SENS ET DENOTATION (FREGE ET WITTGENSTEIN)

SENS ET DENOTATION ( FREGE ET WITTGENSTEIN)

Une vingtaine d'années sépare la publication en langue française des Ecrits logiques et philosophiques  (Le Seuil,1971) et des Ecrits

posthumes (Jacqueline Chambon,Nimes,1969).Cela suffit pour faire apparaître des problèmes de traduction.Aucun différend au sujet de

'der Sinn'.Par contre, 'der Satz' et 'die Bedeutung' semblent soulever quelque difficulté ,si l'on en croit Claudine Tiercelin (entre temps,

élue au Collège de France à la chaire précédemment occupée par Jacques Bouveresse,Gilles -Gaston Granger et Jules Vuillemin) et

Philippe de Rouillan.

Si 'der Sinn' ne pose pas de problème particulier,la traduction de 'der Satz',et, à un moindre degré, celle de 'die Bedeutung' met le logicien face

à de redoutables alternatives que,si j'ose dire,Quine a mises sur la place publique."Ce qui est  vrai ou faux,on en convient largement,ce sont les

propositions.On n'en conviendrait néanmoins pas aussi largement sans l'ambiguïté de 'proposition'.Pour les uns,le mot a pour référence des

énoncés répondant à certaines spécifications.Pour les autres,il a plutôt pour référence les significations de tels énoncés.Ce qui apparaissait

comme un large accord se résout ainsi en deux écoles de pensée:pour la première école les véhicules du vrai et du faux sont les énoncés,pour la

seconde ce sont les significations des énoncés."( Williard Van Orman Quine, La poursuite de la vérité,tr fr. de Maurice Clavelin,Le Seuil,1993,§

32,p.113)

Mais là où l'anglais dispose de 'sentence'( en français, 'énoncé' ou même 'phrase') et de 'proposition' ,comme en français,l'allemand 'Satz' exprime

indifféremment l'énoncé ou la proposition.En fait,ce qui joue,chez Frege le rôle de la proposition,c'est la pensée (der Gedanke) dont der Satz est

l'expression corporelle.Comme le sens ,ou contenu de la pensée, n'est pas immédiatement perceptible,l'énoncé et son sens sont inséparables.

Frege note même ,dans un texte polémique dirigé contre Hilbert et hostile aux géométries non-euclidiennes:"J'appelle pensée le sens du Satz qui

a un sens.Les pensées sont vraies ou fausses.(...)Je suis déterminé,quant à moi,à désigner toujours par le mot 'Satz' l'élément linguistique,ce dont

le sens est une pensée.Je distingue ainsi entre Satz et pensée.Le Satz est vrai lorsque le sens du Satz est vrai." (Ecrits posthumes, 'Sur la

géométrie euclidienne', tr.fr.,p.199.)   Ce texte est doublement précieux,car non seulement il précise la nature réelle du rapport 'énoncé/proposition

en fonction du vrai et du faux,mais il justifie par le caractère absolument bi-valent de la pensée son rejet du pluralisme des géométries.

Qu'en est-il de la Bedeutung et de son rapport au Sinn ?Contrairement à l'option quinienne,qui est qu'en raison du caractère fuyant des

significations d'énoncé -i.e.: des propositions-"mieux vaut traiter directement des énoncés"(o.c.,p.114), Frege ,lui,s'intéresse d'abord aux

pensées.Mais ce que Quine entend par "significations fuyantes" serait équivoque chez Frege.En effet,par 'Bedeutung',Frege n'entend rien de

'fuyant'.Il y a,dans la philosophie de Quine ,une tentation de psychologisme issue de son naturalisme foncier.Son 'meaning' est à la fois -ce

qui parait incompatible,une chute possible dans le métaphysique et une dangereuse proximité de ce que Frege entend par 'Darstellung',par

'représentation' .N'oublions pas cependant qu'une telle 'alliance' n'avait rien d'étonnant pour Carnap,qui ne voyait dans la spéculation -hegelienne

ou heideggerienne-qu'une poésie sans art ni génie.

