PROBLEMES ET METHODES II

D'une façon dont Aristote n'aurait sans doute pas pu prévoir le développement, l'activité technique,économique et juridique contemporaine fait appel à un mode d'argumentation logique et à un recours à l'usage de définitions

qui se révèlent d'autant plus indispensables que les opérations mises en oeuvre seront précises,longues et complexes,en particulier du fait de leur informatisation.Ce qui fut pour Aristote de l'ordre de la pédagogie

philosophique ou de l'affrontement rhétorique est amené, de nos jours, à jouer un rôle central dans la régulation des rapports sociaux.

I-LA SITUATION D'AFFRONTEMENT ET LA DEMOCRATIE 

II-DEFINITION ET ARGUMENTATION DIALECTIQUES

III-INTERPRETATION ET VERITE.

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I-LA SITUATION D'AFFRONTEMENT ET LA DEMOCRATIE

Il faut tout d'abord écarter des présupposés qui fausseraient ,en raison de motivations fondées sur l'agressivité et la mauvaise foi,l'enjeu de l'affrontement.Il y a deux façons de rechercher la vérité,soit en collaborant avec

l'autre,soit en s'opposant à lui.La situation la plus propice à une telle recherche,celle qui correspond le mieux à l'élaboration d'une démarche rationnelle;c'est-à-dire à la fois logique et apaisée,est celle qui rend possible

un travail en commun continu et diversifié.Mais la lecture des Topiques invite à penser que, faute de disposer d'un outil intellectuel qui ne laisse la place à aucune équivoque,tel l'outil mathématique,la situation d'affrontement

ne peut être évitée.Aussi faudrait-il l'aborder dans les conditions les plus favorables à la recherche du vrai,et,mieux encore,à l'évitement du faux sous la forme de confusions ou de maladresses dans l'usage de la

langue.On parlera dans ce cas de faute (amartia),ou,dans le cas contraire,de juste formulation (kalôs).Aristote distingue deux types d'incorrection dans l'élaboration d'une définition.

"L'un consiste à se servir d'une forme d'expression sans clarté (il faut que celui qui définit se serve de l'expression la plus claire possible,car c'est en vue de la connaissance que l'on donne la formule définitionnelle);

l'autre,c'est si l'on a énoncé une formule qui a plus d'extension qu'il ne faut,car tout ce qui est surajouté à la définition est superflu (pan gar to proskeiménon en tô horismô periergon)."(Topiques,VI,139 b 11-17,tr. Brunschwig,Les Belles Lettres,2007,p.42).

 Mais avant d'entrer dans le détail des pièges possibles tendus aux usagers des définitions ,commençons par une étude schématique de la situation d'affrontement verbal dans un cadre institutionnel.

Cette situation ,qui au cours de l'histoire a joué un rôle fondamental dans des disciplines telles que la théologie,la philosophie,le droit,la politique,n'est toujours pas caduque,car le double traitement des problèmes

envisagé par Leibniz (lingua characteristica,calculus ratiocinator) ne peut concerner qu'une faible partie des opérations linguistico-logiques,la place  occupée par le travail de l'esprit de finesse sur la langue ordinaire

restant déterminant,comme le succès mitigé de la traduction automatisée suffit à le montrer aujourd'hui encore.

 

.Presque un siècle sépare Aristote ,mort en 322 AJC, de Périclès,mort en 429.La suprématie d'Athènes s'était effacée devant la puissance militaire de Sparte,celle -ci s'inclinant à son tour devant les armes

des généraux thébains et les cités grecques,affaiblies et divisées,rencontrant finalement un nouveau défi lancé par  l'organisation militaire inédite du voisin du nord.

L'influence culturelle d'Athènes persistait cependant,en dépit des luttes de factions qui minaient sans cesse l'unité du régime démocratique,c'est-à-dire le mode de décision politico-militaire fondé sur le maniement public du verbe. 

