OBSESSION ET PHILOSOPHIE

OBSESSION ET PHILOSOPHIE

Si la méthode philosophique ne réside pas dans l'exposition d'un système,mais dans la variation des circonstances qui commandent l'emploi

des mots,rien,semble-t-il, ne devrait distinguer la philosophie d'une discipline empirique.0r,pour Wittgenstein,il n'en est rien,car "c'est l'essence

de la philosophie de ne pas dépendre de l'expérience,et c'est là ce que l'on veut dire quand on dit que la philosophie est a priori. (Leçons de 1934

TER,p.121)


Il faut d'abord redire qu'à la différence du savoir la philosophie ne produit pas des énoncés vrais.Bien que tel semble le plus souvent être le projet

des philosophes,cette production est illusoire,et,de ce point de vue ,rien ne distingue un énoncé philosophique d'une simple opinion.Toutefois,loin

d'être vaine ,l'intervention du philosophe est rendue nécessaire par l'existence de "certains troubles philosophiques" dont elle est seule capable de

nous débarrasser.Que faut-il entendre par là,sinon que la fonction ordinaire du langage est d'exprimer des émotions ou de transmettre des

messages,et que le plus souvent,il y réussit fort bien,mais qu'il suffit qu'un habitant de la Caverne oublie momentanément de communiquer avec

ses semblables pour que ce repli sur soi -sur le discours  silencieux avec soi-même - fasse naître des troubles bizarres,sortes de maladies non

de l'âme,mais de la pensée.

Comme certains conteurs l'ont imaginé,rien de plus approprié, pour sortir les patients de cet état de trouble (tarachos), que de les distraire en

inventant des jeux,des jeux de langage en l'occurence,et en les multipliant."Ainsi,nous pouvons faire usage des faits de l'histoire naturelle et

décrire l'emploi effectif d'un mot;ou bien je puis fabriquer un nouveau jeu qui s'écarte de l'emploi effectif du mot,afin de vous rappeler l'emploi

qui est le sien dans notre langage."(Les Cours de Cambridge, 1932-1935, TER,p.121) L' état d'ataraxie,fort prisé des épicuriens,et,dans une

moindre mesure ,des stoïciens,peut donc être atteint, une fois dissipées les 'obsessions des philosophes' et parfois même celles que 'produit un

langage scientifique'."Toute obsession qui a pour source le fait que quelque chose occupe une position unique dans notre langage cesse dès le

moment où apparaît un autre langage qui place ce quelque chose au  même niveau que d'autres choses."(o.c.,p.122)

 En somme,le trouble provient moins d'une formulation inappropriée que de son unicité ou de sa rigidité."Comme c'est le cas pour tout problème

philosophique,cet embarras provient d'une obsession.La philosophie peut bien partir du sens commun,mais elle ne peut en rester au sens commun.

Et en réalité la philosophie ne peut pas partir du sens commun parce que son affaire est de nous débarrasser d'un certain genre d'embarras qui ne

provient pas du sens commun.(...)Il ne faut pas essayer d'éluder un problème philosophique en faisant appel au sens commun;présentez-le

plutôt tel qu'il se pose avec le plus de force.(...)La philosophie,peut-on dire,consiste en trois activités:voir la réponse donnée par le sens

commun,s'immerger si profondément dans le problème que la réponse du sens commun devienne insoutenable,et,revenir à partir de là,

à la réponse du sens commun.En philosophie,il ne faut pas essayer de court-circuiter les problèmes."(idem,pp. 134-135)

 

