LES PRINCIPES DES PHILOSOPHES

LES PRINCIPES DES PHILOSOPHES

"La clôture d'un système déductif est donc ici à la fois sémantique et syntaxique,le premier terme devant être pris au sens fort d'une unité de contenu dont l'examen relève d'une ontologie.Mais,dans notre perspective présente,il en résulte que le dessin aristotélicien d'une science au sens déductif clos

ne peut être qualifié de formel en un sens moderne.Seule peut-être la dialectique pourrait apparaître comme substitut aristotélicien d'un déploiement strictement formel de la pensée,caractérisé par la concentration de celle-ci sur les articulations du discours plutôt que sur les articulations de l'être,et par la généralité 'transconceptuelle' de ses principes." Gilles-Gaston GRANGER,

La théorie aristotélienne de la science, De la connaissance en général,Ch.III,3.14, (Aubier-Montaigne 1976,p.88.)

 

1)LES CONCEPTS

  S'il apparaît, au Livre Δ des Métaphysiques,que la notion de principe (αρχη) vient en premier, ce n'est pas,comme on le pourrait croire dans cette sorte de lexique aristotélicien,en raison de l'ordre alphabétique ,puisqu'en ce cas ,αιτιον,la cause,précèderait le principe,mais ,si l'on écarte le pur hasard, pour souligner que, par ordre d'importance logique et philosophique,il faut commencer par là.

 Or un commencement n'est pas seulement l'objet d'un constat (απο του προτου ),pour autant que celui-ci soit possible,il a souvent valeur de norme ou même de fondement ..Dans ce cas,il faut distinguer ,d'une part,production naturelle ou technique,et,d'autre part, source de connaissance,"par exemple,les hypothèses pour les démonstrations"A partir de là,Aristote ,ou du moins le rédacteur de l' article,propose une sorte de définition qu'il fait suivre d'exemples divers .

"Donc,ce qui est commun à tous les principes,c'est d'être le premier point à partir duquel il y a existence ,venue à être ou connaissance .(...)C'est pourquoi la nature est un principe ainsi que l'élément,la pensée,lechoix délibéré,l' ουσια et la fin."( tr.fr.Marie-Paule Duminil et Annick Jaulin,GF Flammarion,2008,pp.179-180)

Si,comme Granger le souligne,la voie scientifique suppose des principes spécifiques et donc des genres séparés, la démarche philosophique ne peut prendre,si l'on excepte le cas à part des mathématiques et de leurs axiomes, que la voie tracée par la dialectique (ou logique,car seul l'usage les distingue), c'est-à-dire la mise en oeuvre de genres communicants.

Platon a tracé cette voie,puisqu'une fois libéré des apories de la participation verticale du sensible à l'intelligible,il peut se préoccuper des modalités d'une participation horizontale ,d'une μεθεξις qui n'est plus l' impossible imitation (μιμησις)de l'intelligible par le sensible.

Aux difficultés sémantiques sur lesquelles Wittgenstein a lui aussi buté en proclamant l'indescriptibilité (l'ineffababilité) du rapport langage/monde ,sera donc substituée  la nécessité syntaxique du système des genres.L'étranger du Sophiste en fournit l'explication:"Maintenant  que nous sommes tombés d'accord que,parmi les genres,

que les uns communiquent entre eux,les autres non,que les uns communiquent avec quelques uns,les autres avec beaucoup,et que d'autres,pénétrant partout,ne trouvent rien qui les empêche de communiquer avec tous,poursuivons dès lors notre argumentation de cette manière."(254b-c)

Parmi ces genres,l'étranger en sélectionne cinq: l'être,le mouvement et le repos,le même et l'autre,qui illustrent la thèse que "si ,parmi les genres,les uns consentent à se mêler,les autres non." C'est le même esprit que Platon distingue aussi la contrariété de l'altérité,enrichissant ainsi l'analyse de la négation léguée par les Eléates.

Enfin,dans le Philèbe,où il ne s'agit plus de pure logique mais de l'élaboration d'un modèle (παραδειγμα ) du cosmos et de sa genèse,Socrate reconnaît,dans sa recherche commune avec Protarque ,que "le corps de l'univers est animé,a les mêmes élements que le nôtre et plus beaux encore à tous points de vue."

