LA METAPHYSIQUE COMME THEOLOGIE

LA METAPHYSIQUE COMME THEOLOGIE

TRANSITION : PHYSIQUE VIII.

Si les deux versions de Physique VII,en dépit de leurs différences,nous sont apparues comme relevant d'une épistémologie naturelle,nous avons préféré traiter à part le chapitre VIII dont certains concepts excèdent une argumentation strictement relative à l'expérience.Et, bien que,nous le devons répéter,il n'y figure pas plus

que dans les chapitres VII d'étant dénommé "o théos",le primum movens y  acquiert un certain nombre de propriétés nouvelles qui,en un sens,mériteraient peut-être d'être qualifiées de "métaphysiques",non pas au sens où elles fonderaient les propriétés purement physiques,mais dans la mesure où l'hypothèse d'un

'primum movens' parait être l'unique condition d'intelligibilité de ces dernières.C'est pourquoi ,à la différence des exposés du chapitre VII (et VII bis),l'argumentation de VIII,beaucoup plus ample,procède en trois temps .Aristote demande d'abord si tout mouvant est mu,ou si un mouvant peut-être auto-moteur;la question est alors

de savoir si un mouvant peut être immobile;enfin,il faudra peut-être compléter ces réponses,qui appartiennent encore au domaine de la physis,par des propriétés qui semblent transcender un tel domaine.

1°Les 'axiomes' du mouvement .

a)Le 'mouvoir' (to kinoun) procède par soi ou par autre chose (di'auto/di'étéron).Si c'est 'par soi',l'étant qui se meut sera divisible en deux parties,un agent et un patient.Si c'est par autre chose,celle-ci doit,à son tour, être mûe par autre chose.

Supposons un étant automouvant ;si l'on veut éviter sa divisiblité en deux éléments distincts,il faudra le situer hors de l'espace.Si donc il faut bien supposer "un mouvant premier qui ne soit pas mû par autre chose" ,puis qu'il n'y a pas de premier terme à une série illimitée",il est nécessaire que le 'premier mouvant mû' soit mû par soi.

b) "Tout mouvant meut quelque chose "(pan to kinoun ti te kinei kai tini -256 a 22-23).Il le meut soit directement (je pousse une pierre),soit indirectement (avec un bâton).Pour que la série ne soit pas illimitée,il faut supposer un automouvant au bout d'un certain nombre d'étapes. Mais cet automouvant sera ou composé ou

simple,et s'il est simple (ne se compose pas lui-même d'une partie mouvante et d 'une partie mûe),il faut le supposer 'mouvant immobile'.Il est donc raisonnable (eulogon) de supposer un mouvant immobile (256 b 23)

Conclusion :"Il n'est pas nécessaire de supposer que le mû est mû par autre chose,celle-ci étant mûe (à son tour).Donc on s'arrêtera (stèsétai ara).Ainsi ou bien le premier mû le sera par un être en repos,ou bien il sera automouvant.Mais cela suppose cependant qu'il ne soit pas divisé en deux parties.

2° Propriétés du premier mouvant (258 b 10 sq.)

a)Eternité (aidion).Si le mouvement est éternel,il y aura aussi un mouvant premier éternel. Il faut supposer "quelque chose d'éternel qui meuve en premier"(ti aidion ho proton kinei).

b)Immobilité."to prôton kinôn  akinèton."

c)Unicité ou pluralité ?Comme Leibniz plus tard,Aristote se réfère au Principe du meilleur.L'un et simple est préférable au multiple.Ce principe s'applique aussi au couple 'limite/illimité'.Mais le texte complique cette opposition.Il ne s'agit pas seulement d'opposer 'peras' à 'apeiron',mais 'apeiron' à

'peperasmena'.Quelques mots d'explication s'imposent,car nous avons là un terme technique,neutre pluriel du participe passé passif de peraô,mis à la place de 'peras'.Certes,'peraô' est bien le verbe-source de 'peras',la limite.Pourtant,ce verbe a ,dans son emploi courant,un sens un peu différent puisqu'on le rend par