 Aristote a pu prendre la mesure de l'inconsistance finale du régime démocratique, quand Philippe II de Macédoine a opposé victorieusement ,à Chéronée,la force de sa phalange à la puissance illusoire du verbe,

 même manié par le génie de Démosthène. Aussi ,qu'il s'agisse de régimes autoritaires et collectivistes du genre de  Sparte ou de la Crète ,déjà étudiés,mais avec beaucoup plus

d'indulgence, par Platon dans ses Lois,ou des différentes versions de la démocratie,Aristote ne cache pas son scepticisme à leur encontre :"Nous devons,il ne faut pas non plus l'ignorer,prendre en compte le fait que

pendant ce long laps de temps,ces nombreuses années,un tel système ne serait pas resté ignoré,s'il était si bon que cela.Car presque tout a été découvert,même si,dans certains cas, les systèmes

n'ont pas été recueillis et si ,dans d'autres cas,ils sont connus,mais ils ne sont pas appliqués."(Politiques,II,5,1264 a,§ 16,tr.Pierre Pellegrin,Flammarion,1990,pp.154-155) 

Si son verdict concernant les régimes politiques collectivistes et autoritaires,qu'ils soient historiques ou utopiques , est franchement négatif (ils ne rendent pas la cité heureuse),c'est à la méthode diaporématique,

c'est-à-dire fondée sur le débat et la comparaison,qu'il conviendra de faire appel pour déterminer ce qu'est une droite république (kalè politéia) .Quel jugement Aristote porte-t-il donc sur le régime démocratique,

et,tout d'abord,quelle définition en donne-t-il ?

 Il est donc intéressant pour notre étude de noter qu'Aristote,se référant probablement à la fois à son expérience propre et à ses recherches sur les Constitutions,ne propose pas une définition unique,mais en énumère 

 un nombre respectable qu'il conviendra de comparer.

"Si c'est en démocratie que se trouvent principalement,comme le soutiennent certains,la liberté ainsi que l'égalité,il en sera ainsi principalement si tous partagent de la même manière le pouvoir  politique.

Et puisque le peuple est majoritaire et qu'est souveraine l'opinion de la majorité,il est nécessaire qu'une telle constitution soit démocratique.Telle est donc une espèce de démocratie.

L'autre espèce, c'est celle où les magistratures sont établies d'après un cens,mais qui est faible; il faut que quiconque le possède ait le droit de prendre part au pouvoir,et que celui qui l'a perdu ne puisse y prendre part.

Une autre espèce de démocratie c'est de faire participer au pouvoir tous les citoyens de naissance,sous la souveraineté de la loi.

Une autre espèce de démocratie,encore,c'est celle où ,toutes les autres caractéristiques étant les mêmes,c'est la masse qui est souveraine,et non la loi.C'est le cas quand ce sont les décrets qui sont souverains,et non la loi.Et

c'est ce qui arrive par le fait de démagogues,car dans les cités gouvernées démocratiquement selon la loi,il ne naît pas de démagogues,,mais ce sont les meilleurs des citoyens qui occupent la première place.

Là où les lois ne dominent pas,alors apparaissent les démagogues;alors la masse devient monarque,unité composée d'une multitude,car ce sont les gens de la multitude qui sont souverains,non pas chacun en

particulier,mais tous ensemble.(...) Donc un tel peuple,parce qu'il n'est pas gouverné par la loi devient despotique ,de sorte que les flatteurs sont à l'honneur,et un régime populaire est l'analogue de ce

qu'est la tyrannie parmi les monarchies.(...) Tous deux sont des despotes pour les meilleurs citoyens,les décrets de l'un (démagogues),sont comme les ordres de l'autre (courtisans).

Et chacun d'eux a une influence prépondérante,les courtisans sur les tyrans,les démagogues sur les régimes populaires.Les démagogues n'arrivent à prendre de l'importance que du fait que le peuple est souverain en tout,

et qu'eux sont souverains de l'opinion du peuple.De plus,ceux qui accusent les magistrats disent que c'est le peuple qui doit trancher ,et celui-ci accueille avec joie cette invitation,

de sorte que toutes les magistratures sont ruinées.Et on pourrait raisonnablement penser qu'il faut blamer cette sorte de démocratie en disant qu'elle n'est pas une république (politéia,comme la République de Platon),

car partout où les lois ne gouvernent pas,il n'y a pas de république.Car il faut que la loi commande à tous,les cas particuliers étant tranchés par les magistrats en accord avec la 'constitution' (politéia,ici,le corps des lois).

De sorte que si la démocratie est bien l'un des régimes légitimes,il est clair qu'une organisation dans laquelle tout se règle par des décrets,n'est pas une démocratie à proprement parler,

car nul décret ne peut être universel.(o.c.IV,4,1291 b 32- 1292 a 40,Flammarion 1990,pp.293-295).

