TOUTES LES PROPOSITIONS SONT D'EGALE VALEUR

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TOUTES LES PROPOSITIONS SONT D'EGALE VALEUR (Tractatus, 6.4)

 

A première lecture,cet aphorisme laisse perplexe,et l'on se rend rapidement compte qu'il ne prend son sens exact que dans son contexte,mais qu'il pourrait aussi être interprété plus

largement.En effet,si l'on part de la proposition élémentaire,on peut dire que toutes les propositions élémentaires son d'égale valeur puisque toutes "affirment l'existence d'un état de choses"

(4.21) ,et que "comprendre une proposition,c'est savoir ce qui a lieu quand elle est vraie.(On peut donc la comprendre sans savoir si elle est vraie.) On la comprend quand on comprend ses

constituants.(4.024).Mais dans la mesure où le monde est constitué des faits dans l'espace logique, les propositions élémentaires vont se combiner en donnant des propositions com-

plexes,et "à ces combinaisons correspondent autant de possibilités de vérité -ou de fausseté -de n propositions élémentaires."(4.28)  - On se reportera aux trois tableaux donnés en

4.31;4.442;5.01.

Dès lors,et si par "valeur" on entend "valeur de vérité de la proposition( complexe) -puisque "la proposition est une fonction de vérité des propositions élémentaires"(5)-,il s'en suivra,

comme le montre le tableau (Schema) 5.101qui ordonne en séries les valeurs de vérité possibles de deux propositions élémentaires,ces valeurs de vérité diffèrent en fonction du type de

combinaison,par exemple (VVVV)où la proposition est tautologique;(FFFF)où elle est une contradiction ,et tous les autres cas,plus ou moins familiers.Retenons seulement du long et

difficile exposé qui commente 5.1 qu' "aucune proposition élémentaire ne suit d'une autre (folgern)",c'est parce qu'il n'y a pas de lien causal entre les faits qu'elles reflètent,et que seuls

les opérateurs logiques qui relient les propositions élementaires justifient une déduction.Comme nous l'avons montré ,Wittgenstein se conforme à une modèle ontique humien:il n'y pas

de logique transcendantale,ou plutôt,puisque Wittgenstein conserve le terme,c'est la logique formelle,propositionnelle,qui joue le rôle de logique transcendantale.Et,au cas où elle ne

pourrait pas le jouer,un autre discours la supplée."Les propositions qui n'ont en commun aucun argument de vérité,nous les nommerons mutuellement indépendantes .Deux propositions

élémentaires se confèrent mutuellement la probabilité 1/2. - Si p suit de (folgt) q,la proposition q confère à la proposition p la probabilité 1.La certitude de la déduction logique est un cas

limite de la probabilité. (Application à la tautologie et à la contradiction.)"(5.152) Et aussi : "Une proposition n'est,en elle-même ni probable ni improbable.Un évènement se produit ou

ne se produit pas,il n'y apas de milieu."(5.153)

 Ainsi avons-nous montré que pour interpréter correctement l'aphorisme 6.4 du Tractatus, il était indispensable de le reconstruire à partir des fonctions de vérité mises en place par les

schémas logiques, comme du rôle joué par les opérateurs.Mais ,une fois ce travail accompli, il est aisé de comprendre que par Wert,valeur,on doit entendre aussi tout autre chose que la

valeur de vérité,et que la logique,en quelque sens qu'on la prenne,n'est pas une propédeutique à l'éthique.En effet,l'objet de l'éthique appartient pour Wittgenstein à ce qu'il nomme le

Transcendant (Höhere)(6.42),par opposition au théorique, qui est l'immanent.Notons au passage (6.421)la différence entre Höhere et 'transcendantal'.Pour l'auteur du Tractatus,la

logique,l'éthique et l'esthétique sont 'transcendantales'.Nous dirons que l'emploi de ce terme -qui n'a ,à dire vrai, de sens précis,codifié que dans la scolastique médiévale et...chez

Kant,signifie cependant chez Wittgenstein quelque chose de relativement homogène:1/le terme qualifie un mode discursif,et non une réalité; 2/il équivaut à la formulation de propositions a

priori.Dans le cas de la logique,il ne peut s'agir que de propositions analytiques.Qu'en est-il des propositions de l'éthique ou de l'esthétique ?

