HERMENEUTIQUE II

HERMENEUTIQUE II GADAMER,DISCIPLE DE HEIDEGGER ? - LECTURE DE SCHLEIERMACHER

Donnons directement la parole à Hans-Georg Gadamer,même si sa présentation de la place de l'herméneutique dans Sein und Zeit  se veut strictement objective et ne rend pas suffisamment justice au mouvement philosophique puissant qui en est le vecteur.

"Heidegger,écrit-il,ne s'est intéressé au problème de l'herméneutique et de la critique en histoire que pour en dégager,dans une intention ontologique,la structure préalable de la compréhension.Nous nous attachons en sens inverse à la question de savoir comment,une fois délivrée des entraves

ontologiques du concept d'objectivité propre à la science, [ ce qui est pourtant explicitement le projet de Heidegger lui-même] ,l'herméneutique pourrait

rendre justice à l'historicité de la compréhension.La manière traditionnelle dont l'herméneutique se comprenait elle-même reposait sur son caractère de discipline technique."(Vérité et méthode,deuxième partie,II,1,a. Le cercle herméneutique et le problème des préjugés,Editions du Seuil,1996,p.286 [270]

).Il y a ,nous semble-t-il,deux abords possibles de l'oeuvre de Gadamer.L'un procède à partir de sa filiation diltheyenne,c'est-à-dire de l'épistémologie des sciences de l'esprit (Geisteswissenschaften) et ,tout particulièrement,de l'histoire.Mais cet auteur n'est pas le seul à témoigner d'une telle

influence,puisque le § 77 de Sein und Zeit,est lui-même consacré "aux recherches de W.Dilthey et aux idées du comte Yorck". Toutefois,la méthode phénoménologique husserlienne qui constitue l'horizon des recherches ontologiques de Heidegger,permet à celles-ci d'échapper à l'étroitesse de

l'opposition conventionnelle des sciences de la nature aux sciences de l'esprit.Aussi préfèrerons-nous nous limiter à l'examen de deux thèmes proprement philosophiques qui,selon Gadamer, caractérisent la spécificité de l'herméneutique,le préjugé,d'une part ,et le fondement dialogique ,de l'autre.

A-LE PREJUGE

1)DESCARTES , SUR LA LECTURE.

Commençons par la leçon de lecture que nous donne Descartes dans la 'Lettre- Préface' aux Principes :"J'aurais aussi ajouté un mot d'avis touchant la façon de lire ce livre,qui est que je voudrais qu'on le parcourût d'abord tout entier ainsi qu'un roman,sans forcer beaucoup son attention ni s'arrêter aux

difficultés qu'on y peut rencontrer,afin seulement de savoir en gros quelles sont les matières dont j'ai traité;et qu'après cela,si on trouve qu'elles méritent d'être examinées et qu'on ait la curiosité d'en connaître les causes,on peut le lire une seconde fois pour remarquer la suite de mes raisons;mais qu'il ne

se faut pas derechef rebuter si on ne la peut assez connaître partout,ou qu'on ne les entende pas toutes;il faut seulement marquer d'un trait de plume les lieux où l'on trouvera de la difficulté et continuer de lire sans interruption jusqu'à la fin;puis,si on reprend le livre pour la troisième fois,j'ose croire qu'on y

trouvera la solution de la plupart des difficultés qu'on aura marquées auparavant,et que,s'il en reste encore quelques unes,on en trouvera enfin la solution en relisant.J'ai pris garde,en examinant le naturel de plusieurs esprits,qu'il n'y en a presque point de si grossiers ni de si tardifs qu'ils ne fussent

capables d'entrer dans les bons sentiments,et même d'acquérir toutes les plus hautes sciences,s'ils étaient conduits comme il faut.Et cela peut aussi être prouvé par

raison: car,puisque les principes sont clairs et qu'on n'en doit rien déduire que par des raisonnements très évidents,on a toujours assez d'esprit pour entendre les choses qui en dépendent.Mais outre l'empêchement des préjugés,dont aucun n'est entièrement exempt,bien que ce sont ceux qui ont le

plus étudié les mauvaises sciences auxquels ils nuisent le plus,il arrive presque toujours que ceux qui ont l'esprit modéré négligent d'étudier,parce qu'ils n'en pensent pas être capables,et que les autres qui sont plus ardents se hâtent trop ,d'où vient qu'ils reçoivent souvent des principes qui ne sont pas