Si l'on en croit Alice Ambrose pour ses déclarations en tant qu' 'éditeur' des notes de cours prises par Margaret Macdonald et elle-même,leur

rédaction finale est dûe à  sa plume avec l'aide du professeur Lazerowitz.Pourquoi cette remarque liminaire ? E n raison de certaines bizarreries

que le lecteur non prévenu ne peut manquer de trouver dans la rédaction du cours. Tout d'abord,n'oublions pas les conditions de prise de notes,

chambre de Wittgenstein ou bureau de Moore,favorisant plutôt l'entretien que la reproduction fidèle du discours.Ensuite,et dans la mesure où cette

reproduction est quasi- impossible,nécessité de substituer à un discours oral une mise en forme qui souffrira d'un double et contradictoire défaut,

le style est celui du rédacteur,et malgré tout,dans un louable souci de fidélité aux idées effectivement émises,le souvenir de ces idées est 

scrupuleusement respecté, même s'il se trouve que le résultat manque parfois de logique. Passons à l'application.Le style des remarques étudiées

est d'un classicisme universitaire dans le développement qu'on rencontre rarement dans les notes dictées ou rédigées par Wittgenstein. Les idées

exprimées sont certes très intéressantes car elles répondent à des problèmes que nous nous posons,mais sont-elles cohérentes ?

 Textuellement,la philosophie est dite successivement "pouvoir partir du sens commun" et "ne pas pouvoir en partir".Que vaut donc cette

 possibilité ?

La vérité est que si la philosophie ne part pas du sens commun,ce qui est le cas,il serait vain de croire guérir les troubles de la pensée

(paradoxes,antinomies,etc.) en se replongeant dans le courant de la quotidienneté,comme dit Heidegger.Seule la philosophie peut dénouer les

noeuds qu'elle a faits avec un certain usage du langage. Et,en un sens,il est bien vrai qu'elle n'a pu partir que du langage ordinaire - il n'en est pas

d'autre -mais qu'elle a cru pouvoir le soumettre à une torsion telle que seule une autre torsion en sens inverse pourrait -est-ce bien sür ?- le

ramener dans son état initial (langage pour le monde et pour la vie). On me dira que ,si c'est bien le cas,la dialectique en question est assez

surprenante, car elle n'apparaît ni socratique ni platonicienne,mais bien plutôt hegelienne ,puisque, procédant par négation de la négativité du

sensible premier,elle s'achève par un sensible compris.

En bon maître ,qui ne cache rien de la difficulté de la pensée,Wittgenstein dirait à ses étudiant(es) :souffrez ! Ne croyez pas qu'on peut échapper 

au supplice ...de la corde !En philosophie,il ne faut pas "court-circuiter" les problèmes,croire leur échapper en contournant la négation de la

négation. Mais l'interprétation proposée par Alice Ambrose est-elle bien conforme à ce que nous savons de Wittgenstein ?Il faut répondre que

seule la lecture du Blue book,dicté par le Maître, pourrait confirmer ou infirmer cette leçon.

Dans la préface donnée pour l'édition anglaise de Blue Book et Brown Book,le professeur Rush Rhee,coéditeur avec Mme Anscombe des

Recherches philosophiques,porte sur le Cahier bleu un jugement sans indulgence:"il n'était que cela :une série de notes".Critique sur le style,

"son anglais est souvent lourd et plein de germanismes", il l'est aussi sur le fond :"on a l'impression que (Wittgenstein) n'avait pas fait clairement

la différence entre être capable de parler et comprendre une notation."(tr.Gallimard,1996,pp.286,287) Nous y trouvons pourtant une réponse

claire au problème posé :quel rapport entre la dialectique socratique et la démarche wittgensteinienne.

"La recherche philosophique a été entravée par l'idée que,si on veut avoir les idées claires sur le sens d'un terme général,il faut trouver l'élément

commun à toutes ses applications;car non seulement cette idée n'a conduit à aucun résultat,mais en plus elle a poussé le philosophe à rejeter

comme irrecevables les cas concrets,qui pourtant auraient seuls pu l'aider à comprendre l'usage du terme général.Quand Socrate pose la question

"Qu'est-ce que la connaissance ?",il ne considère même pas que l'énumération des cas de connaissance soit une  réponse préliminaire. "(o.c.,p.60)

