PROBLEME,PROBLEMATOLOGIE ET DIALECTIQUE

PROBLEME , PROBLEMATIQUE,DIALECTIQUE

 

INTRODUCTION 

1/  Platon contre le mobilisme (Théétète,179 d - 181 b),un exemple d'emploi du terme de problème.

Dans l'oeuvre de Platon le terme de problème est presque un hapax.En effet,si le terme y apparaît trois fois,sa conceptualisation n'est développée qu'à propos du mobilisme héraclitéen.Cette mise en relation,qu'Aristote théorisera dans ses Topiques comme le rapport entre thèse et problème,est alors

développée dans un long passage qui donne un sens à la fois vivant mais aussi précis et rigoureux à l'emploi philosophique du concept.A Théodore,qui invoque à l'appui du mobilisme leur ancienneté ,puisque celui-ci les dit "homériques et d'une antiquité plus reculée encore",Socrate fait avouer qu'en

raison méme de leur doctrine il est impossible à ses partisans de constituer une école ."A quels élèves,mon divin ami ?Parmi les gens de cette espèce, il ne s'en trouve aucun qui ait été élève d'un autre : ils poussent tout seuls,recevant,d'où que le vent souffle,leurs inspirations respectives de lui,et

chacun tenant pour rien le savoir du voisin.D'eux,si tu les interroges,tu n'obtiendras de réponse (logon) ,ni de bon ni de mauvais gré;mais il faut les traîter comme si tu examinais un problème (ôsper problèma episkopeisthai)"(180 c5). La réponse de Socrate ,acquiesçant à la formule un peu énigmatique de

Théodore,nous incite à penser que plutôt que d'un "problème",au sens courant d'une "question" quelconque,il s'agit là véritablement d'une énigme,au sens wittgesteinien de Rätsel .Que dit-il,en effet ?"Quant au "problèma",les premiers à nous le transmettre ne furent-ils pas les anciens,le voilant de poésie pour la foule ?"( 180 d 1).

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  3/ELEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES

 1)ARISTOTE,Topiques,I,4,101 b;I,11,104 a-b;VIII,3,158 b 16.

 2)BERGSON,La pensée et le mouvant,De la position des problèmes.

 3)WITTGENSTEIN,Recherches philosophiques,I,§§ 109-133.

 4)POPPER Karl ,La connaissance objective,IV,Sur la théorie de l'esprit objectif.I991,Aubier.

 5)JACQUES Francis,Dialogiques I,1979,P.U.F.

          //                       L'espace logique de l'interlocution ,1989,P.U.F.

  6)MEYER Michel,De la problématologie . Philosophie,science et langage,1986,Mardaga (Bruxelles).

          //                   De la problématologie,2008,P.U.F.(Quadrige).

          //                   La problématologie,2010,Q.S.J. (n°3811).

 

1) APORIA                                                                                         

Dans Topiques VIII (158 b), Aristote explique comme suit la difficulté d'un problème :"Pour tout problème ,quand il est difficile à attaquer,il faut toujours supposer ou bien qu'il a besoin d'une définition ,ou bien qu'il est au nombre des choses qui se disent en plusieurs façons ou bien en un sens métaphorique,ou bien qu'il n'est pas éloigné des principes,ou bien encore quel peut être celui des modes qui caractérise l'embarras ( ho tèn aporian orizétai)."

En effet,le tout premier signe du problème est l'embarras,l'aporia.Or la lecture du Banquet ,qui nous a révélé le mystère de la naissance d'Erôs,nous a aussi appris les noms de ses géniteurs :Poros et Pénia,ressource et indigence.Mais,au sens premier, poros désigne le passage,dont aporia ou impasse signale l'absence. 

En un premier sens,la dimension du problème se donne pour topologique,puisque l'aporia est ce qui gêne ou empêche le déplacement,le passage d'un lieu à un autre.Et ce n'est pas un mauvais jeu de mots de dire que les Topiques ont pour rôle d'étudier de tels 'embarras de circulation' à propos des quatre prédicables,définition,propre,genre et accident.

Mais s'en tenir là,c'est oublier le lien du lieu et du temps.En effet,la possibilité de prendre la mesure de l'obstacle a pour condition non seulement le recul par rapport à lui,mais la conscience de l'à-venir,l'anticipation de ce qui n'est pas encore et qui devrait advenir afin de le surmonter.Il y a même des esprits qui,habituellement tendus vers l'avenir et pris,envahis, par le souci "voient partout des problèmes".

Certes,il ne convient pas de réduire cette analyse à son niveau empirique et psychologique que,par exemple ,Heidegger a tenu à récuser.Pourtant,on ne saurait couper l'analytique existentielle de la Sorge de la double dimension anthropologique du soin et du souci.En effet,le problème ,avant de relever de la systématique philosophique ou,comme chez Aristote de la dialectique,est une modalité de la quotidienneté éthique,économique et politique.      

2) A -B. POSITION DU PROBLEME. ELABORATION D'UNE PROBLEMATIQUE.

Le retentissement subjectif -individuel ou collectif - du problème sur la vie quotidienne appelle le plus souvent une formulation.Parfois, cependant, le problème fait son chemin dans la psyché,insidieusement,et se transforme en anxiété ou même en angoisse, paralysante pour l'action.Aussi gagne-t-il

a être analysé dans le cadre d'une problématique.La problématique est souvent confondue avec le problème.Elle n'est pas non plus identique au domaine où s'inscrit le problème.Elle consiste à la fois dans la recherche la plus complète et la plus précise possible des causes du problème et dans l'

élaboration d'un plan de suppression de ces causes.Une telle élaboration sera formulée après concertation et Aristote attribue à cette formulation la forme d'un questionnement alternatif qu'il appelle interrogation double de forme "poteron è ou" (Top. I,4,101 b), qui transforme ainsi en problème

une prémisse quelconque .Citons , pour être plus clair, une suite de problèmes énumérés dans l'oeuvre intitulée Problèmata, et attribuée à Aristote ou à son école.Ces exemples appartiennent à des domaines multiples et variés allant de la musique aux mathématiques,ou de la psycho-physiologie des

émotions à l'etude des phénomènes météorologiques.Certains,comme les problèmes musicaux de la section XIX, témoignent d'une grande technicité ; d'autres peuvent paraître plus frivoles et se rapportent simplement à la vie quotidienne.Tous les problèmes commencent par la question

"Pourquoi ?( Dia ti ...)" et leur somme constitue le résumé encyclopédique des préoccupations et du savoir empirique ou imaginaire d'une époque (IVe siècle A.J.C et début du IIIe) . Citons seulement une question sur les effets du climat de la section XIV,section dont l'éditeur remarque qu' "elle

présente un vocabulaire très proche de celui des oeuvres authentiques d'Aristote,et qui ,en dépit de l'originalité du sujet traité, ne renferme aucun développement qui soit en contradiction avec les conceptions de celui-ci." ( Aristote,Problèmes ,Sections XI-XXVII,Les Belles Lettres,2002,Notice de la

section XIV,p.47):Voici le développement du § 4."Pourquoi les Ethiopiens et les Egyptiens ont-ils les jambes arquées ?Est-ce sous l'influence de la chaleur? De même que les bois que l'on sèche se tordent,de même les corps des êtres vivants se déforment. Leurs cheveux le montrent aussi:Ils

sont plus frisés qu'ailleurs et la frisure est comme une courbure des poils."(o.c.XIV,4,p.49) A la lecture d'un 'problème' tel que celui-là,la question préalable est moins de le commenter que de s'interroger sur la sélection des rédacteurs responsables d'un tel choix.Mais peu importe ! En effet,

plus que de la présence de généralisation d'observations aussi discutables et de réponses fondées sur des analogies aussi fantaisistes,nous nous étonnons que la forme des cas retenus ne corresponde pas à la définition aristotélicienne du double questionnement,mais consiste simplement dans la

proposition d'une solution assortie d'arguments,ici de nature analogique.Mais quittons Aristote et attachons-nous plutôt à cerner de plus près la nature de la problématique.La difficulté de la démarche consite à faire cette recherche hors domaine,car il est probable que l'énoncé d'un problème

mathématique, qu'il s'agisse par exemple d'une construction ou d'une démonstration ,diffèrera notablement de celui d'un problème de physique,de biologie ou d'éthique.Aussi,procèderons-nous à un choix arbitraire afin de ne pas nous en tenir à des généralités,et reviendrons nous ultérieurement à une démarche plus systématique.