évidents , et qu'ils en tirent des conséquences incertaines."(Descartes,Oeuvres,Lettres,Bibliothèque de la Pléiade,pp.564-565).La Lettre-Préface ,adressée au traducteur des Principes de la philosophie dont la Princesse Elisabeth de Bohème est la dédicataire,diffère des Méditations Métaphysiques

par son objet et aussi par son public.Celui-ci ne sera pas uniquement composé de philosophes de profession ,mais comportera parmi ses lecteurs potentiels des personnes certes cultivées mais peut-être rebutées par des questions et un langage de nature scientifique.Aussi Descartes fait-il traduire

l'original rédigé initialement en langue latine et prend-il soin- les précautions étant formulées au conditionnel- de s'adresser tout particulièrement à des lecteurs que leur familiarité avec "l'ancienne philosophie" non seulement n'aide pas à comprendre la sienne, mais constitue ce que Gaston Bachelard

nomme un obstacle épistémologique ("On ne peut rien fonder sur l'opinion:il faut d'abord la détruire."in La formation de l'esprit scientifique,ch.1,Vrin,1947,p.14).

L'une de ces précautions concerne la méthode de lecture adaptée au texte des Principes,c'est-à-dire la compréhension progressive et graduelle des vérités qui y sont exposées.Ce passage,cité in extenso,constitue une petit résumé des règles d'herméneutique qui,selon Descartes,doivent faciliter

l'accès aux vérités de la "science nouvelle",pour parler comme Bacon.Or,en bon herméneute,il ne se contente pas d'exposer la technique d'une démarche,mais il l'accompagne d'observations sur les obstacles principaux opposés à la juste compréhension de principes pourtant "clairs"en eux-

mêmes.En premier lieu,il nomme les préjugés ,dûs à quelque prévention,mais aussi à ce qu'ailleurs il qualifie de précipitation.De tels préjugés ne sont pas seulement de nature psychologique.En effet,Descartes souligne bien l'obstacle épistémologique qui ,conjugué avec des habitudes de pensée

auxquels nul ne peut totalement échapper,est constitué par "les mauvaises sciences".On nous objectera que présenter sous le nom 'd'herméneutique' des règles de procédure qui concernent uniquement la capacité d'accès à des vérités d'ordre scientifique consiste à en réduire considérablement le

champ d'application.Il s'agit bien pourtant,que le texte soit littéraire,religieux ou scientifique,de faciliter l'accès à la clarté d'un sens,que le contenu de ce sens soit une  "vérité" scientifique, littéraire (humaine) ou religieuse.La vérité dont traite l'herméneutique n'est pas celle du contenu religieux,scientifique

ou littéraire,mais la vérité d'un sens,contestable par d'autres herméneutes se référant à des règles différentes,et non par d'autres scientifiques,théologiens ou écrivains.

2)GADAMER

L'intellectualisme de Descartes,qui voit dans le préjugé l'obstacle majeur dans la quête scientifique du vrai,assimile la tradition à un obstacle épistémologique qu'on ne peut surmonter que par un franche rupture.Hans-Georg Gadamer,fidèle en cela à une certaine critique du rationalisme

présente dans Sein und Zeit,entend ,pour sa part,réhabiliter simultanément la tradition et le préjugé.Sa distance à Heidegger reste grande,car celui-ci est lui-même,par son retour au présocratiques, un philosophe de la rupture avec la tradition herméneutique de l'antiquité grecque assurée par la sco-

lastique.Par ailleurs,et dans la mesure où SuZ développe une analyse existentiale du Ds en projet vers son être-propre,Heidegger procède à une critique de la quotidienneté et de la dictature du On qui n'engendrent que l'être-moyen et le nivellement. (SuZ,§ 27) Une telle critique de l'aliénation collective ne

peut que difficilement s'accorder avec l'intérêt accordé par Gadamer à la "puissance des préjugés" (Vérité et méthode,2e partie,II,1,a);o.c.p.291[274].Efforçons-nous d'expliquer en quel sens Gadamer peut écrire que :"Ce n'est qu'en reconnaissant que toute compréhension

