PHILOSOPHIE OU RHETORIQUE ?

PHILOSOPHIE OU SOPHISTIQUE,LE MALENTENDU ORIGINEL PLATON ET ISOCRATE

 LA SOURCE DU MALENTENDU

Il va de soi,pour un philosophe,c'est-à-dire pour un suivant de Platon ou d'Aristote,que l'autonomie de la pensée ne se conquiert que par la réfutation de ce faux-semblant qui a pour nom 'sophiste' et pour représentants bien connus Hippias,Prodicos,Gorgias ou Protagoras.Mais cette dualité originelle se double d'une confusion,de nature fonctionnelle ou institutionnelle,du sophiste avec le rhéteur,c'est-à dire avec le logographe,puisque,rompant avec la légendaire mémoire des aèdes homériques,toute parole grecque doit être écrite avant d'être prononcée.Aussi en résulte-t-il une source de conflits potentiels ou au moins de rivalité entre le rhéteur et le philosophe.

1°Dans "Phèdre" ,Socrate est invité à se prononcer sur le " jeune Isocrate".

Comment qualifier Lysias,demande Phèdre à Socrate ? "L'appeler sage (to men sophon kalein),lui répond Socrate,me semble excessif et ne convenir qu'à un dieu ;.par contre, philosophe ou un équivalent conviendrait mieux et serait mieux dans le ton.".(278d) En dessous encore ,on pourra situer le poète,le rédacteur de discours ou celui de lois.Mais cette réponse ne satisfait pas entièrement Phèdre,car il songe à quelqu'un, qu'il désigne à la fois du terme familier d'"étairos"de Socrate , de "bel Isocrate",mais aussi de jeune homme..

Le "jeune Isocrate"? En effet,si Isocrate et Platon sont contemporains (nés en 436 et 427),Socrate les précède d'une quarantaine d'années (470). Or Platon fait dire à Phèdre qu'une certaine amitié aurait existé entre Isocrate et lui-même.Sur quoi peut bien se fonder l'indulgence que Platon prète à Socrate vis- à - vis de ce jeune rhéteur,si ce n'est que la supériorité qu'il lui reconnaît ne se réduit pas à celle d'une brillante personnalité ni à celle de la noblesse du caractère ,mais est plutôt à rechercher dans la reconnaissance d'une appartenance commune .Platon admet,en effet,par la bouche de Socrate,que "la nature a mis dans la pensée de cet homme-là une certaine philosophie (" physei gar enesti tis philosophia tèi tou andros dianoia") (279 a).Efforçons-nous d'élucider ,et peut-être aussi de justifier,l'affirmation socratique.

2°La "philosophie" :  une invention terminologique platonicienne ou isocratique ?

Cette question n'est incongrue qu'en apparence.Nous n'en donnons pour preuve qu'une note des traducteurs de l'opuscule "Contre les Sophistes" (publié par Isocrate en 390,dès l'inauguration de son école) insérée dans leur notice afin de prévenir toute regrettable confusion :"Isocrate,employant le mot de philosophie pour désigner toute culture intellectuelle,mais surtout celle de son école,est naturellement gêné quand il s'agit de désigner les philosophes proprement dits.."(Isocrate,Discours,T.I, "Les Belles Lettres,1963,p.139,note 2).

Or notre propos,qui prend appui sur la chronologie mais dont l'ambition est d'ouvrir une autre perspective,sera de montrer que si pour Isocrate ,entre 390 et 354,date du discours Sur l'échange, une certaine voie est ouverte pour la "philosophie",dans la même période de temps Platon,qui en 390 rédige son Protagoras,sur les Sophistes,achèvera trente ans plus tard la série de ses oeuvres majeures,ayant ouvert une autre voie à la philosophie. Plus jeune qu'Isocrate de neuf années,Platon le précèdera pourtant de beaucoup dans la mort,mais bien que la tradition européenne de la philosophie soit issue des dialogues de Platon et de son école,l'usage qu'Isocrate fait du même terme,au même moment,n'est,comme nous tenterons de le montrer, nullement illicite. A supposer même que le brillant génie de Platon ait occulté le talent et le sérieux d'Isocrate,la gloire supplémentaire de Platon a été de reconnaître la supériorité d'Isocrate sur les autres professeurs de discours,alors que celui-ci ne cite pas l'oeuvre de Platon parce qu'il ne la comprend pas.Et il ne la comprend pas parce qu'à l'image des oeuvres théâtrales elle est dialoguée,et que le dialogue est la mise en scène d'un combat rationnel. Aussi parle-t-il fréquemment avec un étonnement légèrement teinté de mépris des partisans de l'éristique.Pourtant,si les premiers dialogues,dits socratiques,accordent une grande importance à la réfutation et à la condamnation des sophistes et,de ce point de vue parlent d'une même voix qu'Isocrate,on verra que celui-ci qualifie de 'sophistes' l'ensemble des pré-socratiques,sans y voir ce que Platon peut y voir : l'origine même de la pensée.