 

On ne peut qu'être saisi d'étonnement à la comparaison du tableau que Platon traçait de la démocratie dans le livre VIII de la République (557 a - 565 c) avec l'effort accompi par Aristote pour définir ce régime en dégageant

ses principales composantes.Il serait insuffisant d'attribuer la différence qui s'en dégage au contraste entre les époques et les statuts sociaux des deux philosophes.Certes,ce rejeton de la noblesse athénienne qu'est Platon

(petit neveu par sa mère de l'oligarque Critias) non seulement s'est absenté d'Athènes pendant le jugement et la condamnation de son maître,mais,tenant le régime démocratique pour responsable de la mort de Socrate,il

s'est efforcé sans grand succès de trouver auprès de deux générations de tyrans siciliens une oreille complaisante pour ses utopies ( la cité idéale et le philosophe -roi) . Aristote a eu davantage de

chance,puisque,élevé en raison de la profession paternelle dans l'entourage d'un monarque et,macédonien de naissance,chargé de l'instruction du fils de ce monarque ,il a néanmoins pu profiter pleinement

de la langue et de la culture du siècle de Péricles finissant,fin illustrée par la gloire malheureuse de Démosthène,son exact contemporain.

Aussi a-t-il une double expérience politique,celle d'une monarchie ,par son pays d'origine,et celle de la 'nouvelle démocratie' athénienne,consécutive à la révision des lois de 402-403.

Cette dualité d'appartenance est, sans doute possible, la source de la richesse de sa pensée,mais aussi de son absence de dogmatisme idéologique.

Le jugement qu'il porte sur la démocratie lui permet,tout en restant fidèle à la critique héritée de Socrate et de  Platon, de manifester une réelle objectivité,assez étonnante,malgré tout, pour le familier

d'un régime monarchique et en dépit de ses attaches à Alexandre.Cette "distanciation" intellectuelle et morale le rend capable de faire la part de la vie politique concrete ,non ,comme Platon, pour tenter de convertir le

 tyran à ses idées,mais pour mettre la sagesse pratique ,sôphrosunè, à la première place de ses préoccupations ,tout en essayant d' introduire dans l'organisation de la vie commune le plus possible

d'intelligence et de raison. Il ne procède pas,comme son maître dans la République ,à une généalogie psychologique fictive des régimes et de leur nécessaire corruption,

situant alors la démocratie entre ploutocratie et tyrannie,mais ,distingue,de manière originale, deux formes pour chaque régime,l'une saine et l'autre corrompue,méthode qui lui permet d'établir,

ainsi qu'il le fera aussi en éthique, une analogie structurelle entre démocratie et monarchie, toutes deux acceptables en dépit de leurs différences.Il faut donc répondre à cette double question :

1/qu'est-ce qui peut rendre acceptables monarchie et démocratie ? 2/Comment ,ceci posé,déterminer le lien qui unit les diverses formes de démocratie? Relisons les quatre ou cinq définitions proposées par Aristote,

en commençant par la fin,c'est-à-dire par l'exposition des bonnes ou mauvaises formes communes aux  différents régimes.

Qu'une forme puisse être bonne ou mauvaise,cela vaut pour la démocratie comme pour la monarchie,et dépend de sa légitimité,c'est-à-dire de sa conformité à un ordre légal. On nous objectera pourtant qu'il faut distinguer légal et légitime.

Pour la monarchie,est légitime la forme qui respecte l'ordre de succession.A partir de là,il y a, ou non, une 'constitution' ,c'est-à-dire des lois écrites.

Qu'en était-il à Athènes ? En démocratie,si l'on écarte piété et moralité du fondement institutionnel de la légitimité politique,il ne reste plus qu'à se référer aux lois établies.Ce fut le cas à plusieurs reprises et,en premier lieu,

avec les lois de Dracon,en 621 et de Solon en 594. En 507,Clisthène apporte à la fois aux Athéniens le régime démocratique et le terme de nomos.Ce régime cessera d'abord pour une courte période,

avec la prise du pouvoir par les oligarques (4II-410),puis cédera la place à l'instauration d'une "nouvelle démocratie",où les anciennes lois seront révisées vers 400-399.

On sait que les instance du pouvoir démocratique sont l'Assemblée des votants (ecclésia,6000 hommes réunis sur la Pnyx) et le Conseil des 500 ,ou boulè.Or c'est sous la direction de la boulè

que vont se réunir des législateurs ou nomothètes,élus par les différents dèmes d'Athènes ,divisions territoriales fondées sur une communauté familiale et religieuse,afin de rédiger les nouvelles lois. C'est aussi de cette

époque que date la distinction entre lois (nomoi) et décrets (psèphismata). "Une décision appelée "loi"commence par la formule :"les nomothètes ont décidé"; par contre,chaque fois qu'une décision est nommée "décret",

on trouve la formule "le peuple a décidé",ou "le conseil et le peuple ont décidé" (M.H.Hansen,La démocratie athénienne,tr.fr. Les Belles Lettres 1993;Tallandier,(Texto)2009;p.201).