relève essentiellement du préjugé que l'on prend toute la mesure du problème herméneutique."(o.c.,291 [274]).Un problème scientifique se rapporte au vrai et au faux.Est-ce le cas d'un problème herméneutique ?Dans le Dialogue des grands systèmes,Salviati,champion de Galilée,observe :"Rien ne serait

plus vain que la prétention d'introduire une philosophie nouvelle par la réfutation de tel ou tel auteur : il faut d'abord apprendre à réformer les cervelles ,à les rendre plus aptes à distinguer le vrai du faux,et cela Dieu seul peut le faire."(Galilée,Dialogues et Lettres choisies,Hermann,1966,p.162).Et ,il explique

plus loin ce qu'il entend par là :"Si le terme 'entendement' est pris intensive,signifiant alors la compréhension intensive,c'est-à-dire parfaite,d'une proposition donnée,je dis que l'entendement humain en comprend quelques unes aussi parfaitement et en a une certitude aussi absolue que la nature

elle-même;telles sont,par exemple les propositions des sciences mathématiques pures ,à savoir la géométrie et l'arithmétique;l'intellect divin en connaît un nombre infiniment plus grand,puisqu'il les connaît toutes,mais si l'intellect humain en connaît peu,je crois que la connaissance qu'il en a s'égale en

certitude objective à la connaissance divine parce qu'il arrive à en comprendre la nécessité et que c'est là le plus haut degré de la certitude."(o.c.,p.218) .Le rôle que Gadamer assigne à la tradition,comme celui qu'il estime pouvoir être joué par le préjugé par rapport à la tradition,pourraient correspondre,

en un sens, à cette prétention ,jugée illégitime par Galilée,"d'introduire une philosophie nouvelle par la réfutation de tel ou tel autre auteur."Une démarche scientifiquement illégitime pourrait-elle se justifier dans l'optique de l'herméneute ? Revenons à notre point de départ : la relecture heideggerienne de la

tradition grecque,à cette Destruktion où les épigones français ont cru lire une 'déconstruction'.C'est bien de préjugés "philosophiques"qu'il s'agit,des idola theatri ,et non des idola fori. Gadamer entend,pour sa part,et dans un même mouvement ,défendre une réhabilitation de la tradition exigée par la

conscience historique et ,plutôt que de rejeter en bloc toutes les formes de préjugé,procéder à une critique salvatrice.Mais sur quelle base,et avec quels effets ?Sa position est claire :"Il n'est absolument pas nécessaire que 'préjugé' veuille dire erreur de jugement;au contraire,le concept implique qu'il

puisse recevoir une appréciation positive ou négative."(Vérité et méthode,2e partie,II,1,Le cercle herméneutique et le problème des préjugés,p.291 [275]).Toute la question est de savoir de quelle sorte d''appréciation' il peut s'agir.Gadamer fait clairement référence à ce que Hegel,dans la

Phenoménologie de l'Esprit nomme les figures de l'Esprit aliéné de soi ( Der sich entfremdete Geist) ou La culture,et, particulièrement, Le combat des lumières contre la superstition ,B,II,a),b),élargies à la "réaction romantique moderne"et au" renversement de l'image de l'Aufklärung dans le romantisme."(o.c.,p.295 [278]).

Dans le prolongement de Dilthey,Gadamer fonde la position d'une "herméneutique philosophique" sur l'historicité des sciences de l'esprit :"Pour nous,la raison n'est qu'en tant que réelle et historique".(idem,p.297 [280]).Aussi peut-il nomme le coeur de son développement :"Les préjugés,condition de la

compréhension."( b)p.298 [281] ).La réhabilitation consiste alors à reconnaître qu'il y a des préjugés sinon 'vrais',du moins légitimes , et du rôle historique qui fut le leur.Cette reconnaissance conduit d'ailleurs Gadamer à formuler une critique à l'encontre de la méthodologie de Schleiermacher,trop proche

d'après lui de Descartes, et de l'importance accordée au préjugé dû à la précipitation.Cela a pour conséquence d'occulter l'importance de la prévention et du rôle joué par l'autorité."Schleiermacher perd entièrement de vue le fait,pourtant inséparable du concept d'autorité,que parmi les préjugés qui habitent un esprit soumis aux autorités par prévention,il peut y en avoir également qui ne soient pas dépourvus de vérité."(ibid.p.299 [283])

3)RETOUR A SCHLEIERMACHER  :  L'HERMENEUTIQUE,PHILOSOPHIE OU METHODE  ?

