SCIENCE,OPINION,PHILOSOPHIE

SCIENCE,OPINION,PHILOSOPHIE

Les énoncés scientifiques ont le plus souvent la forme de lois -quand on les entend de manière descriptive et non pas prescriptive-, qu'on les énonce dans la langue commune ou par une égalité mathématique qui symbolise des rapports entre propriétés (par exemple ,la loi dite de Mariotte s'énoncera comme suit :"la densité d'un gaz,à température constante,

est proportionnelle à la pression qu'il supporte.", et sera symbolisée par l'égalité des rapports : V/V' = p'/p ,ou: pV = p'V'.).De tels énoncés mettent en oeuvre,par le biais de diverses expériences,des mesures opérées sur des substances telles que volumes de gaz,pressions auxquelles ils sont soumis,et il en résulte un nouveau concept ,exprimant une nouvelle propriété,celui d'élasticité,

telle qu'on appellera force élastique d'un gaz la réaction qu'il exerce contre lap. pression qu'il supporte..On pourra énoncer ,d'après le principe de l'égalité de l'action et de la réaction,que la force élastique et la pression ont la même valeur.( G.Branly,Cours élémentaire de physique,§ 166,Paris,De Gigord,1915,p.86)

 Toutefois,si la description est un usage de la langue dont la science ne saurait se passer,cette mise en oeuvre de l'observation est loin de lui suffire.Eventuellement ,elle doit être combinée avec l'explication et même la prédiction.En effet,même si,depuis Socrate ,l'accès au niveau de la science n'est atteint qu'à la condition de rendre raison des phénomènes ,c'est-à-dire les expliquer,

la faiblesse de l'épistémologie platonicienne réside dans l'opposition de l'intelligible et du sensible,comme si la science ne consistait pas à rendre le sensible intelligible.D'un outil de connaissance,le platonisme fait un objet et constitue un réalisme de l'intelligible.

 Aristote ne tombe pas dans un tel piège.Loin de dévaluer la sensibilité,il s'efforce de lui reconnaître toute sa place,mais est victime d'une sous-estimation de l'outil mathématique ,empêchant celui-ci de jouer le rôle de forme au lieu de le cantonner dans celui,seulement technique,d'instrument de mesure du sensible.

 Il reste que ,ne confondant pas le rationnel avec le transcendant,il ne va associer le destin de l'opinion à celui de la sensibilité,et s'il continue à opposer,comme Socrate et Platon,l'opinion et la science,la raison n'en est pas que celle-ci ne prendrait pas pour objet le sensible,ni que l'opinion se confondrait avec lui.

'Opiner' signifie juger,former un discours organisé,et cela,tout autant que 'savoir'.Nous avons affaire dans les deux cas à des formes discursives.La différence entre ces formes est pourtant de deux ordres.La discursivité scientifique et l'opinion diffèrent d'abord par leur point de départ.Le savoir scientifique part,si l'on écarte lois logiques et axiomes géométriques,de la description

correcte et contrôlée du sensible.Ce sensible est soit particulier soit général;soit Callias soit l'homme,mais le plus souvent  un objet pourvu d'un certain degré d'abstraction.On supposera que si l'observation est correcte ,son résultat est vrai. Mais qu'en est-il de l'opinion,sur quoi se fonde la discipline que nous nommons "doxatique" (et Platon "doxastique")?

Nous allons découvrir ici notre thèse (ou plutôt celle que nous lisons dans Aristote): si la science se compose des descriptions vraies du monde -nous les supposons compatibles ,sauf exceptions que la science elle-même doit se charger d'élucider - ,les opinions qui constituent la substance de la dialectique,ou...philosophie, ne sont en elles-mêmes ni vraies ni fausses.

En effet,elles sont évaluées non en elles-mêmes,mais seulement en fonction de la crédibilité de leurs auteurs ou de leurs partisans.Tout se passe comme si par "doxa" il fallait apprécier tel ou tel jugement non pour son contenu de pensée mais comme étant la pensée de tel ou tel. Frege dirait qu'il ne s'agit donc pas d'une pensée,mais de la représentation qui a tel ou tel 'Träger'.

