SYMBOLISME ET PHILOSOPHIE

SYMBOLISME ET PHILOSOPHIE

LE SYMBOLISME DANS LE TRACTATUS  -  WITTGENSTEIN ET MAUTHNER

_______________________________________________________________

 

La philosophie est ce qui surgit ,sur un mode négatif,dans l'écart entre le signe et le symbole.Mais ce surgissement n'est pas spécifique.La confusion commise par le philosophe n'est pas ,du moins à première vue,caractéristique du mode d'expression philosophique.D'une

manière qui peut sembler paradoxale,cette confusion se trouve déjà "in der Umgangssprache",dans la langue de tous les jours."Dans le parler quotidien,il arrive très souvent que le même mot dénote (bezeichnet) de plusieurs manières différentes - et par conséquent

appartienne à des symboles différents -,ou que deux mots, qui dénotent différemment, soient apparemment employés dans une proposition de façon identique.[n.b. Qu'on nous pardonne cette lourdeur de traduction,mais "äusserlich"(en apparence) se rapporte directement au

groupe verbal,"angewandt werden",et non au mode d'emploi ,"in der gleichen weise".]"(3.323) Deux exemples illustrent ces "fautes de symbolisation".Le premier concerne les divers emplois possibles du même verbe "être",comme copule,signe d'égalité ou d'identité,ou

encore comme signe de l'existence.Le second,est plus proprement syntaxique ,puisque le mot composé des mêmes lettres (g,r,ü,n)  peut exprimer ,dans la même phrase,des symboles différents,s'il est employé comme sujet ou comme prédicat, et devenir tantôt un nom,tantôt un adjectif.

Il est vrai que l'exemple donné par Wittgenstein ( "Grün ist grün" )est boiteux en allemand,puisque les signes eux-mêmes sont différents (le substantif portant toujours une majuscule initiale) .Nous pouvons dès lors comprendre que ces confusions possibles issues de ce qu'on pourrait nommer

'fautes de symbolisation",c'est-à-dire usage erroné des signes,peuvent se retrouver aussi dans la philosophie,et que Frege,Russell, mais aussi Wittgenstein dans le Tractatus, proposent un unique remède. "Pour éviter ces erreurs,il faudra employer une langue symbolique

(Zeichensprache) qui n'use pas du même signe pour des symboles différents,ni n'use en apparence,de la même manière,de signes qui dénotent de manières différentes.Une langue symbolique ,donc, qui obéira à la grammaire logique -la syntaxe logique-. (La Begriffsschrift  [l'idéographie] - de Frege et de Russell-"constitue une telle langue,qui n'est pourtant pas encore exempte de toute erreur." (Tractatus,3.325)

 Si toute critique du langage ordinaire doit "reconnaître le symbole sous le signe",et pour ce faire "prendre garde à son usage pourvu de sens" (auf den sinnvollen Gebrauch achten),c'est ,dès le Tractatus, que la grammaire logique,ou syntaxe logique,doit jouer,en philosophie aussi, un

rôle de premier plan."Toute philosophie est 'critique du langage' (Mais certainement pas au sens de Mauthner.).Le mérite de Russell est d'avoir montré que la forme logique apparente de la proposition n'est pas nécessairement sa forme logique réelle."(4.0031)

MAUTHNER  ET LA  CRITIQUE DU LANGAGE

 Que la bonne centaine d'études wittgensteiniennes rédigées en langue française ou disponibles en traduction ne citent même pas le nom de Fritz Mauthner,que des dictionnaires consacrés à Wittgenstein ne disposent pas d'entrée pour lui,cela peut indiquer une négligence, sans nul doute

surprenante selon les stricts critères universitaires.Mais une telle 'négligence',ou même cette sorte d'aveuglement,n'est sans doute pas sans raison de la part de spécialistes reconnus tels que David Pears,Gordon Baker,Jaakko Hintikka  ou Jacques Bouveresse.En effet,il semble aller de soi,si

l'auteur lui-même écrit qu'il ne faut pas se tromper sur le sens d'une de ses formules et en écarte expessément l'une des interprétations,qu'on l'admette sans discussion et passe à autre chose.Et pourtant le pemier devoir intellectuel est de ne pas se contenter des consignes de lecture