Pour Kant,les principes a priori des deux facultés de l'esprit,la faculté de connaître et la faculté de désirer ne sauraient tirer leur validité ,c'est-à-dire leur nécessité rationnelle et objective

de l'expérience seule."Substituer la nécessité subjective,c'est-à-dire l'habitude,à la nécessité objective,qui n'existe que dans des jugements a priori,c'est refuser à la raison de porter un

jugement sur l'objet."(Critique de la raison pratique, Préface).A partir de cette observation 'anti-humienne',Kant va formuler trois théorèmes : Théorème 1. - "Tous les principes pratiques

qui supposent un objet(matière) de la faculté de désirer,comme principe déterminant de la volonté,sont dans l'ensemble empiriques  et ne peuvent servir de lois pratiques.(...)-Théorème 2.

Tous les principes pratiques matériels appartiennent comme tels,dans leur ensemble ,à une seule et même espèce,et se rangent sous le principe général de l'amour de soi ou du bonheur

personnel. (...) - Théorème 3.- Quant un être raisonnable doit penser ses maximes comme lois générales pratiques,il ne peut les penser que comme des principes qui renferment le

principe déterminant de la volonté,non quant à la matière,mais seulement quant à la forme." (CR.R.Prat.,Première partie,Analytique.,§§ 2,3,4.)

 Wittgenstein,pour sa part,ne se range pas sous la bannière de ce que Max Scheler nomme Le formalisme en éthique. L'a priori formel de la logique n'a rien de commun

avec la nécessité de l'obligation morale.Si les propositions de la logique sont vides de sens,il n'en va pas de même de l'éthique.Dans l'éthique,sens et valeur coïncident.Mais il s'agit là

d'un sens qui n'est pas celui que montre une proposition factuelle quelconque ,qui  "montre ce qu'il en est des états de choses quand elle est vraie" et qui dit qu' il en est ainsi."(4.022)   

 Quand  sens et valeur coïncident, "le sens du monde doit être en dehors de lui.Dans le monde,tout est comme il est,et tout arrive comme il arrivle:il n'y a en lui aucune valeur- et s'il y en

avait,elle serait sans valeur.S'il y a une valeur qui a de la valeur,elle doit être extérieure à tout ce qui arrive,et à tout état particulier.Car tout ce qui arrive et tout état particulier est accidentel.

(zufällig)"(Tractatus,6.41)

Pour Wittgenstein,comme pour Kant ,les propositions factuelles sont impuissantes à exprimer la nécessité des jugements éthiques (et esthétiques).L'ordre de la valeur (et du sens)est

nécessairement hiérarchique; il a un degré. C'est pourquoi Kant - et ,en un autre sens, Max Scheler -ont recours à des propositions apodictiques .Kant ,à la forme de loi morale,Scheler

à un a priori matériel. Pour Wittgenstein,ces issues sont également inaccessibles."C'est pourquoi aussi il ne peut y avoir de propositions de l'éthique."(6.42) "L'ethique ne se laisse pas

exprimer (aussprechen)"(6.421)

On ne peut qu'être saisi par la dureté du contraste entre ces deux positions :c'est l'élévation même (Höheres) des valeurs éthique et esthétique qui rend impossible leur expression

en termes de propositions factuelles.La valeur 'authentique' -si l'on nous permet cette formule que Wittgenstein aurait sans nul doute récusée- est donc de l'ordre de l'indicible.

Ce dédoublement du concept de valeur -qu'on retrouve aussi chez Nietzsche- trouve une origine dans la deuxième section des Fondements de la métaphysique des moeurs (1785).

Kant y oppose Preis et Würde,c'est-à-dire prix et dignité :"ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d'autre,à titre d'équivalent;

au contraire,ce qui est supérieur à tout prix,ce qui,par suite n'admet pas d'équivalent,c'est ce qui a une dignité."'Prix' connote une valeur relative;'dignité ,une valeur intrinsèque.

Ce que Wittgenstein reconnaît comme valeur 'élevée' correspond donc strictement à ce que Kant entend par 'dignité 'ou 'valeur intrinsèque'.

Victor Delbos,éditeur et traducteur de Grundlegung (Delagrave,1952) indique lui-même comme source possible de cette distinction une lettre de Sénèque opposant pretium à dignitas.

