RHETORIQUE DE LA PRIERE

RHETORIQUE DE LA PRIERE - UN EXEMPLE, "LES CONFESSIONS" DE ST AUGUSTIN .

 

  "Pourtant,tout discours n'est pas déclaratif (apophantikos ou pas) ,mais seulement le discours dans lequel réside le vrai ou le faux,ce qui n'arrive pas dans tous les cas :ainsi la prière est un discours (hè euchè logos men),mais elle n'est ni vraie ni fausse.Laissons de côté les autres genres de discours : leur examen est plutôt l'oeuvre de la Rhétorique ou de la Poétique."

 

                                                                                             ARISTOTE, Peri Ermèneias, 17 a 1-7.

 

1/ LA PRIERE DANS L'ILIADE .

 

Rappelons une des prières les plus connues des lettres grecques,la supplique adressée par Priam,vieux roi de Troie, à Achille, pleurant Patrocle,pour réclamer le corps d'Hector son fils ainé."Le vieillard ,lui, va droit à la maison,à l'endroit où se trouve être assis Achille cher à Zeus.Il s'arrête près

d'Achille ,il lui embrasse les genoux,lui baise les mains - ces mains terribles,meurtrières,qui lui ont tué tant de fils ! (...) Et Priam supplie Achille en disant :Souviens-toi de ton père,Achille pareil aux dieux.Il a mon âge,il est,tout comme moi,au seuil maudit de la vieillesse .Mais il a du moins cette

joie au coeur de te savoir vivant.Mon malheur,à moi est complet.Le seul fils qui me restait,pour protéger la ville et ses habitants,tu me l'as tué hier,défendant son pays -Hector.C'est pour lui que je viens aux nefs des Achéens,pour te le racheter.Je t'apporte une immense rançon.Va,respecte

les dieux,Achille,et ,songeant à ton père,prends pitié de moi..J'ai osé,moi, ce que jamais encore n'a osé mortel ici-bas :j'ai porté à mes lèvres les mains de l'homme qui m'a tué mes enfants ." (Iliade,Chant 24,vers 490-505 -traduction Paul Mazon,Les Belles Lettres,tome 4,p.156, avec des coupures .)

La prière est une espèce de discours analogue au plaidoyer.Des trois genres de la rhétorique :délibératif,épidictique et judiciaire,il semble bien qu'elle appartienne au judiciaire et que son mode de persuasion doive tenir compte de trois éléments : 1° les arguments dont dispose le plaideur;

2°le sujet sur lequel il s'exprime;3°le caractère de l'interlocuteur.De ces trois éléments dépendra le succès de sa requête ( Rhétorique,I,1358 b).La situation quasi-désespérée de Priam l'incite donc à recourir aux moyens les plus extrêmes,car le caractère intraitable d'Achille comme son sentiment

d'avoir été victime d'injustice de la part d'Agamemnon,devraient l'inciter à opposer un refus sans appel à la requête qui lui est présentée :restituer le corps d'Hector à son père.Ces moyens sont de deux ordres,d'une part de nature gestuelle et religieuse (embrasser les genoux d'Achille) et d'autre

part de nature discursive en évoquant l'analogie de sa situation avec celle du père d'Achille.En se conduisant en public,car il y a quelques témoins,avec la plus extrême humilité ,il évite de susciter la colère de son interlocuteur,mais évoquant une analogie de situation il fait en sorte que la

pitié qu'il souhaite faire naître ne soit pas dégradante pour ce personnage d'un bloc qu'est Achille, guerrier noble mais cruel,jusqu'ici entièrement livré à sa soif de veangeance.

Tels sont les ressorts psychologiques mis en jeu par la requête de Priam.Pourtant,l'essentiel a eu lieu sur une autre scène qu'occupent les Immortels soucieux de leurs protégés et dont vie ou mort des mortels n'est qu'un prolongement,car l'audace de Priam se comprend mieux par sa rencontre

avec Hermès,messager des dieux :"Vieillard,c'est un Dieu immortel qui est venu à toi:je suis Hermès.Mon père lui-même m'a placé près de toi,pour te servir de guide.Mais je vais repartir.;je ne m'offrirai pas aux regards d'Achille:on trouverait mauvais qu'un dieu immortel montra à des mortels faveur si

manifeste.Entre,toi,et saisis les genoux du fils de Pélée,et supplie le au nom de son père,de sa mère aux beaux cheveux,si tu veux émouvoir son coeur."(Iliade,chant 24,vers460-468.)