édictées par l'auteur.Tout au contraire, un chercheur doit-il se poser des questions, même si l'auteur qu'il étudie écarte lui-même, sans commentaire, une influence possible,car cette simple dénégation ,la Verneinung à laquelle Freud a consacré une si intéressante étude,est au moins

l'indice qu'un lecteur du Tractatus avait bien quelque chance de mésinterpréter la formule en question,et de l'attribuer à Mauthner,la confondant ainsi avec la 'critique du langage' qui avait fait sa réputation de philosophe ,depuis la parution,à Berlin,en 1901-1902,des trois gros tomes de la

Contribution à une critique du langage.L'attitude même de Wittgenstein,cette simple dénégation mise entre parenthèses, ne peut de toute façon qu'intriguer le lecteurr .Wittgenstein ne semblait-il pas supposer que celui-ci avait,pour le moins, entendu parler de Mauthner et de sa

Critique..Aussi la réaction des commentateurs ne devrait-elle pas être plutôt :'Pourquoi pas Mauthner ?',et cela d'autant que d'aucuns ne négligent pas d'accomplir des excursus 'culturels'  bien plus surprenants en marge de leurs études savantes.Par chance,nous disposons aujourd'hui ,pour

dissiper cette perplexité,d'informations précises dues au germaniste Jacques Le Rider. Aussi faut-il rendre hommage  au professeur Granger qui,dans une note à 4.0031,souligne pour sa part l'importance des "Contributions à une critique du langage",et va même jusqu'à mettre en parallèle l'aphorisme 7 du Tractatus et cette formule  de Mauthner :"Sitôt que nous avons quelque chose à dire,il faut le taire" !

Commençons notre examen par une observation de J.Le Rider à propos des deux traductions possibles de die Sprache. Si le' langage' est un système de signes structuré et articulé (double articulation d'après

Saussure),par 'langue' on entend généralement le système de communicatiion verbale propre à une population déterminée,hic et nunc.Or si le logicien (Frege,Wittgenstein) prend pour objet la structure a priori de tout système de signes capable de rendre raison de la structure des faits qu'elle

dénote,Mauthner, qui s'intitule 'socio-psychologue',féru d'étymologies et de traductions, s'intéresse,pour sa part, au "plan d'un grand dictionnaire d'histoire des concepts qui aurait dû être international et qui aurait retracé la marche des expressions scientifiques de l'Orient et la Grèce,par Rome,de

l'Arabie par l'Espagne,vers les autres peuples occidentaux,du pur point de vue de l'histoire des langues et de la critique du langage."( Mauthner,Le Langage,Bartillat,2012,p.102) Par "critique du langage",Mauthner entend donc une "sociopsychologie ou psychologie sociale",étude clairement

diachronique et empirique,dont le point d'application est "la situation intellectuelle et spirituelle d'un peuple,sa vision du monde (Weltanschauung) consciente et conceptuelle s'inscrivant dans son vocabulaire vivant."(o.c.,p.93).Il est possible que Wittgenstein,bi-lingue par éducation, fût moins

sensible que Mauthner au "lien subjectif d'un peuple avec sa langue,(au) sentiment national essentiellement linguistique,à la psychologie linguistique d'un peuple ou à sa sociopsychologie."(idem,p.91) Pourtant,les choses sont loin d'être aussi tranchées qu'elles pourraient le sembler.Certes,il est vrai

que dans le Tractatus le thème du langage,ou,comme traduit Granger en 4.001,de la langue,ne vient qu'en quatrième position dans l'ordre d'exposition ,après le Monde,la Figuration et la Proposition. En effet,conformément à la démarche transcendantale qui est celle du Tractatus,les

conditions structurelles de la proposition douée de sens (de la pensée) doivent précéder leur mise en oeuvre effective dans une langue,c'est-à-dire dans une réalité organique (4.002), .dont le fonctionnement est spontané et inconscient.Mais n'oublions pas son souci pédagogique de Wittgenstein

pour la langue , attesté par la composition et l'édition sous son nom  d'un vocabulaire de langue allemande au cours de son expérience scolaire en Basse Autriche ( Wörterbuch für  Volksschulen,Vienne,1926). Insistons aussi sur le point suivant,fondamental pour notre recherche. Que la

communauté des logiciens ait consenti au nom de baptème de sa future thèse, trouvé,dit-on,par le professeur Moore,est une chose,mais que la philosophie s'y trouve associée à la logique par un simple trait d'union en est une autre,qui tend quasi-immanquablement à lier le sort de la