3°Une lecture de la philosophie isocratique : du discours Contre les Sophistes au discours Sur l'Echange  (Peri tès Antidoseôs ).

A/"Contre les Sophistes".

a)Les 'éristiques' "enseignent les mots plutôt que les choses"

Un discours (logos) peut avoir deux objectifs ,louer ou blamer.Quand,comme c'est  ici  le cas, sa fonction est l'éducation (paidéia) il peut donc s'annoncer comme discours contre (kata).Mais il peut alors adopter deux modalités ou deux genres différents selon qu'il expose son objet de manière construite (technokôs) ou en s'occupant à discuter (tôn peri tas eridas diatribontôn).Cette dernière méthode,nommée éristique par Isocrate,a été pratiquée par Socrate et est illustrée par les dialogues platoniciens."Les éristiques en sont arrivés à une telle audace qu'ils cherchent à persuader aux jeunes gens qu'en les fréquentant ceux-ci connaîtront ce qu'ils doivent faire et grâce à cette science deviendront bienheureux (dia tautès epistèmès eudaimones genèsontai)."( Isocrate,Contre les Sophistes,3, "Les Belles Lettres",1963,p.145).                                                                     Isocrate ne reproche pas aux éristiques de dispenser des leçons payantes,ce qui est la règle des écoles oratoires,mais de promettre à leurs élèves "vertu et bonheur"(tèn aretèn kai tèn eudaimonian) ou "vertu et sagesse" (tèn aretèn kai tèn sôphrosunèn) alors que,prétendant en détenir la science,ils s'occupent seulement "à guetter les contradictions dans les mots sans les apercevoir dans les actes".

b)Les "techniciens"de l'art oratoire.

Il est une autre manière de pratiquer et d'enseigner l'art oratoire et elle consiste à appliquer systématiquement des procédés immuables.Or ,observe Isocrate,le mérite principal d'un discours est sa pertinence,son adaptabilité,car "les discours ne peuvent être beaux s'ils ne sont pas en accord avec les circonstances,adéquats au sujet et pleins de nouveauté."(o.c.,§ 13,p.147).L'exercice met d'abord en jeu des qualités naturelles telles que "beaucoup de gens,après avoir fait de la philosophie,sans avoir fréquenté aucun sophiste,sont restés de simples particuliers,et que d'autres sans avoir jamais fréquenté aucun sophiste sont devenus de bons orateurs et d'habiles politiques."(idem,§ 14,p.149).Le succès d'un enseignement supposera donc la combinaison de trois facteurs : les qualités naturelles de l'élève,l'apprentissage assidu et complet des procédés oratoires ,et enfin :"ceux qui s'adonnent à la philosophie arriveront à la perfection."

c) Rhétorique,sophistique,philosophie.

Quelles conclusions tirer du discours Contre les sophistes ?  Le talent oratoire consiste à approprier le discours au type de sujet comme au type de public.Isocrate ne met pas en question l'utilité politique et morale de sa profession.Par contre,il doute du bénéfice tiré de la fréquentation des sophistes,car si le rhéteur est un authentique professionel, ce n'est pas le cas du sophiste, dont la prétention,quelle que soit sa propre formation,est principalement de faciliter l'accès au pouvoir des jeunes gens qui fréquentent ses cours. Qu'en est-il de la philosophie ? D'après ce que Contre les Sophistes laisse supposer,la philosophie n'est ni une technique,ni un enseignement privé (une 'école',telle que seront l'Académie,le Lycée,ou le Jardin),mais plutôt une réflexion théorique soucieuse d'élever le niveau moral -sôphrosunèn kai dikaiosunèn-de celui qui s'y adonne et qui correspond assez bien au projet socratique.