(note 148,p.160).

On peut donc considérer que le développement 6.422 est à la fois une commentaire de Kant et une interprétation du dualisme de la valeur dans le cadre de la théorie de la proposition,à

savoir que si une action à portée éthique a aussi  des conséquences au niveau factuel,et donc parfaitement exprimables,elle ne saurait être dépourvue "d'une espèce de châtiment et de

récompense éthiques,(qui) doivent se trouver dans l'acte même."En effet,la sorte de "récompense éthique qui doit se trouver dans l'acte même"est bien ce que Kant nomme "valeur

intrinsèque".Les deux aphorismes suivants complètent le double commentaire:"Du vouloir comme porteur (Träger) d'éthique on ne peut rien dire.- Et le vouloir comme phénomène

n'intéresse que la psychologie."(6.423) Nous savons déjà,en effet,que "la psychologie n'est pas plus apparentée à la philosophie que n'importe laquelle des sciences de la nature."(4.112)

  Les quinze derniers aphorismes du Tractatus entremêlent l'Ethique et ce qui,pour  Kant,relève des postulats de la raison pratique.Mais le kantisme de Wittgenstein se heurte à deux

obstacles majeurs.L'éthique,pour Kant, repose sur la formulation possible de la moralité "Ce 'devoir' catégorique représente une proposition synthétique a priori"(Grundlegung,3e section).

Elle suppose par conséquent la réalité d'un monde intelligible,car "si nous nous concevons comme soumis au devoir,nous nous considérons comme faisant partie du monde sensible et

en même temps du monde intelligible."(idem)

Ce qui était postulat chez Kant devient énigme (Rätsel) pour Wittgenstein.Aussi ,en philosophie,la "solution" demeure-t-elle énigmatique,puisque "les faits appartiennent tous au problème

à résoudre non pas à sa solution."(6.4321) Aussi le dernier mot n'est-il pas kantien,mais marque-t-il un retour à Spinoza .Si le' postulat' exige beaucoup trop du discours rationnel,

l''énigme' elle-même va au delà des capacités de ce discours."D'une réponse qu'on ne peut formuler,on ne peut non plus formuler la question.Il n'y a pas d'énigme.Si une question peut,

de quelque manière,être posée,elle peut aussi recevoir une réponse."(6.5) L'énigme cède la place au mystique,car ce dernier n'est donné que comme Anschauung et Gefühl.

D'où la reprise de la formule Spinoziste,maintenant justifiée,du monde saisi sub specie aeterni.( 6.45) 

Si la modalité apodictique est exclue,réservée qu'elle est à la forme logique,et si la modalité assertorique ne convient qu' aux propositions factuelles,devrait-on se rabattre sur le

problématique? Wittgenstein montre qu'il n'en est rien et que le  " doute ne peut subsister que là où subsiste une question;une question seulement là où subsiste une réponse,et celle-ci

seulement là où quelque chose peut être dit."(6.51)

En résumé,la leçon du Tractatus est qu'il y a une différence fondamentale entre le statut de la logique et celui de l'éthique.Bien que la logique soit a priori et ne dépende pas de "comment

sont les faits (dem Sosein),elle dépend"de ce que quelque chose existe (au sens de :quelque chose est donné)- elle dépend de ce qu'il y a des faits."(Wittgenstein et le Cercle de Vienne,

TER,1991,tr.Gérard Granel,Avec Schlick,du 2 janvier 1930,p.48 [77].) Dans sa réponse à Schlick,Wittgenstein dissipe une confusion sur le prétendu caractère 'empirique' de la logique.

"Qu'il y ait des faits,cela n'est descriptible par aucune proposition",et pourtant "la logique en dépend."

Le cas de l'éthique est tout autre,car "les expressions employées en Ethique ont une double signification :l'une psychologique,dont on peut parler,l'autre non-psychologique.(...)Tout ce que

je décris est dans le monde. " (...)Mais ce qui est éthique [au sens non psychologique]n'est pas un état de choses.(...)L'homme tend à se jeter contre les limites du langage.Ce mouve-

ment indique l'Ethique."(o.c.,du 5 janvier 1930,p.65 [93] .)

CONFERENCE SUR L'ETHIQUE

 

 

 

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