'traverser','dépasser' ,'vaincre',quand on dit,par exemple,soit au sens physique "traverser une rue ou une rivière" (pour atteindre l'autre bord)ou,au sens moral,"traverser des épreuves","surmonter des difficultés".On nous rétorquera :quel rapport avec le primum movens ?Aucun sinon que, métaphoriquement,

la remontée du mouvement mène au repos,c'est-à-dire,nous l'avons vu à propos de l'eudaimonia de l'homme grec,à la joie de la détente.Si l'existence laborieuse est faite d'évènements consécutifs,la vie 'éternelle' est une et continue; l'opposition de 'ephexès' à 'sunechès' ne renvoie pas seulement à deux sortes de mouvement,mais aussi à deux formes de vie.       

3°Du premier mouvant immobile au premier mu .

Comment concilier l'action éternelle d'un moteur immobile et le mouvement d'un premier mu qui s'accorde pourtant à l'éternelle continuité de sa source ?En effet,"s'il y a quelque être éternel mouvant et immobile,il faut que la première chose à être mue par lui le soit ,elle aussi,d'un mouvement éternel ?"La réponse,sur laquelle nous n'épiloguerons pas, est qu'il s'agit,pour Aristote,du premier ciel,le plus éloigné du centre du monde,"mû d'un mouvement circulaire,un et continu (mia kai sunechès)."(264 b 9).                   

Conclusion.

"Voilà résolue la difficulté posée au début : pourquoi donc tout n'est-il pas ou en repos ou en mouvement,ou certaines choses toujours en mouvement ,les autres toujours en repos,mais certaines tantôt en mouvement tantôt en repos ? On en voit maintenant la raison (touto gar to aition dèlon estin nun) :c'est que les unes sont mues par quelque chose d'immobile et d' éternel,d'où leur changement éternel: les autres,par une chose mue et changeante,d'où leur changement éternel (dio aei métaballei);les autres,par une chose mues et changeante,d'où également leur changement nécessaire.Quant à l'immobile,on l'a dit,en tant qu'il ne cesse pas d'être simple,identique et dans le même état,il mouvra d'un mouvement unique et simple"(260 a 11- 19,p.124-125).

La démarche aristotélicienne exposée dans les ouvrages de physique consiste donc, d'une part,à rechercher puis à classer catégoriellement l'ensemble des diverses sortes de mouvement (ou,plus largement,de changement),et,d'autre part,à les répartir,scientifiquement,en fonction de leurs causes respectives.Il est

en effet indispensable de distinguer clairement les rôles épistémologiques attribués, d'une part, à l'ordre ontologique associé à l'ordre du discours (taxinomie) ,et,d'autre part,à la hiérarchisation étiologique qui,seule,finalement permet d'accéder aux véritables principes de la science.Mais cette préférence à un revers,car si l'ordre

onto-logique ou catégoriel se borne à rendre nos pensées "claires et distinctes",l'explication proprement dite des phénomènes physiques consiste seulement à les rattacher à des hypothèses qui,bien que fondées en raison,ne peuvent l'être que négativement (raisonnement par l'absurde).Telle est,en effet,la supposition

bien fondée de "quelque chose de simple,immobile,éternel et identique".Il nous faut donc affirmer,de nouveau,que l'épistémologie de la physique ne saurait en aucun cas nous ménager un accès à la théologie.C'est en raison de cette insuffisance qu'Aristote s'est vu contraint d'avoir recours à des raisons d'un tout autre ordre.