Sont alors mis en oeuvre ces quatre genres :"le fini,l'infini,le mixte et le genre de la cause qui se rencontre comme quatrième en toutes choses."(30 a-b,tr.fr.Emile Chambry,Garnier-Flamarion 1969,p.303)

Or non seulement Aristote  s'imposera de distinguer les fonctions de ces différents concepts,mais il parviendra à séparer ce qu'il nomme "catégories" des opérateurs proprement logiques, tels qu' être,non-être,un,même,autre.  

En fait,cette distinction n'est pas toujours plus claire que celle des composantes des catégories kantiennes, quand elle sépare prédicaments et post-prédicaments,un peu comme Kant achèvera l'analytique transcendantale par l' "Amphibolie (Amphibolie, αμφιβολια) des concepts de la réflexion produite par la confusion entre l'usage empirique de l'entendement et son usage transcendantal"(B 316).

Une fois rappelé,puis écarté provisoirement,le rôle joué par 'l'être-par-accident ',Aristote consacre le début de Métaphysiques,E,2 à l'énumération des concepts fondateurs d'une vérité universelle. et que nous désignons habituellement,pour faire plus court,du nom de catégories,mais qui représentent les diverses figures de la désignation

( τα σχηματα της κατηγοριας ),puisque la manière la plus simple d'accuser quelqu'un (κατηγορειν )est en effet de le 'désigner'[les traductrices de G-F,2008,p.226,rendent l'expression grecque par "figures de la prédication "].Il s'agit,précise-t-il, de "l'ousia,de la qualité,de la quantité,du lieu,du temps et de tout ce qui signifie de même façon."(1026b).

On est donc loin d'une énumération complète.A quoi le stagirite ajoute l'être en puissance ou en acte,que nous pourrions rattacher à la modalité,bien qu'il ne s'agisse pas de termes de pure logique,mais plutôt de méta-concepts applicables à la nature,à l'action ou à la production.

 2)LES PROPOSITIONS

 Même si la Logique de Hegel montre que les concepts peuvent être tenus pour les principes majeurs des la philosophie,il y a là,comme Hegel lui-même le reconnaît,une volonté de rupture avec l'usage de la tradition,tradition que ,par contre, Kant reconnaissait en ne confondant pas catégories et principes.

La présentation axiomatique du calcul des prédicats distingue les symboles primitifs (lettre de termes,et de prindicats) permettant la constitution de formules bien formées (FBF)et les axiomes qui sont à la base des démonstrations.Mais c'est Aristote qui est à la source du privilège accordé aux propositions sur les concepts.

Par 'axiomes',il n'entend pas seulement des propositions basiques de la géométrie évidentes par soi,mais "les opinions communes sur lesquelles tout le monde se fonde pour démontrer,parexemple,que toute chose doit nécessairement être affirmée ou niée,et qu'il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps,

ainsi que toute autre prémisse de ce genre."(Méta.B,2,996b ,26-30)Et il poursuit :"Pourquoi serait-ce le privilège de la géométrie,plutôt que de toute autre science,de traiter des axiomes ?Si donc toute science le possède également,et si pourtant il n'est pas admissible que toutes l'exercent,il n'appartient pas plus en propre

à la science des ousiai qu'aux autres sciences de connaître de ces vérités (...)car toutes les sciences démonstratives  emploient les axiomes..Mais,d'un autre côté,si la science des axiomes est distincte de celle de l'ousia,laquelle des deux sera-t-elle maîtresse et première ?Les axiomes sont, en effet,

ce qu'il y a de plus universel et sont les principes de toutes choses.S'ils ne rentrent pas dans la science du philosophe,quelle autre sera chargée d'en vérifier la vérité ou la fausseté ?"(o.c.,997a 10-15).