philosophie à celui d'une discipline dont les énoncés se réduisent à des tautologies, comme ceux de la mathématique  à des équations.Or, en fait,c'est de la critique de la langue,tant scientifique qu'ordinaire,que dépend le destin de la philosophie.Si l 'interprétation qu'en donne  Mauthner n'est

sans doute pas suffisante, c'est bien du même objet fondamental qu'il s'agit.Dès le Tractatus (4.003 ,puis 4.11 et subdivisions), cette critique se trouve en effet axée sur "la langue usuelle" et sur les 'cancérisations' de son développement sous l'effet de formulations qui,libérées du souci de la

vie et de la pratique,tendront à développer une existence autonome.Ainsi une analytique non maitrisée et privée de toute limitation débouchera-t-elle sur du non-sens,car la démarche transcendantale ne peut éviter la cloture du discours :"Les frontières de mon langage sont les frontières de mon

monde.(5.6) - La logique remplit le monde;les frontières du monde sont aussi ses frontières.(5.61)".Si la limitation sémantique,telle que la conçoit Mauthner, est forcément relative, mobile , transgressée par la traduction et l'étymologie (clôture pleine de trous ! ),il n'en va pas de même  quand il

s'agit de la forme logique.Mais cette cette clôture n'est absolue que comme condition du sens.La langue opère des choix et il se peut,la chose est même courante,qu'elle engendre des non-sens comme le sommeil enfante des monstres.Dans une des Remarques mêlées datée de 1931

(tr.fr.Granel TER,1984), Wittgenstein observe:"La langue a préparé les mêmes pièges à tous:un immense réseau de faux chemins ,où il est aisé de s'engager.Ainsi voyons-nous les hommes s'engager l'un après l'autre sur les mêmes chemins,et nous savons déjà où ils vont dévier,continuant à

marcher droit devant eux,sans avoir remarqué la bifurcation,etc.,etc.A tous les endroits d'où partent de faux chemins,je devrais donc placer des pancartes qui les aideraient à franchir les points dangereux."(p.28) La métaphore des 'chemins de pensée' est aussi ancienne que le Poème de

Parménide.Les chemins les mieux marqués -de véritables ornières ! -sont naturellement suivies par le grand nombre,quasi aveuglément.Ne serait-il pas de la responsabilité du philosophe d'attirer l'attention sur les sentiers du non-sens ? Il suivrait en cela le modèle de la déesse.Car les voies les

plus couramment empruntées ne sont pas seulement qualifiées de trompeuses,ou de mauvaises,c'est-à-dire qui ne conduisent pas où l'on veut aller,mais de "falsche wege".Au sens strict,une fausse voie,ce n'est pas une voie,c'est pour reprendre la traduction des "Holzwege"

heideggeriens,une voie "qui ne mène nulle part",bref une impasse.En effet,la fonction d'une voie est de communiquer.Or une voie à grande circulation ,qui monopolise la communication en la rendant plus massive et plus rapide est aussi ce qui fait obstacle à tout échange véritable.On y circule à travers des 'lieux communs".

Dans le Tractatus, Wittgenstein soutient donc que des logiciens, tels que Frege et Russell, pourraient aisément "placer des pancartes" pour signaler les bifurcations,en montrant que "la forme logique du discours n'est pas sa forme réelle" (4.0031)

Mauthner,lui aussi initiateur d'une "critique de la langue",se défie de l'apparence trompeuse des "chemins de pensée. "Mais sa critique s'en prend en premier lieu à la "stérilité de la logique",à savoir que ,d'abord,toutes nos preuves ,sauf celles sans doute qui sont purement géométriques,(...)ne

sont que des hypothèses et que ,de plus,les hypothèses ultimes de toute notre pensée conceptuelle sont déjà renfermées dans nos concepts ou mots."(Le Langage,Bartillat,p.60) Car le philosophe,tout autant qu'un autre -et peut-être même davantage,en raison de sa distance supposée par

rapport à la vie,-est victime des pièges de la langue.Or,en raison de la complexité de la langue usuelle,"il est humainement impossible de se saisir,à partir d'elle,de sa logique."(Tractatus,4.002)  Par "logique de la langue",Mauthner et Wittgenstein n'entendent donc pas la même chose.Tandis que

pour Mauthner,il s'agit de son pouvoir rationnel,Wittgenstein entend par là une juste interprétation des formes syntaxiques - ce qu'il ne cessera plus de nommer "grammaire" de la langue,et qui consiste ,par exemple,à ne pas traîter l'identité comme une relation (Tractatus,5.5301).En un sens,le

