit pas non plus de se satisfaire d'une pluralité purement abstraite et qui consisterait à rejeter

tantôt ce composant-ci,tantôt ce composant -là du point de vue dominant.Il faut vraiment développer des théories différentes avec suffisamment de détails

pour pouvoir,grâce à elles,traîter d'une manière nouvelle et peut-être aussi plus détaillée des problèmes déjà 'résolus' par la théorie reçue."(P.K.Feyerabend,

Comment être un bon empiriste,in :De Vienne à Cambridge,tr.fr. Gallimard 1980,TEL,p.270 )

  Il en va tout autrement des doctrines philosophiques.Kant prend bien soin de distinguer de simples 'assertions sophistiques' d'une méthode sceptique,dont il dit

qu'elle n'est essentiellement propre qu'à la philosophie transcendantale, mais dont l'emploi serait absurde en mathématiques,d'usage simplement provisoire

dans les sciences expérimentale et déplacée en morale.Or cette méthode conduit à s'interroger sur le bien-fondé d'une interprétation univoque de

la  contradiction.

"Quand donc je dis:ou le monde est infini quant à l'espace,ou il n'est pas infini,alors si la première proposition est fausse,son opposé contradictoire,à savoir que

le monde n'est pas infini doit être vrai. (...)Mais si je dis: le monde est ou infini ou fini (non infini),alors ces deux propositions pourraient être fausses."(Décision

critique du conflit cosmologique de la raison avec elle-même ) Kant distingue en effet deux sortes de contradiction :"Qu'on me permette de désigner ce genre

d'opposition sous le nom d'opposition dialectique, et celle qui consiste dans la contradiction sous celui d'opposition analytique.deux jugements dialectiquement

l'un à l'autre opposés l'un à l'autre peuvent donc être faux tous les deux,puisque l'un ne se borne pas à contredire l'autre,mais qu'il dit quelque chose de plus qu'il

n'est requis pour la contradiction." En d'autres termes,ce qui distingue la philosophie (dialectique)de la logique (analytique) ,c'est le choix du rapport sous lequel

les termes de la contradiction sont envisagés:comme choses en soi ou comme phénomènes.Ce choix, par lequel Kant oppose l'idéalité transcendantale des

phénomènes à la doctrine du 'réalisme transcendantal',est ce que nous avons nommé "condition",puisqu'il permet à l'interprétation philosophique de rendre

compte de difficultés (fondement des mathématiques,déterminisme physique,liberté de l'action morale) 'au meilleur coût'.C'est pourquoi,le rapport d'une doctrine

philosophique aux solutions qu'elle rend possibles n'est pas ,comme c'est le cas d'une théorie scientifique à ses diverses interprétations,de l'ordre de la vérité

mais d'un autre ordre.Kant nomme cet ordre:l' intérêt de la raison ,qui peut être théorique ou pratique."Comme nous ne consultons pas,dans ce cas,la pierre de

touche logique de la vérité,mais simplement notre intérêt,cette recherche,bien qu'elle ne décide rien par rapport au droit litigieux des deux parties,aura du moins

l'avantage de faire comprendre pourquoi ceux qui prennent part à cette lutte se tournent plus volontiers d'un côté que de l'autre,sans y être déterminés par une

connaissance supérieure de l'objet."(De l'intérêt de la raison dans ce conflit avec elle-même)

  Cette troisième section de l'Antinomie a ceci de surprenant que, dans ce détour en apparence historique,  Kant soumet à examen non plus directement le

conflit des idées en elles-mêmes,mais celui des doctrines dans lesquelles elles s'incarnent.Et ceci à deux niveaux de profondeur,puisque le terme de

"philosophie"peut s'appliquer soit à l'oeuvre d'un auteur singulier, soit à une catégorie d'oeuvres rapprochées ou réunies d'une manière quelconque,mais,

généralement,systématique.Bien que le vocabulaire reste flottant ,on peut dans ce dernier cas parler de 'système',et plutôt de 'doctrine' pour désigner l'oeuvre

d'un auteur.Ainsi,dans Nécessité et contingence, Jules Vuillemin ,qui s'attache à classer les systèmes philosophiques,entend par là les formes

suivantes :réalisme,conceptualisme,nominalisme,intuitionnisme et scepticisme.Gueroult se limite à la notion d'oeuvre,mais ce terme,commun à toute sorte de

création spirituelle,qu'elle soit artistique,scientifique ou littéraire,ne rend pas compte du l'aspect didactique caractéristique des oeuvres philosophiques et

religieuses comme le fait celui de doctrine.

  Mais revenons à la troisième section de l'Antinomie.Pour reprendre notre distinction,l'examen de Kant est simultanément systématique et doctrinal,l'importance

des doctrines suffisant à représenter la forme systématique.Le dogmatisme,représenté par le platonisme,a un double intérêt,pratique et théorique,puisque,au

plan pratique,il procure "à la morale et à la religion des pierres fondamentales" et satisfait aussi "l'intérêt architectonique de la raison ".L'avantage de l'empirisme

(de l'épicurisme) est d"encourager et de stimuler le savoir".Kant ajoute toutefois à cette observation une remarque qui mérite notre attention,car elle peut surpren-

dre: "C'est que l'empirisme exclut toute espèce de popularité.On serait tenté de croire au contraire que l'entendement commun devrait accepter avec

empressement un dessein qui lui promet de le satisfaire rien qu'avec des connaissances expérimentales et leur enchaînement conforme à la raison,tandis que la

dogmatique transcendantale [ que K. nommera "réalisme transcendantal"] contraint à s'élever à des concepts qui dépassent de beaucoup la pénétration et le

pouvoir rationnels des têtes les plus exercées à la pensée.Mais c'est justement là ce qui décide l'entendement commun."(idem) 

  Qu'il y ait un critère permettant de décider en faveur de la vérité d'un système philosophique,plutôt qu'en faveur d'un autre qui lui est opposé,nul ne saurait.

l'affirmer.Kant,pour sa part,rejette comme également fausses les deux premières antinomies et admet la compatibilité des deux autres,mais la clé  de la

solution se trouve dans les deux cas dans le rejet du réalisme transcendantal et de l'idéalisme empirique (Berkeley) et dans l'adoption du réalisme empirique et

de l'idéalisme transcendantal. Il n'y a donc ni de vérité ni de fausseté des systèmes philosophiques,mais des philosophies meilleures que d'autres .