Un examen succint des procédés mis en oeuvre par la rhétorique de la prière (euchè -euchomai) dans l'exemple tiré de l'Iliade suggère une forte ambivalence ,religieuse et anthropologique,de cette démarche,ambivalence ou facteurs émotionnels,caractériels mais aussi rationnels sont

étroitement liés,bien que l'analyse aristotélicienne de la Rhétorique les distingue soigneusement.Toutefois,semble-t-il,si forts que puissent être les liens rendus possibles par l'intersection fréquente du plan humain et du plan divin dans le polythéisme antique,et même si l'emprise du divin instaurée

par le monothéisme instaure un ordre téléologique bien différent de l'anagkè antique,paradoxalement, le croyant ,guidé par la flèche du temps associée à l'écriture d'une révélation , manifeste à l'égard de son Créateur une liberté de pensée et de parole sans commune mesure avec celle

dont pouvaient jouir les anciens.Aussi ce croyant confère-t-il à son Dieu unique et créateur une existence personnelle qui fait de lui un véritable interlocuteur. La prière acquiert donc un statut nouveau,puisque assuré par la foi de la vérité des dogmes,le croyant a l'occasion d'un échange dans

lequel l'orant se livre à une recherche où,posant des questions,les réponses lui sont fournies par une lecture du texte,le seul problème se déplaçant au niveau de l'interprétation.

 

2/ INVOCATION ET PRIERE DANS LES CONFESSIONS DE ST AUGUSTIN.

 

"Si tu ne veux pas cesser de prier,ne cesse pas de désirer,car ton désir est ta prière."(Discours sur les Psaumes ,Psaume 37)

Quel qu'en soit l'objet,la prière a souvent la forme d'une transaction avec les trois moments de l'invocation,de la demande et du remerciement. Demande et remerciement sont liés à l'expression d'un désir que l'interlocuteur est prié de bien vouloir satisfaire et suivi d'une action de

grâces.Pourtant,le moment capital de la prière n'est pas l'expression du désir- humaine ,trop humaine- mais l'invocation de la divinité ,car si théologie et philosophie imposent un concept vrai du divin ,une orthè doxa,l'invocation s'adresse à une personne,pas à une substance,et,si l'on suit Boèce, "la

substance contient l'unité,tandis que la relation multiplie la Trinité,(...) le Père n'est pas le même que le Fils et ni l'un ni l'autre ne sont les mêmes que le Saint Esprit."(Comment la Trinité est un dieu et non trois dieux,Traités théologiques,Flammarion,2000,p.165).

 

A) CONDITIONS CHRETIENNES DE LA PRIERE SELON MATTHIEU 6 , 5-8.

"Et quand vous priez,ne soyez pas comme les hypocrites qui aiment faire leurs prières debout dans les synagogues et aux carrefours,afin d'être vus des hommes.En vérité,je vous le déclare :ils ont (déjà) reçu leur récompense.Pour toi,quand tu pries,entre dans la chambre le plus retirée,verrouille la

porte et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret.Et ton père,qui voit dans le secret,te le revaudra.Quand vous priez,ne rabâchez pas comme les païens (ôsper oi ethnikoi) ; ils s'imaginent que c'est à force de paroles qu'ils se feront exaucer.Ne leur ressemblez pas car votre père sait

ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez."( Le Nouveau Testament, Traduction oecuménique de la Bible,1988)."

B) LA PRIERE DANS LES CONFESSIONS.

1°Augustin,sur les Confessions.