CHARLES DARWIN : L'ORIGINE DES ESPECES AU MOYEN DE LA SELECTION NATURELLE OU LA LUTTE POUR L'EXISTENCE DANS LA NATURE.

Le 'problème',qui,selon Aristote,consisterait en théorie à confronter,à propos d'un objet quelconque, des opinions contraires et fondées en raison (Top.10b 7 - 17) ,a été réduit,comme nous l'avons pu constater à la lecture des Problemata,à la formulation interrogative d'une unique hypothèse assortie

le plus souvent d'un ou de plusieurs arguments à l'appui du pour ou du contre.Quelle peut être la nature de cet argument,c'est-à -dire d'où tire-t-il sa pertinence ? Si l'objet est de nature mathématique ,s'agissant par exemple de la construction d'une figure ou de la démonstration d'une

propriété,l'argument se fondera sur les axiomes du système ou sur théorèmes déjà démontrés.Dans le cas d'une science positive,les arguments seront tirés de lois établies ainsi que d'observations contrôlées ou d'expérimentations nouvelles.Pourtant,des problèmes peuvent être formulés sans

qu'il puisse être fait appel directement à la déduction ni à l'expérimentation.L'exemple baroque cité plus haut ne justifiait en effet le choix des causes invoquées que par une comparaison,c'est-à-dire par une raison analogique.

Or comment Darwin procède-t-il ? Il va transposer à la sélection des variétés d'espèces par la nature (qui est son hypothèse),le mode de sélection méthodique pratiqué par l'homme dans le cadre des espèces domestiques,et cela en faisant appel à plusieurs hypothèses auxiliaires :1°La rigueur

de la lutte pour l'existence entre les individus à l'intérieur d'une même espèce - souvent aussi entre les espèces d'un même genre - ou,conformément à l'expression de Herbert Spencer ,"la survivance du plus apte". .2°La Loi de Malthus. 3°Comme chez Lamarck,la transmission héréditaire des caractères

acquis. Darwin résume lui-même sa théorie : "Les individus qui naissent dans chaque espèce étant beaucoup plus nombreux que ceux qui peuvent survivre,il en résulte une lutte incessante pour l'existence entre tous les concurrents,lutte en suite de laquelle tout individu qui,sous l'action

complexe et souvent variable des conditions extérieures ,aura varié d'une manière si légère que ce soit,mais avantageuse pour lui,aura plus de chances de survivre à ses concurrents,et de se trouver ainsi conservé ou sélecté.Cette variété ainsi épargnée tendra,en vertu du principe énergique de

l'hérédité,à transmettre à ses descendants sa forme modifiée et nouvelle."(Charles Darwin,L'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle,Marabout Université,1973,Introduction,pp.17-18).

Dans sa remarquable 'somme' intitulée Histoire de la notion de vie (Gallimard,1993), André Pichot consacre le neuvième et dernier chapitre à "Charles Darwin et le darwinisme"(ch.IX,pp.763-936).L'étude de l'oeuvre de Darwin en occupant les deux premières Sections (pp.763-849),c'est à elles que nous ferons appel pour mieux éclairer certains aspects de la théorie darwinienne de l'évolution sous les deux aspects du contenu et de la méthode.

a/La théorie (ou la thèse ) de Darwin.

"La thèse darwinienne proprement dite est simple,elle repose sur quatre principes:   

-Il Il naît plus d'être vivants que les ressources naturelles ne permettent d'en nourrir;par conséquent,ces êtres sont en concurrence pour la possession des ressources nécessaires à leur vie.

-Les différents membres d'une même espèce présentent,pour de multiples raisons,en général non élucidées,des différences individuelles,le plus souvent très légères.

-Les êtres que favorisent leurs différences individuelles sont avantagés dans la concurrence pour les ressources naturelles.

-L'accumulation de ces légères différences individuelles ainsi sélectionnées finit par créer de nouvelles espèces."(o.c.,p.790)

b/Nature et discussion du problème.

Conformément à la définition d'Aristote,il n'y a problème que si une proposition peut susciter une réponse alternative.Dans le cas présent,et bien que ,selon la remarque d'André Pichot,le terme même d'évolution apparaisse tard et assez rarement dans le texte lui-même,le " problème" consiste dans la

question :"les espèces naturelles sont -elles ,ou non, fixes ? Et,dans le cas d'une réponse négative ,quelle(s) cause(s) (prédominante(s) peut-on assigner à l'émergence d'espèces nouvelles ?"La formulation méthodique du problème ,ou problématique,par Darwin, termine d'ailleurs l'Introduction à l'Origine

des espèces ,non sous la forme d'une question, mais sous celle d'une double thèse :"Je suis intimement convaincu que les espèces ne sont point immuables,et que celles qui appartiennent à un même genre,sont les descendants en ligne continue de quelque autre espèce,généralement éteinte,de

même que les variétés reconnues d'une espèce donnée,sont les descendants de cette espèce.Je suis de plus convaincu que la sélection naturelle a été  le moyen de modification le plus important,quoique non exclusivement le seul."( Marabout Université,Ed.Gérard et Cie,Verviers,Belgique,1973,p.19). 

Dans la section I du Chapitre IX de l'ouvrage cité plus haut,André Pichot s'interroge sur "Le cas étrange de Charles Darwin" et entreprend de discuter sa problématique.Nous nous attacherons à relever certaines de ses observations.Il note en premier lieu :"Il faut prendre garde à éviter deux erreurs;la

première est de confondre la thèse de Darwin avec ce que le darwinisme en a fait ; la seconde est de juger l'accueil fait à cette thèse en oubliant cette différence et ce qu'étaient les connaissances scientifiques de l'époque (un fixisme encore dominant mais en déclin,un transformisme en progrès,une ignorance quasi totale de la biologie de la reproduction et de l'hérédité."(o.c.,p.769).