  S'agit-il de relativisme subjectif ou collectif  ?Nullement. Martial Gueroult,pour échapper au relativisme a proposé une solution intéressante mais  paradoxale et

peu claire..D'après lui,"l'expérience révèle que les oeuvres philosophiques semblent se maintenir indestructibles à la façon des oeuvres d'art par une vérité interne

(veritas in re) entièrement différente de leur prétendue vérité de jugement.,mais elle révèle en même temps que,pour instaurer ces oeuvres,le philosophe ne les

vise pas à la façon de l'artiste,elles-mêmes et pour elles-mêmes,mais vise toujours,à la façon du savant,la découverte d'une vérité de jugement,d'une théorie

conforme à la réalité des choses."(in. La philosophie de l'histoire de la philosophie ; et aussi :" Chaque philosophie est un monde clos sur lui-même,un univers

de pensées renfermé sur soi,bref,un système."idem,Aubier,1969,,p.234) Que l'architectonique d'un système en constitue un aspect fondamental,qui

le niera,à la condition que l'unité de la structure soit au service de l'unité et de l'intérêt de l'Idée qu'il exprime.Quant à l'autre affirmation de Gueroult,elle pose plus

de problèmes qu'elle n'en résout.Certes,il n'est pas interdit au philosophe de trouver des vérités .Aristote,Chrysippe,Descartes,Pascal,Leibniz ont été de vrais

savants. Ils n'ont pas ,en philosophie, mimé la démarche scientifique,mais ont développé,dans de multiples directions et avec des succès divers, le mode de

penser propre à leur génie.Par contre,leur familiarité avec une pratique scientifique spécialisée,comme ce fut ,plus près de nous,le cas de Husserl,Russell ou

Wittgenstein,et, en France, Bachelard,Cavaillès et Canguilhem ,a pu donner lieu à un renouvellement de la pratique philosophique.

  G.G.Granger,dont nous partageons beaucoup de thèses,est même trop timide dans la part qu'en philosophie il consent à ces "vérités de jugement"dont parle

Gueroult."Il écrit :"Dans le discours du philosophe interviennent certes des énoncés relevant du vrai et du faux factuels,et aussi des raisonnements formellement

vrais ou faux.Mais ils n'y sont présents qu'à titre d'auxiliaires et d'instruments pour ainsi dire locaux."( Pour la connaissance philosophique,10 ,O.Jacob,1988,p.

258) Les exemples que nous avons donnés montrent que, même si l'unité de  pensée éclatante du XVIIe siècle, s'est affaiblie par la suite pour des raisons

bien compréhensibles,la renaissance ,spécialement en Autriche et en Allemagne à l'aube du XXe siècle ,de l'unité de la philosophie et de la science va beaucoup

plus loin qu'au titre d'"auxiliaires et d'instruments locaux". Deleuze n'a sans doute pas tort de reprocher à Granger de réserver à la science l'exclusivité du

concept,mais, quel que soit l'avantage pédagogique tiré de la séparation du concept et du prospect( Deleuze et Guattari,Qu''est-ce que la philosophie ?,en

particulier, chapitre 6,note 7 sur le livre de Granger) ,le résultat intellectuel en est aussi catastrophique que la tradition universitaire française qui consiste à

intégrer la philosophie à de prétendues" sciences humaines" et à couper la formation philosophique des études mathématiques et physiques.

  Résumons-nous.Si le critère de vérité ne saurait s'appliquer ni aux "propositions philosophiques" (Wittgenstein) ,ni aux systèmes philosophiques,de quel droit

parlerait-on de "vraies ou fausses philosophies" ;plus précisément,quelle différence établir entre philosophie fausse et fausse philosophie,ou philosophie vraie et

vraie philosophie ? Paradoxalement,maintenir cette différence impliquerait qu'une vraie philosophie ne le serait pas en raison de son rapport à la vérité,mais par

sa ressemblance à un modèle formel,à un paradigme d'ordre non plus scientifique,mais rhétorique,pour lequel le caractère philosophique dépendrait non de

l'idée exprimée,mais de son mode d'expression.

 

4-IDEOLOGIE,SCIENCES ET PHILOSOPHIE.  

  Si une philosophie peut contenir en son sein des propositions erronées ou simplement fictives,nous sommes assurés,avons- nous dit, que ces propositions

sont  de nature logique ou scientifique.Dans un cas on les nommera identiques (Leibniz),analytiques (Kant) ou tautologiques (Wittgenstein).Quant aux

propositions de nature scientifique,il peut s'agir soit de théories sans rapport direct avec l'expérience, soit d'interprétations contrôlables de ces modèles

théoriques.

  Mais en inversant l'ordre des termes,en passant d'une proposition vraie ,ou fausse,à une vraie,ou fausse, proposition ,nous changeons de registre,remontant en

quelque sorte de la sémantique à la syntaxe.En effet,de même qu'une pseudo-proposition est une proposition mal formée,incorrecte,ainsi une fausse philosophie

ne renferme pas des affirmations fausses,ne donne pas du monde une image déformée,mais pas d'image du tout.Tant Husserl,dans ses Recherches logiques,

que Wittgenstein ont exposé les diverses manières de formuler des énoncés qui soit sont des non-sens,soit sont simplement vides de sens.Nous n'y reviendrons

pas.

  Mais quand il s'agit de science ou de philosophie,la difficulté n'est pas la même,car l'une et l'autre prétendent,à première vue, donner une image ou un modèle

de la réalité naturelle et sociale.Commençons par la science,puisque c'est à elle que s'intéresse en priorité Granger.Certes,par définition,en quelque sorte,on

nommera "science"un domaine structuré de connaissances vraies,soit empiriquement soit sous forme de principes et de lois.Toutefois,on admettra, à la suite de

Sir Karl Popper, que ne mérite le qualificatif de "scientifique" qu'un domaine de propositions "falsifiables".Que signifie donc l'expression de "fausse science" ?

Certains corps de propositions donnent l'apparence d'asserter quelque chose au sujet d'êtres,d'objets ou de situations.Je ne parle donc pas d'expressions telles

que les prières ou des ordres.Mais le propre des oeuvres d'art,qu'il s'agisse ,par exemple,de poèmes,de romans ou de films,est de produire un discours qui mime

le réel.C'est bien à cause du risque encouru par auditeurs,spectateurs et lecteurs,que Platon entend bien chasser de la Cité la plupart des créateurs de

simulacres.Seule la musique,quel que soit par ailleurs son possible effet amollissant,ne propose pas une fiction ,même quand elle prétend suggérer la production

de phénomènes naturels ou humains.On peut aussi s'interroger sur l'assertivité mimétique de psaumes chantés dans un cadre religieux."Ce que tu ne peux

exprimer,dit quelque part Wittgenstein,siffle-le !".