Pierre de Labriolle,traducteur des Confessions  dans l'édition des Belles Lettres (1994),précise que "ce n'est pas Saint Augustin qui a créé le genre littéraire que nous appelons autobiographie."(Introduction,T.I,p.VII).Mais peut-on réduire cette oeuvre d'une écriture foisonnante et

multidimensionnelle à un simple genre littéraire,surtout quand on tient compte du projet intellectuel ,théologique et philosophique ,qui l'anime ,mais surtout de son double destinataire .Il faut pourtant parvenir au chapitre 1 du livre X de l'ouvrage pour mesurer pleinement l'ambition de son auteur:

"Volo eam facere in corde meo coram  te in confessione,in stilo autem meo coram multis testibus.(l.9-11).- "Je veux donc réaliser (la vérité)dans mon coeur par les aveux que je fais,et devant un grand nombre de témoins par ce que j'écris ici même." Sont en effet nommés, par ordre, le Dieu dont

Augustin est le serviteur ("domine") et les hommes,c'est-à-dire le lectorat ,dont le caractère presque superfétatoire est souligné par la question :"Quid mihi ergo cum hominibus,ut audiant confessiones meas ,quasi ipsi sanaturi sint omnes languores meos ?"(o.c.TII,p.241).

Que Dieu est premier destinataire,cela s'accorde avec les condtions assignées à toute prière par Matthieu,en particulier le silence."Ces aveux,,je vous les fais,non avec des paroles,avec des cris charnels,mais avec ces paroles de l'âme ,cette clameur de la pensée -clamore cogitationis-que 

connaît votre oreille.Quand je suis mauvais,ma confession c'est le déplaisir où je me prends moi-même.(...) Ainsi ma confession,ô mon Dieu,telle que je la fais devant vous est silencieuse et elle ne l'est pas;ma voix se tait,mais mon coeur crie.Je ne dis aux hommes rien de vrai que vous n'ayez d'abord entendu de moi,et vous n'entendez rien de moi que vous ne m'ayez d'abord dit vous-même."(ibid.TII,p241)

2°Prière en accord avec les Confessions .

"Acceptez le sacrifice de mes Confessions tel que vous l'offre le ministère de ma langue ,que vous avez formée et encouragée à confesser votre nom.(...)Celui qui se confesse à vous ne vous apprend rien de ce qui se passe en lui.(...)Notre âme se réveillant de ses langueurs se dresse devant vous en prenant sur vos oeuvres son point d'appui,et elle arrive jusqu'à vous,artisan de tant de merveilles.Et c'est là qu'est le réconfort et l'énergie véritable."(o.c.TI,livre V,ch.1,p.92).

Que demande Augustin dans son "autobiogrraphie" ? Un ensemble de conditions qui lui permettent d'accéder à la vérité de la cogitatio,d'entendre sans confusion la "clameur de la pensée".Que faut-il entendre par là ? Non point une communication mystique entre l'âme singulière d'Augustin et

la personne même du père,mais une réflexion ininterrompue qui prend un double point d'appui :la bonté de la création (les oeuvres) et aussi les textes bibliques de l'ancien Testament (Genèse,Prophètes,Psaumes) et du nouveau (Evangile,Epitres de Paul),si bien que la verité de la cogitatio

se confondra,à partir des livres XII et XIII avec l'herméneutique biblique.Citons le chapitre XVIII du livre XII :"J'écoute,j'étudie toutes ces interprétations mais je ne veux pas disputer sur des mots.(...)Nous tous qui lisons l'auteur sacré nous nous efforçons de pénétrer,de comprendre les intentions de celui que nous lisons.Et ayant foi qu'il a dit la vérité,nous nous gardons qu'il ait pu dire ce que nous savons faux,ou ce que nous croyons faux."(Confessions,Les Belles Lettres,T.II,p.347).

S'agit-il encore de rhétorique ou même de poétique,pour reprendre l'hypothèse avancée par Aristote à propos de l' euchè ? Certes, la forme stylistique des Confessions pourrait s'en réclamer;de même que les profondes analyses du livre X sur la mémoire, qui donnent accès à la vie divine

comme vie de l'esprit, permettent au philosophe de reconnaître le  génie de l'analyste. Pourtant,c'est plutôt à l'habile dialecticien qu'a affaire le lecteur des Confessions.

Augustin dialecticien.