Ces réserves faites,tentons,sur l'exemple de la théorie de Darwin,de nous instruire des limites que l'étude d'un cas concret peut apporter à l'analyse de la notion de problème.Ecartons d'abord certains effets que la théorie peut induire, mais qui n'en sont pas constitutives et qu'André Pichot désigne par

le terme d'idéologies et de mythologie (o.c.,p.769) . Par 'mythologie',on entendra toutes les polémiques de nature religieuse suscitées par le "fixisme chrétien".Mais l''idéologie' concerne plutôt le versant socio-politique du darwinisme,bien qu'il soit une conséquence du malthusianisme et de la pensée de

Herbert Spencer. "Dès le XIX siècle,note A.Pichot,les idéologies racistes se sont référées au darwinisme et ce l'on a appelé 'darwinisme social' a pratiquement toujours été associé à (et souvent justifié par) l'explication darwinienne de l'évolution des espèces,quelles que soient les mises en garde périodiques des biologistes."(idem,p.724)

Venons-en au coeur même de la théorie,c'est-à-dire à son pouvoir explicatif.Le commentateur dont nous nous efforçons de suivre la lecture observe :"Sur les 600 pages de la traduction française que nous avons utilisée,l'exposé de ces idées proprement dites n'excède pas quelques pages.(...)La quasi-

totalité de l'ouvrage est ce que l'on peut appeler "un exposé de cas",plutôt qu'un développement (...) et le fait ressembler à un traité de casuistique.(...) Le darwinisme sera marqué définitivement par ce procédé ; sans cesse,il cherchera sa justification dans l'explication de cas (il prétend alors se référer à

l'expérience ),et sans cesse les anti-darwiniens le critiqueront en cherchant des cas que le darwinisme ne pourrait pas expliquer.D'où,ici encore,une atmosphère de polémiques et de chicanes."(ibid.,pp.776 et 777).Ce n'est pas que Darwin s'aveuglerait ou serait de mauvaise foi,tout au contraire,car

sa correspondance rend pleinement justice à ses adversaires pour certains de leurs arguments, quand il ne les expose pas lui-même.De toute manière,et tel est le point qui importe à notre recherche,il est clair que pour lui une problématique reste ouverte, alors même que ses propres arguments

-car il ne s'agit pas de démonstrations ni de preuves- lui semblent préférables ,car plus conformes à l'utilité de la sélection naturelle."Il n'est guère possible de supposer qu'une théorie fausse pourrait expliquer de façon aussi satisfaisante que le fait la théorie de la sélection naturelle les diverses

grandes séries de faits dont nous nous sommes occupés.On a récemment objecté que c'est une fausse méthode de raisonnement;mais c'est celle que l'on emploie généralement pour apprécier les évènements ordinaires de la vie,et les plus grands savants n'ont pas dédaigné non plus de s'en servir."(Darwin,De l'origine des espèces,cité par A.Pichot,Histoire de la notion de vie,p.789)

Pourquoi avons-nous tenu à développer l'emploi de la notion de problème sur un exemple suffisamment précis et connu ,cette notion une fois définie dans le cadre de la logique aristotélicienne ? Essentiellement pour montrer ,avant d'aborder l' analyse proprement philosophique,que la coupure

épistémologique entre la science et la vie quotidienne,mais aussi entre l'argumentation et la preuve,était,dans la vision des scientifiques eux-mêmes,moins nette que les philosophes ne sont souvent tentés de le croire.

2) C-DU QUESTIONNEMENT A LA PROBLEMATIQUE.

A l'origine,avec von Neumann,de la théorie des jeux,Oscar Morgenstern écrit " La science aujourd'hui est un effort pour trouver les bonnes questions,suivi par la recherche des réponses.Et la question est souvent plus importante que la réponse."(cité dans :Francis Jacques,L'espace logique de l'interlocution,IX,3,P.U.F.,1983,p.403).

Après nous être adressé à un historien des sciences et sans quitter le terrain scientifique,déjà partiellement exploré avec l'étude de Darwin,nous avons choisi ,dans cette nouvelle section,de donner la parole à des philosophes particulièrement intéressés par les problèmes du langage.Or la citation

mise en exergue attire notre attention sur un point déjà souligné par Aristote (Peri hermeneias,4,17a 3-5,Vrin 1966,p.84):"Tout discours n'est pas une proposition,mais seulement le discours dans lequel réside le vrai et le faux,ce qui n'arrive pas dans tous les cas : ainsi la prière est un discours ( logos [apophantikos,déclaratif] ),mais elle n'est ni vraie ni fausse."

Il en ira de même d'une question qui,ainsi que O.Morgenstern nous le rappelle, n'est pas davantage vraie ou fausse,mais bonne ou mauvaise.Aussi ,le problème consistant,si l'on en croit Aristote,dans une question qui débouche sur une alternative,il est légitime de se demander si,comme l'indique Bergson,il peut y avoir de vrais et de faux problèmes,et pas seulement des problèmes bien ou mal posés.

1/Francis Jacques : Problèmes scientifiques et interrogation philosophique.

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"Celui qui se penche sur les débuts d'une discipline,commente Françis Jacques,soumet rarement à une interrogation systématique cette dimension de débat,de controverse.Elle fait partie de la genèse pour peu qu'on explore l'aspect conceptuel de la théorie qui comporte,on le verra sous un aspect polémique."(L'espace logique de l'interlocution,p.403)

a) Le problème ,défini par Aristote comme une question assortie d'une hypothèse alternative ( par exemple,plus près de nousl : la lumière est-elle de nature ondulatoire ou corpusculaire ?),il semblerait logique que nous procédions en premier lieu à l'étude systématique de la question (ou érôtètique).

C'est bien ainsi que l'entend Fr.Jacques lorsqu'avant d'étudier la notion de problème (L'espace logique de l'interlocution,VII,4,p.316 sq.),il juge indispensable d'analyser longuement le  questionnement (VII,3.1,p.291 sq.).Toutefois,ayant nous-même entrepris l'étude du problème in medias res

à partir de la lecture de Darwin,c'est ,à l'inverse,l'examen des réflexions de cet auteur ainsi que les commentaires de André Pichot qui nous ont conduit à souligner l'aspect polémique que persiste à revêtir le savoir scientifique,une fois ses bases consolidées.Aussi avons-nous procédé analytiquement en

découvrant régressivement le noyau érôtètique de toute espèce de problématique.Cette découverte n'a rien de suprenant, puisque qu'à l'opposé de la constitution d'une science, qui commence par écarter certaines portions du champ opératoire qu'elle ambitionne de constituer et certaines des méthodes

qu'elle a empruntées à d'autres disciplines,son déploiement dans le temps et l'assurance empirico-pragmatique qu'elle y acquert vont l'inciter à une réassurance théorique,c'est-à-dire à une interrogation critique sur ses fondements,qu'il s'agisse ,par exemple,des axiomes de la mathématique ou des

constantes universelles de la physique.Quant à la philosophie,on peut légitimement se demander si le type d'interrogation qu'elle est capable de formuler peut (et doit ) lui permettre d'accéder à une  problématisation authentique. 

Pourquoi ce hiatus inévitable entre une question au sens large et un problème ?La réponse est fournie par la distinction que Fr.Jacques établit entre questions (relativement) formelles et questions informelles. "Les premières sont celles qui sont posées sur un arrière-plan de préjugés partagés

et eu égard aux moyens d'y répondre,d'observer et d'opérer prévus par la théorie.En principe,une fois donnée la question formelle,on peut calculer logiquement la réponse désirable ou même identifier cette dernière quand elle est présentée. - Les secondes sont celles qui sont posées sans égard

pour ces mêmes moyens et présupposés,mais pas forcément sans souci d'y parvenir au terme d'une interrogation.(...) Mais il est difficile de maintenir la distinction. Première difficulté:les questions ne sont pas d'emblée formelles ; elles ne le deviennent que si on s'est mis d'accord sur un ensemble de

substitutions dans une classe d'alternatives.Ainsi :"Adam a-t-il mangé la pomme ?".Doit-on entendre :"Est-ce Adam (plutôt que Pierre ou Paul ) qui a mangé la pomme?"- "Est-ce une pomme ( plutôt qu'une poire ou...) qu'Adam a mangée ?" -"Adam a-t-il mangé (plutôt que jeté...) la pomme ?" .