  Mais qu'entend-on par "fausse science " ? Une science véritable,explique Granger,procède par "production de schèmes abstraits,comme représentation du

vécu, que nous avons dénommés 'modèles' ."Ceux-ci ne sont pas uniformes,mais varient en fonction des aspects de l'objet qu'ils s'efforcent de circonscrire :

modèles énergétiques,cybernétiques,sémiotiques,par exemple.Et d'ajouter que:"si de nouveaux types de modèles sont conçus,si l'on découpe autrement le

vécu,il s'agira toujours d'une connaissance par modèles."(o.c.,ch.5,2.2 et sq.) Quant au 'projet scientifique',il consiste,d'après lui,à viser le réel,à chercher une

explication et à se soumettre à des critères explicites de validation.L'existence de tels critères correspond,en fait, à l'état d'une science "adulte",pour parler

comme Bachelard.Mais ,à l'autre extrême,Granger constate l'existence de doctrines "de désobjectivation plus ou moins latente",et c'est à ce propos qu'il

introduit dans son examen critique  l'idée et l'expression de "substituts idéologiques de la science".

L'idéologie est,au sens étymologique ,la science des idées,si par' idée' on n'entend pas le modèle platonicien ou ses avatars kantien et hegelien,mais la simple

représentation.Son contexte est très clairement l'empirisme issu de Locke et de Condillac.Or ,conformément tant à l'Essai de Locke qu'à la déclaration de

Condillac :"la science est une langue bien faite",une philosophie empiriste est aussi une philosophie du langage.En effet,le déficit de rigueur de l'empirisme

vis-à-vis du rationalisme trouve une compensation ou un substitut au niveau du discours.C'est pourquoi,par exemple,l'Essai de Locke fait suivre le livre II,

consacréaux idées, d'un livre III intitulé: "Des mots".La science des idées tire donc de cette origine une double dimension :génétique,par son empirisme,et

structurelle par son nécessaire rapport au langage.Elle est par conséquent,comme l'expose Cabanis fondée sur l'analyse prise en deux sens principaux:

l'analyse historique et l'analyse de déduction."En un sens cette analyse est comparable à la chimie,qui décompose et recompose;en un autre ,elle ressemble

à l'analyse algébrique.S'inspirant explicitement de la doctrine condillacienne intitulée "langue des calculs",Cabanis retrouve ainsi le grand projet leibnizien de

calculus ratiocinator. Mais Leibniz ,critique de Locke,en est aussi le lecteur.

  Ces quelques observations sur l'origine effective de l'idéologie montrent que le projet issu de Condillac et adopté par les 'idéologues',est un projet philosophique

très éloigné de ce qu'on entend ordinairement par "fausse science".Il paraît en effet plus proche des recherches menées dans le cadre du Wiernerkreis que des

spéculations astrologiques ou des multiples tentatives examinées par Bachelard dans sa "Formation de l'esprit scientifique".Mais surtout,l'emploi courant et non-

contrôlé du terme d'idéologie nous semble recéler une contradiction, puisqu'il s'appuie sur le reproche de soutenir simultanément la non-autonomie des idées et

leur prétention à une telle autonomie,sans prendre le soin de distinguer,comme le fait Cabanis ,l'analyse historique et l'analyse de déduction.

  Granger donne pourtant un critère apparemment clair et solide :"l'opposition d'une pensée scientifique à une pensée idéologique peut être symbolisée par la

distinction du modèle et du mythe" , et il précise qu'il entend par mythe :"un ensemble d'éléments concrets,organisés le plus souvent en un récit,visant à donner

une signification aux phénomènes." Pourtant,le besoin qu'il éprouve ensuite d'approfondir son interprétation par référence à la linguistique jakobsonienne montre

la caractère certes séduisant mais fragile de son analyse.

 

  Le texte de la conférence de Georges Canguilhem ,publié dans l'ouvrage Idéologie et rationalité ( Vrin,1988) est plus riche de contenu que les observations

brillantes mais rapides formulées par Granger.Il comporte une première partie (quatre pages sur douze) consacrée à l'examen critique de l'idéologie telle que

l'ont entendue,dans l' écrit de jeunesse non publié de leur vivant,Marx et Engels. Nous y reviendrons plus loin.Donnons d'abord la définition qui répond à son

sujet:"une idéologie scientifique n'est pas une fausse conscience comme l'est une idéologie politique de classe.Ce n'est pas non plus une fausse science.Le

propre d'une fausse science ,c'est de ne rencontrer jamais le faux,de n'avoir à renoncer à rien,de n'avoir jamais à changer de langage.Pour une fausse science,il

n'y a pas d'état pré-scientifique.Le discours de la fausse science ne peut pas recevoir de démenti.Bref la fausse science n'a pas d'histoire.Une idéologie

scientifique a une histoire.(...)L'idéologie scientifique est évidemment la méconnaissance des exigences méthodologiques et des possibilités opératoires de la

science dans le secteur de l'expérience qu'elle cherche à investir,mais elle n'est pas l'ignorance,ou le mépris ou le refus de la fonction de la science."(o.c.,p.39)

  Prononcée dix-huit ans avant la parution de Pour la connaissance philosophique,la conférence de Canguilhem semble pourtant répondre à la confusion opérée

par Granger entre fausse science et idéologie scientifique.Nous pourrions dire que, selon Canguilhem,sans correspondre aux réquisits méthodologiques de la

recherche,l'idéologie scientifique est reliée à la science par des liens internes,alors que la fausse science,bien qu'elle prétende s'intéresser au même

domaine, constitue un autre type de pratique et de discours.Ainsi,chez Kepler,les considérations astrologiques continuent-elles à parasiter la théorie

mathématique,bien que ses intérêts et ses pratiques de l'astrologie n'aient rien de commun avec les observations,calculs,modèles et prédictions  de la science

astronomique.

  Tentons d'abord de tirer au clair les divers cas possibles de "l'idéologie scientifique".Et d'abord en fonction de l'histoire disciplinaire.Une science

constituée,comme l'est aujourd'hui la chimie générale ou l'astronomie ,est précédée généralement d'une formation discursive qui sans être de la pure fiction,

peut être tenue pour donner lieu à des interprétations de l'objet et à des prédictions fondées sur ces interprétations où se mêlent observation et imaginaire.

On peut nommer cet état "préscientifique" pour le distinguer d'un état "protoscientifique" ,caractérisé par une rupture épistémologique (Bachelard) ou une

démarcation (Popper);modèles mathématiques,calculs ,mesures et prédictions sont débarrassés de toute motivation anthropomorphe.Les bases de la nouvelle

science sont clairement bien que provisoirement établies.Telle est la situation de la chimie générale ,avec les étapes de Lavoisier,Dalton et Avogadro,avant

sa constitution en système par Mendéleev.G.Bachelard a étudié de près cette structuration terminale dans le chapitre III,section 4,du Matérialisme rationnel.

