SEMANTIQUE OU SYNTAXE ?

Y A -T- IL UNE SCIENCE DES PHENOMENES ? SEMANTIQUE OU SYNTAXE ?

 

Si l'on distingue,très grossièrement,deux moments dans la phénoménologie husserlienne ,que l'on peut désigner comme le moment platonicien

(l'eidétique pure) et le moment cartésien (la phénoménologie transcendantale),il est clair,et sans doute regrettable,que nous nous sommes limité

à l'étude  du premier moment.Mais,en dépit de cette limitation,il est apparu que, quels que fussent les approfondissements méthodologiques

de son oeuvre,Husserl n'a jamais varié sur un point :à côté des sciences de la nature ( y compris la psychologie) ,la philosophie pouvait

revendiquer un savoir d'une autre provenance,qui,bien que relié aux sciences empiriques par de multiples liens,leur était irréductible,car intuitif 

et  a priori,savoir qu'il a nommé "phénoménologie".Et ce savoir était crédité d'une vérité absolue.

Bien que confronté à une équivoque analogue,Wittgenstein,pour lequel la syntaxe logique joue le rôle assumé pour Husserl par l'eidétique pure,

répond à Schlick :"Si l'on entend par connaissance empirique une connaissance qui peut être exprimée par une proposition,alors il ne s'agit pas

d'une connaissance empirique.(...) La seule chose que nous puissions faire,c'est d'exprimer clairement la règle que nous avons employée

inconsciemment.(...)Il est impossible de comprendre le sens d'un énoncé ( de mesure) et d'ignorer la règle.(...)Si tu comprends le mot "cercle"

dans le même sens que moi,alors les règles de la syntaxe interdisent de déterminer deux fois la coordonnée du cercle (le rayon).Les règles de la

syntaxe découlent simplement de la définition du cercle,et c'est cette définition qui établit quel sens possèdent les énoncés sur le cercle."(o.c.,

p.49[78] ).

 De Husserl à Wittgenstein,en dépit d'analogies dans la démarche,le sens de  la recherche philosophique a connu une véritable mutation.Il ne

s'agit plus seulement,comme pour Husserl, d'abandonner le sol incertain de la métaphysique au profit de la certitude absolue du donné intuitif.

 L'évidence de ce donné , peu importe en définitive qu'on la trouve dans l'immédiateté de la perception ou dans l'imagination,repose pour

Husserl, sur l'immanence du sens.Or quelle est la leçon du Tractatus ? 

"4.2- Le sens de la proposition est son accord ou son désaccord avec les possibilités d'existence [ des Bestehens ]ou de non-existence des

états de choses.".Et encore :" 4.024 - Comprendre une proposition,c'est savoir ce qui se passe [was der Fall ist] quand elle est vraie.(On peut

donc la comprendre sans savoir si [ob] elle est vraie.)On la comprend quand on comprend ses constituants."

Le concept wittgensteinien de la vérité -et de la réalité- n'a rien d'original."4.05 -L a réalité est comparée à la proposition.""4.06 -La proposition ne

peut être vraie ou fausse que dans la mesure où elle est une image de la réalité ."Or, dès l'ouverture duT. ,nous savons que la réalité est

"l'ensemble des faits,non des choses."

 L'interprétation que W.accepte de la vérité et de la réalité semble donc correspondre à la vision qu'en donnent les scientifiques (les physiciens)

pour qui un fait (der Tatsache) s'exprime par une relation mesurable et le plus souvent calculable, en rapport avec une loi.Cela suffit-il pour

opposer le réalisme du  T. à l'idéalisme husserlien ? Ce dernier a été contesté (Roman Ingarden).Quant au réalisme,il a deux versions ,ontologique

et positiviste.Wittgenstein lui-même,souvent confronté à l'alternative du réalisme et de l'idéalisme,les a souvent récusés tous deux. 

 Citons,par exemple,un texte tiré des Dictées à Waismann pour Schlick  :"L'erreur commune à l'idéalisme et au réalisme est que tous deux posent

comme étant notre véritable grammaire un système simplifié qui est incorrect.Voir une chaise est en vérité la même chose qu'avoir la

représentation d'une chaise.(...)La grammaire des mots "chaise" et "représentation d'une chaise" et leur relation grammaticale sont beaucoup plus

compliquées qu'il n'y parait au premier regard.Cette relation n'est pas correctement représentée quand on compare l'objet et l'image.,c'est-à-dire

l'objet dans l'espace et la photographie.Le réalisme et l'idéalisme donnent deux représentations fausses de cette grammaire et de cette relation

grammaticale,et sont par là même induits en erreur par la question :qu'est-ce que véritablement cette chaise ?"(P.U.F.,1997,éd.par Antonia

Soulez,pp.162-163)Revenons aux formules du Tractatus.


