METHODES I

METHODES I

METHODES I

" 133.La clarté à laquelle nous aspirons est une clarté totale.Mais cela veut seulement dire que les problèmes philosophiques doivent totalement disparaître. (...)

En philosophie,il n'y a pas une méhode,mais bien des méthodes,comme autant de thérapies différentes." Recherches philosophiques, I,tr.fr.Gallimard,2004.

   

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 ANAMNESE

 La mouche ne sort pas de la bouteille;elle apprend à ne pas abimer ses ailes contre la paroi.La prisonnier de la caverne sait qu'il est prisonnier et apprend à la mesurer.Socrate sans platonisme.Des méthodes,mais une convergence.Qu'il s'agisse de 'ressemblance de famille' , de 'jeu de langage',de

'série d'exemples',de 'représentation synoptique',ou d'empilement des souvenirs dans un but déterminé' (Zusammentragen von Erinnerung zu einem bestimmten Zweck),le "travail du philosophe" en quête d'unité se gardera du saut dans le vide des Idées.La méthode socratique est pourtant toujours

présente,bien que si rarement attribuée à son inventeur que l'on se demande parfois de quoi parle Wittgenstein avec un tel 'amas mémoriel'.Toutes les données de la 'thérapie cognitive' sont pourtant réunies dans ce dialogue privilégié qu'est le Phédon,encore socratique et déjà platonisant.

"N'est-il pas vrai en effet,demande Socrate à Simmias,que,chaque fois que le savoir surgit d'un tel processus,se produit un ressouvenir  (αναμνησιν ειναι)?  "(73 c 4/5) Comment se produit le "saut"? "Mais,chaque fois que quelqu'un se remémore une chose à partir des choses semblables (...)manque-

t-il quelque chose à l'objet donné,ou bien rien,dans sa ressemblance avec ce dont il y a eu ressouvenir ? (...) -Certes,quelque chose fait défaut ! (...)-Nous affirmons en effet qu'il y a quelque 'égal',non pas un bout de bois et un autre bout de bois,ni une pierre et une autre pierre,ni rien de tel,mais

quelque chose autre que  tout cela,l'égal lui-même.(...)Et savons-nous ce qu'il est lui-même ?-Absolument ."(o.c.,74 a/b)(...) "Il n'en est pas moins vrai que ce sont ces égalités [concrètes] qui,tout en se distinguant de l'égal lui-même,ont conduit à concevoir et à trouver le savoir de cet égal."(...)"Du

moment que,voyant une chose,la vue de cette chose t'a fait penser à une autre,dès lors qu'il y a ressemblance ou bien dissemblance,ce qui se produit est un ressouvenir."(αναμνησιν γεγοναι-),(o.c.,74 c/d).

Accordons toute notre attention à ce passage du Phédon.Il y est question non d'un thème unique,mais de deux thèmes,dont il faudra se demander s'ils ne seraient que deux variations.D'une part,Socrate introduit l'anamnèse comme origine de la ressemblance; de l'autre,c'est de l'égalité qu'il fait découvrir

l'être-en-soi. Pourquoi ce changement ? En quoi diffèrent l'égalité et la ressemblance ?Ces deux relations sont-elles de même nature logique ? En apparence,oui,puisque l'égalité semble être une ressemblance parfaite.Mais pas tout à fait,puisque, si leur sont communes les propriétés de réflexivité et

de symétrie,ce n'est plus le cas de la transitivité qui caractérise l'égalité,mais pas nécessairement la  ressemblance.L'égalité est une stricte relation d'équivalence,pas la ressemblance.Or,cette différence logique s'accompagne d'une différence épistémologique.Kant ,on le sait,aborde ce problème dans

l'Appendice à l'Analytique transcendantale (Amphibolie des concepts de la réflexion)."...Mais comme,quand il ne s'agit pas de la forme logique,mais du contenu des concepts,c'est-à-dire de la question de savoir si les choses elles-mêmes sont identiques ou différentes,si elles se conviennent ou

non,etc.,les choses peuvent avoir un double rapport à notre pouvoir de connaissance,c'est-à-dire à la sensibilité et à l'entendement (...);et la question de savoir si les choses sont identiques ou différentes,si elles se conviennent ou non,ne pourra être décidée tout de suite par les concepts mêmes,au moyen

d'une simple comparaison,mais seulement par la distinction du mode de connaissance auquel elles appartiennent,au moyen de la réflexion transcendantale."(tr.P.U.F.,1950,p.233) Le texte platonicien lui-même se prête bien à une double lecture,logique et transcendantale.Or la lecture

transcendantale fait apparaître un glissement dans l'exposition : le passage du sensible à ce que,faute de mieux,car Platon ne le désigne pas encore comme tel,nous nommerons l'intelligible,puisqu'il s'agit de l'égal lui-même.Nous avons,pour simplifier, nommé cela "logique",mais Kant pense

autrement,car pour lui les outils logiques ,tirés de l'analyse des fonctions du jugement,sont les catégories.Et si d'aucuns souhaitaient des références moins datées,il suffirait d'exhiber la liste des opérateurs ou foncteurs de vérité russelliens-wittgensteiniens tels que négation,conjonction,

disjonction,incompatibilité,implication,etc.,dont le schéma est exposé au numéro 5.101 du Tractatus.Il est donc clair que ni semblable (homoios),ni égal (isos),ni identique (tauton,το αυτον)ne sont des catégories de la logique transcendantale ou des opérateurs de la logique formelle.Aussi,faute de mieux,et