Si l'herméneutique peut prétendre à une 'vérité',celle-ci ne peut concerner que le sens d'une expression : est-il, ou non ,en cohérence avec un contexte entendu dans ses détails comme dans sa globalité ? Mais la 'circularité' de l'interprétation n'évite la tautologie qu'à la condition de demeurer

ouverte et finie.On ne saurait en tirer un jugement sur le contenu en-soi,littéraire,esthétique ou théologique.Ce jugement ne saurait ni glorifier les Lumières,ni "réhabiliter l'autorité et la tradition"(Gadamer).L'herméneutique,quel que soit son objet,doit garder pour objectif d'élucider de manière critique

une structure signifiante (une 'figure de l'esprit objectif').Une "réhabilitation"n'est donc acceptable qu'à la condition de ne pas se donner sub specie aeterno comme,semble-t-il,certaines positions hegeliennes de Gadamer tendraient à y inviter.Son étude sur L'expérience de l'art soutient sans ambiguïté

que "Hegel a raison de ne pas concevoir la médiation réfléchie avec la vie présente comme une relation extérieure et ultérieure,mais de la placer au même niveau que la vérité de l'art lui-même.Il l'emporte ainsi fondamentalement sur la conception de l'herméneutique de Schleiermacher."(Vérité et

méthode,p.188 [174] ).Or,conformément au sens de notre propre démarche,cette position consiste bel et bien à confondre vérité du sens et vérité du contenu,cercle herméneutique et 'savoir absolu de la philosophie'.Aussi,cette pente hegelienne ne rencontre-t-elle son point d'arrêt qu'avec la problé-

matique heideggerienne de la 'projection'( autre traduction :projet) et de la finitude qui,seule permet de donner un sens renouvelé à la tradition et à l'"évènement de la transmission"."Seulement,précise Gadamer,il ne faut pas concevoir (la tradition),avec Schleiermacher,en termes

psychologiques,comme l'ampleur qu'abrite le secret de l'individualité,mais en termes véritablement herméneutiques,c'est-à-dire en référence à une chose dite (ein Gesagtes) au langage dans lequel la tradition s'adresse à nous,à la "saga"(die Sage ) qu'elle nous raconte (sagt).Là aussi il y a une

tension.Cette position intermédiaire entre l'étrangeté et la familiarité qui caractérise pour nous la tradition,c'est l'entre-deux qui se situe entre l'objectivité distante du savoir historique et l"appartenance à une tradition.C'est dans cet entre-deux(Zwischen) que l'herméneutique a son véritable lieu. (...)

Comprendre,en vérité,ce n'est pas comprendre mieux,ni au sens où l'on aurait un savoir meilleur de la chose grâce à des concepts plus clairs,ni au sens de la supériorité fondamentale que le conscient aurait par rapport au caractère inconscient de la production.Il suffit de dire que dès que l'on comprend,on comprend autrement." (o.c.pp.317-318 [300-301] ).

 

B-DIALECTIQUE OU DIALOGIQUE ?

Dans un développement précédent nous avons marqué l'influence exercée par Hegel sur Gadamer,fût-ce au détriment de sa double filiation, schleiermacherienne et heideggerienne.Pourtant,la troisième partie de Vérité et Méthode ,principalement consacrée à l'herméneutique philosophique

donne à son auteur l'occasion ,sous le titre de Tournant ontologique pris par l'herméneutique sous la conduite du langage, de clarifier de manière décisive son rapport à Hegel,et,plus précisément,ce qui distingue la dialectique spéculative de " la constitution langagière de l'expérience herméneutique"( o.c.p.467 [447] ),cette prise de distance s'accompagnant d'un double retour à Heidegger et à Schleiermacher.

La priorité de "l'élément langagier (Sprachlichkeit)" sur le caractère spéculatif de la dialectique n'est reconnu qu'à partir de Herder et de W.von Humboldt.
A l'opposé,Socrate, dans le Cratyle, proclame une supériorité du thème spéculatif sur l'outil langagier,thèse que la tradition classique adoptera,Hegel compris.