1°Si le rapport épistémologique fondamental est celui de la figuration du réel,celle-ci ne corrèle pas objet et

représentation de l'objet,mais état de chose (Sachverhalt) et proposition.L'opposition entre idéalisme et

réalisme ne joue plus à ce niveau,qui n'est pas celui de la pensée,mais du vrai et du faux.

2°Le plan de la pensée n'est pourtant pas escamoté,mais il est défini comme le rapport interne à la propo-

sition,rapport entre ses constituants (sujet/prédicat ou argument/fonction,etc.) Est-ce soutenir l'indépendance

du sens par rapport à la vérité ?La réponse n'est pas simple.En effet,la compréhension du sens est bien 

autonome vis-à-vis de la connaissance du vrai ou du faux.Par contre,elle présuppose leur possibilité,

si "comprendre une proposition,c'est savoir ce qui se passe si elle est vraie",formule d'une sémantique

empiriste adoptée par les "viennois" hostiles à la métaphysique.

3°Or la mutation de la sémantique wittgensteinienne est très nette à partir de 1939.Elle consiste,non comme

pour Husserl à proclamer une vérité du sens indépendante de l'expérience et même supérieure à elle,mais

à dissocier radicalement et définitivement sens et vérité.Il apparaît,dès lors,que si le vrai et le faux (non pu-

rement tautologiques) n'ont leur application que dans les sciences.Faudrait-il en inférer,par contre-coup,et

conformément à la leçon du T. que les propositions non-factuelles sont dépourvues de sens (sinnlos) ?


A Waismann et Schlick qui l'interrogent,Wittgenstein répond longuement sur la formule du T.( 'le sens d'une

proposition est sa méthode de vérification") :" C'est ainsi :syntaxe et signes travaillent toujours en opposition

réciproque.Ce que les signes accomplissent,c'est aux dépens de la syntaxe,et ce que la syntaxe accomplit,

c'est aux dépens des signes.Je puis dire:un système de signes passédant la bonne multiplicité rend la syntaxe

superflue.Mais je puis aussi bien dire :la syntaxe rend superflue un tel système de signes."( W.et le Cercle de

Vienne, TER,1991,2-01-1930,p. 51 [80] ).Comme exemple,W. compare les signes et la syntaxe de Russell

dans les Principles (1903) et les Principia mathematica (1910) à son propre système de notation dans le  T.

(4.3 et sq.) en déclarant :"ma notation possède d'avance la multiplicité convenable,et c'est pourquoi je n'ai

pas  besoin des règles syntaxiques de Russell."(idem,p.51 [80] ).

 A la question de la vérité,présente,sinon dominante,dans la problématique du T.,une autre question s'est substituée,

celle de la règle. Il s'agit d'un basculement complet,puisque la pratique se substitue à la théorie."Nous n'avons rien contre

le fait que quelqu'un affirme que les propositions non-vérifiables ont également un sens ou qu'il comprend une proposition

non-vérifiable,mais nous lui demandons simplement :que signifient  ici les mots 'sens' et 'comprendre' ? En tout cas,pas

ce qu'ils signifient s'agissant de propositions vérifiables-  et c'est tout ce que nous voulions dire."(Dictées,p.251)

 En effet,"on peut dire que 'vide de sens' (sinnlos) ne signifie ni plus ni moins qu'une infraction aux règles de la grammaire."

(idem,p.251)

 La phénoménologie husserlienne recherchait dans le sens du vécu une vérité différente de l'objectivité des sciences naturelles.

D'une certaine façon,Wittgenstein est prêt à adopter cette façon de voir,à condition de dissocier la vérité du sens.Il note:

"La physique veut établir des régularités;elle ignore le possible.C'est pourquoi la physique,même si elle est développée complètement,

ne contient aucune description de la structure des états de choses phénoménologiques.Dans la phénoménologie,il s'agit toujours

de la possibilité,c'est-à-dire du sens,non de la vérité et de la fausseté."( W. et le Cercle de Vienne,TER,1991,p.33 [63] ) .

