PROBLEMES ET METHODES II

PROBLEMES ET METHODES II

II-DEFINITION ET ARGUMENTATION DIALECTIQUES

QUELQUES PRECISIONS CONCERNANT LES DEFINITIONS EN GEOMETRIE

La notion de définition a déjà été traitée dans le chapitre intitulé "Problèmes et méthodes I".On pourra s'y reporter.Mais comme notre chapitre précédent ,très largement consacré à des considérations historiques sur les conditions politiques de la dialectique à l'époque de la démocratie athénienne,a pu

nous éloigner de l'examen proprement logico-linguistique de l'argumentation publique ou privée,nous ne jugeons pas inutile de renseigner le lecteur sur certains détails concernant la monstration géométrique,détails pris (c'est de notre part un choix arbitraire) dans le sixième livre des Eléments d'Euclide.

Admettons que la démonstration d'une proposition consiste à énoncer cette proposition sous la forme conditionnelle ( "si...alors"),et à s'efforcer de construire les étapes du raisonnement (les liens intermédiaires) qui rempliront,au moyen d'objets géométriques aux propriétés déjà connues,c'est-à-dire

admis ou eux-mêmes démontrés,l'espace entre "si"et"alors". Soit ,comme exemple,la proposition VIII du livre VI .Elle énonce : "Si dans un triangle rectangle on mène une perpendiculaire de l'angle droit sur la base,les triangles adjacents à la perpendiculaire sont semblables au triangle entier et semblable entre eux."

Exposée en vingt-cinq lignes,que présuppose cette facile démonstration ? 1°du L.I,la def.27 du triangle rectangle."2° du L.I,le postul.4.3°du L.VI,les déf.1 et 4.La déf.1 nomme une propriété jusque là inconnue:la similitude des figures rectilignes.La déf.4 indique une construction : mener une

perpendiculaire.Enonçons la propriété de similitude :"Les figures rectilignes semblables sont celles qui ont les angles égaux, chacun à chacun ,et dont les côtés autour des angles égaux sont proportionnels."Ajoutons que si la proposition à démontrer contient une propriété jusque là inconnue - à  la

différence de l'égalité ou de l'inégalité-,elle peut exiger la référence à d'autres propriétés constituant la base de celle qui figure dans cette proposition.C'est le cas,pour l'exemple qui nous occupe,de la notion de proportion dont la définition est déjà présente dans le livre V : "Déf 4 :une

proportion est une identité de rapports (de 'raisons') ; Déf.7 :les grandeurs de même rapport sont dites proportionnelles." Ajoutons que l'usage des définitions est variable,car,dans un théorème donné à démontrer ,il peut se trouver nécessaire de maîtriser le sens de notions éloignées, énoncées dans

un livre précédent, ou d'autres notions récemment introduites.On vérifiera que Spinoza a imité cet usage qui oblige soit,comme il le fait scrupuleusement ,de recopier les références, mais toujours d'avoir attention et mémoire.  Pour ne s'en tenir qu'aux définitions,le L.I en contient 35 (auxquelles il faudra

ajouter postulats et axiomes;le L.II ,2;le L.III,11;le L.IV ,7;le L.V,20;le L.VI,4.Sans doute les définitions initiales et la théorie des rapports enferment-elles les notions les plus délicates, justifiant un effort particulier d'assimilation.

DEFINITIONS ET ARGUMENTATION

Argumenter n'est pas démontrer,et pourtant "la difficulté dans la démonstration des figures est parfois dûe à un défaut de définition,et ce qui se passe pour les notions mathématiques s'applique aussi aux raisonnements dialectiques." (Topiques,VIII,159 a)