 Est-ce au philosophe,s'interroge Aristote,de traiter des axiomes,c'est-à-dire des 'opinions communes qui fondent toute démonstration"?Par exemple,est-ce la tâche du philosophe de traiter du principe de non-contradiction ?A la différence de Platon qui opposait philosophie et sophistique mais nommait 'dialectique' le mouvement même de la vérité et donc

la méthode pratiquée par le philosophe ,Aristote distingue dialectique et philosophie."les dialecticiens et les sophistes revêtent la même apparence que le philosophe,car la sophistique n'est qu'une apparence de savoir et les dialecticiens argumentent sur tout.(...)La dialectique met à l'épreuve [est une peirastique] là où la philosophie apprend à connaître."

(Métaphysiques,Γ,1004 b 25 ) Mais cette différence ne peut être ni tanchée ni définitive,car si les trois branches de la philosophie que sont la théoria,la praxis et la poièsis possèdent,chacune pour sa part ,des principes spécifiques,leur structure démonstrative fait appel à des axiomes logiques assez différents de ce que Spinoza nommera,en suivant Euclide,

"notions communes".En effet,tandis que les axiomes des Eléments tels que "les grandeurs égales à une même grandeur sont égales entre elles"(ax.1) ou "le tout est plus grand que la partie"(ax.9)font appel à une notion de grandeur qui relève de l'intuition pure de l'espace,il n'en va pas de même d'un axiome purement logique comme le principe de non-contradiction.

 LE PRINCIPE DE NON-CONTRADICTION :PRINCIPE ONTOLOGIQUE OU PRINCIPE LOGIQUE ?  ( Altérité,opposition,contrariété,contradiction.)

Nous avons déjà repéré dans le Sophiste,de Platon,la source des pseudo-concepts -nommés par Wittgenstein 'concepts formels'- et qui diffèrent,en effet, des catégories en ce qu'ils manquent de pouvoir déterminant ,et donc d'objectivité,mais traduisent seulement ce que Hegel qualifie de "lois générales de la pensée",c'est-à-dire les lois logiques,lois issues de la réflexion.

Aussi nous faut-il,avant d'élucider la dimension méthodique et systématique qu'Aristote ajoute à la dialectique du même et de l'autre,brièvement noter ce qui caractérise ces 'pseudo-concepts.Kant,nous l'avons dit,souligne dans l'Amphibolie des concepts de la réflexion que celle-ci "n'a pas affaire aux objets eux- mêmes" (...)

et qu' "avant de prononcer des jugements objectifs nous comparons les concepts,afin d'arriver à l'identité (de plusieurs représentations sous un concept) (...)ou à leur diversité,pour produire des jugements particuliers."Hegel ,au livre II de sa Logique,développe l'Amphibolie dans le chapitre 2 et sous le titre :"Les essentialités ou les déterminations réflexives".

Dans la longue 'Note' qui suit l'introduction de ce chapitre,il va procéder en deux temps:d'abord exposer l'immobilité apparente des déterminations réflexives conformément à la vision qu'en donne la tradition,d'Aristote à Kant,puis,dans un second temps,y découvrir le mouvement sous la forme de l'opposition.

"Ainsi que le montrera un examen plus attentif (...)elles sont des déterminations dont les précisions s'opposent,ce qui signifie que,tout en étant réflexives,elles en sont pas exemptes de transformations et de contradiction.Les nombreuses propositions qui ont été établies comme étant des lois absolues de la pensée,sont donc,

lorsqu'on les examine de près,opposées les unes aux autres,en contradiction les unes avec les autres et se neutralisent réciproquement.(...)Si l'on admet qu'il n'existe pas deux choses qui soient égales,que toutes les choses sont différentes les unes des autres,alors A n'est pas égal à A,mais aussi A n'a pas un opposé etc."(tr.fr.S.Jankelevitch,Aubier,1949,T.I,pp.30-31)

Par "propositions qui ont été établies comme lois générales de la pensé",Hegel entend ,à la suite de Parménide,que l'être est et que le non-être n'est pas,ou que"la détermination essentielle de l'identité était exprimée dans la proposition :A=A,c'est-à-dire toute chose est égale à elle-même.Ou,d'une façon négative:A ne peut pas être à la fois A et non-A."