 Une fois libérée de sa subordination stricte à la notion de vérifiabilité,la question du sens est interprétée par W. de manière

résolument syntaxique.Si le modèle  des sciences de la nature,est devenu ,bien plus que pour Husserl ,inopérant,c'est pour rapprocher

la recherche épistémique de cette autre forme de grammaire ou de syntaxe (dépourvue de sémantique) que constituent les mathématiques.

 La raison des centaines de pages consacrées aux maths par W. ne tient pas seulement à la structure universitaire de l'enseignement à

Cambridge,ni à la formation délivrée par Frege et Russell.Pour lui,la mathématique est un opérer,démontrer ,à partir de règles.Comparer

le jeu logique au jeu mathématique ,ainsi qu'à toute espèce de jeu, constituera pour lui l'objectif principal.Le concept de "jeu de langage",

qui n'apparaît pourtant comme tel ,dans le Cahier bleu,qu'avec l'idée de créer des sous-ensembles minimalistes de la langue ordinaire,

est en germe dès l'élargissement du concept de grammaire ou de syntaxe,comme corps de règles,c'est-à dire comme praxis.

Un exemple ?Sa polémique contre Hilbert à propos des contradictions possibles en mathématiques."Croyez-vous réellement  que des

contradictions viennent se nicher dans la mathématique ?

Les axomes ont deux significations,comme Frege l'avait déjà vu:

1.Les règles selon lesquelles on joue.

2.Les positions initiales dans le jeu.

2. ...Si je caractérise comme contradictoire une quelconque position initiale,(...)et si je fixais les règles de telle façon que cette position des 

pièces ne puisse se produire,j'aurais tout simplement formé un autre jeu.Mais un jeu est un jeu...

L'affaire se présente de façon toute différente si l'on conçoit les axiomes comme étant les règles selon lesquelles on joue. Les règles sont -en

un certain sens-des énoncés:Elles disent:Tu dois faire telle et telle chose,telle autre t'est interdite.Deux règles peuvent se contredire.(...)

Mon opinion est donc que si,en suivant les règles du jeu des mathématiques,on voit apparaître des contradictions,trouver le remède est ce

qu'il y a de plus simple au monde:il nous suffit d'introduire un nouvelle stipulation pour le cas dans lequel les règles entrent en conflit,et l'affaire est

règlée." (W. et le Cercle de Vienne,o.c.,p. 93-94 [119-120 ]).

 

Puisque la question phénoménologique,dont W.est loin de nier la pertinence,peut et doit se règler par de nouvelles 'stipulations',ainsi qu'il

en va pour les mathématiques,qu'en est-il,précisément, d'une langue des phénomènes ? "Une langue qui ne soit point,comme notre langage 

ordinaire,une schématisation des faits,mais nous en donne bel et bien la pleine réalité ? (...)

Les faits que nous visons,ce sont les phénomènes:ce que nous éprouvons immédiatement dans la vie.La question revient à celle-ci,le

vécu,l'instant, se laisse-t-il fixer dans le signe ?" (Dictées de W.,ch.4, tr.fr.PUF,1997,p.157)

Question triviale,cent fois posée,tant par les poètes que par les philosophes."Au départ,il semblait qu'il s'agît seulement,dans la description du

champ visuel,d'une difficulté technique,de l'imprécision du langage verbal.(...) Nous nous demandions si les expériences pouvaient être

rendues en toute précision telles qu'elles étaient,sans être ,quant à nous, très au clair à propos du sens de cette exigence.Une fois que ce sens

nous est éclairci,ce besoin d'exactitude mal placé disparaît;et l'on voit que notre langage est tout à fait en ordre,et que la quête d'une" langue

idéale" n'est rien d'autre qu'une aberration suscitée par une fausse analogie."(o.c.,p.161)

En philosophie comme en mathématique,l'attitude de W. est la même :ne pas chercher des contradictions ou des non-sens là ou les choses

 "marchent"! Ne pas se mettre en quête d'une langue artificielle ou d'un métalangage pour 'corriger' ce qui va bien,même si l'on peut,comme

il le propose pour les mathématiques ,intervenir localement.

Même si nous sommes confrontés à du vague et du fluctuant,"nous ne voulons pas dogmatiser,mais laisser le langage tel qu'il est."Et quand

bien même serions-nous amenés,comme ce fut le cas de tentatives de frege et de Russell,à le "mettre en parallèle avec une image dont

nous maîtrisons parfaitement  les propriétés,(...) nous construisons un cas idéal seulement pour obtenir un schéma synoptique avec lequel

comparer le langage,quelque chose comme un aspect qui n'affirme rien encore et qui n'est pas non plus faux."(idem,p.140) 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×