En effet,la structure du raisonnement est commune à la démonstration et à l'argumentation.Dans les deux cas- qu'il s'agisse d'un théorème à démontrer ou d'une thèse à soutenir- une proposition,qui, en elle-même ,peut être

intéressante ,importante  ou simplement étonnante (paradoxale) mais se trouve dépourvue de valeur de vérité ,ou, dans le cas de la thèsede crédibilité, peut acquérir cette valeur à la condition d'être reliée à une ou plusieurs autres propositions dont elle sera la conséquence.Aussi la conclusion d'un

raisonnement est-elle à la fois un terme, et un résultat dont la valeur de vérité dépend et de celle de ses prémisses et de la correction de son transfert.En géométrie,la vérité des propositions initiales est assurée par les axiomes et les postulats,sans référence à l'expérience;la correction du transfert dépend à

la fois des lois logiques et/ou de la correction symbolique  des constructions (raisonner juste sur des figures fausses).On voit donc que la partie commune aux mathématiques et à la dialectique est constituée principalement par les définitions ,c'est-à-dire l'élucidation des termes assurant les

désignations d'objets , de propriétés ou de rapports.Elle n'est donc pas, à proprement parler, logique (au sens du calcul),mais linguistique ,et ,dans ce cas soit codifiée ( elle-même mathématique),soit relative à l'usage ordinaire de la langue. C'est pourquoi la philosophie se situera

 à mi-chemin entre la rhétorique et la mathématique. Aussi Platon recommande -t-il une 'propédeutique' géométrique ,tout en pratiquant une démarche dialogique et dialectique,au sens où,selon Aristote,"une proposition dialectique est celle à laquelle il est possible de répondre par 'oui' ou par 'non'."(Topiques,VIII,2,158 a 15).

La pratique dialectique est donc une pratique impure ,en ce sens qu'elle combine logique et psychologie, et qu'il s'agit moins de sacrifier l'intérêt à la recherche désintéressée du vrai que de tendre des pièges à l'adversaire,moins par pure malignité que par compréhension partagée des 'règles du jeu' de

la doxa.Aussi le livre VIII des Topiques pourrait-il se nommer 'livre des ruses' ou 'livre des pièges',car une fois la voie royale de la démonstration écartée comme inopérante,restent les multiples chemins qui ne mênent nulle part ou ,s'ils conduisent bien à une conclusion ,celle-ci  sera inattendue ou

décevante.Psychologie ou logique ? Mais la psychologie ,elle-même,n'y prend -elle pas la forme d'un 'calcul' d'une autre sorte ?"Ce que,pour le dire en un mot,est un dialecticien,c'est 'celui qui est apte à formuler des propositions et des objections.Or formuler une proposition ,c'est faire une seule chose de

plusieurs (puisqu'on doit prendre dans un sens général comme une chose une la conclusion à laquelle l'argument conduit),tandis que formuler une objection c'est d'une seule chose en faire plusieurs,puisqu'alors on divise ou on détruit,en concédant telle partie et en refusant telle autre des 

propositions concédées."(164 b 4 sq.) La seule 'psychologie'acceptable est alors celle du joueur d'échecs qui tend des pièges à l'adversaire,psychologie extrême ,sans concession ,mais qui opère avec une attention redoublée,et non en renversant les pièces.C'est pourquoi "il ne faut pas discuter avec tout

le monde,ni pratiquer la dialectique avec le premier venu,car,à l'égard de certaines gens,les raisonnements s'enveniment toujours.Contre un adversaire qui essaie par tous les moyens de se dérober,il est légitime de tenter,par tous les moyens d'arriver à la conclusion;mais ce procédé manque d'élégance.