B/ "Sur l'Echange"

a)Trente ans après.

La trentaine d'années qui sépare la rédaction de l'Echange du discours Contre les sophistes explique probablement que le jugement d'Isocrate sur la philosophie soit devenu très favorable.Cet avantage se marque d'abord dans l'apport de la philosophie à la composition des discours.Sa présence confère aux discours un aspect de séreux et de moralité qui vaut à leurs auteurs "l'honneur et la réputation qu'ils méritent".(o.c; § 48,p.118.).Pourtant  l'apport de l'école de Platon n'est jamais cité quand il écrit :"Quant à la philosophie,je pensais que je pourrais montrer par de nombreux argumants qu'elle est injustement attaquée et qu'elle mérite d'être aimée bien plutôt que détestée.Et maintenant encore je suis dans les mêmes sentiments."(idem,§170,p.145) Il se fait plutôt l'écho de l'accusation qui a valu à Socrate sa condamnation.L'opinion publique continue en effet de confondre philosophie et sophistique sous le prétexte commun de corruption de la jeunesse.  Aussi ,sans se référer au Gorgias, Isocrate établit une comparaison entre gymnastique et philosophie :  " disciplines parallèles,analogues et en accord l'une avec l'autre,par lesquelles ceux qui y excellent donnnent aux âmes plus de raison et aux corps plus de capacité d'action."(§182,p.148).Et donc,pour leur part :"ceux qui s'occupent de philosophie font à leurs élèves un exposé complet des thèmes généraux qu'utilise le discours (tas ideas apasas ais ho logos tugchanei chrômenos)"(§183,p.148).

b)Un programme de formation intellectuelle (ho topos tès philosophias).

L'exposé d'Isocrate joue successivement sur deux tableaux.Il commence par énumérer les trois facteurs de toute éducation intellectuelle qui sont : un don naturel pour le domaine choisi,une instruction dans la sciece correspondante et enfin l'exicice dans ce genre d'activité.Puis il procède de ce schéma général à son application à l'éducation oratoire.                                                                                                                         Dans leur commentaire, les traducteurs du  Peri tès Antidoseôs ,gênés par l'usage traditionnel,préfèrent rendre philosophia par "culture intellectuelle".Or, si l'on se réfère au mode opératoire d'un Protagoras ,Gorgias ou Prodikos décrit par Platon,c'est bien de cela qu'il s'agissait dans l'entretien avec un sophiste donnant à ses élèves un "cours de science politique",mais pas du tout dans le programme de formation résumé par Isocrate pour introduire à son "cours de formation oratoire".Aussi s'indigne-t-il à la supposition que la "philosophia"ne serait que bavardage (gluarian).Car pour lui,la philosophie est un mode de formation précis,régulier,méthodique.."Tous ceux qui ont pu avoir un maître consciencieux et intelligent peuvent montrer dans leurs discours des talents si semblables que s'ils n'avaient pas reçu des habitudes communes et s'ils n'avaient pas travaillé méthodiquement,il serait impossible qu'ils fussent arrivés à cette ressemblance."(§206,p. 154).Isocrate n'a pu en effet qu'être frappé par la naissancet le développement des écoles philosophiques fondées et développées par Platon et Aristote,même s'il n'en retient que l'aspect formel et professionnel.Aussi reconnaît-il que "ce ne sont pas seulement ces arguments,mais bien d'autres encore qui donneraient le droit de s'étonner devant l'irréflexion de ces gens qui méprisent la philosophie.Tout en sachant que tous les genres d'activité et de travaux sont des conquêtes de l'exercice et de l'application,ils pensent que ces méthodes n'ont aucune valeur pour le développement de la pensée."(§209,p.155).                           Qu'Isocrate soit parfaitement conscient de la différence entre le philosophe et le sophiste ne fait pas de doute '(§ 215).Il a toujours affirmé son opposition aux sophistes et à leurs prétention d'élever leur spécialité à l'universel.Mais il affirme aussi sa propre spécialité tout en acceptant de reconnaître la priorité méthodique,universalisante et éthique de la philosophie.Par contre,il manifeste sa sévérité et sans doute son incompréhension à l'encontre de ce quil nomme "les théories des anciens sophistes,dont l'un prétendait que les êtres sont en nombre infini,tandis qu'Empédocle n'en voyait que quatre ,avec la discorde et l'amour entre eux,Ion n'en comptait pas plus de trois,Alcméon deux seulement,Parménide et Mélissos un,Gorgias absolument aucun.