Le souci manifesté par des penseurs comme Leibniz ou Condillac ne s'attache en effet qu'à l'aspect technique de la langue , à la combinatoire des signes comme au symbolisme mathématique et non,comme ce sera le cas de Herder et de Humboldt," à l'ample champ d'expérience que constitue la diversité des structures du langage humain"(id.,p463 [442] ).

C'est pourquoi le caractère langagier se manifestera , prioritairement, 'dans le dialogue,c'est-à-dire dans la mise en oeuvre de l'entente ,processus vivant dans lequel s'exprime une communauté de vie."(ibid.,p.470 [450] ).C'est sur ce caractère que prend appui l'analyse de l'expérience herméneutique.

Nous pouvons désormais poser la question : qu'en est-il donc du "dialectique"et en quoi celui-ci diffère -t-il du"dialogique" ou du "questionnement"(de l'érôtètique)? Quel était,selon Gadamer,l'objectif de l'idéalisme hégélien ? "En définitive,la philosophie allemande,de Leibniz à Hegel,a constamment

essayé de compléter la science nouvelle de la physique par une science philosophique et spéculative où serait renouvelé et consolidé l'héritage d'Aristote.Je rappelle simplement l'opposition de Goethe à Newton,à laquelle se sont également associés Schelling,Hegel et Schopenhauer."(o.c.,485 [464] ).

Gadamer fait ici allusion à la théorie goethéenne de couleurs,opposée à celle de Newton,et avec laquelle Hegel manifeste son accord,comme en témoigne,par exemple,sa lettre à Goethe du 29 juin 1927 (Hegel,Correspondance,n°546 ,Gallimard,1967,T.III,p.148).

Cela suffit-il pour disjoindre radicalement dialectique et herméneutique ?N'y a-t-il pas,dans les deux cas une sorte de circularité ?Nous avons longuement étudié l'analyse qu'en fournissent successivement Schleiermacher,puis Heidegger.Mais le moment spéculatif,dans la Logique de Hegel,ne renvoie-t-il

pas,lui aussi des éléments au tout et du tout aux éléments ? Dans les deux cas,la dialectique est un processus,et même si,chez Heidegger comme pour Schleiermacher,l'unité du processus se fonde sur l'ouverture d' un interprétant fini à l'expérience historique,tandis que chez Hegel cette historicité s'abolit

dans l'universalité du concept,Gadamer reconnaît que "la relation herméneutique est elle aussi une relation spéculative".Il ajoute cependant aussitôt :"Mais elle se distingue fondamentalement de l'auto-déploiement de l'Esprit,tel que le décrit la science philosophique de Hegel."(Vérité et méthode,p.496

[475] ).En un sens,il n'y a pas plus de circularité dans la logique hégélienne qu'il ne doit y en avoir dans la logique classique.Qu'il soit aristotélicien ou hegelien,le spéculatif propositionnel exclut finalement le négatif.A l'opposé,le dépassement herméneutique ne s'abolit pas dans l'éternité apaisée du

concept.Comme Gadamer l'observe à propos de l'interprétation :"La parole interprétante est la parole de l'interprète,et non la langue et le lexique du texte interprété,ce qui traduit le fait que l'interprétation est non pas simple reproduction ou répétition du texte transmis,mais création nouvelle de la

compréhension.(...)Toute appropriation de la tradition en est une appropriation historiquement différente - ce qui ne veut pas dire qu'elle n'en soit qu'une conception obscurcie : chacune d'elles est bien au contraire l'expérience d'un"aspect"(Ansicht ) de la chose même."(idem.,p.498 [476]).

 

C-"L'ASPECT UNIVERSEL DE L'HERMENEUTIQUE ". LA QUESTION DE LA VERITE.

Comme auparavant Schleiermacher,Gadamer ne se satisfait pas d'une herméneutique restreinte à des interprétations locales.En effet,la conclusion qui se dégage de l'ample et brillante étude consacrée à l'expérience de l'art est que les divers phénomènes analysés,tels que le vécu ( Erlebnis),le jeu,la

catharsis ou l'image ne sont que des chemins qui tous convergent vers la question de la vérité.Vérité de l'art,certes,mais qui dépend moins du domaine exploré que de la démarche adoptée,'vérité' dont l'herméneutique ne saurait faire abstraction.