DE LA METAPHYSIQUE A LA THEOLOGIE

Dussions nous introduire dans l'exposé d'Aristote des distinctions qu'il ne propose pas explicitement au lecteur,celles-ci s'imposent d'une certaine façon d'elles mêmes.Il est clair en effet que le principal apport de Métaphysique Lambda est,entre autres, la distinction entre acte et puissance.Il faudra donc distinguer,dans

Aristote, trois types de conceptualisation du réel :1°la catégorisation (catégories de pensée associées (à)- sinon produites (par)- les formes grammaticales.2°l'explication des phénomènes par plusieurs sortes possibles de cause.3°l' analyse méta-physique de ces mêmes phénomènes telle que celle

qu'opèrent la distinction de la puissance et de l'acte (ou entéléchie,c'est-à-dire accomplissement) ainsi que la priorité accordée à l'acte .[ Note.Nous préférons cette équivalence à celle que proposent M.P.Duminil et A.Jaulin,(Métaphysique,Flammarion,2008,Index,p.473,)pour 'telos',car, en français,l' 'accomplissement'désigne plutôt l'acte et le résultat de cet acte que la fin visée (telos)].

ACTE/PUISSANCE

Notre objectif est donc désormais de repérer le plus clairement possible la nature du changement de niveau qui intervient dans le passage des textes de Physique VII et VIII à ceux de Métaphysique Lambda,autrement dit de recourir au type de principe  dont la mise en oeuvre pourrait être tenue pour responsable d'un tel saut philosophique. Afin de limiter le cadre de notre recherche ,nous réduirons celle-ci à l'argumentation comprise entre Métaphysique L (5) ,1070 b 36 et Méta. L(9) ,1075 a 10.

Or ,dès le début de cette argumentation,après avoir rappelé le rôle de la causalité ,considérée à la fois relativement à l'ordre catégoriel et en fonction des domaines ontiques du sôma et de la psuchè et ontologiques (ousiai) de la forme,de la matière et de la privation,Aristote fait appel à l'intervention analogique de ce qu'il

nomme des principes (archai) :l'acte et la puissance,(energéia kai dunamis),qui viennent compléter forme et matière,déjà discutés par Platon et ses prédécesseurs.Mais,à la différence de ces derniers,critiqués au chapitre précédent,acte et puissance peuvent rendre compte du réel dans sa totalité,et

,précisément,du mouvement, qui demeure la préoccupation majeure du Stagirite."ces deux principes tombent (piptei)sous les causes déja citées;d'une part c'est à l'acte que se rattache la forme,si elle est séparable,ainsi que le composé de matière et de forme et la privation;et c'est à la puissance que se rattache la

matière,puisqu'elle est ce qui est apte à se réaliser par la forme et par la privation."(1071 a 7-11) Ces présupposés une fois clarifiés,l'objectif de l'argumentation se restreint :a) catégoriellement,à l'ousia (essence ou substance) séparée; b) parmi celles-ci,dont deux sont de nature physique,la substance immobile.Il s'agit donc de montrer , car telle est la problématique de Métaphysique  L,"qu'il doit nécessairement exister quelque substance éternelle immobile (oti anagkè einai aidion tina ousian akinèton) "(1071 b 4-5).

Nous retrouvons ici,car il ne s'agit pas d'ontologie pure mais de méta-physique,le point de départ de la Physique, l'éternité et la continuité du mouvement et du temps qui exige,cela a été établi,un premier mouvant immobile. C'est à ce point du raisonnement qu'à la différence de la Physique l'argumentation fait appel

au couple 'acte/puissance'."Mais,existât-il une cause motrice ou efficiente,si cette cause ne passe pas à l'acte,il n'y aura pas nécessairement de mouvement puisqu'il peut se faire que ce qui a la puissance ne passe pas à l'acte.(...)Il faut donc qu'il existe un principe tel que son essence (ousia)soit en acte."(1071 b 20).[traduction de J.Tricot,T.II,Vrin 1953,p.667)

"Quelle sorte  de mouvement est la première:en acte ou en puissance ?  " Il faut ici s'interroger sur le parallèle entre les modalités du jugement et les modes d'effectuation causale,entre ,d'une part,le nécessaire,le réel et le possible et,de l'autre, ce qui existe par soi,ou comme l'effet règlé d'un autre étant, ou par hasard.