Avogadro explique le problème et sa solution:"En entreprenant la préparation d'un traîté  intitulé Principes de chimie , je désirais constituer u

ne espèce de système de corps simples,dans lequel leur distribution ne serait pas faite au hasard (...) mais en vertu d'une sorte de principe défini et exact."

Après l'élimination méthodique de divers discriminants possibles,il n'en retient plus qu'un :"Voilà la raison pour laquelle j'ai choisi de fonder le système sur la

grandeur du poids atomique des éléments.(...)La valeur du poids atomique détermine le caractère de l'élément ,de même que la grandeur de la molécule déter

mine les propriétés des corps complexes."(D.I.Mendeleev,La relation entre les propriétés et les poids atomiques des éléments, in :Introduction à l'histoire des

sciences,I,Hachette 1970,pp.131-134 ).Quand G.Canguilhem soutient :"Il y a toujours une idéologie scientifique avant une science dans le champ ou la science

viendra s'instituer",l'exemple qui viendrait naturellement à l'esprit est celui de l'astrologie.Pourtant,ce n'est pas tout à fait exact. Astronomie et astrologie se sont

longtemps développées de concert,comme l'arbre et le lierre,car l'astrologie elle-même prétendait pour son succès prendre appui sur des observati

ons précises,des calculs compliqués et des prévisions fiables .Une pseudo- science mime la science,et a donc comme elle une prétention à la vérité.Faut-il y

voir une idéologie ?De même,l'alchimie ,plutôt pratique que théorie,qui répondrait aussi au critère de Canguilhem comme discours pseudoscientifique

occupant,avant elle,le champ de la future chimie est-elle une 'idéologie scientifique' ?

  Nous préférerions,pour notre part ,réserver l'expression au second cas signalé par notre auteur:"il y a toujours une science avant une idéologie,dans un champ

latéral que cette idéologie vise obliquement."  En effet,une idéologie scientifique n'est ni une protoscience,ni une formation discursivo-technique

préscientifique (l'alchimie),mais une formation parascientifique ,le préfixe étant pris non dans son sens d'opposition mais dans celui de proximité,comme la

parapharmacie joue sur son 'esprit de famille' pour introduire en pharmacie des produits de consommation courante.L'idéologie scientifique détourne à son profit

les mérites et privilèges de la science,alors que sa prétention à l'appartenance à celle-ci ne se fonde pas ,comme elle,sur la maîtrise de relations causales,mais

sur de simples relations de contiguité ( magie) ou de ressemblance (extension analogique,déplacement).C'est par exemple la cas lorsque des spécialistes d'une

science jusqu'alors réduite à un état simplement observationnel et herméneutique (anthropologie,psychologie,psychanalyse,etc.)," louche",comme dit

Canguilhem,du côté d'une science plus "dure" (mathématique,linguistique )et prétend lui emprunter modèles et méthodes.

  Mais l'idéologie selon Canguilhem n'est pas que scientifique,elle peut aussi être "philosophique".Il entend par là que, s'ennuyant de la simple pratique de leur

spécialité,certains scientifique réfléchissent sur leurs objet et leur méthode,ce qu'on appelle devenir épistémologues.Pourquoi nommer  ce travail réflexif:

"idéologie" et non pas simplement "philosophie" ?Davantage encore,par une sorte d'échange ludique ou pervers :"Les idéologies de scientifiques sont des

idéologies philosophiques.les idéologies scientifiques seraient plutôt des idéologies de philosophes."

  Notons d'abord que le jeu du scientifique n'est pas dangereux.Venant de la part de personnages compétents et cultivés,leur 'idéologie philosophique' ne peut

être qu'instructive (Poincaré).Elle peut même se métamorphoser en authentique "philosophie" (Descartes,Leibniz,Husserl,Russell...)Par contre, le jeu des

philosophes,idéologie scientifique',est au mieux pure rhétorique,au pis pure tromperie.Mais ,dans le fond,nul n'y gagne vraiment,car la philosophie étant un

savoir-faire,sinon un savoir,cette technique conceptuelle s'apprend aussi et la philosophie des scientifiques n'est guère meilleure que la science des philo-

sophes.

 5-VRAIS ET FAUX PHILOSOPHES

 

  Formulons deux observations.D'abord,il n'est dans l'étude de l'idéologie scientifique nullement fait état de la vérité,ou plutôt du rapport au vrai et au faux.A la

différence de Popper,par exemple,Canguilhem ne se réfère ni à la vérification ni à la 'falsification" des propositions,comme test de leur caractère scientifique.On

sait qu l'auteur de La logique de la découverte scientifique s'est rangé ,en avançant dans son oeuvre,à une position moins tranchée sur la signification des

propositions métaphysiques.Pour ce qui est des 'pseudo-sciences', il des réactions différenciées.Sur l'astrologie,il remarque seulement que "ce qui nous

intéresse c'est de savoir non pas combien de fois les prédictions astrologiques se réalisent,mais si l'astrologie a été sérieusement testée,soumise à d'authen-

tiques tentatives de réfutation."(Le réalisme et la science,tr.fr.Hermann,1990,p.208) Quant à la théorie corpusculaire, "il n'existait ,au moins jusqu'à Avogadro,

aucun moyen de la réfuter.(...)C'est du jour où l'atomisme a pris parti sur la dimension estimée des molécules qu'il est devenu testable.(...) Dans l'antiquité,

ses deux concepts fondamentaux,l'atome et le vide,étant l'un et l'autre inobservables,étaient parfaitement inconnus.L'atomisme,donc, expliquait le connu par

l'inconnu :il construisait en arrière de notre univers inconnu,un univers inconnu et invisible."(idem,p.209)

  L'atomisme était-il ,comme le platonisme ou l'aristotélisme ,une philosophie,une protoscience ou une idéologie scientifique ? Mais peut-on tenter de répondre

à cette question sans faire retour à l'Idéologie allemande ,c'est-à-dire au sens marxien de l'Idéologie auquel Canguilhem consacre six pages introductives ?

Canguilhem y remarque ,et c'est l'amorce de sa conférence,que dans l'énumération des productions intellectuelles répondant au terme d'idéologie,Marx ne fait

pas figurer la science.Ces productions se manifestant dans le langage,elles se manifestent "dans le langage de la politique,des lois,de la religion,de la méta-

physique,etc d'un peuple."(L'Idéologie allemande,I,Feuerbach, in Karl Marx,Philosophie, tr fr.éd.M.Rubel,Gallimard,1994,p.307) Ailleurs,l'énumération comprend

"la morale,,la religion, la métaphysique et tout le reste de l'idéologie" (o.c.,p.308) ou encore :"la théorie pure,théologie,philosophie,morale,etc."