Seconde spécificité de l'opinion : il n'y a d'opinion que "commune",partagée.Aristote précise :par tous;par la majorité;par les plus compétents.Entre l'opinion et son "supporteur",il y a donc le rapport étrange qu'un sujet peut entretenir avec une proposition,et non le rapport 'normal' qu'une proposition a avec une autre,un sujet avec un autre.

Pourquoi cela ?Parce qu'une opinion n'est pas adoptée après examen critique personnel (ou après contrôle par l'équipe d'un laboratoire),mais en fonction de la confiance que l'on juge devoir accorder à ceux qui la soutiennent.Savoir ou croire ?On nous rétorquera que chaque laboratoire fait l'objet d'un classement,et qu'il devient difficile de distinguer,du moins en théorie ,foi et savoir.

On nous objectera alors qu'il devient malaisé, dans ces conditions, de séparer philosophie et idéologie,s'il n'est plus question que de bonne ou mauvaise "réputation".Pourtant Wittgenstein n'a-t-il pas observé que "le philosophe n'est d'aucune chapelle" ?

Mais ne peut-on pas évaluer un argument ( philosophique ou autre) ?C'est ce qu'il convient d'examineri.Si la valeur de la dialectique,quel que soit le point de départ possible entre les trois que propose Aristote,réside dans la logique de son argumentation,une réflexion sur la doxa ne doit -elle pas ,ainsi que le proposait G.G.Granger,conduire à la notion de style ?

Le style dialectique ne serait-il pas,pour la philosophie , ce qui fait l'unité de la pensée (de l'universel) et de la propriété (du singulier) ?Un retour au concept de "vérité"est-il,en ce cas,encore concevable ?

DOXA,DOXATIQUE,DIALECTIQUE

Dès la présentation de nos recherches,nous avons tenu à proposer le néologisme "doxatique",afin de le distinguer du calcul probabiliste dont le nom de "doxastique" était déjà employé.En effet,ces recherches ne prétendent pas mesurer la valeur d'un argument en proposant un modèle mathématique,mais ,

conformément aux travaux logiques menés par Aristote dès les livres des Topiques ,explorer les possibilités proprement philosophiques,c'est-à-dire non-scientifiques ,d'une pensée,au sens où son point de départ n'est ni vrai ni premier,bref n'est pas un principe,mais se développe dans l'espace de la discursivité dialogante .

On nous objectera que tel n'est pas le propos du fondateur du péripatétisme,et pas davantage celui de la scolastique.Dans l'esprit de cette tradition,avec laquelle Descartes rompra,la dialectique n'est qu'un substitut provisoire à l'épistémè,comme si la multiplication des arguments ou l'augmentation de leur valeur finissaient par engendrer une vérité "approchée".

Or ce n'est pas le cas,puisque l'adoption du modèle galiléen-cartésien consiste dans un changement de paradigme et tel n'est pas notre propos,car la thèse que nous soutenons tient pour acquis l'abandon du modèle scientifique de la philosophie,que ce soit dans une perspective phénoménologique ou strictement wittgensteinienne.

Cela étant,l'usage qu'Aristote attend de la dialectique : exercice de la gymnastique intellectuelle,approfondissement des rapports humains,réflexion épistémologique et critique sur les fondements des sciences,n'implique nullement une rivalité avec les connaissances constituées ou en voie de constitutution.

LE CADRE DE LA DIALECTIQUE

Ces précautions prises ,on peut déterminer la cadre( philosophique )de la dialectique de plusieurs manières.La plus simple,nous venons de l'indiquer,consiste à la" mettre en perspective".