Que convient-il d' entendre par 'Bedeutung' et les traducteurs des Ecrits posthumes ont-ils raison de rendre le terme par 'signification' ? A la

seconde question répondons franchement par la négative.Le français courant ne fait pas la différence -ni logique ni psychologique entre sens et

signification.Comme chez Quine,ce sont des synonymes qui renvoient à du 'mental'.

 Ensuite,il est clair que par 'Bedeutung' Frege n'entend pas la pensée, mais le rapport à l'objet qui peut rendre la pensée vraie ou fausse.En termes

empruntés à Funktion und Begriff , l'objet ou la Bedeutung est ce qui correspond à l'argument de la fonction,et non à la fonction ,à

l'extension du concept,et non au concept lui-même.Si ,par exemple,la fonction (ou le concept) est 'être un nombre pair', {  2,6,8,120...} seront des

arguments qui rendent cette pensée vraies ,tandis que {6,8,120} rendent fausse la fonction (la pensée) 'être un nombre premier'.

Mais qu'en est-il de la Bedeutung,quand on ne s'interroge plus sur la dénotation (ou la référence) d'un nom propre ,ou d'un signe "qui joue le rôle

d 'un nom propre"( dont la dénotation est un objet déterminé) ?Qu'en est-il de la Bedeutung d'une proposition ?La Bedeutung est alors ce qui

ancre la pensée au réel,ce qui distingue une  pensée seulement douée de sens,d'une pensée qui prétend aussi exprimer une connaissance.  "La

partie insaturée (=la fonction privée d' argument) de l'énoncé n'est pas sa signification,mais son sens.Lui correspond-il quelque chose qui doit être

interprété comme sa dénotation ?Question sans importance pour la pensée,mais pas pour la science.C'est ce qui détermine si nous sommes

dans le domaine de la fiction ou dans celui de la vérité.(...)Les pensées dans les mythes et les fictions n'ont pas besoin d'avoir de valeur de vérité

(...)Une phrase authentique est un nom propre et sa signification,si elle en a, est une valeur de vérité,le vrai ou le faux."(Ecritsposthumes,p.231-

232)

Deux points sont à retenir.Primo,comme nous savons que la forme poétique des mythes a engendré les formes dramatiques et lyriques

ultérieures,mais aussi nourri de ses thèmes fondamentaux les représentations religieuses ,cosmologiques et philosophiques de l'humanité,nous

sommes tout prêts à accorder à Frege qu'en dépit de la difficulté de reconnaître une valeur de vérité ,c'est-à-dire une Bedeutung,à ces formes

de discours ,il serait tout- à- fait inacceptable non seulement de leur dénier l'expression d'un  sens ( Sinn),mais encore de ne ne pas y voir

la source même de tout sens.Pourtant,et là git la difficulté,la pensée ne saurait être privée de tout rapport au vrai et au faux. Même si les voyages

d'Ulysse sont aussi fictifs que ceux de Gulliver,les phrases qui en sont l'expression ne véhiculent un sens ,c'est-à-dire échappent au non-sens,que

dans la mesure où la fonction (le concept,le prédicat,la relation...) dispose d'un "parcours de valeur" au moins possible,c'est à dire 'vise' un objet,

même si c'est sans pouvoir l'asserter.Frege va même plus loin en soutenant la nécessité d'un métalangage."Tout comme les fonctions sont

fondamentalement différentes des objets,les fonctions dont les arguments sont et doivent être des fonctions sont fondamentalement différentes

des fonctions dont les arguments des objets et ne peuvent être rien d'autre."(Fonction et concept,1891,tr.CL.Imbert,Le Seuil,p.98)