   Que la science ne figure pas dans ces diverses énumérations est un fait bien compréhensible,puisque l'objectif de l'IA est de fonder l'histoire comme science,

et que la thèse maîtresse de ce texte est que "la morale,la religion,la métaphysique et tout le reste de l'idéologie,ainsi que les formes de conscience qui leur

correspondent,ne conservent pas un semblant d'indépendance.Elles n'ont ni histoire ni développement."(idem,p.308)

Une science se définit par son pouvoir explicatif.Or expliquer consistant à déterminer les causes des phénomènes,naturels ou humains,l'histoire comme science

ne saurait être l'histoire interne des idées,comme si une idée pouvait en produire une autre,un système un système,une philosophie une autre philosophie.

A cette succession fait défaut le nexus causal,mais celui-ci ne se trouve que dans une couche inférieure de la structure globale,nommée ailleurs infrastructure.

Ainsi entre deux idées,systèmes,métaphysiques qui paraissent s'engendrer comme ils se succèdent,la science historique doit intercaler une médiation

matérielle:les conditions effectives de production des idées. Il n'y a donc pas d'histoire (autonome )des idées,pas d'histoire de la philosophie,mais une histoire

des conditions de production des doctrines et des systèmes."La où cesse la spéculation,dans la vie réelle,commence donc la science réelle,positive,la

présentation de l'activité pratique,du processus pratique de l'évolution des hommes.Les phrases sur la conscience prennent fin,il faut que le savoir réel prenne

leur place.Avec la présentation de la réalité,la philosophie autonome perd le milieu nécessaire à son existence.Tout au plus peut-on lui substituer une synthèse

des résultats les plus généraux susceptibles d'être abstraits de l'étude du développement historique des hommes."(ibidem,p.309) 

 

 5-VRAIS ET FAUX PHILOSOPHES

 

  Mettons brièvement en parallèle notre lecture de Canguilhem,non pas avec sa propre lecture de Marx,essai qui nous entraînerait hors des limites de cette

étude,mais avec les thèmes majeurs repérés dans l'IA. Cette confrontation tient en deux points essentiels.Primo,en ce que,si la philosophie est une forme

d'idéologie parmi d'autres ,certes plus respectable,compte-tenu,par exemple, de la "stature" de Hegel,mais pourtant tout aussi peu "scientifique",l'expression

d''idéologie philosophique' revêtira toutes les apparences d'une tautologie.Chez Canguilhem,par contre,elle dispose d'une double signification:soit l'idéologie

philosophique de certains scientifiques;soit l'idéologie scientifique de certaine philosophes.Ne revenons pas sur l'analyse de ces deux aspects en quelque sorte

symétriques,puisqu'ils se caractérisent par un excursus hors du champ disciplinaire propre et un non-respect de ses règles de constitution.

  Secundo,,le statut de certaines formations discursives telles que ,par exemple,l'atomisme antique,semble poser problème,tant à Canguilhem qu'à Marx.

Canguilhem traîte bien d''idéologies' les doctrines de Démocrite et d' Epicure,puisqu'elles occupent le champ de l'atomisme en tant que théories

pré-scientifiques,et non proto-scientifiques;pourtant,ces doctrines ne correspondent à aucune des deux formes symétriques précédentes.Quant au jeune Marx,

il a bien comparé les deux systèmes dans sa thèse,mais s'il "donne le prix" à Epicure,c'est à la fois en raison de la vérité et de l'intérêt supérieur de son

système.Ce qui nous mène à la question :une philosophie matérialiste est-elle encore une 'idéologie' ,ou partage-t-elle avec les sciences la valeur du vrai ?

Certes,Marx s'attache en priorité à la vérité de l'histoire, tandis que l'atomisme ancien traîte du vrai dans la nature.Mais,quel que soit le domaine,il s'agit bien

de remettre à l'endroit un rapport inversé par l'idéologie.Or,dans le cas d'Epicure la vérité est de nature sensorielle,ce qui ,pour le jeune Marx, redouble sa valeur.

  Bref qu'il s'agisse de Marx ou de Cangulhem,le statut de certaines formes de pensée semble poser problème,car si leur 'forme' philosophique n'autorise pas à

leur accorder un statut scientifique,il apparaît qu'on ne saurait les tenir pour de simples idéologies.

 

   Nous souhaiterions pour prolonger cette étude et proposer une réponse précise et qui semble bien fondée à la question de la vérité en philosophie,examiner

une interprétation très récente de l'idéologie philosophique.Adossée à la lecture de Canguilhem,elle ouvre cependant de tout autres perspectives, puique le

"matériel" qu'elle interprète par là n'occupe pas moins de cinq cent pages,et qu'il s'agirait,en quelque sorte,d 'une nouvelle "Idéologie allemande"dont les protago-

nistes ( Schmitt,Spengler,Arendt) seraient pourtant d'une tout autre espèce qu'un Feurebach ou un Stirner.

  Dans le Préambule du livre intitulé "ENTRE CHIENS ET LOUPS" (Le Félin,2011),Edith FUCHS propose un "Essai pour introduire la notion d'Idéologie

philosophique."Précisons que la seconde partie de l'ouvrage ,"Philosophie,fausse philosophie et idéologie philosophique",reprend et  développe ce thème.,car

pour notre auteur, "quant à la vérité,elle n'est nullement 'associée' à la philosophie,mais centre et raison de la philosophie ."(o.c.,p.157)

Il ne faut certes pas confondre fausse philosophie et philosophie fausse.De celle-ci,l'essence n'est pas contestée,mais seulement des résultats.Par contre,par

'fausse philosophie' il faudra  entendre une forme discursive dont les productions ne sont pas de nature conceptuelle,mais,par exemple,métaphorique ou

symbolique.Dans une 'vraie philosophie',tout n'est pas conceptuel,car il peut se trouver aussi des propositions de nature factuelle ou même purement logique.

Toutefois,de ces vérités-là,les lois de la réflexion cartésiennes ou la méthode leibnizienne du calcul infinitésimal,on doit reconnaître que ,sans être à proprement

parler 'associées' à une philosophie,la relation étroite qui les intègre à l'ensemble du système est loin d'être transparente.Il en va de même des 'erreurs'.

Est-ce à dire que ce qui oppose philosophie et "fausse philosophie" est seulement de l'ordre du langage,de la forme et non du contenu ?C'est pour élucider

la nature de ce problème que,sur le modèle de la formation de l'idéologie scientifique,'Edith Fuchs propose celle de l'expression d''idéologie philosophique'.