Le contexte interlocutif permet de l'interpréter.(...) La classe de substitutions est matière d'un accord au cours du questionnement."(o.c.VII,3,pp.292 et 293).C'est pourquoi tout questionnement n'est pas matière à problème."Il y a quelque chose de trompeur dans le fait d'utiliser le mot 'problème' à propos

des questions philosophiques.Elles n'obéissent ni à la vérifiabilité comme les problèmes physiques,ni à la conformité comme les problèmes mathématiques.Il y a leurre à poser un problème si on n'a pas posé dans la théorie les moyens de le résoudre une fois pour toutes.Car une des façons

les plus courantes de mettre un terme au questionnement informel,c'est de donner au problème une forme telle qu'il soit toujours possible de le résoudre,sauf à montrer qu'il n'a pas de solution."(idem,VII,4,p.317) C'est ainsi que se constitue la démarche de l'euristique normale :

"Un problème est identifié quand on se propose de nouer la forme d'une question jusque-là informelle en une formulation explicite.(...)Le plus souvent c'est un 'paradigme' d'intelligibilité,le cadre de l'activité scientifique 'normale'qui apporte les termes fondamentaux dans lesquels un problème doit être adéquatement formulé."(ibid.p.218)

b) "L'élément conceptuel et ses implications polémiques"  (o.c. IX-Prolégomènes,4.2 ,p.423 sq.)

Quelle que puisse être l'importance des faits dans la découverte scientifique,"la recherche ne saurait partir de 'enregistrement des faits  ou des données non problématiques.(...)L'élément conceptuel en science relativement à un problème ,sinon il ne serait que rêverie ou vésanie individuelles."(idem,p.424)

C'est ainsi que Kepler prend le relai de Tycho-Brahé,et Newton celui de Hookes.Et,en même temps se produit une rupture,puisque quand par exemple, "Galilée se demande comment on doit comprendre le comportement d'un mobile s'il n'a aucune tendance ni aucune résistance à se mouvoir,ce type de

question n'a rigoureusement aucun sens pour son interlocuteur péripathéticien.(...)L'importance de la théorie physique depuis le Dialogo de Galilée nous a appris l'importance de l'élément conceptuel.Entre l'expérience et la modélisation mathématique,s'interpose ce tiers élément."(idem,p.425).

Cet élément conceptuel peut adopter différentes formes langagières,par exemple, la méditation cartésienne ou la discussion à trois personnages du Dialogue galiléen qui met en scène l'aristotélicien Simplicio,Salviati porte-parole de Galilée et Sagredo ,médiateur dont la présence,selon Fr.Jacques,

"permet à Salviati de ne pas refouler trop vite le vieil homme".Mais la forme dialoguée ne répond pas seulement à un souci pédagogique et rhétorique."L'auteur y établit argumentativement les règles de la preuve exigible désormais pour  qu"un énoncé scientifique soit acceptable."Autrement

dit ,"le sens des concepts fondamentaux est produit de manière contemporaine à la constitution de la problématique elle-même au sein de l'interrogation qui les concerne."(o.c. IX,4,2,p.427).Par exemple,il résulte de la problématique Galiléenne que le mouvement n'est plus un processus (déplacement) ,mais un état ; la gravité une propriété formelle,mais une forne motrice naturelle.

c)Concepts et catégories.

Fr.Jacques pose la question:irons-nous jusqu'à faire de cette transgression sémantique une transgression catégoriale caractérisée ?Sa réponse est alors fondée sur le postulat suivant :" dire que deux entités appartiennent à des catégories différentes,c'est qu'elles n'ont littéralement rien en commun".

(idem,p.428).Or la lecture du texte galiléen montre qu'il n'en est rien, car si le nouveau concept du mouvement diffère du processus entre deux termes auquel Simplicio reste attaché "les transgressions sémantiques ne semblent pas induire une crise,id est "le passage d'un régime de fonctionnement

intellectuel à un autre."(ibid.,p.428) Que faut-il entendre,d'après Fr.Jacques, par 'catégorie' ?Notre auteur y revient en deux endroits de son ouvrage,d'abord dans leur relation aux concepts dans l'exercice du questionnement ;ensuite à propos de ce qu'il nomme 'stratégie

discursive':argumenter,inférer,démontrer (ch.XI),et c'est seulement dans ce dernier développement (Implications catégoriales) que leur importance  est pleinement reconnue.En effet,"il ne s'agit pas que les énoncés soient vrais ou faux,mais qu'ils aient un sens pour autrui et pour moi."Tel est en effet

l'enjeu de la controverse 'méta-théorique' et ,par conséquent,de la philosophie elle-même.Fr.Jacques rappelle à ce propos le discord opposant Quine à Carnap.On en trouvera l'écho,du point de vue quinien, avec l'étude intitulée "Les deux dogmes de l'empirisme",accessible en langue française dans l'ouvrage collectif intitulé De Vienne à Cambridge et publié chez Gallimard sous la direction de Pierre Jacob.

Si l'on entend par 'catégories' des "concepts très généraux qui ne renvoient directement à aucun objet,mais qui décrivent l'organisation des autres concepts "- Gilles-Gaston Granger les nomme des méta-concepts - leur emploi dans un énoncé n'est pas susceptible de donner lieu au vrai ou au faux

et d'engendrer une question de niveau sémantique intra-théorique,mais les category-questions "concernent l'opportunité d'un certain cadre conceptuel globalement considéré.(...)En quoi ces questions sont informelles." (o.c.XI,2,1;p.473).

Rappelons que ,conformément à la distinction de l'auteur une question est dite informelle "eu égard aux moyens d'y répondre,d'observer et d'opérer prévus par la théorie.En principe,une fois donnée la question formelle,on peut calculer la réponse désirée ou identifier cette dernière quand elle est présentée."(o.c.,VII,3,1;p.292).

Il semblerait donc,au terme de ces analyses,que les problèmes correspondant aux questions informelles -et répondant à des problématiques méta-théoriques (ou philosophiques ) aient en quelque sorte priorité  sur les problèmes proprement scientiques,ou encore que la recherche du sens ait

priorité sur la détermination des conditions de vérité."Pourtant ,conclut Fr.Jacques,et ici réside le paradoxe,il semble bien qu'il faille bien penser préalablement les conditions de vérité d'une proposition pour simplement pouvoir la penser."(idem,p.474)

Nous achèverons sur l'expression de cette perplexité,pour parler comme Wittgenstein,car il est au moins clair que les problèmes scientifiques -ou formels- exigent une réflexion approfondie sur les questions d'ordre philosophique.

2/Bergson - De la position des problèmes - Les vrais et les faux problèmes.

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a)Le cadre bergsonien.

Si l'on excepte Gaston Bachelard,bien peu de philosophes de langue française ont fait preuve,au XXe siècle,d'autant d'intérêt et de compétence en matière scientifique qu'Henri Bergson.Et,si l'on veut élargir le spectre de la recherche,aucun qui ait fondé une thèse philosophique sur des arguments

tenant compte à la fois de la philosophie et de la science,comme ce fut le cas avec l'Evolution créatrice ou Durée et simultanéité,car,quelle que soit la puissance d'analyse phénoménologique de Etre et temps,l'oeuvre de Heidegger, par exemple,à la différence des travaux de son maître Husserl,marque

malheureusement une rupture décisive dans le cours de la pensée occidentale par son incapacité à prendre en compte avec sérieux le pôle scientifique de la philosophie.A l'opposé, Bergson déclare dans La pensée et le mouvant :"Nous voulions une philosophie qui se soumit au contrôle de la science et qui pût aussi la faire avancer."( Edition du centenaire,PUF,p.1308).