 L'analyse aristotélicienne des concepts formels (ou déterminations réflexives,selon Kant et Hegel) est à la fois plus 'archaïque' et plus 'moderne' que celle des grands idéalistes allemands.Plus archaïque,en effet,puisqu'elle ne fait pas la différence entre catégories et concepts;mais plus moderne aussi,

car la fondation booléenne puis frégéenne d'une algèbre logique ,rend désuète la notion de pure pensée pour autant qu'elle ferait appel à un sujet universel constituant.La philosophie contemporaine retrouve en effet l'inspiration platonico-aristotélicienne par l'importance accordée au langage.La question fondamentale redevient :"Comment cela se dit-il ? ",et la philosophie (re)prend un style grammatical .

LE CHAMP DU MEME ET DE L'AUTRE: DE LA DIFFERENCE AU PRINCIPE DE NON-CONTRADICTION

 Les notes de cours d'Aristote intitulées Métaphysiques sont comparables ,toutes choses égales d'ailleurs,aux diverses formes de leçons délivrées par Wittgenstein à partir de 1930,c'est-à-dire aux développements de thèmes relativement peu nombreux consacrés à la philosophie théorique,à la science,à la logique et aux mathématiques.

Mais l'analogie la plus grande réside dans la méthode d'enseignement,puisque qu'elle consiste,pour l'un pour l'autre,dans l'analyse conceptuelle effectuée à partir de la langue ordinaire et poussée parfois ,surtout chez Aristote,jusqu'à des définitions en forme.Une position philosophique leur est commune:

la philosophie se distingue de la science en ceci que sa démarche n'est ni déductive ni expérimentale,mais purement conceptuelle ou, comme finira par le dire Wittgenstein,grammaticale.Aussi se conforme-t-elle à la recherche platonicienne des divisions,et le plus souvent des dichotomies esquissée dans le Phèdre.

Pourtant,si l'on prend pour exemple la mêmeté-point de départ pour Platon et Aristote,aboutissement pour Wittgenstein avec la ressemblance de famille- il appert que le recours de celui-ci à l'analogie ou à la métaphore n'est nullement un aboutissement ou une échappatoire pour Aristote,car la division opérée dans la langue commune

est prise en charge par une dichotomie proprement philosophique,c'est-à-dire relevant de l'inventivité technique du philosophe .Ici,Aristote distingue deux cas de mêmeté de prédication ou d'appartenance( Ταυτα λεγεται ),suivant que celle-ci est dite 'par accident' (κατα συμβεβηκος) ,ou bien en soi,essentiellement (κατα αυτα υπαρχει ).

La traduction du passage de  Δ 1017 b,26 -1018 a 5 est délicate pour deux raisons.1° 'tauta' peut signifier soit semblables,soit identiques.2°'sumbébèkos' désigne traditionnellement l'accident;Marie-Paule Duminil et Annick Jaulin le rendent assez curieusement par coïncidence.Le plus exact serait :'par rencontre'.

Le sens est pourtant très clair :c'est par rencontre,et non par essence,que Socrate avait le nez camus et regardait de bas en haut !Ce dont il est question est l'unité d'appartenance ou de prédication:ou bien elle est sans fondement essentiel;ou bien "l'identité est une sorte d'unité d'être"(1018a 8).

Aristote procède ainsi à une analyse lexicale d'une extrême précision.A la série 'mêmeté',ressemblance,correspondra la serie opposée altérité,différence.On voit qu'il s'agit là de deux sortes de concepts,puisque ,d'une part, ressembler,différer,être autre consiste pour un étant à être classé par rapport à une catégorie

(quantité,qualité,relation -par exemple,taille,couleur,proximité) mais aussi dans un genre ou une espèce,tandis que le rapport d'opposition ( αντικειμενως)exprime l'opérateur logique de négation ετ  engendre les contraires (τα εναντια).Il y a donc,comme nous l'avons déjà montré, quatre sortes de concepts :

1°les classes -forme/matière-(genres,espèces);2°les catégories (ουσια,quantité,qualité,relation,lieu,...)directement liées à la syntaxe de la proposition;3°les concepts de la réflexion (ressemblance/différence);4°enfin, les opérateurs logiques comme la négation.