(...)En effet,ceux qui s'exercent ainsi sont incapables de s'empêcher de discuter sans en arriver à une altercation."(idem,164 b 9-15).Mieux vaut user de dissimulation et de ruse  et "s'accoutumer à tourner un seul en plusieurs ,en occultant l'opération le plus complètement possible."Aussi faut -il avoir

préparé et mis de côté, en attendant l'occasion, une provision de définitions et de formules toutes faites ( "celles qui sont probables et aussi celles qui sont premières,car c'est par elles que les raisonnements s'effectuent..Il faut aussi essayer de bien posséder les lieux communs sous lesquels retombent le plus souvent les arguments."(163b 20-24,tr.J.Tricot,Vrin,1965, p.364)

DELOS LOGOS,PSEUDOS LOGOS

Si la preuve géométrique obéit à la loi du tout ou rien,il en est rarement le cas pour l'argument dialectique,où tout dépend non de la nature d'un objet et des relations entre propriétés clairement définies,mais de la façon dont sont présentés les concepts et de l'accord consenti sur leur extension.

Victoire ou défaite varieront en fonction de la nature de cet accord.C'est bien l'accord qui décide du sens des concepts,mais loin d'être de même provenance dans tous les cas,il est assuré,nous dit Aristote,tantôt par l'opinion générale,tantôt par une majorité,ou encore par l'avis des spécialistes

reconnus.Aussi ,en dépit du rapprochement avec la géométrie auquel Aristote ne se résout pas à renoncer,ce que le dialecticien entend par 'dèlos logos' (argument évident) ne peut être rendu par vérité intuitive,évidence,mais renvoie plutôt à cette opinion qui va de soi, sur laquelle s'est réalisé l'accord.

Cette précision nous permet de mieux comprendre le rejet cartésien de la dialectique,et la coupure que l'auteur des Regulae instaure de manière radicale entre pensée et représentation (pour exprimer cela à la manière de Frege).Quels sont les critères retenus par le Stagirite ?Il y a ''dèlos logos"au sens de

la dialectique : 1°Quand ce qui a été conclu l'est de telle sorte qu'il ne faille plus rien demander ; 2°quand la conclusion découle nécessairement de

prémisses choisies qui sont elles-même des conclusions (or à chaque niveau du raisonnement ,en dépit d'un lien nécessaire,il serait possible de proposer d'autres conséquences) ; 3°quand l'argument se contente de passer sous silence un élément pourtant extrêmement probable.

Quant au 'pseudos logos', -  n'oublions pas que la dialectique détruit une position beaucoup plus aisément qu'elle ne l'assure,car il suffit d'un contre-exemple pour  rendre impossible l'universalité du concept - ,Aristote en propose aussi plusieurs cas : 1°l'argument paraît conclure, mais ne conclut

pas ; 2° il aboutit bien à une conclusion,mais il ne s'agit pas de la conclusion proposée ; 3°il y conduit,mais par une voie incorrecte ; 4°la conclusion est obtenue par des prémisses fausses.

Attardons-nous sur ce dernier critère,exposé, comme les autres, dans le chapitre 12 du livre VIII desTopiques et qui ne peut manquer de nous surprendre.En effet,d'après la table de l'implication,nous savons que si P vrai ne peut pas impliquer Q faux,à l'inverse P faux implique soit Q faux,soit Q

vrai.Mais ne nous trompons pas ! Ne confondons pas la table d'un opérateur formel,tel que l'implication ,avec la relation de conséquence qui elle est vraie à deux conditions :a) l'antécédent et le conséquent appartiennent à un même domaine ; b) s'il se trouve que le conséquent soit vrai alors que

l'antécédent est faux,aucune relation de conséquence ne peut exister entre P et Q.Comme nous l'avons déjà souligné, Aristote ne distingue pas toujours les purs rapports logiques des effets seulement psychologiques,mais pas davantage les lois relatives à la pure pensée des relations entre termes réels.

Bref,du fait que l'argumentation dialectique est dialogique,et non monologique,il résulte que succès ou défaite au terme de l'affrontement sont la conséquence d'une suite d'accords dont les effets à long terme sont difficiles à prévoir,comme cela se passe aussi au jeu d'échecs .