Aussi retrouvons-nous la difficulté méthodologique rencontrée plus haut : la vérité d'un sens accessible par l'interprétation est-elle garante de la vérité de l'expérience du domaine exploré ? Gadamer répond clairement à cette question :"Ce serait également,comme on l'a vu,une restriction injustifiée au

phénomène herméneutique,que de réduire la compréhension à l'effort immanent d'une conscience philologique,parfaitement indifférente à la vérité des textes qui en relèvent."( Vérité et méthode,troisième partie,3 c;o.c.,p.514 [492] ).Comment justifier cette position qui peut paraître à bon droit méthodolo-

giquement incorrecte et illégitime : "Nous avons tâché de libérer le mode d'être de l'art et de l'histoire,ainsi que l'expérience qui leur correspond,du préjugé ontologique contenu dans l'idéal d'objectivité de la science.Considérant l'expérience de l'art et de l'histoire,nous avons été amenés à une

herméneutique universelle ,qui porte sur la relation générale entre le monde et l'homme.En formulant cette herméneutique universelle à partir du concept de langue,nous avons voulu écarter non seulement le méthodologisme faux qui dénature le concept d'objectivité dans les sciences de l'esprit,mais

également le spiritualisme idéaliste d'une métaphysique de l'infini dans le style de Hegel."(idem,p.501-502 [480]).Qu'on nous permette de douter si de telles déclarations,par leur style de franche polémique,argumentent positivement  en faveur de l'universalité postulée. Cette réserve faite,redonnons la parole à Gadamer et écoutons ses arguments.

"C'est encore à partir du concept de jeu [je souligne ] que nous pouvons ici le mieux préciser ce que 'vérité' signifie dans ce domaine : la manière dont se met en jeu pour ainsi dire le pods des choses qui se présentent à nous dans la compréhension est un processus langagier,on pourrait dire un jeu avec

les mots:les mots qui se jouent de ce qui est pensé.C'est aussi dans les jeux de langage que,comme apprentis,- et quand cessons-nous de l'être , - nous nous élevons à la compréhension du monde.(...)Celui qui comprend est d'emblée pris dans un advenir où s'impose quelque chose qui a sens.

C'est donc avec raison que l'on applique le même concept de jeu au phénomène herméneutique et à l'expérience du beau.(...)L'ensemble de notre analyse a montré que la sécurité assurée par le recours à la méthodologie scientifique ne suffit pas à garantir la vérité.(...)Ce que l'on ne peut pas

demander à l'instrument de laméthode,il faut au contraire et on peut aussi l'atteindre grâce à une discipline de l'interrogation et de la recherche qui garantisse la vérité."(ibidem,p.516 [494]).Sans manquer de noter l'emprunt à Wittgenstein du concept de 'jeu de langage',et plutôt que d'entrer dans une vaine polémique, esquissons un parallèle entre la philosophie gadamérienne de l'herméneutique et la dialectique telle que l'entend Schleiermacher.

 

D-LA DIALECTIQUE SELON SCHLEIERMACHER.

"Les opérations de toutes les langues se résolvent dans les mêmes lois de combinaison et sont soumises aux mêmes règles (les aspects spécifiques de la grammaire disparaissent au regard de l'universel). Il y a donc ici aussi une limitation et un moyen de l'approximation,qui est encore facilité par la communauté des langues.C'est ici en tout cas qu'il y a dépendance de la dialectique par rapport à l'herméneutique,laquelle à son tour est dépendante de la première."  (F.D.E.Schleiermacher,DIALECTIQUE, Cerf,Labor et Fides,1997,p.252).

1)NOTE HISTORIQUE

Datée de 1833,l'Introduction à la dialectique de Schleiermacher ,témoignage le plus élaboré de sa réflexion,est pratiquement contemporaine de la mort de Hegel (1831).L'absence dans cet écrit de toute référence à la philosophie de ce dernier est d'autant moins surprenante que la Correspondance de

Hegel fait état d'un unique échange de lettres en 1819,ou, plus exactement, d'une lettre du théologien et du brouillon de la réponse de Hegel ( lettres n° 361 et 362).L'intérêt du "professeur Hegel" pour les travaux de "son cher collègue" ne s'est ,par contre, jamais démenti ,puisque,encore en 1829, il se

soucie, dans une lettre à Daub,des "Lettres contre l'Encyclopédie de Hegel" [qui] sont,paraît-il, de Schleiermacher."( o.c.,T.III,p.235).L'hostilité (ou la réserve) envers le théologien s'exprime d'ailleurs surtout dans les missives de certains correspondants de Hegel :par exemple, "la religion sans morale

et sans foi de S."(236,de Paulus);ou encore :"Ne vous brouillez pas avec Schleiermacher..."(364,de von Thaden);"des phénomènes intellectuels tels que Monsieur S."(568,de Gabler);"la Dogmatique de ce dernier dans sa dissertation pour le doctorat,qui est malheureusement un oeuvre un peu hâtive"(570,de Gabler),etc.