On constate alors que la négativité peut prendre deux formes,celle de l'altérité (pas bleu,mais vert ou jaune ou...),mise en relief dans le Sophiste,mais aussi celle de l'opposition,de la contrariété ou de la contradiction.Les analyses proposées dans Métaphysiques Δ  (1018 a 10-35) manquent parfois de clarté,mais jamais d'intérêt.

Commençons par les opposés ."Sont appelés 'opposés' (αντικειμενα) la contradiction (αντιφασις ),les contraires (ταναντια ),les relatifs  (τα προς τι ),la privation (στερησις )et la possession (εξις ),et les extrêmes à partir desquels et vers lesquels il y a génération et corruption.

Sont aussi dites opposées les choses qui ne peuvent appartenir toutes deux en même temps au même ensemble,qu'il s'agisse d'elles-mêmes ou de ce qui en provient.En effet,gris et blanc n'appartiennent pas en même temps à la même chose; par suite,les composants dont ils proviennent  s'opposent aussi. "(Meta. Δ,1018 a 10-25)

Formulons plusieurs remarques.D'abord,on observera la présence ,dans la majorité des termes cités,de la préposition αντι ,signifiant 'à la place de' ou 'en échange de'.Cette préposition exprime le remplacement d'un lieu par un autre,d'une valeur d'échange par une autre,d'un sens par un autre,etc.La condition de possibilité d'un tel déplacement se trouve donc 

dans l'espace vide quitté par l'étant qui l'occupait et qu'un autre lieu va remplacer,dans l'équivalence entre telle valeur d'échange et telle autre,dans la réponse que tel jugement oppose dans le dialogue à tel autre,à propos de la même question.Si le passage de la possession à la privation traduit un changement sans compensation,une perte,ou,à l'inverse,une acquisition,

le dernier cas évoqué par Aristote avec la génération ou la corruption rend aussi compte du mouvement qui ,en dépit de son caractère extrême,n'est au fond qu'une autre sorte de transformation.Ainsi ,en dépit de notre quête d'une forme du négatif ,

c'est-à-dire, grammaticalement, d'un adverbe,nous ne rencontrons que les diverses métamorphoses d'une préposition;A défaut de retrouver l'explication du Sophiste,nous ne sommes pas très éloignés de Bergson et du mouvement continu de la durée.

"Maintenant,une fois la négation formulée,elle présente un aspect symétrique de celui de l'affirmation.Il nous semble alors que,si celle-ci affirmait une réalité objective,celle-là doit affirmer une non-réalité également objective et,pour ainsi dire,également réelle.En quoi nous avons à la fois tort et raison:

tort,puisque la négation ne saurait s'objectiver dans ce qu'elle a de négatif;raison,cependant,en ce que la négation d'une chose implique l'affirmation latente de son remplacement par une autre chose,qu'on laisse de côté systématiquement.Mais la forme négative de la négation bénéficie de l'affirmation qui est au fond d'elle :

chevauchant sur le corps de réalité positive  auquel il est attaché,ce fantôme s'objective.Ainsi se forme l'idée de vide ou de néant partiel,une chose se trouvant remplacée non plus par une autre chose,mais par un vide qu'elle laisse,c'est-à-dire par la négation d'elle-même."( L'évolution créatrice,Chapitre IV, P.U.F.1963,Edition du centenaire,pp.744-745).

Par une analyse aussi fine que profonde,Bergson  a ainsi dévoilé le secret de αντι,c'est-à-dire de la nécessaire coexistence des contraires.Non seulement les contraires ne s'excluent pas mutuellement,mais ils coexistent nécessairement par la tension que génère.leur opposition polaire.