c)En un sens,c'est bien Isocrate qui est le plus fidèle à la formation du terme,en ce qui concerne la sagesse et la philosophie '(peri sophias kai philosophias §270) :"Mon opinion sur ce point est assez simple;Puisque la nature humaine ne peut acquérir une science (épistèmèn) dont la possession nous ferait savoir ce que l'on devrait faire ou dire,dans les autres connaissances je regarde comme sages les gens qui par leurs opinions (tais doxais) peuvent atteindre le plus souvent la solution la meilleure,et comme philosophes ceux qui consacrent leur temps  aux études qui leur donneront le plus vite cette faculté de réflexion (tèn toiautèn phronèsin)."(§271,p.169)  , En somme,la philosophie isocratique se situe presque exactement au point atteint par Platon dans la conclusion du Ménon,quand Socrate répond à son interlocuteur :"Ainsi,l'opinion vraie n'est pas un moins bon guide que la science pour la rectitude de l'action et c'est ce que nous avons négligé tout à l'heure dans notre recherche des propriétés de la vertu.Nous disions que la science seule apprend à bien agir.Or l'opinion vraie produit le même effet."(Ménon,97 b).Toutefois,Socrate,beacoup moins confiant qu'Isocrate dans la vertu du travail intellectuel et de la méthode, conclut sur l'origine de la vertu :"Quant à nous,si dans tout cer entretien nous avons bien cherché et bien parlé,il s'ensuit que la vertu n'est ni un don de la nature ni une matière d'enseignement,mais que c'est une faveur divine qui arrive sans l'intelligence chez ceux qui en sont favorisés,à moins qu'on ne trouve parmi les hommes d'Etat  quelqu'un qui soit capable de communiquer son talent à un autre.   -  Un tel homme serait en ce monde -ci,à l'égard de la vertu,comme un être réel parmi des ombres ."(Ménon,100a).

d)La tradition philosophique européenne telle que Platon et son école la fondent , qui se prolonge et semble s'achèver avec Kant,Hegel et Heidegger, ne fait qu'un tout,si l'on en croit le Sophiste ,avec ces "anciens sophistes" méprisés par Isocrate et pourtant élevés par l'Etranger à la dimension de géants de la pensée dont les affrontements ontologiques fondent à la fois la physique et la logique.En effet, cette tradition a pour moteur la dialectique et pas seulement les affrontements oratoires au prétoire ou à l'Assemblée rendus possibles grâce aux logographes..Pourtant,il ne serait pas surprenant que les "divisions et rassemblements" qui, dans le Phèdre, sont le coeur même de la dialectique,ne jouent pas un rôle identique à cette 'méthode générale préparatoire' qu'Isocrate choisit ,pour sa part,de nommer philosophia .Car il ne s'agit pas là seulement de procédés rhétoriques ,ficelles  du métier dont se moque à juste titre Socrate,mais bien d'être "un orateur apprécié à condition d'y joindre le savoir mais aussi l'exercice" (Phèdre,,269d ).Isocrate l'entendait-il comme le suggère Socrate sous le nom de psychagôgia, en conformant le style du discours non seulement à son cadre et à son objet mais "à la sorte d'homme à convaincre".,c'est probable.Il se disait alors "Voici l'homme,et voici la nature dont jadis il était question dans mes cours:maintenant c'est en réalité qu'elle est devant moi et que j'ai à lui appliquer le langage que voici,de la manière que voici,en vue de faire naître la conviction que voici.". Aussi à la question posée par Socrate :faut-il admettre quelque autre définition de l'art oratoire,répondrons-nous,nous substituant à Isocrate :"Il est impossible qu'il y en ait une autre !" (o.c., 272 b,Les Belles Lettres ,1933,p.83).

 

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