Le tableau de la nouvelle démocratie athénienne ainsi esquissé à grands traits,revenons aux définitions de Politiques IV,en commençant notre lecture par la fin.Nous pouvons,en reprenant les termes mêmes d'Aristote,

donner à son jugement une résonance tout à fait moderne :n'est une authentique démocratie qu'une démocratie républicaine,c'est-à-dire une démocratie pourvue de lois universelles et durables,et non de décrets occasionnels,pris pour des sujets particuliers.

Ce que nous traduisons par "république",c'est le terme "politéia",celui -là même que Platon emploie pour désigner son livre majeur,tout à la fois traité d'éducation,de politique et de philosophie.

Mais si une démocratie n'est pas un état structuré, rendu stable et fort par l'autorité de ses lois,il n'est plus qu'un régime livré aux humeurs et caprices de la foule,aussi tyrannique que peut l'être,en son genre, un despote

livré à ses passions et dirigé par les flatteries de ses courtisans.Aucune de ces formes corrompues n'est légitime dans son ordre.Nous avons là le genre commun à la monarchie et à la vraie démocratie,la légitimité

républicaine.Quoi ! protestera-t-on :la monarchie authentique serait donc 'républicaine' ?Certes,car elle aussi est une 'politéia' gouvernée,comme dit Platon dans le Politique, pour le bien des gouvernés

et non dans l'intérêt quasi-exclusif du monarque.Acceptons ce critère universel d'un régime légitime et venons- en à la spécificité de la démocratie . Nous ne pouvons plus désormais confondre ce régime ainsi entendu

avec le pouvoir des démagogues.Mais cernons maintenant sa spécificité": 1/ s'y déploient liberté et égalité",répond Aristote après Platon et avant tous les autres !

Cela écarte beaucoup de monde:les femmes,les étrangers et les esclaves.L'égalité poussée à l'extrême  consistera à répartir certaines responsabilités par le tirage au sort.

Mais,à condition qu'il ne s'agisse pas de postes trop techniques ou réclamant ,avec l'âge ,l'acquisition d'une compétence et d'une autorité indiscutables ,un tel critère

met le citoyen face à ses responsabilités sans choix préalable,à la condition que chacun y passe à tour de rôle.Il ne se constitue donc pas,omme dans d'autres régimes, une classe éduquée pour gouverner et une masse

préparée à obéir,cantonnée à des occupations économiques,dans le champ,la boutique ou l'artisanat.Qu'elle   prenne la forme de l' isonomia (pour le vote et au tribunal) ou de l' isègogoria (prise de parole à Assemblée),

cette égalité ,même sans formation initiale,habitue chacun à prendre ses responsabilités de citoyen,c'est-à-dire essentiellement,si l'on met à part les fonctions de commandement à l'armée et d'organisation des cérémonies , déploie des activités en rapport avec l'usage de la langue.

La démocratie ne cesse pas, en effet, de faire appel au citoyen,que ce soit au tribunal ou à l'assemblée,quand il n'est pas sur le champ de bataille,fantassin lourdement armé .Aussi,avec le temps,le citoyen sera-t-il déchargé

de certaines tâches par l'intervention de professionnels,orateurs ou logographes, qui rédigent à l'avance des plaidoiries qu'il ne s'agira plus que de lire au tribunal. L'épuisement de la fonction de parole citoyenne,

désormais assumeé par un Eschine ou un Démosthène marquera ainsi la fin de la démocratie athénienne. lQuant à la liberté des citoyens,elle est rendue possible par le régime économique de l'esclavage

qui,déchargeant la majorité d'entre eux  des tâches productives de la vie quotidienne,les libère des plus pénibles d'entre elles ,elle suscite le développement d'une culture multiforme entretenue par les rapports multiples,

,les communications et les échanges.Car la culture des arts est tout à la fois un travail et une sorte de jeu règlé,avec ses rivalités,ses victoires et ses fêtes.Elle occasionne,à l'image des compétitions 'sportives',rencontres et confrontations.

C'est précisément ce jeu social dont la dialectique des questions et des réponses entre maîtres et étudiants est enquelque sorte le mime et la préparation . 

 

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