Aussi la règle de leur opposition ne saurait-elle être confondue avec le principe de non-contradiction."Celui-ci est le plus sûr de tous et le plus connu.Il n'est pas une hypothèse.(...)Quel est ce principe ?Enonçons-le : c'est qu'il est impossible que le même appartienne et n'appartienne pas en même temps à la même chose et du même point de vue" (Méta.,Γ ,1005 b, 20)

Notons que la contradiction met en rapport des contraires:"il n'est pas possible que les contraires appartiennent en même temps au même"(...), et si l'opinion qui soutient la contradictoire est l'opinion contraire à une opinion,il est manifestement impossible à la même personne de croire en même temps

que le même est et n'est pas;en effet,celui qui se tromperait sur ce point aurait en même temps des opinions contraires.C'est pourquoi tous ceux qui font une démonstration remontent à cette opinion dernière,car elle est par nature le principe de tous les axiomes aussi."(idem,1005b 25-35)

Un long passage du traité Κ vient compléter le traité Γ ,déjà cité."Il y a dans les êtres un principe à propos duquel on ne peut être dans l'erreur,(...)c'est qu'il n'est pas possible que la même chose,en un seul et même temps,soit et ne soit pas;et il en va de même des autres opposés.(...).

La même chose ne peut pas être et ne pas être en un seul et même temps"(o.c.,1062a 1-9)Mais s'il s'agit bien là du "principe des principes",encore convient-il de préciser sa nature.Est-elle logique ou philosophique (ontologique) ?S'agit-il,en premier lieu,de réfuter Héraclite "qui n'explique rien clairement"

et pour qui "toutes choses naissent selon l'opposition et la totalité des choses coule à la façon d'un fleuve,le tout est limité et le monde est un" (Diogène Laërte,Vies ,IX, in :Les Présocratiques,Gallimard,1988,Bibliothèque de la Pléiade,p.131) ?Sans aucun doute Aristote invoque-t-il la vérité de ce principe

pour réfuter le mobilisme héraclitéen.Mais la "stratégie"qu'il développe dans K ne se limite pas à y voir une vérité nécessaire,l'impossibilité de conjuguer A et nonA à propos du même objet n et dans un même temps.En arrière- plan de l'axiome philosophique se profile en effet une stratégie sémantique ou,dans le vocabulaire d'Aristote,d'ordre dialectique.

"Contre celui qui énonce les affirmations opposées,si on veut lui montrer que c'est faux,il faut lui faire admettre une chose telle qu'elle sera identique à ce principe:le même chose ne peut pas être et ne pas être en un seul et même temps mais telle qu'elle lui paraitra identique.(...)Ainsi,il faut que chaque mot soit connu

et qu'il indique une chose,non plusieurs, mais une seule;s'il signifiait plusieurs choses,il faut dire clairement à laquelle de ces choses se rapporte le mot.Donc celui qui dit que cela est et n'est pas nie ce qu'il soutient,si bien qu'il dit que le mot ne signifie pas ce qu'il signifie,ce qui est impossible.Par conséquent,s'il est vrai que "être ceci" signifie quelque chose,

il est impossible que la contradictoire soit vraie.De plus,si le mot signifie quelque chose et si c'est conforme à la vérité,il faut que cela soit nécessairement.;ce qui est nécessairement ne epeut jamais ne pas être.Ainsi il n'est pas possible que les affirmations et les négations opposées disent vrai sur le même sujet."(o.c.,1062a 5-25.)

[Remercions mesdames Duminil et Jaulin pour leur traduction à la fois précise et parfaitement claire]

S'il est vrai que, sur un point aussi central que délicat de la doctrine aristotélicienne, l'ontologie apparait en vérité être une sémantique et par conséquent la philosophie théorique une analyse du discours,nous ne pouvons que donner raison à Gilles-Gaston Granger dans l'interprétation du système d'Aristote qui a servi d'Introduction à ce chapitre.

"La clôture d'un sytème déductif est donc ici à la fois sémantique et syntaxique,le premier terme devant être pris au sens fort d'une unité de contenu dont l'examen relève d'une ontologie.Mais dans notre perspective présente,il en résulte que le dessin aristotélicien d'une science comme système déductif clos ne peut ^tre qualifié de formel

en un sens moderne.Seule, peut-^tre la dialectique pourrait apparaître comme substitut aristotélicien d'un déploiement strictement formel de la pensée,caractérisé par la concentration de celle-ci sur les articulations du discours plutôt que sur les articulations de l'^tre et par la généralité "transconceptuelle" de ses principes."

(G.G.Granger,La theorie aristotélicienne de la science,3.14,Aubier-Montaigne,1976,p.88)

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