L'itinéraire spirituel d'Augustin dont les étapes,qui accompagnent la formation de l'homme,de l'enseignant,du croyant,du pasteur et de l'évèque,n'ont que l'apparence de la continuité.Chaque progrès accompli est l'occasion d'un regard critique vers le passé et d'un remerciement à celui qui l'a rendu

possible.Mais,si la foi en le créateur demeure,assurée par l'Intercesseur,le contenu de cette foi se trouve remis en question par le progrès même de l'intelligence.Aussi ce que nous nommons "dialectique" diffère-t-il sensiblement et de l'unité onlologique platonicienne de l'être et de la pensée,et du

bon usage des jugements collectifs par quoi Aristote entend compléter les carences de l'épistémè.Elle consiste dans cette délicate opération de confrontation à laquelle le croyant ,mais surtout le pasteur,doit sans cesse se livrer des textes sacrés avec les exigences de la raison.Car plus

Augustin prend conscience des faiblesses dûes tant à sa riche nature qu'au milieu polymorphe de sa culture originelle,plus il découvre de pièges qui lui sont tendus et de difficultés qu'il pourra surmonter,tel un nouveau Socrate grâce à la réminiscence.D'où cet aveu à son Créateur :"Voilà longtemps

que je brûle de méditer sur votre loi,et de vous confesser à cet égard ma science et mon ignorance,les premières lueurs de l'illumination que je vous dois,et ce qui reste en moi de ténèbres,jusqu'à ce que ma faiblesse soit absorbée par votre force.Je ne veux pas laisser se dissiper en d'autres  soins

les heures que me laissent de libre les indispensables réfections physiques,le travail intellectuel et les services que nous devons aux autres,ou que nous leur rendons sans les leur devoir.

- Seigneur mon Dieu,prêtez l'oreille à ma prière ; que votre miséricorde  écoute mon désir,dont l'ardeur ne brûle pas seulement dans mon intérêt propre,mais veut servir aussi ma charité pour mes frêres;"(o.c.,Livre XI,chap.II ;Les Belles Lettres,T.II,p.297).

4°Le dogme et les interprétations ,dans le livre XII.

Y a-t-il un "augustinianisme" ,au sens d'une théologie propre à St Augustin.Nous n'avons aucune autorité pour trancher,mais il suffit peut-être de se référer à son herméneutique."J'écoute les opinions diverses [sur la création par Dieu dans la Genèse ];je les pèse autant que me le permet ma

faiblesse,que je confesse à mon Dieu,quoiqu'il ne l'ignore pas.Je constate qu'il peut naître deux sortes de désaccords sur un témoignage exprimé au moyen de signes par des interprètes dignes de foi : l'un porte sur la vérité des choses elles-mêmes,l'autre sur l'intention de celui qui les

énonce.Chercher à propos de la création la vérité même du fait,cela est une chose ; chercher ce que Moïse,cet admirable serviteur de votre foi,a voulu faire entendre par ses paroles à celui qui le lit ou l'écoute,c'en est une autre."(idem,Livre XII,chap.XXIII ; T.II,p.352).

5°L'interprétation allégorique,dans le livre XIII. "Croissez et multipliez !"

"Il n'a été dit ni aux végétaux,ni aux arbres,ni aux serpents :"Croissez et multipliez !" quoiqu'ils s'accroissent tous par génération comme les poissons,les oiseaux et les hommes,et sauvegardent ainsi leur espèce.Alors que dire,ô ma lumière,ô vérité !Que cette phrase est vide de sens,qu'elle

n'a aucune portée?Certes non,ô père de toute piété! (...) (Ces pensées) sont vraies. Je sais qu'une idée,conçue par l'esprit d'une seule manière,peut être exprimée de mille façons par des images matérielles,et que d'autre part l'esprit conçoit de mille façons une idée signifiée d'une seule manière par

une image de cette espèce.(...)- Si nous considérons l'essence même des choses,non plus au sens allégorique,mais au sens propre (non allegorice sed proprie),la parole "Croissez et multipliez !" convient à tout être qui naît d'une semence.Si nous le prenons au sens figuré -et c'est là je crois la

véritable intention de l'Ecriture - nous trouvons à ce prix des "multitudes" dans les créations spirituelles et temporelles ;dans les âmes justes et injustes;dans les pieux écrivains;dans les oeuvres de miséricorde;dans les dons spirituels;dans les passions soumises à la règle. Dans toutes ces variétés,nous rencontrons multitude,fécondité accroissement."(o.c.livre XIII,chapitre 24; Les Belles Lettres,T.II,pp.394- 396).