Mais le dialecticien dispose d'une arme dont le joueur ne peut pas faire usage, car si le jeu d'échecs est purement opératoire,la verbalité de la dialectique ouvre une certain espace à la non-reconnaissance et à la mauvaise foi."Si celui qu'on interroge refuse d'accorder la force des arguments formulés contre

sa thèse,l'oeuvre commune n'est pas accomplie.La dialectique se dégrade en dispute;les arguments ne sont plus faits que pour s'éprouver et non pour s'instruire.(VIII,11,161a 25)

INTERROGER vs REPONDRE

Pourquoi la dialectique ?Une fois admis que la philosophie n'est ni la science ni une science,mais que pourtant ses interrogations n'attendent de réponse que d'un discours (logiquement) argumenté, sans avoir recours à une 'pistis' quelconque,c'est-à-dire,finalement, à une quelconque autorité, seuls lui

restent praticables les difficiles et périlleux chemins de la dialectique,chemins où guette l'adversaire, mais sans la menace duquel la nécessaire épreuve critique disparaitrait.Or le risque principal de cette épreuve réside dans la confusion entre le questionneur (Frege:le 'support' de la question) et l'argument

lui-même,car,nous l'avons montré, leur séparation totale (dans un être humain,elle devient possible aujourd'hui avec un 'computer') est rendue impossible par le mode même de la pensée dialectique,pensée impure ,psycho-logique.D'où,pour Aristote,la fonction rectrice dévolue au

questionneur,dont l'angle d'attaque va déterminer une interprétation particulière de la thèse,peut-être d'emblée défavorable. Or,même si la thèse présentée "conduit à des absurdités ou à des paradoxes,le répondant a le devoir d'en assurer la défense convenable ."  En effet,si l'interrogeant

s'efforce de réfuter la thèse,"car la conclusion de celui qui interroge est toujours l'opposée de la thèse, le répondant doit donner l'impression qu'il n'est pas touché",même si la stratégie n'est pas claire au départ. Aussi y a-t-il une différence entre la faute qui consiste à poser comme point de départ ce

qui ne doit pas être posé et celle qui consiste à ne pas assurer la défense convenable de ce qui ne doit pas être posé."(o.p.,159b sq.) En observant ces règles,conclut Aristote,le répondant "ne semblera être tenu en rien pour responsable personnellement de ce qui lui arrive." En effet,dans un échange où

presque tout repose sur le sens accordé au mots,c'est-à-dire sur des définitions claires,des distinctions précises et sur la disposition d'un contingent important de propositions intermédiaires intercalables entre prémisses et conclusion,car l'attaque est difficile "quand la définition se sert de termes dont

on ne sait pas s'ils sont pris en un sens ou en plusieurs,et,par exemple,s'ils sont pris au sens propre ou par métaphore (potéron kuriôs è kata métaphoran,158 b 12).D'où,finalement ,l'exposition d'un certain nombre de "règles de méthode pratiques": 1°Trouver la bon angle d'attaque;2° formuler

d'abord pour soi ,en les ordonnant,les questions concernant à la fois le problème et les propositions suceptibles de le fonder.3°Adopter une formulation explicite tactique qui dissimule l'ordre stratégique adopté,en particulier en débattant d'abord de simples coordonnées qui se révèleront sans

effet nécessaire sur la conclusion (soutenir,par exemple,que "toute colère entraîne un désir de vengeance",alors que cet effet n'est pas universel,puisqu'il ne joue pas à l'encontre de ceux qu'on aime). De même évitera-t-on d'attirer l'attention sur un argument qui risquerait de renforcer l'opposition de l'adversaire".

DIALECTIQUE ET ANALYTIQUE

Si l'on écarte de la méthode tout ce qui constitue la tactique des 'habitus' (exeis) pour se concentrer sur le fondement dialogique de  la stratégie dialectique (rapports aux mots et à leurs définitions),il demeure que la critique repose sur l'analyse conceptuelle : recherche des identiques,des opposés,contraires ou contradictoires,des ressemblances et des différences,bref sur l'examen de ce que Kant nomme dans l'Amphibolie "la topique logique d'Aristote".