à condition d'aller plus loin dans l'analyse,pouvons nous les nommer concepts de la reflexion transcendantale.Pousser l'analyse,c'est faire apparaître la raison du 'glissement' dans le texte platonicien,à savoir le passage du semblable à l'égal,puis le retour au semblable.En effet,ce glissement est imposé

par la promotion de la psychologie (ressouvenir) en ontologie (l'égal lui-même).Comme nous l'avons appris de la première partie du Parménide,les Formes ne sont pas des concepts de l'âme (noèmata).Or l'égal est bien (comme les figures pures de la géométrie) une Forme,un être subsistant

éternellement même s'il n'est pas pensé. Pour Kant,il relèverait ,sinon de l'entendement pur,du moins de la sensibilité pure (temps pur,ou espace pur).Il en va autrement de la ressemblance et de son rapport à la réminiscence.Car si le Ménon établit bien que les figures,propriétés et démonstrations

relèvent bien de la vie de la partie intellectuelle de l'âme,ce n'est pas en raison d'une simple ressemblance,toujours empirique,mais en faisant appel à des formes pures dont les propriétés sont établies par l'intellect.Quant à l'identité,ou, pour parler, comme Platon ' le même',il relève d'une pure dialectique

que Platon a disputée aux sophistes et à leurs jeux verbaux.Pénétrer davantage dans les épais buissons de la dialectique du même et l'autre ne pourrait que nous exposer à des déconvenues.Le fameux passage du Sophiste où Platon développe en quatre points  la combinatoire des formes

se recoupant sans produire de confusion à partir des seuls outils logiques du même et de l'autre, donne un exemple de ce que l'auteur entendait par là.Mais le jeu de la langue grecque y est si subtil et elliptique que tout effort de traduction est difficile au point que l'on se demande,aucun exemple n'étant

fourni ni même possible,si ce jeu ...de langage,est destiné à initier des philosophes ou à se moquer des sophistes.(253 de) .Platon ne ferme aucune issue :"L'étranger: - Mais ce talent dialectique,tu ne l'accorderas,je pense,à nul autre qu'à celui qui philosophe en toute pureté et justice ? Théétète:-

Comment pourrait-on l'accorder à un autre ? L'étranger :-Pour ce qui est du philosophe,c'est dans un endroit semblable que nous le trouverons quand nous le chercherons.Il est, lui aussi ,difficile à voir en pleine lumière;mais la difficulté n'est pas la même pour lui que pour le sophiste."(253e-254 a)

 A dire vrai,si la difficulté que pose la rencontre du sophiste est dûe à la confusion des jeux de langage dans lesquels celui-ci se réfugie,aux tours et détours de son fil pour lequel n'existe aucune Ariadne,celle que nous oppose la quête du philosophe est bien d'une tout autre nature, puisqu'elle consiste dans le dure ascension vers la clarté du vrai et expose au risque d'éblouissement qui guette tout chercheur exposé à son rayonnement.

 

DE L'INDICIBLE AU DIRE MULTIPLE

 

"(La philosophie) signifiera l'indicible en ce qu'elle figure (darstellt) clairement le dicible." Wittgenstein  (Tractatus, 4.115) 

La forme logique de la proposition se montre,s'exhibe,'se mire' dans la proposition même,mais ne peut être dite par cette proposition,à moins de recourir à un langage d'un niveau supérieur,ce que refuse et refusera Wittgenstein,même quand Kurt Gödel y aura recours dans son mémoire de 1931 "Sur les

propositions formellement indécidables des Principia mathematica et des systèmes apparentés I ".La forme unique de la proposition retenue est celle de Frege et Russell, "fonction (argument)",la fonction étant "fonction de vérité",et représentant une propriété ,par exemple dans 'fa',ou une relation,avec

'aRb'. L'argument symbolise un objet ("les deux propositions "fa" et ga" montrent que dans toutes les deux il est question du même objet a.Si deux propositions sont contradictoires,leur structure le montre;de même si l'une est la conséquence de l'autre,etc.