6°Loi de la charité"

Augustin propose,dans le livre XII,de regrouper les passages de l'Ecriture donnant lieu à des divergences d'interprétation sous la "Loi de la charité",formule dûe à Pierre de Labriolle."Moïse lui-même nous apparaîtrait-il pour nous dire :"Voici quelle était ma pensée",nous ne verrions pas

sa parole,nous y croirions. Gardons-nous donc " de nous élever orgueilleusement l'un contre l'autre à propos des Ecritures".Aimons le Seigneur notre Dieu "de tous notre coeur,de toute notre âme,de tout notre esprit,et le prochain comme nous-mêmes."(idem,chapitre 25 ; TII,p.355)

 

C)PRESENCE ET VERITE DANS LA PRIERE

 

1°La prière,dialogue ou monologue ?

La prière,en tant que formulation orale ou écrite d'une demande,sollicitation ou requète n'est complète que suivie,à plus ou moins long terme,d'un succès ou d'un échec,l'absence de réponse,qu'elle soit dûe à un refus ou à une perturbation du canal de communication,équivalant à un échec de

la démarche.Sa valeur est donc pragmatique et non cognitive,comme celle de la pensée.Aussi,même si une prière adressée à la personne de Dieu le père ou dieu le Seigneur (domine) peut,par ses conditions d'exercice, ressembler à l'exercice de la pensée (dianoia),sa finalité est tout autre.

Rappelons qu'en deux occurences (Théétète 190 a et Le Sophiste 263 e) Platon définit la pensée "le dialogue intérieur de l'âme avec elle-même mené sans le son (aneu phonès)"( Le Sophiste ) et précise dans Le Théétète :"  est un discours que l'âme conduit à propos de ce qu'elle examine;

ce n'est pas autre chose ,pour elle, que dialoguer,que s'adresser à elle-même questions et réponses,passant de l'affirmation à la négation." Si donc la pensée participe simultanément de certains traits du dialogue et a d'autres caractères du monologues, en va-t-il de même de la prière dans le cadre des Confessions  ?

Proposons comme exemple le longue prière qui,ouvrant le livre XI,introduit le problème de l'interprétation du premier verset de la Genèse (Confessions,XI,chapitre 2 ;o.c.TII,pp.297-299).Pourquoi cette question,surtout posée par un chrétien convaincu et assumant d'éminentes

responsabilités de pasteur et d'administrateur dans l'église catholique ? Ses liens avec cette dernière et avec son Dieu sont,Augustin ne cesse de le répéter,d'ordre personnel et affectif :"Ce que je sens d'une façon non douteuse mais certaine,Seigneur,c'est que je vous aime -Non dubia,sed certa

conscientia,domine,ama te - (...) Mais qu'est-ce que j'aime en vous aimant ? - Quid autem amo,cum te amo ?"(o.c. L.X,ch.6; T.II,p.245).Certes ,au fondement de sa foi,il y a un long processus depuis son baptème d'adulte renforcé à la fois par ses lectures bibliques et l'accroissement progressif de

ses responsabilités dans l'institution ecclésiale.Mais qu'en est-il de son intelligence théologique ?L'obstacle s'exprime tout entier dans l'opposition du "te" et du "quid",traduisant la perplexité d'une conscience "quaerens intellectum ",en lieu et place de la neutralité anonyme d'un concept. 

2°La prière de St Augustin. Vers une exégèse scripturaire de l'Ancien Testament.

C'est cette recherche  qui est redoublée au livre XI ,mais son succès sera rendu possible pas une longue analyse du temps,qui seule fait éclater le contraste de nature entre l'éternité de Dieu et la temporalité de l'homme.Cette analyse fera suite à celle de la mémoire, au livre X ,porte d'accès au

domaine du spirituel , écartant désormais toute confusion possible avec la corporéité matérielle (chapitres 6 et 7) et excluant aussi bien l'interprétation des Présocratiques qu 'interdisant par avance la proposition 2  de la seconde partie de l'Ethique :"Extensio attributum Dei est,sive Deus est res extensa."