Hegel,sûr de son oeuvre ,de son autorité et de l'influence qu'il exerce sur ses nombreux disciples ,prend soin de ne se prêter personnellement à aucune polémique.Si l'on s'en tient à l'unique échange dont on dispose,il semble bien que Schleimacher ait usé d'une parole trop "libre" vis-à-vis de son

interlocuteur et qu'il aurait à se faire pardonner.Mais Hegel,dans sa réponse, s'en tient à l'objet principal de leur correspondance : sa demande à S.de l'adresse à Berlin d'un négociant en vins. "Le représentant de la maison Hesse de Bordeaux,a répondu S.,s'appelle Rebstock et habite Alexanderplatz °4".

Quant à la vivacité de leurs échanges philosophiques (?) dans le cadre de La Société sans lois (Gesetzlose Gesellschaft) ,il en excuse S. en souhaitant "continuer avec [lui] une discussion afin d'arriver à un accomodement entre [leurs] opinions."(n°362,T.II,p.197). Cette rencontre,qui a tout l'air d'un

vaudeville,a pourtant un double intérêt.D'une part, initier un désaccord qui ne cessera qu'avec la disparition des protagonistes ; de l'autre,rendre perceptible une situation de rivalité telle que le concept qui en est l'enjeu,la dialectique, pouvait d'autant moins être partagé que les propres tentatives

de S. ne pouvaient rivaliser avec l'oeuvre universitaire qui avait nom : la Phénoménologie ,la Logique et l'Encyclopédie.Sans oublier que si la rivalité d'audience entre un professeur d'université et un théologien pourrait surprendre,l'universitaire avait l'oreille du ministre, tandis que le théologien semblait

persécuté jusque dans sa vie même,privés de liberté de déplacement qu'ils étaient parfois,lui et les siens.Mais ceci est peut-être une autre histoire, quoique peut-être pas étrangère à la dialectique et à la philosophie.

2)LA DIALECTIQUE DEPUIS PLATON (RAPPEL)

Par 'dialectique'on entend en philosophie,depuis Platon, la méthode scientifique qui donne accès à l'essence intelligible des choses.Cet accès aux Idées ou formes des choses se fait à partir du langage et,plus particulièrement,chez Socrate, de l'interrogation sur le sens des concepts .A partir d'oeuvres

telles que le Sophiste et le Phèdre ,Platon reconnaît que les Idées des choses,qu'il nomme alors genres,s'organisent logiquement en réseau,et c'est un tel réseau qui prend dans la Logique de Hegel une forme achevée.La méthode dialectique apparaît dans l'oeuvre de Hegel dès la Phénoménologie de

l'Esprit,c'est-à-dire dès I807 et donc antérieurement aux premiers essais de Schleiermacher.Elle prend alors la forme célèbre de la dialectique de la certitude sensible: "Qu'est-ce que le ceci ? Le prenons-nous dans la double figure de son être ,comme le maintenant et comme le ici,la dialectique qu'il

a en lui recevra alors une forme aussi intelligible qu'il est lui-même."(Gallimard,1993,p.149 [64]) Le lecteur se reportera à la dialectique du maintenant disparaissant,"ou comme un négatif en général"."Un tel simple qui est par négation,ni ceci ni cela,un non ceci,et pareillement indifférent à être ceci aussi bien que cela,nous le nommons un universel ; l'universel est donc en fait le vrai de la certitude sensible."(o.c.,p.150 [65]).