  Commençons par le rapport à Georges Canguilhem.Cet auteur introduit et expose dans sa conférence de 1969 la notion d'idéologie scientifique à l'examen de

laquelle Mme Fuchs consacre plusieurs pages de son Préambule (E.C.E.L.,pp. 173 à 177).Mais qu'en est-il de l'idéologie philosophique ?

La note 1 de la page 177 nous renseigne sur ce point.Citons-la dans son entier."Canguilhem avance bel et bien la notion d'idéologie philosophique,mais comme

en passant,et dans un propos autre que le nôtre.Il entend départager les fausses théorisations des savants quant à leur propre activité,et la place par exemple

des sciences dans la culture ("idéologies philosophiques" de scientifiques,qui s'improvisent philosophes),des idéologies scientifiques (dont la Vénus physique

de Maupertuis lui fournit un échantillon)." Si donc l'expression d'idéologie philosophique fait bien partie de la critique canguilhemienne,la pensée qu'elle permet

de formuler ne joue dans sa conférence - et sa philosophie- qu'un rôle marginal.Il en va tout autrement chez Edith Fuchs.

  Qu'en est-il maintenant de l'influence de Marx ? Tels quels,les textes de l'Idéologie allemande sont clairs,et cette absence d'ambiguïté est parfaitement

reconnue."En général,il faut bien dire que toute la philosophie,peu ou prou,est rejetée dans l'idéologie (à l'exception sans doute d'Aristote,de Démocrite et

d'Epicure." ( o.c.,p.172) Or cette exception s'emplique fort bien.Si ses sources universitaires,surtout antiques,n'avaient pas influencé les lectures philosophiques

du jeune Marx,celui-ci aurait pu ajouter à cette énumération Descartes ou Leibniz. Il s'agit en effet de philosophes dont la création intellectuelle excède largement

le champ théorique souvent invoqué par Marx,la métaphysique,pour occuper,à titre effectif ,une portion quelconque du champ scientifique (logique,biologique et

médical,dans le cas d'Aristote). Comme telles,ces philosophies sont bien dans un rapport vrai,et non imaginaire et inversé,avec le réel,rapport que des

épistémologues comme Popper ou Granger peuvent aussi reconnaître. Mais est-ce bien le cas de toute philosophie, de la philosophie comme telle ? 

Notre thèse serait volontiers que le rapport au réel ,dans une philosophie,et donc sa vérité (ou sa fausseté) ne lui est pas,comme le soutient Edith Fuchs

consubstantielle,mais dépend strictement des énoncés "falsifiables" qu'elle peut produire en concordance avec ses concepts.Certes,le discours philosophique

'vise le vrai' comme tout discours déclaratif,mais le rapport effectif au vrai n'existe dans un système qu'en tant que ce système est pourvu de ce qu'on pourrait

dénommer un référent scientifique, et nous entendons par là non seulement une compatibilité avec les normes scientifiques mais aussi une fécondité de ses

concepts.Cela signifie-t-il qu'une philosophie privée de telles 'antennes scientifiques' n'en est pas une ?Mais cela se peut-il?

  Telle n'est pourtant pas la position adoptée par Edith Fuchs,puisque, pour elle,c'est une doctrine philosophique qui,en tant que telle,doit être vraie,relève de la

norme de vérité.Mais elle n'entend pas seulement là que ses principes doivent être cohérents et non contredits par l'expérience.En effet s'il en était ainsi,bien peu

de chose distinguerait la philosophie de la science,sinon son ampleur de vue,son caractère encyclopédique.

Et l'on doit répéter que ,pour elle,une fausse philosophie n'est pas une philosophie fausse (la cosmologie d'Aristote,l'explication cartésienne de la circulation

sanguine,etc.).Ce n'est pas une philosophie du tout.C'est pourquoi elle nomme 'idéologies philosophiques' des oeuvres qui,bien que revendiquant le titre de

philosophies,ne sont que de pseudo-philosophies,sans que cela relève directement de la vérité ou de la fausseté de certaines de leurs affirmations.

La thèse de l'auteur prend appui sur l'interprétation canguilhemienne des idéologies scientifiques qu'elle entreprend de transposer. " La transposition qui consiste

pour Canguilhem à déplacer la notion marxienne d'idéologie pour défendre l'idée d'une idéologie scientifique peut nous inciter à un autre déplacement au profit

de l'idée d'idéologie philosophique,comme mode le plus dangereux d'une fausse philosophie. (o.c.,p.173) Et de manière encore plus explicite :"Maintenant

,et c'est en ce point qu'une transposition s'impose pour nous quand il s'agit de philosophie: une théorie n'apparaît comme idéologie scientifique qu'après

coup,quand une science,par son apparition,annule le caractère scientifique ambitionné jusqu'alors.Mais,dans le remplacement d'une théorie 'idéologique' par une

science qui la destitue dans sa prétention,un changement de perspective advient toujours."(idem.)

  L'opération de transposition témoigne d'une audace intellectuelle certaine.Toutefois,la condition de sa réussite est,le domaine d'application changeant,

la conservation d'un même rapport.Ainsi seulement le raisonnement analogique sera-t-il à la fois rigoureux et fécond.Or ,en l'occurence,ce n'est pas seulement

le domaine qui change,puisque celui de la philosophie se substitue au territoire scientifique,mais il semble aussi que ,pour une forme au moins de l'idéologie,

la transposition modifie également la nature du rapport.

  Rappelons en effet que,pour Canguilhem,celui-ci relève d'une double interprétation: " b)il y a toujours une idéologie scientifique avant une science dans le champ

où la science viendra s'instituer;il y a toujours une science avant une idéologie,dans un champ latéral que cette idéologie vise obliquement."(Idéologie et

rationalité,Vrin,1988,p.45).Opérons la transposition et appliquons cette règle au champ philosophique.Nous observons que si l'astrologie peut être qualifiée

d'idéologie scientifique,il est déjà beaucoup plus délicat d'appliquer cette dénomination à l'atomisme ancien.Parallèlement,il serait difficile de soutenir que les

formes discursives sapientiales des poèmes Sur la nature antérieures à la constitution systématique de la philosophie ne sont que des 'idéologies

philosophiques'.C'est pourquoi l'opération de transposition ne peut avoir un sens rigoureux que si elle concerne le second cas retenu par Canguilhem.

  Il faut donc que par 'idéologie philosophique' on entende non pas une formation discursive pré-ou proto-philosophique,mais un discours qui ,par rapport à la

philosophie qui la précède, "vise obliquement son champ."Et,bien que le jeune Marx n'opère pas de distinction marquée et régulière entre les idées morales ou

métaphysiques et la philosophie,car,pour lui,de telles idées sont également dépourvues de pouvoir explicatif dans le domaine historique,on pourrait cependant

prétendre à bon droit qu'il les tient toutes pour des productions intellectuelles qui visent 'obliquement' un champ occupé jusque là par le système hégélien.