Pour le logos,tout est possible sauf de se contredire,nécessaire si déduit logiquement, et existant ,sans rapport immédiat avec le logos.Mais dans le domaine du vivant comme dans celui de la technè,leschoses sont moins claires et "regarder la puissance comme antérieure à l'acte,c'est avoir raison en un sens,et tort

en un autre"(1072 a 3).En effet,si l'acte du menuisier tranforme le bois brut qui n'était que siège en puissance,ou si le sperme est la cause de la génération,la forme du meuble, présente dans l'âme de l'artisan ,est ce qui guide cet acte,comme le code génétique est ce qui informe la semence. Pourtant,telle n'est pas la

réponse d'un élève de Platon,lecteur d'Anaxagore et d'Empédocle.Car l'intellectualisme qui est professé par cette école identifie matière et puissance,ne confond pas acte et action,et rapporte l'acte à la forme,et bien qu'il rejette la doctrine platonicienne de "l'âme du monde automotrice",Aristote a recours,pour

rendre compte du mouvement éternel du premier ciel, "intermédiaire à la fois mobile et moteur",à "un extrême qui soit moteur sans être mobile ,être éternel,substance (essence) et acte (pur) (aidion,kai ousia,kai energeia)"( Lambda 7,1072 a 25-26)

DE LA METAPHYSIQUE A LA THEOLOGIE : DE L'ACTE COMME CAUSE FORMELLE A L'ACTE COMME CAUSE FINALE.

Mettons provisoirement entre parenthèses le développement analogique compris entre 1072 a 27 et 1073 a 3.En effet,le paragraphe qui clôt ce chapitre 7 (1073a 3 -13) se limite à reprendre la théorie exposée dans la Physique ,l'ousia responsable du mouvement continu et éternel étant qualifiée d'inétendue et

d'indivisible, mais aussi d'impassible et d'inaltérable (apathès kai analloiôton).Nous restons donc dans le cadre strict d'une méta-physique démonstrative et strictement conceptuelle.

Mais le basculement du discours conceptuel dans le poème théologique nous renvoie à un tout autre contexte et à une toute autre interprétation.Un passage antérieur du chapitre 6 peut nous mettre sur la voie (1071 b 27-28),car Aristote y compare théologiens et physiciens (oi théologoi/oi phusikoi),les uns produisant

des concepts, tandis que les autres se réfèrent à des mythes.Une note de J.Tricot évoque ,à propos de théologie, les poèmes d'Orphée et d'Hésiode ( note 1,p.668).Plus loin,dans le même passage,Aristote distingue encore les philosophes (ses contemporains ,tels que Platon ou Leukippe) des physiciens ,qui

composaient encore des poèmes , mais dont la pensée était conceptuelle.On ne peut donc qu'être surpris par un basculement théorique qui a recours au personnage divin,c'est-à-dire à un mode d'exposition qu'on pourrait qualifier d'archaïque pour Aristote lui-même, puisqu'il tend à substituer à la démonstration rationnelle une allégorie analogique.

En fait,cela revient à substituer à  l'explication par la cause formelle l'interprétation par la cause finale.Afin d'approfondir ce dernier point,il convient de le resituer dans une problématique plus large que celle du 'primum movens'.Cette problématique,familière à Aristote,consiste à mettre un problème particulier en

perspective et donc à l'étudier du point de vue de divers représentants de la pensée philosophique,ce qu'on qualifie improprement d'histoire de la pensée,d'histoire des doctrines ou d'histoire des idées,alors qu'il s'agit de confrontation théorique et non d'explication historique.Tel est le propos de