Qu'il s'agisse de son point de départ socratique (c'est-à-dire des premiers dialogues platoniciens) ,du développement de la théorie des Formes ,depuis le Phédon jusqu' à l'hypothèse de l'entrelacement des concepts et à la pratique

de leur analyse dichotomique ,ou enfin de la doctrine  -génialement et laborieusement  - élaborée par le Stagirite,il n'est question ,dans tous les cas, que de la possibilité d'exprimer par un discours (logos)

ce que ne fait d'abord qu'indiquer le nom d'un objet,c'est-à-dire de développer le contenu de pensée qui nous paraît correspondre le mieux à la nature de l'objet appréhendé et indiqué par le nom ( le substantif ).

Par 'objet de la pensée',nous devons toutefois orienter notre recherche car ,comme nous l'apprend le 'mode d'emploi' d'un objet pratique ou technique,l'expression verbale peut alors nous sembler insuffisante

et la description gagnera à prendre appui sur un dessin,une photo ou quelque autre mode de reproduction dans l'espace.C'est pourquoi, quelle que puisse être la simplicité et la familiarité de l'environnement socratique,

les 'objets' que le maître (l'interrogeant) propose à l'interrogé, afin que celui-ci les détermine verbalement de la façon la plus appropriée possible,appartiennent généralement à un univers de notions telles que la vertu,la justice,le courage ou la piété.

Aussi ne saurait-on trop s'étonner que les interlocuteurs de Socrate lui en tiennent rigueur et,pour le moins,en restent perplexes et ...muets. Et si ,de Socrate à Aristote,le cadre du "jeu" diffère quelque peu,

le questionnement dialogique et dialectique constitue bien ce que Wittgenstein nommera  'Sprachspiel'.Et pourtant est-ce seulement un jeu ?Le jeu de langage n'est-il pas aussi et d'abord un jeu de vérité ?

Jeu de langage ou travail de pensée ?Platon s'y est essayé en ouvrant une problématique paradoxale,puisqu'en inversant le rapport nomination/détermination,indication/description,

c'est à la vérité du nom qu'il s'est intéressé dans le Cratyle." Quoi donc,Hermogène,si ,moi ,j'appelle une chose quelconque,si,par exemple,ce qu'on appelle aujourd'hui 'homme',moi je l'appelle 'cheval',

et 'homme' ce qu'on appelle aujourd'hui 'cheval',le même être portera le nom d'homme pour tout le monde et pour moi en particulier celui de 'cheval',

et inversement,le nom d'homme pour moi seul,mais celui de cheval pour tout le monde ?Est-ce là ce que tu dis ?-C'est mon avis. -Allons,réponds à la question suivante:

Y a-t-il quelque chose que tu appelles dire vrai ou dire faux? - Oui . - Il y aurait donc un discours vrai et un  discours faux ? - Certainement ! - Celui qui dit les choses comme elles sont est vrai,

et celui qui les dit comme elles ne sont pas est faux.- Oui .-Il est donc possible de dire par le discours ce qui est et ce qui n'est pas ?Certainement !"(Cratyle,385 a - 385 b;tr.Chambry,G.-F.,pp.392-393.)

Cet extrait présente pour nous un triple intérêt.1°Il s'inscrit dans un registre ontologique et préfigure la réfutation de la thèse parménidienne qui fera l'objet du Sophiste :la dualité épistémique du vrai et du faux

présuppose la possibilité de dire le non-être.Mais ce n'est pas ici l'enjeu principal.2°Socrate distingue les deux sens possibles du 'dire':nommer et former un discours ( onoma et logos),et donc les deux fonctions

linguistiques -ou rapports des mots aux choses- :indiquer celles-ci dans leur globalité ,les décrire en pratiquant une certaine sélection qu'Aristote ramènera à la détermination des quatre cas suivants

 :la définition (horismos) de la chose visée par le nom ;le genre (gènos); le propre (to idion) ;et enfin l'accident (symbébèkos) .3° Mais, par un piège aussitôt tendu,Socrate incite Hermogène à reconnaître la

composition syntaxique du langage ,sans toutefois lui faire introduire les différentes catégories de mots sans lesq uelles toute syntaxe serait impossible,

l'articulation de la phrase reposant sur la complémentarité de fonction de ces différentes catégories. Ce procédé,plus sophistique que dialectique,incite donc Hermogène à reconnaître que si le nom est homogène

à la phrase comme l'élément l'est au tout,un nom sera vrai ou faux.