Nous ne répèterons pas le jugement sévère porté par Kant sur une discipline dont l'importance que lui reconnaît Aristote atteste pourtant qu'elle était pour lui bien moins méprisable que ne le prétend Kant.C'est que le jugement de Kant prend avant tout en compte la dualité de l'empirique et du

transcendantal,tandis qu'Aristote distingue seulement deux voies qui sont la déduction et l'induction et dont,sur la base des catégories (des formes grammaticales catégorielles), le philosophe ,pour parler vulgairement,devra bien se contenter.

L'univers aristotélicien des propositions ,à l'époque de Topiques ,I,14, est circonscrit comme suit :"Il y a,pour nous borner à une simple esquisse,trois espèces de propositions et de problèmes.Les propositions sont les unes éthiques,les autres physiques,les autres enfin logiques.(...).[on notera l'analogie

avec la répartition de Wittgenstein,sauf que pour lui il n'y a pas de propositions logiques ] .La division est la même pour les problèmes.(...)En philosophie,il faut traîter de ces choses selon la vérité,mais en dialectique,il suffit de s'attacher à l'opinion."

JulesTricot, traducteur et commentateur des Topiques (Vrin,1965,p.32) renvoie en note à Métaphysique E (1026 a 18) pour expliquer qu'Aristote ne s'en est pas tenu à cette division qu'il qualifie de 'commode'.De fait,la richesse

de l'oeuvre du Maître est telle qu'on ne saurait passer sous silence Rhétorique,Poétique et Politique.Mais dans le passage référencé il ne s'agit pourtant pas de telles absences car Aristote ,une fois rappelé rappelé que "toute pensée est ou  pratique,ou productrice ou théorique",précise :

"ainsi,il aurait trois philosophies théoriques:la mathématique,la physique,la théologique,car il n'y a pas de doute que,si le divin existe quelque part,il existe dans une nature de ce genre,et il faut que la philosophie la plus précieuse traite du genre le plus précieux.Donc les sciences théoriques sont de

beaucoup préférables aux autres sciences et celle-ci [la théologie] aux autres sciences théoriques .(...) Donc,s'il existe une certaine substance immobile,la science de cette substance est antérieure,elle est la philosophie première,et ainsi elle est universelle parce que première.;et c'est à elle qu'il appartiendra d'étudier l'être en tant qu'être,ce qu'il est et les propriétés qui lui appartiennent en tant qu'être."(1026 a 18-33,tr.Duminil-Jaulin,GF Flammarion,2008,pp.225-226)

Notre tentative pour réhabiliter la dialectique d'un Aristote jeune, encore marqué par le souvenir de Socrate et soumis à l'influence de Platon,peut difficilement aller plus loin que cette rapide mise en parallèle.Il est sûr qu'en avançant en âge,Aristote a découvert de nouveaux problèmes et donc des

difficultés nouvelles.D'un côté ,la découverte des catégories -dans la ligne des genres du Philèbe - demeure le socle de l'édifice.Mais ,d'autre part,leur mise en rapport avec un réel pensé comme physis par les présocratiques soulève de nombreuses difficultés,car plusieurs sciences prétendent prendre

celle-ci pour objet : géométrie,astronomie,physique rivalisent,et,sous condition,la théologie est sur les rangs..Mais ce n'est pas  ce qui fait problème,car nous nous intéressons principalement à la philosophie en tant que telle et à sa proximité avec la dialectique.Or il y a pour Aristote  trois types de

problèmes philosophiques,chacun illustré par un exemple:1°-"Faut-il obéir à ses parents plutôt qu'aux lois -en cas de désaccord entre les deux ?"; 2°la science des contraires est-elle,ou non,une et la même ?" ;3°"Le monde est-il éternel ou non ?" Aristote commente  : "En philosophie,il faut traiter de ces 