Métaphysique A 3,et, plus spécialement ,du passage 983 a 23 à 983 b 7."Il est manifeste que la science que nous avons à acquérir est celle des choses premières.(...)Or les causes se disent en quatre sens:l'un correspond à ce que nous nommons l''ousia' et l' 'être- ce- que- c'était' (quidditas ?) - celle qui en

définitive fournit la raison (logos) de la chose-;en un autre sens,c'est la matière ou substrat (upokeimenon);troisièmement,c'est le principe source du mouvement (othen);enfin,c'est la motivation (to hou eneka) et le bien.-car celui-ci est la fin (telos) de toute genèse et de tout mouvement.Nous avons suffisamment approfondi

dans nos exposés sur la nature."(983 a 24 -33).Venons-en donc à la cause finale et à sa mise en oeuvre.Or ,quelques pages plus haut,Aristote expose l'objectif de la science par excellence qui est "la science du supême connaissable".Cette science est la science 'maîtresse',architectonique,celle qui connaît en vue de

quoi chaque chose est élaborée (prakteon),la fin qui est,dans chaque être, son bien,et d'une manière générale,le bien suprême dans l'ensemble de la nature."(982 b 1- 8)Une telle science science est-elle la théologie ?Rien ne permet de le dire car les dieux -ou si l'on préfère,'le dieu' - ne sont pas son objet . 

La théologie,"dont la possession peut être estimée plus qu'humaine", habite les chants des poètes,non les écrits des philosophes.Et cette science,"c'est le dieu seul qui serait le plus apte à la posséder."(983 a 8).Aussi," quand un homme (Anaxagore) vint dire qu'il y a dans la nature, comme chez les êtres vivants, la

cause de l'ordre et de l'arrangement universel,il apparut comme seul en son bon sens face aux divagations de ses prédécesseurs. (...)C'est pourquoi ceux qui professaient cette doctrine ,en même temps qu'ils posèrent la cause du bien comme principe des êtres,en firent aussi cette sorte de principe qui donne aux

êtres le mouvement."(984 b 15 -23).Dans la doctrine aristotélicienne,le finalisme qui l'anime est clairement un immanentisme ,et en aucun cas cet immanentisme
ne saurait se métamorphoser directement en théologie.

RETOUR AU CAS DU MOUVEMENT

Si donc "c'est à bon droit que la philosophie est nommée la science de la vérité" (Méta.,a minuscule,993 b 19),son principe ne peut être que la cause finale,cause d'une nature telle qu'elle n'a pas en vue autre chose, mais que c'est en vue d'elle que les autres choses sont.(...)Par conséquent,s'il existe un  tel

terme final,il n'y aura pas de progression à l'infini,et s'il n'existe pas il n'y aura pas de cause finale.Mais ceux qui posent une série infinie ne s'aperçoivent pas qu'ils excluent la nature même du bien."( Méta. a,994 b 8-13 -"exairountes tèn tou agathou phusin").

Comment situer, dans ce contexte, les considérations théologiques qui s'efforcent d'exprimer positivement, dans un langage poétique et analogique, ce qui devrait demeurer un principe philosophique ?Un tel passage ,si connu et célébré de Méta.7 ,mérite certes,par sa beauté poétique et son élévation mystique,

d'être reproduit.Pourtant, le glissement de la description de la vie intellectuelle à la théologie n'en est que plus surprenante. "L''existence de ce principe est comparable à la plus parfaite qu'il nous soit donné de vivre pour un bref moment.(...)La pensée(hè noèsis)qui est par soi est pensée du meilleur par soi,la

meilleure pensée,pensée du meilleur ; c'est lui-même que l'intellect pense, en participant à l'intelligible;il devient l'intelligible en le touchant et le pensant,en sorte que mêmes sont intellect et intelligible.L'intellect qui est le 'réceptacle' (to dektikon,terme rarissime en grec ancien sous sa forme substantive) de

l'intelligible , pensée de l'essence,est en acte ,en sorte que c'est de celui-là (l'intelligible) plutôt que de celui-ci (l'intellect) qu'il semble que l'intellect reçoive ce qu'il a de divin,et que la théorie a de plus agréable et de meilleur.[Note . La ligne 1072 b 23,de 'ôste'  à 'echein', demeure malaisée à traduire en