Nous avons nommé "casuistique",l'autre façon de procéder.Mais il ne s'agit pas de choisir entre réalisme et nominalisme.Qu'il soit question de

simple dénomination (référence aux Confessions ) ou de propositions élémentaires ,"c'est du système de signes,du langage auquel il appartient

que le signe (la phrase)tire sa signification.En gros:comprendre une phrase veut dire comprendre un langage.En tant qu'elle est une partie du

système langagier,pourrait-on dire,la phrase est vivante."(idem,p.41)

Que devient la dialectique établie entre sens commun et philosophie ?C'est peut-être à ce niveau que Wittgenstein se sépare non seulement du

langage platonicien des Idées,Formes,Genres (car elles constituent tout un symbolisme),mais aussi de la résurgence du platonisme dans les

symbolismes frégeen et russellien." Il est faux qu'en philosophie nous envisageons un langage idéal par opposition à notre langage ordinaire.

car cela donne l'impression que nous penserions pouvoir améliorer le langage ordinaire.Mais le langage ordinaire va très bien.(...)C'est pourquoi

notre méthode n'est pas simplement d'énumérer des usages existants,mais plutôt d'en inventer délibérément de nouveaux,et certains d'entre eux

à cause de leur apparence absurde."(ibidem.,p71)

L'erreur du platonisme -mais ,sans doute,ce terme est-il inapproprié- est d'avoir engagé la philosophie dans la voie de l'épistémè."Les philosophes

ont constamment à l'esprit la méthode scientifique,et ils sont irrésistiblement tentés de poser des questions et d'y répondre à la manière de la

science.Cette tendance  est la source véritable de la métaphysique et elle mène le philosophe en pleine obscurité."(ibid.,p.58)

Soutenir,comme le fait le professeur Rhee,qu'il n'y a là qu'une "série de notes",est ne pas tenir compte d'une synchronie frappante:c'est à quelques

pages de distance qu'est annoncé le projet des "jeux de langage" que ce projet est présenté comme l'autre issue pour la philosophie.

De quoi Wittgenstein a-t-il traîté dans l'ensemble de son oeuvre ?D'une seule chose :la proposition douée de sens.A trois niveaux :la

mathématique; les sciences de la nature;la philosophie. La question à l'ordre du jour était,dans le premier cas,celui des fondements,opposant

logicistes (Frege,Russell),intuitionnistes (Brouwer) et formalistes (Hilbert).Wittgenstein ,qui avait assisté à une conférence faite par Brouwer,

cite à plusieurs reprises sa critique de l'application du tiers exclu en mathématiques.Il cite plus rarement Hilbert et c'est à propos de la

métamathématique.Il soutient,contre Hilbert,qu' aucun calcul ne peut trancher un problème mathématique  et que "le calcul ne peut fournir

aucun éclaircissement sur les fondements des mathématiques.Mais,les logicistes ne sont pas épargnés."La logique n'est pas une

métamathématique.(...) La logique et les mathématiques ne reposent pas sur des axiomes."(Grammaire philosophique, seconde partie,§ 12,

tr.fr.Gallimard,1980,p.12 et 13)

 Pour ce qui est des sciences de la nature,il n'a rien à ajouter à ce qu'il a déjà écrit dans son Tractatus.Les propositions y jouent bien le rôle

qu'on est en droit d'attendre d'une proposition : la possibilité d'être vraie ou fausse. Si le besoin se fait sentir de diversifier les langages,

ce n'est pas pour répondre à une demande des mathémathiques,non plus que des sciences de la nature.Alors pourquoi ? Wittgenstein

semble proposer à cette interrogation essentielle une réponse sibylline ."Ce que nous avons tant de difficulté à saisir,nous pouvons l'exprimer

de la façon suivante: tant que nous restons dans le domaine des jeux vrai-faux,un changement de grammaire peut seulement nous conduire

 d'un tel jeu à un autre,mais pas d'une chose vraie à une chose fausse.D'un autre côté,si nous quittons le domaine de ces jeux,nous n'appelons

plus cela ni 'grammaire' ni 'langage',et de ce fait,nous n'entrons plus en contradiction avec la réalité."(Grammaire,Première partie,6.6;tr.,p.119)

Si nous comprenons bien,la première phrase signifie que si nous projetons sur le réel un filet aux mailles triangulaires (pour reprendre l'image du

Tractatus),il est possible que notre modèle soit meilleur (plus commode)que si ses mailles sont carrées,mais non que le résultat soit meilleur.