projet wittgensteinien de "clarification logique de la pensée"(4.112) semble s'inscrire dans une démarche cartésienne assez éloignée de la psychologie sociale de Mauthner.En effet,elle établit tout à la fois la stérilité de la logique et la complexité de la langue,encombrée d'images et de

métaphores Quant à la science de la nature,si la géométrie est pour elle un réservoir de modèles,son unique pierre de touche est l'expérimentation ( la 'bibliothèque' que Descartes et Spinoza exhibent devant leurs visiteurs !) La méthode en philosophie se réduit alors à la reconduction quasi-

intuitive du compliqué au simple :"S'il y a des signes logiques primitifs,une logique correcte doit rendre claire leur position relative et justifier leur existence.La construction de la logique à partir de ses signes primitifs soit être rendue claire. "(T.,5.45) La conséquence,pour la philosophie, est que

des problèmes tenus jusque là pour proprement 'philosophiques',c'est-à-dire ontologiques ou métaphysiques,ne dont dûs,finalement,qu'à un usage incorrect des signes,autrement dit à une symbolisation erronée ("la substance du monde ne peut déterminer qu'une forme et nullement des

propriétés matérielles.Car celles-ci sont d'abord figurées par les propositions - d'abord formées par la configuration des objets."(2.0231). C'est pourquoi la priorité de la logique sur l'ontologie s'exprime dans la formule déjà citée, mais souvent mal comprise :"Les frontières de mon langage sont

les frontières de mon monde."Or sur ce point l'apparente convergence de Wittgenstein et de Mauthner ne doit pas faire illusion. La position "sociolinguistique" de Mauthner l'incite à penser que les 'frontières du langage',qui se manifestent dans la pluralité des langues, mais aussi dans

l'activité de traduction comme dans la dérivation étymologique,font l'objet de transformations multiples au cours de l'histoire."Nous avons appris que la vision du monde qui est déposée dans la langue d'un peuple a été pillée ou empruntée aux dépens de tous les peuples de la terre qui,au fil des

siècles,ont travaillé pour ce que chaque temps présent a considéré comme le sommet de la culture et ce que notre temps présent,lui aussi,appelle culture.Quelque chose de précieux s'est perdu:la croyance dans le caractère particulier,la personnalité,le Moi de la langue maternelle;"(Le

Langage,p.127).Il est clair que, pour Mauthner, ce qu'il nomme 'le Moi de la langue maternelle' désigne une particularité collective,d'ordre empirique et historique,néanmoins susceptible d'assumer une fonction de Sujet,c'est-à-dire d'unité irréductible à la simple addition de ses composantes.

Qu'en est-il du Moi wittgensteinien ?Comment accorder,dans le développement de la pensée de l'auteur du Tractatus,la prééminence de la logique avec la fonction d'un Moi,limite du langage et limite du monde ?

JE TRANSCENDANTAL ET LOGIQUE TRANSCENDANTALE

 Le  Ich peut assumer plusieurs fonctions possibles: perceptive,affective et intellectuelle.Dans un recueil édité à Oxford en 1982 sous le titre complet de "Derniers écrits sur la philosophie de la psychologie,Volume I, Etudes préparatoires à la seconde partie des Recherches philosophiques (traduction

française de Gerard Granel ,T.E.R.,1985),Wittgenstein propose un emploi du Ich  connu sous le vocable de Aspekterlebnis, vécu d'aspect ,ou expérience perspective,et popularisé par l'exemple du 'canard-lapin'."Imagine la tête du canard-lapin cachée dans un fouillis de lignes.Mais voici qu'un jour je la

découvre dans l'image,et cela simplement en tant que lapin.Quelques temps plus tard,je regarde la même image et j'y découvre la même ligne,mais cette fois en tant que canard (en quoi il n'est pas nécessaire que je sache déjà qu'il s'agit de la même ligne dans les deux cas).Si plus tard encore je vois

l'aspect changer,puis-je dire qu'alors les aspects lapin et canard sont vus tout autrement que lorsque je les avais reconnus séparément dans le fouillis des lignes ?Non. Mais le changement produit un étonnement que la reconnaissance initiale n'avait pas produit."(T.E.R.,1985,p.180)

 

__________________________________________________________________________________________________________________________

SUITE  :  LOGIQUE,LIMITE ET PERCEPTION         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site