 Quelle leçon tirer de l'extrait du Cratyle ?Celui-ci  est un parfait exemple de ce que peut être le jeu de"questions/réponses" dont Aristote analyse le fonctionnement sous ses divers aspects.

Il nous incite également à faire preuve de prudence 'epistémologique',car même si nous maintenons que le rapport de l'argumentation philosophique à la vérité est un rapport biaisé,il ne saurait en être totalement absent.

Certes,nous le verrons de plus près,Aristote se gardera toujours de confondre démonstration scientifique et déduction dialectique ( argumentation rationnelle et non pas développement rhétorique).Il reste

tout le soin apporté par le dialecticien - 1° à ne pas commettre de fautes de logique dans son argumentation; 2°à défaut de disposer de principes vrais et premiers,  à s'efforcer de hiérarchiser le choix de ses hypothèses.

Mais il faut dès maintenant préciser qu'un tel ordre ne vaut pas dans l'absolu,car en philosophie le choix des prémisses devra se faire à la fois en fonction de la nature des problèmes examinés,mais aussi en tenant compte

d'un  examen qui a lieu en situation dialogique et non au cours d'une réflexion monologique,un peu comme aux échecs quand on a les blancs ou les noirs. 

L'ACCORD PREALABLE ET LE PROBLEMATIQUE

Le cadre de la dialectique n'est donc ni l'apodicticité des mathématiques,ni le contrat d'union entre rationalité et expérimentation  qui,avec des succès variables, combine durablement apodictique et assertorique.

Mais,comme Wittgenstein l'a observé,le travail philosophique ne doit être assimilé ni à la démarche des mathématiciens (pensait-il à son ami Bertrand Russell quand il taxait ceux-ci d'être de piètres philosophes ?),

ni à la méthode des modèles privilégiée par les scientifiques.L'usage philosophique du discours est problématiqU part en part. Encore que la concept de 'problème' convienne peut-être davantage à la science qu'à

la philosophie. Francis Jacques,dans le second tome  de ses Dialogiques ( L'espace logique de l'interlocution,VII,4,Notion de problème,PUF,1985,p.316,sq.) préfère parler d'interrogation.

Pour lui, le problème relève de la science."Une énonciation problématique peut naître dans un domaine théorique déterminé en ce qu'elle concerne les objets de ce domaine.Un ou plusieurs objets de celui-ci

sont alors demandés.L'énonciation est"mise en avant",proposée comme un thème de remise en chantier."(p.319) Est-ce à dire que l'interrogation dialectique (philosophique) relève de l'arbitraire ?Nous voudrions montrer

que pour Aristote il n'en est rien,et que ,faute de formuler des lois objectives,elle doit librement,mais non pas arbitrairement,se donner des règles.

Commençons par présenter quelques exemples de ce jeu de langage. Toute prémisse dialectique universelle (dialektikè protasis) peut-elle faire l'objet d'une interrogation,tenir lieu de " problème" ?

(en effet,dans la pratique aristotélicienne le terme de problème ne saurait être opposé à celui d'interrogation, puisqu'il en est la formulation précise). Il est clair que ce n'est pas le cas de questions comme :"Qu'est-ce que l'homme ?",ou

"En combien de sens se dit le bien ?" "En effet,une prémisse dialectique est une prémisse à laquelle on peut répondre par oui ou non.C'est pourquoi les interrogations du type précédent ne sont pas des interrogations dialectiques,

à moins que l'on ne les énonce en faisant soi-même une définition (diorisas) ou une division (diéloménos),par exemple:"N'est-ce pas que le bien se dit en ce sens-ci ou en ce sens-là ?"