Mais quittons maintenant le domaine des sciences de la nature (jeux vrai-faux),qu'en résulte-t-il ,sinon que le symbolisme mathématique n'est

pas une langue,et que le seul domaine restant,la philosophie, n'est pas un domaine. 

Cela rejoint les considérations du Blue Book :le "langage" philosophique n'est rien d'autre qu'une manière particulière de tordre la langue de

tous les jours en sorte qu'elle devienne sans rapport direct avec la réalité,et,par conséquent,l'effort accompli pour la détordre sera la seule

méthode possible.Mais quel est le bénéfice réel d'une telle démarche ? "Si par exemple nous appelons nos recherches "philosophie",cet intitulé

en un sens semble convenir,en un autre il a incontestablement trompé certaines personnes.(On pourrait dire que le sujet dont nous nous occupons

est l'un des héritiers du sujet qu'on appelait "philosophie" .)"(o.c.,p72) Pourtant,l'avantage du mode d'expression philosophique,le gain de rigueur

dans la pensée et le traitement des problèmes obtenu par la dialectique antithétique ,ne dissuade-t-il pas d'abandonner les dualismes tels que

réalisme et idéalisme ?Mais,objecte Wittgenstein, "est-ce une croyance philosophique,une croyance métaphysique:un réaliste a-t-il plus pitié de

moi qu'un idéaliste ou qu'un solipsiste ? "(idem,p.99)

L'expression de la douleur fait partie d'un  ensemble :cri,grimace,posture du corps en sont la manifestatiion la plus immédiate.Cette manifestation,un 

comédien saura la reproduire sans l'éprouver.Mais il suffit que je sois témoin du coup ou de la blessure pour que je complète cet ensemble par la douleur.

La douleur,je la vois dans la crispation des traits,et ma pitié est un effet direct de ce spectacle.Si le blessé me dit "j'ai très mal",cette plainte provoque-

t-elle une croyance ? Pas exactement.Je réponds :"Je sais que tu as mal !"Cette assurance a beau ne pas être d'ordre purement scientifique,elle dépasse

de beaucoup une simple croyance.Aussi Wittgenstein a-t-il raison de distinguer deux emplois très différents du mot 'croire' ,celui du sens commun et celui

du philosophe.Certes,le philosophe ne confond pas la simple δοξα populaire avec la πιστις.Dans la croyance philosophique est contenue un acte d'assertion,

de position,une 'thèse',ce qui n'est pas le cas de la pistis.Cette position est questionnante,en recherche d'arguments."En fait,le solipsiste demande:'Comment

pouvons-nous croire qu'autrui a mal;qu'est-ce que cela veut dire,de croire cela ?Comment l'expression d'une telle supposition peut-elle faire sens ?' Or le

philosophe du sens commun (dont il faut noter qu'il n'est pas l'homme du sens commun,lequel est au.ssi él oigné du réalisme que de l'idéalisme),le philosophe

du sens commun répond que l'idée de supposer,de penser,d'imaginer que quelqu'un d'autre a ce que j'ai ,ne pose assurément aucune difficulté.Mais l'ennui,avec le réaliste,

c'est toujours qu'il évite,au lieu de les résoudre,les difficultés que ses adversaires voient,bien qu'eux-mêmes ne parviennent pas plus à les résoudre."(ibid.,pp. 99,100)

 En effet,réaliste ou non,le philosophe doit supposer,tandis que l'homme du sens commun n'a qu'à lire dans un texte inscrit sur le corps de son semblable.

 

 "IMAGINE UNE TRIBU..."

LE LANGAGE COMME FORME DE VIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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