 C'est sur cette double base philosophique que l'interprétation de la Création biblique devra être conçue,interprétation dont l'importance ne se limite pas à l'intérêt théologique d'Augustin ,mais est soulignée par le pasteur : "que votre miséricorde écoute mon désir,dont l'ardeur ne brûle pas

uniquement dans  mon intérêt propre,mais veut servir aussi ma charité pour mes frères.(...) Je veux vous confesser tout ce que j'aurai trouvé dans vos livres.(...)Faites-moi écouter et comprendre comment 'dans le principe vous avez créé le Ciel et la Terre.'-quomodo in principio fecisti caelum et

terram..(...) . Si (Moïse) était là ,je m'attacherais à lui,je l'interrogerais,je le conjurerais, en votre nom,de me dévoiler ce mystère,et je prêterais mon oreille aux paroles qui sortiraient de sa bouche.S'il parlait hébreu,c'est en vain que ses paroles frapperaient mon oreille,elles ne parviendraient pas à

mon esprit ; au contraire, s'il parlait latin,je saurais ce qu'il veut dire.Mais comment saurais-je s'il dit la vérité ? Et quand même je le saurais,est-ce donc de lui que je le saurais ? Non,ce serait au-dedans de moi,dans l'intime habitacle de ma pensée,que la vérité, -qui n'est ni hébraïque ni grecque

ni latine ni barbare, - me dirait sans avoir besoin d'une bouche ni d'une langue,sans faire résonner des syllabes :"il dit la vérité ! " .Et moi,plein de confiance et de foi,je répèterais à votre serviteur - illi homini tuo - :"Tu dis la vérité ! ".

Mais je ne puis l'interroger.C'est donc vous,ô Vérité,que j'interroge.Pardonne-moi mes péchés.Ce que vous avez accordé à votre serviteur- illi servo tuo- de savoir dire,,à moi aussi,accordez-moi de savoir le comprendre."(Confessions,Livre XI,chapitre 3 ;o.c.Les belles Lettres,T.II,pp.299-300 ).

 

CONCLUSION

Qu'il s'agisse d'Homère ou de St Augustin,il semble bien que le désir soit le moteur de la prière.C'est bien ainsi qu'au terme de l'étude intitulée "Saint Augustin,la raison et la grâce" André Mandouze croit devoir conclure.il note :"Ce qui,finalement,aux yeux d'Augustin,constitue le fond de la prière est

ce desiderium  intérieur dont l'intensité transcende l'expression,qui peut à la limite se passer de toute expression vocale et qui - à la différence des états exceptionnels et dans la mesure où une constante charité le manifeste - assure à la vraie prière la plus parfaite continuité."Mais ,ce faisant,il

peut se réclamer d'Augustin lui même ,dans un Commentaire du verset 10 du Psaume  XXXVII :"Si tu ne veux pas cesser de prier,ne cesse pas de désirer . Le désir continu est pour toi un langage continuel.Le refroidissement de la charité est le silence du coeur.L'ardeur de la charité est le cri du

coeur.Si constante est la charité,constant est ton cri;si constant est ton cri,constant est ton désir. si constant est ton désir,la paix du repos est au fond de ton coeur."(André Mandouze Saint Augustin,chapitre XII,III; Etudes Augustiniennes 1968,pp.709-71.)

 

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LA PRIERE  DANS   LA RELIGION DANS LES LIMITES DE LA SIMPLE RAISON

 

"La prière ,conçue comme un culte intérieur formel et pour cette raison comme un moyen de grâce est une illusion  superstitieuse,(un fétichisme);car ,elle consiste simplement à déclarer nos désirs à un être qui n'a nul besoin que celui qui désire une chose lui déclare ses sentiments intimes;aucun

résultat n'est donc atteint par là,et par suite aucun des devoirs qui nous incombent en tant que commandements de Dieu ne se trouve accompli et Dieu n'est point servi en réalité.Le désir,venant du fond du coeur,d' être agréable à Dieu en toute notre conduite,c'est-à-dire l'intention accompagnant

toutes nos actions,de les accomplir comme si elles s'exécutaient pour le service de Dieu,volà l'esprit de la prière qui,sans relâche peut et doit exister en nous.Mais mettre ce voeu ( ne serait-ce qu'intérieurement),cela peut avoir tout au plus la valeur d'un moyen pour ranimer cette intention en nous."

(E.KANT,La religion dans les limites de la simple raison,IVe Partie,2e Section,Remarque générale; tr.fr. Vrin,1965,p.253-254).

 

SUITE: LE SOUVERAIN BIEN   (I et II )

 

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