(Topiques,VIII,2,158a 15-20,Les Belles Lettres,tome II,2007,p.112) Ainsi,il y a deux écueils à éviter si l'on veut se conformer aux règles du jeu,d'une côté ,avancer une thèse à la légère,et de l'autre s'enfermer dans sa certitude,car

"dialectique est une prémisse quand il en est comme elle le dit dans un grand nombre de cas,et qu'il n'y a pas d'objection contre elle".(o.c.,p.111) A la différence du raisonnement déductif,monologique,l'argument dialectique

de celui qui dialogue tirera sa force même de la reconnaissance par l'interrogeant (" je n'ai rien à objecter !") La raison de l'argument n'est par ce que l'on a,mais ce que l'on obtient d'autrui. "Pour celui qui dialogue avec un autre,

il ne doit pas se servir de la déduction par réduction à l'impossible.En effet,contre celui qui argumente en débattant au lieu de se fier à des preuves logiques ,il n'y a pas moyen de soulever des contestations,alors que,

lorsqu'on déduit l'impossible,à moins qu'il ne soit trop éclatant que c'est faux,les répondants disent que ce n'est pas impossible,de sorte  que les questionneurs n'obtiennent pas ce qu'ils veulent."(id.,157b 30-158a1)

En effet,l'accumulation par le répondant d'arguments de nature factuelle au service de sa thèse finira par fatiguer l'interrogeant et par arracher son accord (ce que ,dans un contexte non scientifique,réclame avant tout le répondant),

alors que si la preuve logique (qui ne peut être que négative :par l'absurde,tiers exclu,par exemple) est tant soit peu longue ou subtile,elle  n'arrachera pas d' accord et laissera donc le répondant insatisfait.

On pourrait songer ici à la querelle entre logicistes et intuitionnistes sur la théorie mathématique et au refus opposé par ces derniers à des preuves négatives , non construites dans l'intuition pure (kantiens contre leibniziens ).

 Nous avons parlé plus haut de 'vérité biaisée',et nous entendions par là l"équivoque du but de la recherche.En effet,il est incontestable que dans l'argumentation dialectique la poursuite et même l'établissement de la vérité

sont partagés et par le répondant-auteur de la thèse-et par l'interrogeant, qui ne lui est pas hostile mais qui,par ses critiques, cherche bien plutôt à mette la thèse à l'épreuve.Paradoxalement,l'interrogeant est le meilleur ami du

répondant ("tout ce qui ne m'abat pas me renforce").La recherche d'objections par le dialecticien se fonde sur le soupçon,trop justifié,que ,poussé en partie par le go^t de la nouveauté et le souci d'originalité,le proposant est aveugle

à ses propres passions qui sont autant de sources de faiblesse et que l'interrogeant s'efforcera de mettre au jour,poussé non par un sentiment hostile,mais par une saine rivalité.

 C'est en ce sens que la dialectique est une co-éducation et non un rapport univoque de maître à élève.Aussi,est-ce un jeu ,un jeu de rôles, un jeu de rôles entre amis,et la relation est-elle amenée à s'inverser.

 Entre paidéia et épistémè,il y a l'argumentation philosophique,la dialectique des égaux.

 Aussi doivent-ils prêter attention au choix des prémisses,dont ils sont responsables,car si le proposant tient à établir la conclusion qui fait l'objet du débat,encore faut-il que les arguments qui vont servir de prémisses soient acceptables

pour l'interrogeant,sinon,comme le suspectait Aristote,si la distance est trop grande entre les deux,plus raffinée sera la déduction et moins pertinent sera jugé l'argument.

 Un accord préalable ,appartenance à une culture partagée,à des lectures communes ,tout cela peut être compris dans l'appartenance des prémisses  et garantira soit l'opinion générale ou majoritaire ,soit la certitude d'une minorité de compétents.