suivant le mot à mot- Mmes Duminil et Jaulin sont ici,semble-t-il, meilleures que Tricot.] . Si donc le dieu ressent toujours cet état qu'il nous arrive,à nous,hommes,d'éprouver parfois (poté),c'est admirable ; si cet état est meilleur encore,c'est encore plus admirable !Or il en est bien ainsi ; sa vie le permet( zôè

huparchei).En effet la vie de l'intellect est en acte,et cet être est acte;la vie par soi en acte de ce dieu est parfaite et éternelle ; nous qualifions la vie de ce dieu de parfaite et d'éternelle ,car parfait et éternel sont inséparables,et qu'éternel appartient au dieu."(Meta. L, 1072 b 15-30). 

Un commentaire.

Nous distinguerons clairement deux parties dans notre commentaire ,la partie métaphysique et la partie théologique.1°Un philosophe est libre de ses choix conceptuels s'il pense que seuls ces derniers sont susceptibles de rendre compte de son objet,et,dans le cas d'Aristote,tout à la fois du phénomène de la vie

et de la praxis humaine.Or les principes retenus sont,à la différence,par exemple de ceux de Démocrite,d'une part le couple acte/puissance et d'autre part la cause finale.Ils se conjuguent dans un réalisme intellectualiste d'origine platonicienne dans la mesure où l'intellect n'est qu'un réceptacle pour l'intelligible ou le

Bien.Mais n'oublions pas que pour fonder le mouvement la causalité doit être envisagée de deux points de vue ;en effet,la cause est "ce vers quoi"(le telos),mais aussi "ce à partir de quoi",la source immobile du mouvement.

2°La représentation théologique ou poétique ne peut cependant pas identifier le primus movens avec l'image d'un créateur incréé,puisque :a/ les dieux grecs sont engendrés bien qu'immortels; b/ matière er formes sont elles-mêmes éternelles;c/mouvement et temps sont éternels.

Pourtant,si Aristote ,conformément à la tradition philosophique,assimile théologie et mode d'expression poétique,muthos plutôt que logos,nous allons voir que, très adroitement,il adopte lui-même deux voies conceptuelles menant vers le théos : celle du télos,ou du bien;et celle de l'acte pur.

En un premier sens,il s'agit de porter à la limite (supérieure à l'illimité) l'objet de l'intellection,qui se pense lui -même parce qu'il n'a rien d'autre de parfait à penser.Mais en un second sens,la vie divine n'est pas seulement de parfaite jouissance et de parfait repos (le total opposé de celle d'un dieu créateur)

elle est éternelle,éternelle car acte pur,non separée comme chez l'homme ou l'animal par une gestation ou un travail créateur.Bref,c'est bien,si l'on se rappelle nos analyses de l'Ethique à Nicomaque,par référence à la vie parfaite ,mais seulement rêvée,de l'homme libre,qu'Aristote esquisse un fondement théologique

du mouvement.Cette esquisse, pourtant absente de la Physique, s'imposait-elle ? Elle ne prend en fait son sens que dans la Métaphysique par une sorte de rappel de ce qu'il faut entendre par bien.Or si Platon s'est bien gardé de personnifier l'agathon trancendant dans la République,Aristote ne prend plus ces

précautions avec le sien,qui est pure jouissance de soi.Aussi ne peut-on qu'être légitimement surpris par la facilité avec laquelle certains théologiens ont cru pouvoir utiliser la richesse indéniable de l'oeuvre aristotélicienne pour rendre intellectuellement plus accessible des professions de foi pourtant bien éloignées des croyances religieuses antiques..Mais ceci est une autre histoire.

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SUITE : CONCLUSION GENERALE  "AFFECTIVITE ET RAISON DANS L'OEUVRE D'ARISTOTE".

 

 

 

 

 

 

 

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