Ces précautions nous semblent indispensables avant d'aborder la thèse bergsonienne sur la nature des problèmes,car,en dépit de sa compétence en matière scientifique,c'est surtout avec des arguments de nature proprement philosophique, concernant en particulier la métaphysique et son rapport à

l'esprit, que se fonde la critique de Bergson sur les vrais et les faux problèmes.Les deux textes concernant la notion de problème appartiennent à des chapitres de la Pensée et le Mouvant distants d'une dizaine d'années : d'une part,l'Introduction de l'ouvrage (2e partie,1922);d'autre part,sa troisième partie ,intitulée Le possible et le réel (1930).Le regroupement de thèmes de la Pensée et le mouvant confère à ce livre le statut assez particulier de

réflexion sur l'oeuvre et, en quelque sorte, de méta-philosophie ou de méta-système.Aussi avons nous la licence de poser à notre tour des questions sur la structure de l'oeuvre.Or si toute philosophie se présente généralement comme moniste ou dualiste,il semblerait que le dualité des concepts,

des démarches et des genres de discipline constitue pour Bergson une structure binaire dominante.Mais la réponse nous semble insuffisante.Il faut ,comme Bergson y procède lui-même,distinguer théorie de l'être et théorie de la connaissance,car si notre auteur est ontologiquement dualiste,il semble

épistémologiquement moniste,car,pour lui, l'instrument de la connaissance métaphysique n'est pas l'intellect (ou,comme il dit toujours :l'intelligence),mais l'intuition.A côté de l'expérience perceptive du monde sensible,il y a donc une expérience métaphysique de soi par soi.D'où la complémentarité  de la philosophie et de la science,"c'est-à-dire que science et métaphysique diffèreront d'objet et de méthode,mais qu'elle communieront dans l'expérience."(o.c.,PUF 1963,p.1287).

Pourquoi cependant une telle différence d'approche ? Bergson la dérive de son anthropologie.Comme la praxis est première,ses deux formes sont la technique et le langage,car la praxis est nécessairement communautaire.La fonction première du langage n'est pas la connaissance, mais la

communication dans le cadre de la praxis.En ce sens,logique et langage ainsi que leur instrument privilégié,le concept, en sont les prolongement.C'est pourquoi le première forme de métaphysique a dû se couler dans le moule conceptuel."Ainsi naquit la théorie platonicienne des Idées.(...)Elle

inspira,parfois à leur insu les philosophes modernes.Ceux-ci étaient souvent des mathématiciens,que leurs habitudes d'esprit inclinaient à ne voir dans la métaphysique qu'une mathématique plus vaste,embrassant la qualité en même temps que la quantité."( idem.,p.1289).

b)Conséquence pour les problèmes philosophiques.

La philosophie "subit le problème tel qu'il est posé par le langage.Elle se condamne donc par avance à recevoir une solution toute faite ou,en mettant les choses au mieux,à simplement choisir entre deux ou trois solutions,seules possibles,qui sont coéternelles à cette position du problème.Autant voudrait

dire que (...)la philosophie est un jeu de puzzle où il s'agit de reconstituer, avec des pièces que la société nous fournit,le dessin qu'elle ne veut pas nous montrer.(...)Mais la vérité est qu'il s'agit,en philosophie et même ailleurs,de trouver le problème et par conséquent de le poser,plus encore que de le résoudre.Car un problème spéculatif est résolu dès qu'il est bien posé.(...)Mais poser le problème n'est pas seulement couvrir,c'est inventer."(ibidem,p.1291).

Est-ce l'emploi du terme puzzle,mais il semble bien y avoir une étrange analogie entre l'analyse bergsonienne et celle à laquelle le second  Wittgenstein nous a accoutumés.Nous verrons plus loin que ce n'est pas la seule.Dans les deux cas,la forme de pensée conduit à une forme de vie.Ainsi que conclut 

Bergson :"on aura d'ailleurs travaillé utilement;on aura mieux défini deux termes usuels,c'est-à-dire deux habitudes sociales."(ibid.,p1293)Avec une similitude de conséquence :"Aussitôt le problème s'évanouit ou plutôt se dissout en problèmes tout nouveaux dont nous ne pourrons rien savoir et

dont nous ne possèderons même pas les termes avant d'avoir étudié en elle-même l'activité humaine sur laquelle la société avait pris du dehors ,pour former les idées générales de plaisir et de bonheur ,des vues peut-être artificielles."(p;1294)

c)"Exorciser certains fantômes de problèmes qui obsèdent le métaphysicien,c'est-à-dire chacun d'entre nous.Je veux parler de ces problèmes angoissants et insolubles..." (o.c.,p.1303)

C'est dans The blue book que Wittgenstein traite le plus clairement du problème comme puzzle (The blue and brown books,Basil Blackwell,1958,pp.58-59;tr.fr.Gallimard,1996,pp.113-114) ."Il n'y a pas de réponse du sens commun à un problème philosophique.on ne peut défendre

le sens commun contre les attaques des philosophes qu'en résolvant leurs énigmes (only  by solving their puzzles),c'est-à-dire en les soignant de la tentation d'attaquer le sens commun."(pp.58-59;p.113).

Le modèle d'un philosophe psycho-thérapeute,devenu familier mais issu de la tradition stoïcienne,n'est donc pas absent du traitement bergsonien des problèmes métaphysiques."Ce n'est pas que notre intelligence ne cherche plus rien au-delà,c'est que notre imagination finit par fermer les yeux,comme

sur l'abîme,pour échapper au vertige."(o.c.,p.1303) Deux problèmes retiennent particulièrement son attention:celui de l'origine de l'être et celui de l'ordre en général,tous deux résultant d'un présupposé qui consiste à faire l'hypothèse de la priorité du non-être sur l'être,du désordre sur l'ordre,elle-même

résultant d'une préférence :"désordre et néant désignent donc réellement une présence -la présence d'une chose ou d'un ordre qui ne nous intéresse pas,qui désappointe notre effort ou notre attention;c'est notre déception qui s'exprime quand nous appelons absence cette présence.".Il s'agit-là (par exemple, en parlant d''absence de tout ordre',de 'prononcer des mots vides de sens (...),idée qui ajuste autant d'existence que celle d'un carré rond."(p.1305-1306).

Cette critique d'une métaphysique rationnelle et conceptuelle est reprise dans l'essai de 1930,intitulé Le possible et le réel.Mais l'argument en est sensiblement différent , moins subjectif.Il ne s'agit plus seulement d'un intérêt pratique,mais d'un hypothèse relative à la modalité et au temps,à savoir la

priorité du possible par rapport au réel,de l'imaginé ou du projeté par rapport à l'effectif "quand nous nous demandons pourquoi il y a de l'être,pourquoi quelque chose existe ou quelqu'un,pourquoi le monde ou Dieu existe et pourquoi pas le néant.(...).Or l'idée d'une suppression a tout juste autant d'exis-

tence que celle d'un carré rond-l'existence d'un son,d'un flatus vocis. Qu'il s'agisse de la préexistence d'un non-être ou de celle d'un désordre,"elles consistent à croire qu'il y a moins dans l'idée du vide que dans celle du plein,moins dans celle du désordre que dans celle lde l'ordre,et que pour cette raison la possibilité des choses précède leur existence.(...)Mais c'est l'inverse qui est la vérité."(p.1339) .Bref ,les deux plus remarquables 'problèmes' métaphysiques ne seraient ,si l'on en croit Bergson, que les produits d'une illusion rétrospective.