Encore une telle affirmation susciterait-elle de sérieuses réserves,car il est difficile de contester,en dépit des différences de forme et de fond,la qualité

authentiquement philosophique des écrits de Feuerbach et Stirner.Aussi les productions de la nouvelle 'Idéologie allemande' d'entre deux guerres dont Edith

Fuchs a entrepris de faire la critique (¨Blüher,Schuler,Lagarde,Rosenberg ,mais surtout Spengler ,Carl Schmitt et H.Arendt) présentent une différence notable 

celles de la première.Si le qualificatif appliqué par Marx aux  écrits des jeunes hegeliens paraissait justifié c'est en raison non de leur caractère pseudo- ou anti

philosophique,mais au contraire pour souligner leur filiation hégélienne et donc philosophique.Un siècle plus tard,et même si Spengler cède encore à la vanité et

l'illusion de se croire 'philosophe' ("Je sens dans ce livre qui est enfin sorti de mes mains à ma propre stupéfaction quelque chose que j'appellerais avec orgueil

,en dépit de la misère et du dégoût du temps,:une philosophie allemande."-cité par E.Fuchs,o.c.,p.124),la philosophie ne semble plus jouer le premier rôle.

Défi au rationalisme,l'idéologie a conquis son indépendance.Elle n'est plus  'idéologie- quelque- chose',doublure trompeuse -'de -quelque-

chose',mais  simplement idéologie. Libérée de tout souci et de tout respect,outil efficace du politique,elle n'a que faire des règles du penser philosophique:

"définir,élucider,commenter." (o.c.,p.231) Elle pratique le mensonge,ou,mieux encore,la parole comme pure action.

   La thèse d'Edith Fuchs est originale et féconde.Originale en ce qu'elle met en oeuvre une authentique démarche rationnelle,l'analogie maîtrisée.

Féconde,car elle propose un outil de lecture pertinent d'oeuvres qui,connues ou inconnues,étaient jusque là dispersées et lues sans perspective commune.

La moindre qualité de son ouvrage n'est pas l'érudition,le souci de précision et la rigueur intellectuelle.Qualités de scientifique ou de philosophe ?

                                                                                                 --                --

  Nous voudrions ajouter une réflexion pour clore cette lecture. Si Hegel n'est pas le 'dernier philosophe' -n'oublions pas Schopenhauer-, la pensée inaugurée par

Nietzsche,philologue de formation,ouvre une ère nouvelle.Par paresse et par crainte,les philosophes professionnels ont fait semblant de ne pas comprendre qu'

avec lui,un discours tout autre s'élaborait.La vogue des "Présocratiques"n'était qu'un signal incompris. En récusant le terme de philosophie,Heidegger

n'a pourtant pas trompé son monde.La philosophie s'achève là où s'achève le règne de la raison théorique.Ensuite,il y a le calcul,le comput des 'computers'.

Et le calcul libère l'idéologie,l'idéologie-puissance qui ,loin de lorgner du côté de la raison,s'en moque.Si l'on cherche un 'retour',retour de la rhétorique.Pas de la

sophistique,car mimer la sagesse serait proprement ridicule.Il faut donc relire Nietzsche pour le réfuter,non comme on lit un ami ou un proche ,et ne pas

le prendre pour ce qu'il n'est pas et n'a jamais prétendu être.Alors on pourra mettre pleinement à profit  la lecture de ENTRE CHIENS ET LOUPS. 

 

6- PAR-DELA LA PHILOSOPHIE

 

 "La vérité,je veux dire la méthode scientifique... " ( Nietzsche,La volonté de puissance,tr.Henri Albert,Le Livre de Poche,1991,§ 255,p.278 )

 

  Après l'idéologie allemande,c'est-à-dire après la décomposition du sytème hégélien ,se constitue un autre régime de pensée,qu'il s'agisse du matérialisme

historique,des diverses familles positivistes ou de ce que,faute de mieux ,on nommera l'irrationalisme.A la fois par paresse et par souci universitaire,la

dénomination de "philosophie" continue de recouvrir un contenu hétéroclite et dont les liens avec la tradition rationaliste platonico-aristotélicienne deviennent de

plus en plus distendus.Il ne s'agit plus l'idéologie philosophique,mais d'illusion philosophique.Pourquoi 'illusion' ?Parce que le passé gréco-romain n'est plus

interprété comme porteur de vérité,mais comme simple 'tradition culturelle' .La vérité a changé de site;le savoir scientifique est définitivement constitué.Par 'vérité'

on doit désormais entendre non ce qui découle de principes immuables,mais ce qui se constitue à partir de l'expérimentation et du calcul et qui, ,jour après jour,

modèle notre monde..Or,étrangement,la vérité issue d'une base si fragile en apparence n'engendre pas un néo-relativisme ou un néo- subjectivisme ,mais

un réseau dont les mailles,de plus en plus fines,sont cependant d'une si  redoutable solidité qu'on les croirait forgées par Héphaïstos.

  C'est pourquoi les penseurs ne se sentent plus investis de la responsabilité écrasante qui était celle de leurs prédécesseurs :sauvegarder la vérité.

Mais le terme de 'penseurs' ,trop connoté,n'exprime pas non plus l'immersion dans l'histoire et la diversité culturelle qui caractérise de tels personnages.

L'être,pour eux,c'est le temps.Aussi sont-ils capables d'adopter une distance critique et vis-à-vis de la science et à l'encontre de la philosophie.

Faute de mieux,nous dirons que leur pôle de référence n'étant ni l'une ni l'autre,ils ancrent leur réflexion en ce qui leur semble le plus solide,le plus résistant

à l'usure du temps et au multiculturalisme,la nature,la vie,l'instinct.Désignons-les d'un terme qui,bien que galvaudé et devenu trivial,leur correspond parfaitement:

ce sont des intellectuels. En effet ,ce terme exprime tout le contraire de ce qu'il semble désigner,non pas la puissance de l'intellect ou de la raison,mais leur

servitude.Pour Spinoza," il est de la nature de la raison de percevoir les choses de façon vraie,à savoir comme elles sont en soi,c'est-à-dire non comme

contingentes,mais comme nécessaires."(Ethique,2e partie,pr. XLIV,dém.).Or l'intellectuel,tel que nous le concevons, pense dans la contingence,et la nécessité

de ses jugements,si nécessité il y a ,n'est pas celle du vrai,mais celle des pulsions.