 Signalons,pour éviter certaines confusions ( T. 4.122), que si l'attribution d'une propriété à un objet ou celle d'une relation entre deux objets donnent lieu à une proposition vraie ou fausse telle que: 'la planète terre a trois satellites naturels",il est d'autres relations ou propriétés qui ne sont pas de nature

empirique.Wittgenstein les nomme propriétés ou relations formelles ou"internes".Elles caractérisent nécessairement l'objet ou le fait ,car elles ne concernent pas sa production,mais sa structure,et par suite s'expriment dans l'emploi de certains symboles."4.1272 - Ainsi le nom variable "x"est le signe

propre du pseudo-concept objet.  Chaque fois que le mot "objet,"("chose",entité",etc.)est correctement employé,il est exprimé dans l'idéographie [i.e. dans la langue formulaire de Frege ou Russell au moyen du nom variable.(...)Chaque fois qu'il en est autrement,qu'il est utilisé comme nom de concept

propre,naissent des propositions dépourvues de sens.(...)La question de l'existence d'un concept formel est dépourvue de sens ,car aucune proposition ne peut répondre à cette question."

  Notons toutefois qu'en dépit de l'absence d'ambiguïté des déclarations de Wittgenstein,il est des commentateurs ,et non des moindres (Merril B. et Jakkoo Hintikka,par exemple ) pour s'être demandé comment il fallait interpréter "l'objet" chez Wittgenstein,par exemple,comme objet physique ou comme propriété sensible élementaire (comme chez Carnap) .On se reportera à nos analyses de La construction logique du monde ,de Rudolf Carnap (1928;tr.fr.VRIN,2002).

De Platon à Wittgenstein,le thème de la philosophie est le même;ce qui change,et encore dans une certaine mesure,c'est la manière de l'aborder.L'ontologie,encore que ce terme ne figure ni chez Platon ni chez Aristote, suppose la réalité préalable et l'immuabilité de l'étant,dont le signe

verbal n'est qu'une piètre et changeante image.D'où le conseil que Socrate donne à Cratyle: "De quelle manière on doit apprendre ou découvrir les étants (τα οντα),cela dépasse peut-être ce que toi et moi pouvons avoir compris.Contentons-nous de reconnaître que ce n'est pas en partant des

noms que nous devons apprendre et rechercher les choses,mais à partir d'elles-mêmes bien plutôt qu'à partir des noms." (Cratyle, 439 b)Or,comme Wittgenstein l'expose dès le Tractatus,si les noms de la langue commune ne posent pas de problème philosophique particulier,ce n'est pas le cas des

termes,propriétés et relations qui ne représent aucune fonction,mais appartiennent à la forme logique de la langue.Il importe donc au plus haut point que le philosophe prenne conscience que le symbolisme logique ne dit rien de vrai ou de faux sur le monde,mais énonce les conditions sous lesquelles le

monde peut être décrit a priori." 6.13 - La logique n'est point une théorie,mais une image qui reflète le monde.La logique est transcendantale."Aussi ne faut-il pas s'étonner que Wittgenstein porte sur  la logique le jugement qu'il formulera ultérieurement à l'endroit de la philosophie."Il ne peut jamais y avoir

de surprises en logique."(6.1251) On peut calculer si une proposition appartient à la logique en calculant les propriétés logiques du symbole.Et c'est ce que nous faisons lorsque nous 'démontrons'une proposition logique.Car ,sans nous préoccuper de son sens ou de sa signification,nous construisons la proposition au moyen de règles portant seulement sur les signes.(6.126)

S'agirait-il de relire l'ontologie comme une 'logique transcendantale' ?Oui et non.Trois disciplines partageraient alors le même caratère négatif':logique,mathématique et ontologie auraient en commun de formuler des 'pseudo-propositions',car  "La mathématique est une méthode logique".

(6.2;6.234) Qu'il n'y ait aucune équivoque à propos de notre emploi du terme "transcendantal",qui signifie bien, pour Wittgenstein (sauf peut-être à l'époque des Carnets ) l'exposition des conditions de la production de propositions a priori,celles-ci étant pour Wittgenstein ,et quel que soit leur domaine

d'exercice,des pseudo-propositions.Si mathématique et logique  ne disent rien,n'énoncent aucune nouveauté sur le monde, leur "indicible" -qui n'est qu'un "calculable" ou "computable" - est-il celui dont Wittgenstein nous conseille -est-ce un simple conseil ou un ordre qu'il nous intime ? -de nous taire (

muss man schweigen ) ? Il serait inutile,mais pas impossible, de nous conseiller (ou ordonner) de ne pas accomplir une action incompatible avec les lois de la physique.Cela veut dire non seulement que l'invitation de Wittgenstein a, en tant que telle,un sens,mais que beaucoup s'en sont affranchi et

continueront de s'en affranchir.Et ce qui précède dans le texte ,à partir de 6.4,indique qu'il ne s'agit ni de logique ou de mathématique -dont assez peu ,d'ailleurs ,ont envie de parler -, ni même de philosophie,pour la même raison , mais de valeur.

Et comme ,suivant 4,"La pensée est la proposition pourvue de sens" ,cela semble impliquer que le domaine de la valeur ne saurait donner lieu à une réflexion et à une discussion rationnelles.Il nous faut donc élargir le champ de notre propre analyse.Dans quelle mesure la méthode doit-elle et peut-elle s'intéresser à la valeur ?Ce sera l'objet de la prochaine section.

 

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METHODES  II

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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