3/ Michel Meyer: De la problématologie

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a) Introduction.

Il nous fut donné,il y a déjà un certain nombre d'années,d'assister à un cycle de conférences prononcées par Michel Meyer pour répondre à une invitation de la Philosophie du Droit ,dans le cadre de Paris-Sorbonne.A un auditoire intrigué à la fois par la familiarité du ton et la nouveauté des

thèses,ce philosophe belge,surtout connu en France par ses travaux de logique et de rhétorique (Logique,Langage et argumentation,Hachette Université,1982 ) et professeur à l'université libre de Bruxelles,développa, probablement pour la première fois devant un public français,les thèses

qu'il avait exposées sous le titre De la problématologie,philosophie,science et langage ,ouvrage édité en 1986 (et non 1988,comme indiqué dans sa réédition aux PUF) ,chez Pierre Mardaga,à Bruxelles.Précisons tout de suite que Michel Meyer était,pour user d'une image,la partie émergée la plus

visible d'un iceberg appelé Nouvelle rhétorique,une chaire crée à l'Université libre par le logicien et aristotélicien Chaïm Perelman en collaboration avec Lucie Olbrechts-Tytéca.

La notion de problématologie mise à part,Michel Meyer n'était donc pas un inconnu,car ,dans un domaine encore peu fréquenté par les philosophes français,il était l'auteur d'un excellent petit manuel universitaire qui citait, en compagnie d'Aristote ,de Kant,de Russell et de Frege,des auteurs français

comme Bouveresse,Granger,Martin et Recanati.Mais avec De la problématologie,il y avait à la fois un nouveau mot,peut-être un nouveau concept, et de toute façon,sinon une nouvelle philosophie,du moins une nouvelle manière d' envisager et de critiquer les systèmes.

En effet,bien que la compétence épistémologique de Michel Meyer soit indiscutable,particulièrement dans le domaines de la logique et des sciences humaines,il s'agit,avec De la problématologie (1986,réédition aux PUF,dans la collection Quadrige ,en 2008) d'une thèse philosophique puisque,entre

autres arguments,il ne cesse pas,tout au long de l'ouvrage,un peu à la manière de Bergson,de souligner l'opposition entre, d'une part,le questionnement authentique,qui caractérise le retour philosophique insatisfait de la réponse à la question qui l'engendra,et ,d'autre part,la résolution ,par le calcul ou/et

l'expérimentation, du problème posé conformément au choix d'un algorithme.Il note par exemple :"Ailleurs qu'en philosophie le but de la réponse n'est pas de stipuler la question,mais bien de la supprimer;de la dépasser;c'est la conception habituelle de ce qu'on entend par solution."

(Probl.2008,ch.1,5;p.48) On aura compris que la Problématologie n'est pas plus à la gloire de la résolution des problèmes que la première Critique ne l'est à celle du pouvoir spéculatif de la raison. Or l'opposition entre science et philosophie  et celle de Bergson entre science et métaphysique ont au

moins un point commun :le temps.Tandis que pour Bergson le langage,outil forgé en vue de la fabrication et le collectif,ne saurait épouser le mouvement de la vie et de l'esprit,Michel Meyer,sans rompre avec le philosopher comme ce fut le cas avec un Heidegger croyant retrouver dans la poésie la veine

des Présocratiques,note très pertinemment que depuis Aristote et le lien étroit que celui établit entre problème et proposition "le questionnement aristotélicien n'est qu'un propositionnalisme déguisé."(o.c.,p.119-120).En effet,au ch.4 du Peri hermeneias répond en écho le chapitre 4 du premier livre

des Topiques :"tout discours n'est pas une proposition,mais seulement le discours déclaratif (logos apophantikos) dans lequel réside le vrai ou le faux."(P.h.17 a 3-5).Aussi,qu'en est-il des problèmes ?"toute proposition,comme tout problème, exprime soit le propre soit le genre soit l'accident- le propre

sera nommé,définition s'il signifie la 'quiddité'e la chose".Et Aristote insiste sur le point suivant :"Qu'on ne suppose pas que nous disons que chacun d'eux ,pris en soi,constitue à lui seul une proposition ou un problème.Nous voulons dire que c'est de ces notions que partent les problèmes et les

propositions.La différence entre le problème et la proposition tient surtout à la tournure de la phrase.Si on dit,par exemple,"animal est le genre de l'homme"(n'est-ce pas ?),on a une proposition;Si on dit,par contre, "animal est-il,ou non,le genre de l'homme",c'est là un problème.(...)Il en résulte que

les problèmes et les propositions sont en nombre égal,puisque de toute proposition on peut faire un problème,en changeant simplement la tournure de la phrase."(Top.I,5) En fait,ce n'est pas tout à fait exact,sans quoi on discernerait mal la différence entre questions et problèmes,si dans la question

l'interrogation était simplement sous-entendue.Or il n'en est rien :"Sont des problèmes les questions au sujet desquelles il existe des raisonnements contraires,la difficulté étant de savoir si les choses sont ainsi ou non ainsi,du fait qu'on peut produire des arguments convaincants dans les deux sens."(idem,I,11,104b,12-13,Vrin 1965,p.26).

Cette rigueur d'Aristote dans le traitement du problème -il ne peut être résolu ,si c'est le cas,qu'à la suite d'un syllogisme conclusif-,conduit donc Michel Meyer à soutenir que ,dans ces conditions, "le principe de non -contradiction est la clé de voute du propositionnalisme."

b)Le questionnement philosophique (théorique) donne-t-il lieu à des problèmes ?Y a-t-il des "problèmes philosophiques" ?

La liste des exemples de problèmes énumérés tant par l'école péripatéticienne que par Aristote lui-même portent,pour le plus grand nombre sur des questions de nature scientifique ou ou doxique mais aussi sur des sujets d'éthique ou de philosophie première -Bergson dirait alors de métaphysique-

tels que "les plaisir vaut-il ,ou non,d'être choisi ?"ou encore "le monde est-il éternel,ou non ?"(Top.I,10,104b) Mais il nous semble que, d'Aristote à Kant,la problématicité d'une question n'est pas caractérisée par la nature de son objet.Et comme nous avons montré,dans un autre chapitre,à quel point la

structure même de la pensée kantienne se moule sur les divisions introduites par Aristote,tenons-nous en aux Topiques et à sa leçon .1°Philosophique ou pas,tout problème sera formulé par une proposition.2°La "mise en forme" propositionnelle sera soit celle ,scientifique, d'un syllogisme (rappelons que

Jacques Brunschwig préfère parler de raisonnement);soit celle d'une argumentation dialectique.Mais ,dans les deux cas,le critère du problème réside dans le choix alternatif de la réponse (ce que Kant a nommé l'antithétique).3°Par conséquent,qu'il y ait preuve ou simplement "des arguments persuasifs"