Mais cela n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît,car on risquerait de manquer l'essentiel;l'intérêt du débat.Il ne s'agit,répète Aristote,ni de paidéia ni de 'joutes agonistiques',

mais de "rencontres dialectiques  pour ceux qui discutent non pour l'emporter,mais à des fins de mise à l'épreuve et de recherche (mè agônos charin alla peiras kai sképséôs).

C'est pourquoi,si l'on tient compte du  cadre et des limites du débat," lors donc que,pour commencer,la thèse est contraire à des idées admises,nécessairement,la conclusion leur devient conforme,et inversement;

car c'est toujours l'opposé de la thèse que le questionneur cherche à conclure."(o.c.,VIII,5,159 b 5-10,Les Belles Lettres, tome II,p.117)

UN INVENTAIRE ET LA LOGIQUE DE SON  EXPLOITATION

Tout savoir procède d'un double mouvement qui vise contradictoirement à accumuler et à éliminer,à accueillir et à rejeter.En fait ,il n'y a là aucune contradiction,mais un nécessaire procès de sélection accompli sous la pression de

la vie et sous la direction de l'expérience.Toutefois,ce mouvement comporte des variantes,car,ainsi que l'indiquait Francis Jacques,le segment parcouru par la recherche, à chaque époque, est étroitement limité par l'état du

savoir, mais aussi par les possibilités humaines,économiques,et techniques favorables à son développement.Aristote applique ce schéma ,qu'il a pu observer tant en mathématique (passage des nombres rationnels aux irrationnels)

que dans les progrès des sciences de la nature, aux opinions des hommes ."Quand nous aurons dressé l'inventaire des opinions qui sont celles de la moyenne des gens,

nous nous adresserons à eux,non point à partir de présuppositions qui leur seraient étrangères,mais à partir de celles qui leur sont propres,quand nous voudrons les persuader de renoncer à des affirmations qui nous paraîtront

manifestement inacceptables."(Topiques,I,1,101a 30-34; tr.Brunschwig,p. 3) Rappelons que le critère de cette sélection rassemble "les opinions partagées par tous les hommes ou par presque tous,celles des savants (ta tois

sophois) les plus réputés (tois endoxotatois)."(101a 12-13).

Récapitulons: la logique doxique (à la réflexion,ce qualificatif nous semble meilleur,car plus court et moins pédant que doxatique -nous-,ou doxastique -Platon !-) ,c'est-à-dire la dialectique au sens d'Aristote et de Kant,

est l'ensemble des règles qui autorisent à résoudre le problème posé par le 'répondant' sous la forme académique de 'thèse' (à condition que ce problème présente une certaine originalité,caution de son intérêt),

en se fondant sur des prémisses.Ajoutons que "toute prémisse,comme tout problème,exhibe (dèloi)soit un genre (gènos),soit un propre (idion),soit un accident (symbébèkos)."(101b 17-18)

En effet,une prémisse ,ayant la forme logique d'une proposition (qui affirme ou nie l'appartenance d'un sujet à un prédicat(ou à la classe qui lui correspond) affirmera donc,ou niera,l'appartenance de son sujet à un genre,un propre

ou un accident.Il y a encore une quatrième possibilité ,que cette proposition expose la définition (horos)de la notion du sujet (ex: le carré est un quadrilatère aux quatre côtés égaux  et:aux quatre angles droits,EL.I,30)