Etudions le rapport Sinn/Bedeutung en inversant sa direction.Partant de l'hypothèse d'un Sinn dépourvu de référent (les voyages d'Ulysse ou

de Gulliver ,en raison du caractère fictif de l''objet' Gulliver ou Ulysse),nous en avons conclu sa consistance,sous la double condition de sa

correction syntaxique et de sa cohérence sémantique.Notons toutefois que Frege ne consacre pas à cet aspect du rapport de longs dévelop-

pements.Il s'intéresse quasi exclusivement à l'hypothèse symétrique :partons d'un référent réel et unique,qu'en est-il de son sens ?L'exemple

de l'objet "Vénus",connu comme "l'étoile du soir" ou comme "l'étoile du matin",indique que la description de l'objet n'est pas univoque,du

moins dans la langue  vulgaire.Mais cette polysémie n'est pas propre à l'usage ordinaire de la langue,puisqu'en géométrie l'intersection des

médianes a,b,c, peut être notée,indifféremment,comme intersection des droites a et b,a et c,b et c. Russell,dans l'article célèbre "On denoting",

qui corrige l'imprécision du chapitre V des "Principles" de 1903,souligne le caractère équivoque des "expressions dénotantes" qui,soit ne dénotent

rien (" l'actuel roi de France"),soit dénotent un objet déterminé ( " l'actuelle reine d'Angleterre" [j'actualise] ),soit encore dénotent de manière

ambiguë ("un homme ").

Sur la distinction frégéenne du Sinn et de la Bedeutung,il note :"L'un des avantages de cette distinction est de montrer pourquoi il est souvent utile

d'affirmer l'identité.(...)Aussi suppose-t-on que "le roi de France est chauve"doit être dépourvu de sens;mais cet énoncé n'est pas dépourvu de sens

puisqu'il est manifestement faux.(...)Si a est identique à b,tout ce qui est vrai de l'un est vrai de l'autre,et dans n'importe quelle proposition ils

peuvent être substitués l'un à l'autre sans que la vérité ou la vérité de la proposition s'en trouve altérée.Or Georges V souhaitait savoir si Scot;t

était l'auteur de Waverley et en fait Scott était l'auteur de  Waverley.Aussi pouvons-nous substituer  Scott  à l'auteur de Waverley et prouver par là

que Geoges V souhaitait savoir si Scott était Scott.Il est difficile toutefois d'attribuer un quelconque intérêt pour la loi d'identité au premier

gentilhomme d'Europe."(Bertrand Russell,in "Ecrits de logique philosophique,tr.fr.P.U.F.,1989,p.209). La commune référence de Frege

et de Russell au principe de Leibniz :"Eadem sunt quae mutuo substitui possunt,salva veritate"ne témoigne pas seulement d'une filiation indé-

niable.Elle atteste surtout un commun réalisme,car par a et b ils n'entendent ni des signes ni des choses mais des désignations de choses,

car la lettre a n'est pas identique à la lettre b et un être n'est identique qu'à soi (réflexivité).Par contre,il est courant que le même être soit

désigné en fonction de son mode de donation,c'est-à-dire,le plus souvent de son contexte.Aussi Russell propose-t-il,pour lever les ambiguités

du Sinn ,une interprétation extensive de la formule telle que :"Une entité et une seule a écrit Waverley,et Scott lui était identique".(o.c.,p.213)

Selon Russell,l'expression dénotante  " n'est qu'une expression, et rien qui puisse être appelé le sens."(id.)Toutefois,le réalisme de Russell

est assez différent de celui de Frege,car Frege n'a jamais renié son anti- psychologisme ni accepté de confondre Sinn avec Darstellung.

La pensée est impersonnelle,indépendante de tout sujet concret.Si l'existence de son objet fait parfois problème,on se saurait pourtant la

priver de sa consistance propre.C'est pourquoi il arrive à Frege de déclarer que "la pensée n'a besoin pour exister d'aucun complément,elle

est un tout achevé."(La négation, in Ecrits logiques et philosophiques, p.194) Cette tentation platonicienne se retrouve-t-elle dans le Tractatus ?

 

 OBJET  ET SENS DANS LE TRACTATUS  DE WITTGENSTEIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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