(logous pithanous),soit la question disparait avec la réponse,soit la recherche s'en tient provisoirement à une réponse acceptable qualitativement et quantitativement.Aristote ne s'en tient pas là ,car ils existe des questions "à propos desquelles nous n'avons pas d'argument à donner,tant elles sont

vastes,et tant nous jugeons difficile de motiver notre choix,par exemple, celle de savoir si le monde est éternel ou non;de fait, les questions de ce genre peuvent très bien faire l'objet d'une recherche. (kai gar ta toiauta zètèseieen an tis) .(o.c.104 b 17)

Bref,soyons clair : la notion de "problème"(spécifiquement) philosophique n'aurait de sens qu'à la condition de l'interpréter comme "métaphysique",et c'est ce que fait Bergson.Aussi faut-il comprendre la position de Michel Meyer :"Le contraste avec la science est saisissant.la philosophie ne progresse

pas,si l'on entend par progrès l'accumulation de résultats emboîtés les una dans les autres;Une telle vision est parfaitement conforme à un certain modèle de la raison qui ne connaît ni réponses ni ,par conséquent,questions.Elle se meut dans l'in-différence à l'égard de cette dualité et elle a beau jeu

 de dévaloriser la pensée dont les réponses sont tout entières tournées vers le questionnement et son expression.Si l'onperçoit bien le fait que les réponses philosophiques sont problématologiques,elles se font passer pour des 'résultats',quitte à se détruire par là même.(...)La pensée est

 constamment sommée de s'interroger sur elle-même au travers des réponses successives qui,toutes ont été questionnement ,et même questionnement de questionnement parce que philosophie."(De la probl.,2008,p.155).D'où la différence établie par M.Meyer entre 'historique' et 'historicité'.Il y a bien une

histoire de sciences ou des techniques,mai l'histoire de la philosophie est un non-sens."L'historicité,c'est le caractère problématologique des conceptions en tant qu'elles sont et posent question,en tant que chaque fois,il y est question du questionnement au travers des réponses qui l'expriment différemment,dont de façon dérivée.

c)"Signification et conditions de vérité".

"Car il y a toujours eu quelque métaphysique dans le monde,et sans nul doute y en aura-t-il toujours une,mais force sera de voir également l'accompagner une dialectique de la raison pure,parce qu'elle liui est naturelle." I.KANT, Critique de la raison pure ,Préface de la deuxième édition.

L'hypothèse de "problèmes philosophiques" est synonyme de questions philosophiques susceptibles de recevoir des réponses vraies ou fausses.C'est bien ainsi qu'Aristote l'entend,mais il est clair que, pour lui, il n'y a pas de différence alèthique entre problème philosophique et problème scientifique.

Or cette homogénéité épistémologique,nous l'avons noté,par exemple,avec Bergson,est mise en question depuis Kant,puisque le statut de la métaphysique semble devoir exiger pour ses réponses la double condition d'a priorité et d'objectivité.Aussi certains penseurs contemporains sont-ils

enclins à exclure du champ alèthique ce qui,dans le questionnement philosophique au sens large,relève proprement de la problématique métaphysique.Gilles-Gaston Granger,pour ne citer que lui,déclare :"Dans le discours du philosophe interviennent certes des énoncés relevant du vrai et

du faux factuels,et aussi des raisonnements formellement vrais ou faux.Mais ils n'y sont jamais présents qu'à titre d'auxiliaires,et d'instruments pour ainsi dire locaux.(...)Si la philosophie est une tentative pour proposer une organisation d'ensemble du vécu qui donne signification aux expériences individuées

et finies,elle ne peut être confondue avec les entreprises de la science,qui édifie des systèmes symboliques plus ou moins abstraits,permettant de décrire et de manipuler par fragments ce vécu en en dessinant des modèles,avec une efficacité prodigieuse,mais au prix d'une objectivation et d'une localisation réductrices."(Pour la connaissance philosophique,chapitre 10,2.4,Editions Odile Jacob,1988,p.258)

En conséquence, démarche qu'emprunte aussi Michel Meyer, "c'est à l'intérieur de chaque système philosophique qu'il est possible de déterminer [la valeur conceptuelle qui se substitue alors à la vérité.]On rencontre alors des décisions originaires que [la philosophie] propose pour orienter l'organisation des significations du vécu."(o.c.,p.259).

Mais ,mieux peut-être que Granger,Michel Meyer nous permet de comprendre, à l'aide de la critique du propositionnalisme,pourquoi la philosophie sans faire appel à la valeur de vérité,demeure,avec la science mais autrement,une démarche rationnelle.En effet,si la science doit bien recourir à la démonstra

tion de ses résultats,la pensée philosophique ,dans sa régression des réponses aux questions originaires, ne procède pas par mythe,image ou symbole,mais par concepts.Wittgenstein,source importante sinon majeure de la réflexion de M.Meyer,note dans ses Recherches :"Nous devons écarter

toute explication et ne mettre à la place qu'une description.Et cette description reçoit sa lumière,c'est-à-dire son but,des problèmes philosophiques.Ces problèmes ne sont naturellemnt pas empiriques,mais ils sont résolus par une appréhension du fonctionnement de notre langage qui doit en permettre

la reconnaissance en dépit de la tendance qui nous pousse à mal le comprendre.Les problèmes sont résolus,non par l'apport d'une nouvelle expérience ,mais par une mise en ordre de ce qui est connu depuis longtemps.La philosophie est un combat contre l'ensorcellement de notre entendement par les ressources de notre langage." ("Die Philosophie ist ein Kampf gegen die Verhexung unsres Verstandes durch die Mittel unserer Sprache.")(Recherches philosophiques,I,109;Gallimard,2004,p.84)

Venons-en au titre de notre section,dû à M.Meyer lui -même.Plutôt qu' à De la problématologie nous en emprunterons l'interprétation au chapitre III (section 3.2) du manuel universitaire Logique,langage et argumentation (Hachette,1982).Ce chapitre,consacré à l'étude de Wittgenstein,procède,à la

suite des développements consacrés à Frege et à Russell,à la distinction entre Sinn,le sens,et Bedeutung,terme souvent traduit par 'signification' mais qu'il vaut bien mieux rendre par 'référence'. Quel rapport unit ,dans le discours propositionnel,sens et vérité ?"ce que saisit mon interlocuteur n'est pas le

vrai,la Bedeutung frégéenne,mais ce qui se passe si c'est vrai,à savoir que,s'il pleut,tel ou tel processus caractérisé par ceci ou cela se produit.La signification est donc donnée par les conditions de vérité.l'occurence du fait n'ajoute rien à l'intelligibilité de la proposition;autrement,la compréhension

de propositions éventuelles,fictives ou dépassées serait impossible.(...)Si p et non-p ont même signification,elles n'ont cependant pas le même sens (Sinn).Elles expriment l'opposé l'une de l'autre (Tractatus,4.062).Ce rapport entre signification et condition de vérité se retrouve dans le chapitre VI (1)

de De la problématologie.On remarquera toutefois une différence;l'opposition entre Sinn et Bedeutung étant trompeuse, car employée simultanément par Frege et Wittgenstein,mais dans des acceptions différentes,M.Meyer préfère dire simplement :"si l'on en croit l'idée traditionnelle,le sens d'une

proposition (...) est donné par ses conditions de vérité (P.U.F.,2008,p.235)." On connaît la différence exposée par W. entre unsinnig (insensé) et sinnlos (dépourvu de sens),mais son emploi n'est pas toujours bien compris.En effet,si un énoncé contradictoire nous semble logiquement faux-,c'est une tout