On comprend tout de suite pourquoi le quatrième "lieu',c'est-à-dire "cas", va poser des problèmes bien spécifiques!Mais commençons par distinguer brièvement les quatre 'prédicables'(terme absent des écrits d'Aristote)

des 'catégories',abréviation de 'ta schèmata tès katègorias',formes grammaticales" en nombre égal aux divers sens de 'être'(Metaphysique,Delta,7,1017,a  20-25).Rappelons que si le rôle des prédicables consiste à situer un étant

quelconque dans la classification universelle des étants (minéraux,vivants,nombres,etc.) en produisant à la fois ce qui lui ressemble et ce par quoi il diffère de ce à quoi il ressemble (rôle des postprédicaments),

et si,par conséquent,les quatre prédicables sont,pour Aristote, les quatre façons possibles de classer les concepts ou notions des étants (on pourrait dans ce cas emprunter l'expression de'métaconcepts',

mais dans un sens différent du sien),par contre, il faut soutenir que les catégories ne sont pas des concepts ,parce qu'elles sont une invention qui ne doit rien aux Idées ou aux genres platoniciens.L'expression "sens de 'être'" est

claire:'to einai'ne désigne pas un étant,fût-ce l'étant suprême,mais 'le fait d'être' (versant ontologique) , ou l'acte d'affirmer ,ou de nier, l'appartenance d'un sujet au concept d' un prédicat (versant syntaxique).

Aussi 'ousia' (essence,fait d'être quelque chose,ou d'exister tout court) qualité, quantité ,lieu ,temps,relation ,action et passion,ne constituent que différentes modalités ou conditions d'existence (ontologie),

différentes fonctions grammaticales dans la phrase (syntaxe).'To einai' répond ainsi à la fois  à l'acte d'asserter (apophansis) et d'affirmer (kataphasis).Précisons que la négation,parfois confondue avec l'assertion dans

certains lexiques,s'écrit 'apophasis' et non apophansis.La différence -énorme! -entre l'analyse platonicienne des genres et l'analyse aristotélicienne du Péri Herménéias consiste dans le rôle déterminant désormais joué

par la syntaxe .Par exemple,lorsque Aristote entreprend d'expliquer ce qu'il faut entendre par 'ousia',il commence par se référer au sens commun ( ce qui pourrait être aussi bien les 'physiologues'): "ousia  se dit des corps simples,tels

que la terre,le feu,l'eau et toutes choses analogues;en général des corps et de leurs composés,tant les animaux que les dieux ;et enfin des parties de ce corps."Mais il poursuit en donnant sa propre interprétation :

"Toutes ces choses sont appelées 'ousiai' parce qu'elles ne sont pas des prédicats d'un sujet (hypokeiménou),mais que,au contraire,les autres choses sont prédicats d'elles."(Métaphysique,

Delta,8,1017 b 10-15;tr.Tricot,Vrin 1953,T.I,p.273).

Il est clair que, pour Aristote,le point de vue philosophique sur les choses est le point de vue du discours sur les choses,autrement dit une réflexion sur la façon dont la syntaxe propositionnelle les organise

(catégories ou prédicaments) mais aussi sur les modalités du déploiement de la négativité de l'essence(identité ,différence,ressemblance,opposition,contrariété) que la tradition nommera 'post-prédicaments'.

Il n'est pas inutile de rappeler le destin philosophique de la logique d'Aristote et de ses divisions,car c'est elle qui structure à la fois le logique hegelienne (L'essence,les essentialités ou les déterminations de la réflexion)

et qui ,sous le titre de l'Amphibolie des concepts de réflexion, est le coeur de la rupture de Kant avec Leibniz.En effet,après avoir énoncé en quelques lignes décisives l'erreur transcendantale commise par Leibniz,

avoir confondu la provenance intuitive d'un concept a priori avec sa provenance intellectuelle,Kant s'empresse de reconnaître sa dette tout en dévaluant son contenu:"On peut appeler lieu logique tout concept ,

tout titre dans lequel entrent plusieurs connaissances.C'est là-dessus que se fonde la topique logique d'Aristote dont pouvaient se servir les rhéteurs et les orateurs pour chercher,sous certains titres de la pensée,

ce qui convenait le mieux à la matière proposée et pour en raisonner subtilement ou en bavarder longuement avec une apparence de profondeur."(tr. A.Tremesaygues et B.Pacaud,P.U.F.,1950,p.236)

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LA DIALECTIQUE,UNE "LOGIQUE DE L'APPARENCE" ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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