 L'intellectuel Nietzsche peut donc adopter sur la science et sur la philosophie une perspective qui,sans être neutre -comment un instinct le serait-il ?- ,ne saurait

se confondre avec celle du philosophe qu'il n'est pas.Elle diffère donc essentiellement  de celle d'un Hegel."Cela est extraordinaire.Depuis les

débuts de la philosophie grecque nous apercevons une lutte contre la science,avec les moyens d'une théorie de la connaissance ou d'un scepticisme:et à quelle 

fin ? Toujours en faveur de la morale...(...) La lutte contre la science se dirige:1) contre son allure (objectivité, 2) contre ses moyens (c'est-à dire contre la

possibilité de ceux-ci, 3) contre ses résultats (considérés comme enfantins )." (o.c.,§244,p.245)

 Cela ne signifie pas que Nietzsche prend parti pour l'objectivité,mais qu'il dénonce de la part de la philosophie une usurpation de la vérité sous le nom de la

morale."Problème :savoir si l'homme scientifique est un symptôme de décadence plus que le philosophe: - dans son ensemble,il n'est pas séparé,ce n'est

qu'une partie de lui-même qui est absolument vouée à la connaissance,dressée pour un point de vue et pour une optique spéciale - ,il a besoin de toutes les

vertus d'une forte race,il a besoin de santé,d'une vigueur extrême,de virilité et d'intelligence ,il est plutôt le symptôme d'une multiplicité de cultures que d'une

lassitude de la culture.le savant de la décadence est un mauvais savant.Tandis que le philosophe de la décadence apparut , jusqu'à présent du moins,comme

le philosophe-type."(o.c., § 246,pp. 270-271)

  On commencera à mieux comprendre ce que nous entendons par "intellectuel",et comment la position critique de l'intellectuel diffère de la critique

philosophique.Trivialement,la critique philosophique s'interroge sur les conditions de possibilité du vrai.Par exemple :comment l'axiomatique géométrique peut

rendre compte du réel de l'expérience.Elle est transcendantale.Mais l'intellectuel ne juge pas le transcendantal assez "originaire",assez "radical",puisque

prendre les idées "à la racine",c'est s'interroger sur la sorte d'homme qui les produit.Si ,comme Nietzsche le pense,le coeur de la philosophie est sa morale,il va

donc de soi que la critique de la philosophie sera une Généalogie de la morale,et donc une double typologie,statique et dynamique.Statique,elle sera un

comparatisme des types;dynamique,elle en étudiera le devenir au cours du temps:progrès ou décadence.Dans le jugement de l'intellectuel-critique,il n'est bien

sûr plus question d'évaluer des 'vérités',mais des types en fonction de leur'santé'supposée. Ainsi procède Nietzsche.Mais, ce faisant, lui_même n'adopte-t-il pas

le point de vue de ceux qu'il critique ?:"Les prêtres  - et,avec les demi-prêtres,les philosophes -ont appelé de tout temps 'vérité' une doctrine qui rendait 'meilleur'.

(...)Ils ont gaspillé leur sagacité,d'une façon assez fatale,pour donner ' à la preuve de force' (ou à la preuve par 'les fruits') la prééminence et même la

prédétermination sur toutes les autres formes de démonstration.(...)'Ce qui porte de bons fruits doit être vrai';il n'y a pas d'autre critérium  de la vérité."

  Ce critère,qu'on pourrait nommer un pragmatisme vulgaire ,subit de la part de Nietzsche une critique aisée à retourner contre lui.N'écrit-il pas :" On démontre

que l'erreur est une erreur en examinant la vie de ceux qui la représentent:un faux pas,un vice réfutent..."(o.c.,§ 249,p.273) En effet,il semble développer

clairement ce point de vue."L'erreur et l'ignorance sont néfastes.-L'affirmation que la vérité existe et que c'en est fini de l'ignorance et de l'erreur exerce une des

plus grandes séductions.En admettant qu'elle soit crue,la volonté d'examen,de recherche,de prudence,d'expérience en est immédiatement paralysée:elle peut

même passer pour criminelle,parce qu'elle est un doute à l'égard de la vérité..." (o.c., § 252,P274)

 

  Il est malaisé d'interpréter Nietzsche sans procéder comme Ulysse avec les chant des Sirènes:garder les oreilles ouvertes, mais rester au plus près du texte.

La pensée de Nietzsche n'est pas univoque.Comme nous l'avons indiqué brièvement,il n'a pas entièrement rompu avec l'inspiration voltairienne et rationaliste.

L'idéal du vrai , recherche,expérience et méthode ,est toujours présent comme norme.Par contre,il rejette vigoureusement une vérité dogmatique,une vérité

définitivement acquise et exclusive de l'erreur,qu'il identifie aux dogmes religieux et aux doctrines philosophiques.C'est cette vérité-là dont l'interprétation le

piège,et comment en serait-il autrement,puisque ,inerte en elle-même,elle ne saurait être mise en mouvement que par 'ses effets'. Dogmes et doctrines sous-

entendent en effet :" Vous les reconnaîtrez à leurs fruits"...La 'vérité' est vérité,car elle rend les hommes meilleurs...Le système se continue:tout ce qui est bon

,tous les succès sont mis au compte de la 'vérité'."(idem,§ 252)

  Or,assez étrangement,si le dogmatisme moral étouffe la vie,il barre aussi l'accès à la science."Tout le courant des valeurs portait  sur la calomnie de la vie;on

créa une confusion du dogmatisme idéal avec la connaissance en général.(...)C'est ainsi que le chemin de la science fut doublement barré:d'une part, par la

croyance au 'monde vérité',et ,d'autre part,par les adversaires de cette croyance."(ibid.,§288,p.323-324).

 

  Faute d'avoir suffisamment accordé à la 'foi rationnelle' comme ce fut le cas,toutes choses égales d'ailleurs, d' un Marx et d' un Auguste Comte,faute d'avoir

suffisamment distingué philosophie et religion,l'influence sur Nietzsche de l'esprit scientifique a été non seulement étouffée ,mais même retournée en son

contraire,les progrès irréversibles des sciences et des techniques étant récusés au profit d'un 'perspectivisme' interprétant l'histoire à rebours.Cette interprétation

est connue.Nous souhaitions seulement montrer ,sur le cas de Nietzsche ,le danger que court une pensée qui ,coupant la philosophie de la fréquentation des

sciences,en vient à la confondre avec la religion.Le sens de la vérité n'est pas celui du relativisme sceptique,mais bien celui

d'une relativité besogneuse,prenant soin,comme celle de Bachelard,de distinguer le monde du réel reconstruit du monde des images et des symboles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site