autre forme de non-sens que W. s'attache à dénoncer dans le Tractatus.Par exemple,quand il note :" Socrate est identique"ne veut rien dire,parce qu'il n'y a aucune propriété appelée 'identique'"(5.473)En effet,'identique' est une propriété formelle,et "chaque fois qu'un concept formel est utilisé comme

nom d'un concept propre,naît un pseudo-concept (Scheinbegriff)(4.1272)".D'où au concept sinnvoll peuvent s'opposer soit ce qui est ,comme nous venons de le voir,celui qui est unsinnig (incorrect du point de vue de la syntaxe logique),soit ce qui est sinnlos .C'est ici que nous devons situer la

contradiction en fonction des conditions de vérité.En effet "parmi les groupes possibles des conditions de vérité (Wahrheitsbedingungen,il existe deux cas extrêmes.Dans l'un d'eux, la proposition est vraie pour toutes les possibilités de vérité des propositions élémentaires .Nous disons que les conditions de

vérité sont tautologiques.Dans le second cas,la proposition est fausse pour toutes les possibilités de vérité:les conditions de vérité sont contradictoires.(4.46)  (...) La tautologie et la contradiction ont un sens vide (sinnvoll) (je ne sais rien du temps qu'il fait,lorsque je sais qu'il pleut ou qu'il ne pleut pas.

(4.461)- Mais la tautologie et la contradiction ne sont pas des non-sens (unsinnig);elles appartiennent au symbolisme,tout-à-fait à la manière dont le "0"appartient au symbolisme de l'arithmétique."(4.4611)."La vérité de la tautologie est certaine (gewiss);celle d'une proposition est possible; celle de la contradiction est impossible."(4.464).

Résumons l'acquis wittgensteinien tel que Michel Meyer le recueille dans Logique,langage et argumentation,puis dans De la problématologie.Le thème en est la corrélation entre sens et condition de vérité ou de fausseté.Il n'y a plénitude de sens du discours déclaratif qu'à la condition que celui-ci soit vrai

ou faux.Vacuité de sens, si l'énoncé est tautologique ou contradictoire.Et,enfin,non sens chaque fois que du formel est pris pour du prédicatif ( par exemple ,'identique' prédiqué de Socrate.Non seulement cette analyse alèthique du sens déclaratif a reçu l'approbation du Wiener Kreis,mais elle

est à l'origine d'une contestation en priorité entre Carnap et Wittgenstein,qui ne s'aimaient guère,avec Schlick comme juge de paix.Grâce à la publication de la Correspondance philosophique de Wittgenstein (Gallimard,2015) par les soins d'Elisabeth Rigal et d'une équipe de traducteurs,nous disposons

désormais des pîèces principales du 'procès',à savoir 1°l'accusation de Wittgenstein (Lettre 293 de W.à Schlick);2°la défense de Carnap (lettre à Schlick du 17 juillet 1932);3°le plaidoyer de Schlick en faveur de W.(réponse de Schlick à Carnap du17 juillet 1932).Or, parmi les 'emprunts' à W. que Schlick

distingue dans le travail de Carnap ( probablement ,Der logische Aufbau der Welt ,Berlin,1928) ,il y a "les passages où il est dit que les pseudo-questions sont éliminées par "le mode formel du discours" ,car c'est là en vérité la pensée fondamentale de Wittgenstein."(Correspondance philosophique,p.386)

Il est donc clair que la détermination dans le Tractatus du discours unsinnig résultant de la confusion,fréquente en philosophie mais aussi en science,du mode formel et du mode prédicatif, constitue pour les principaux représentants du W.Kr.,comme sans doute pour Russell et quelques récents collègues de Cambridge,"la vérité fondamentale de Wittgenstein".

d)Des ' conditions de vérité 'à la contextualité du sens.

"D'où l'autre question,dite herméneutique et non plus sémantique,de la signification des textes,y compris littéraires."( Du littéral au littéraire )Une question est sémantique quand sa formulation,conformément aux 'élucidations' du Tractatus,se fait en termes de conditions de vérité.Un bref retour sur la

problématique alternative aristotélicienne (...ou non ? ) montre que,sous l'angle critique adopté par Michel Meyer,il n'y a pas entre eux de véritable rupture,car seul le propositionnel est dicible,le formel ne l'étant pas sans non-sens.  Aristote ,avec l'usage poético-rhétorique du discours,et Wittgenstein

,à partir du Blue Book,avec la découverte des "jeux de langage", trouvent au questionnement une échappatoire non rigoureusement sémantique et que Michel Meyer qualifie d'herméneutique.Un peu dans le même esprit que J.J. Rousseau dans son Essai sur l'origine des langues  - mais n'y avait-il pas

chez eux une même inclination pour la pédagogie ? -Wittgenstein recherche des formes élémentaires d'expression destinées à réprimer la "soif de généralité"commune aux philosophes,en particiler quand il écrit :"Les philosophes ont constamment à l'esprit la méthode scientifique,et ils sont

irrésistiblement tentés de poser des questions,et d'y répondre,à la manière de la science.Cette tendance est la source véritable de la métaphysique et elle mêne le philosophe en pleine obscurité.Je tiens à dire ici que notre travail ne peut en aucun cas consister à réduire une chose à une autre ,ou à expliquer quelque chose.La philosophie est vraiment "purement descriptive".(Le cahier bleu et le cahier brun,tr.Gallimard 1996,p.58).

C'est la même inspiration qui anime Michel Meyer dans le chapitre intitulé "Du littéral au littéraire" et consacré au fictionnel." Qu'entend-il alors par le registre 'herméneutique' ?"Plus le texte devient problématique [ c'est-à-dire éloigné du traitement scientifique ],plus la solution qui exprime le texte

consistera à dire cette problématicité,laquelle ouvre un pluriel interprétatif qui correspond aux diverses réponses possibles.Ce qui explique une plus grande concurrence d'interprétations pour un même texte,mais aussi au repli théorique qui mêne au refus d'interpréter.Ce que l'on appelle une plus grande symbolisation n'est rien d'autre que ce phénomène d'énigmatisation accrue."(De la problématologie, VI,7,p.256).

Sur l'herméneutique, nous ne pouvons que renvoyer le lecteur aux chapitres que nous lui avons déjà consacrés,et tout particulièrement à Schleiermacher dont le génie en la matière est digne du plus grand intérêt.[ HERMENEUTIQUES I ET II ];

Quel commentaire ajouter aux remarques terminales de Michel Meyer concernant le statut de la métaphysique ?L'auteur conclut :"Une certaine métaphysique du fondement est morte,avec Nietzsche entre autres.La philosphie sera-t-elle alors science ou un simple jeu ,jeu de langage,par exemple

?(...)La problématologie est ce défi que la tradition lance à sa propre déperdition,ou,ce qui revient au même,à son seul culte du passé."(o.c.,p.306).

Observons simplement qu'une relecture de textes anciens en renouvelle nécessairement le sens,et que c'est ce sens, à chaque fois différent mais à chaque fois aussi porteur d'une espérance nouvelle,qui peut apprendre à l'être humain qui il est,c'est-à-dire d'où il vient et,plus difficilement,où il va.

Tel est le mouvement dialectique de la philosophie.La philosophie ne réside nulle part en particulier;toutefois, comme le voyageur qui a besoin et de repos et de repères,il peut choisir le (les) point (s) de vue d'où le paysage lui parait à la fois le plus vaste et aussi le plus beau.

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