choses selon la vérité,mais en dialectique,il suffit de s'attacher à l'opinion."En d'autres termes, philosophie et dialectique parlent différemment des mêmes objets.A l'époque des Topiques, philosophie et dialectique sont donc bien deux méthodes différentes,mais qui traitent des mêmes objets.En quoi

la période de "Métaphysiques" traduira -t -elle un changement concernant la nature et le rôle de la philosophie ? Le passage de Métaphysiques rappelé par J.Tricot fournit un exemple parfait de ce que peut être un argument de nature  'philosophique'.Que dit,en effet Aristote ? Que si le divin existe, il ne

peut exister que par rapport à la physis,soit comme objet d'une théologie astrale, soit de quelque autre façon car sa situation éloignée de tout contact,son immuabilité, comme le rôle majeur qu'il est amené à jouer (moteur immobile) requièrent une théoria 'du genre le plus précieux'.Mais à partir de là,notre

argumentation doit compléter cette hypothèse initiale par des concepts risqués qui mettent en question l'autonomie et la suprématie du Cosmos.Si ce qui est immobile (et immuable) est supérieur à ce qui change et se meut,le divin, qui ne se meut pas, est au lieu de se mouvoir.Il est l'être en tant qu'être.,la

parfaite substance.Faisons retour sur cette démarche. Qu'est-ce qui distingue une argumentation 'philosophique' d'un raisonnement dialectique ?Assez peu de chose.Observons d'abord que ce raisonnement est entièrement hypothétique :"s'il n'y a pas de substance autre que les substances de la physis";

"supposons la vérité des matérialismes présocratiques..."Mais,à l'opposé,si le divin est le moteur du cosmos,comme l'opinion commune érige en axiome que "la science la plus précieuse traite de l'objet le plus précieux" et si "les sciences théoriques sont préférables aux autres" ,et"s'il existe une certaine

substance immobile" ,la science de cette substance est antérieure et de plus grande valeur que les autres".Notons bien qu'en un sens si Aristote raisonne ici en dialecticien (il se fonde sur des lieux communs concernant la nature et la valeur d'un savoir), il ne se conduit pourtant pas en sophiste 

capable de tirer de l'enchaînement de lieux communs un argument en faveur de l'existence du divin.En fait,Socrate,Platon et Aristote vivent dans un milieu où le divin est omniprésent.Mais le rôle du philosophe est de savoir ce que le discours rationnel peut affirmer par lui-même sur des objets dont 

très rares sont ceux qui contestent leur rôle dans la cité (Anaxagore,banni d'Athènes en dépit de la protection de Périclès) ,ni l'importance possible pour la connaissance scientifique.Ce qui est en défaut ici n'est donc pas la rigueur purement logique  d'un raisonnement, mais bien l'insuffisance de faits et de

preuves.La philosophie a beau critiquer la dialectique ,elle-même ne dispose pas de l'appui de savoirs et d'instruments suffisamment puissants pour écarter ,au moins dans certains cas,le recours à l'opinion commune ou majoritaire.Et pourtant la philosophie,assure Aristote, ne recherche pas le

vraisemblable ni même le probable,mais le vrai.  Ce qu'il y a de 'dialectique',au mauvais sens du terme, dans les 'préjugés' d'Aristote ne consiste donc pas à s'interroger sur la possibilité d'une théologie,mais à la qualifier de "philosophie première",qu'il s'agisse de l'ordre ou de la valeur de ce

prétendu savoir.Mais le mérite de cet immense philosophe est de se déplacer en longeant l'abîme tout en connaissant les risques encourus , puisqu'il ne craint pas de mettre lui-même en question le caractère préférentiel de la théologie."En effet,écrit-il,on pourrait être en difficulté pour savoir si la 


philosophie première est universelle ou si l'on traite d'un genre et d'une seule nature;car le point de vue n'est pas non plus le même dans les mathématiques,puisque la géométrie et l'astronomie traitent d'une nature, tandis que la mathématique universelle est commune à toutes."(Méta. E,1026 b 24-28)

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