Dans la Préface,composée ultérieurement,Hegel expose la dialectique comme mouvement du vrai,"dont l'élément est le concept pur." Mais c'est surtout dans l'Idée absolue,couronnement de sa grande Logique,que Hegel fait suivre un hommage à Platon de ce qu'il entend,finalement,par 'dialectique':

"Ce moment aussi bien synthétique qu'analytique du jugement,par quoi l'universel du commencement se détermine à partir de lui-même comme l'autre de soi doit être nommé le dialectique."(Science de la logique,Doctrine du concept,troisième section,chapitre 3,Aubier -Montaigne 1981,tome II,p.376 [381]).

Certes,de mouvement du spéculatif qu'elle était pour la Phénoménologie de l'esprit, la dialectique n'est plus que simple moment,mais la boucle est bouclée puisque le retour au Phèdre est accompli.

3)LA DIALECTIQUE COMME PHILOSOPHIE : LE PLATONISME DE  SCHLEIERMACHER

"Notre enquête recherche donc une forme et un nom,et trouve le nom 'dialectique',désignant les principes de l'art de philosopher." F.D.E..Schleiermacher,Dialectique 1814-1815 Introduction,17 (Les éditions du Cerf,1997,p.58).

a/DIALECTIQUES  de1814-1815 et 1822.

Notre objectif n'étant pas d'étudier dans son détail l'évolution intellectuelle de Schleiermacher ,nous nous contenterons de brèves remarques, seulement destinées à faciliter le parcours des textes figurant dans le recueil intitulé Philosophie édité en 1997 aux Editions du Cerf.Ces observations,de caractère

factuel,tendent d'abord à mettre en relief la disposition relative des cours successifs,en commençant par celui de 1814-1815,dont celui de 1822 est une version augmentée et corrigée, en finissant par le texte publié en 1833,intitulé Introduction à la dialectique.

Or, autant le corps des recherches de 1814-1815 ,complétées en 1822,expose les débats philosophico-théologiques de notre auteur avec Kant et les post-kantiens ses contemporains que sont Fichte,Schelling et Hegel,autant l'Introduction de 1833 ,qui reprend partiellement l'inspiration de l'Introduction

de 1822, permet de découvrir une pensée structurée et novatrice qui,fondée sur le rôle accordé au langage et,tout particulièrement ,à la forme dialogique,éclaire la philosophie d'un jour nouveau ,rompant ainsi avec la logique idéaliste de son temps et cela,paradoxalement,en effectuant un retour décisif à Platon.

L'Introduction à la Dialectique de 1822 ,déjà,insiste sur le caractère dialogique de la dialectique, alors que le texte de 1814-1815 y voyait surtout l'oganon  de la philosophie et de l'ensemble du savoir.Conformément à l'interprétation de l'idéalisme,la philosophie est de nature scientifique.

Schleiermacher nomme transcendant (ou transcendantal ,car le point n'est pas clair pour les éditeurs ) "le savoir qui est au fondement". Or le savoir est "une pensée nécessairement universelle et objective"( Dial.1814-1815,§ 87,p.82) Il faut entendre par là une Logique, dont Hegel dira qu'elle est sa 

Métaphysique.Aussi, reprenant la division classique de Port Royal et de Kant,Schleiermacher soutiendra que " le savoir comme pensée n'existe sous aucune autre forme que sous celles du concept et du jugement."(o.c.,§138,p.113).

Le retour à Platon se manifeste déjà dans l'Introduction à la Dialectique de 1822.En effet,le titre de la section I,Art du dialogue,rappelle que "d'après la conception platonicienne le principe suprême du philosopher et la construction de la totalité du savoir doivent être donnés avec cet art du dialogue."(o..c.

p.57).Cela signifie que la philosophie comme système ou comme connexion (Zusammenhang ) de tout le savoir "ne s'établit que progressivement,à savoir uniquement dans la conduite du dialogue."(§II,p.59).L'auteur adopte-t-il ici ,conformément à la démonstration mathématique,un ordre strictement

déductif ? Il n'en est rien,car cette méthode de progression "n'est pas simplement forme de déduction d'une représentation à partir d'une autre.Car la forme de déduction ne peut qu'aller à reculons et reposer sur un point non déduit."(§ XV,p.79).

b/L'INTRODUCTION A LA DIALECTIQUE de 1833.

Nous allons étudier ce texte de près.Il comporte cinq sections,chacune divisée en 2,3 ou 5 paragraphes.

I- § 1. Définition :"la dialectique est l'exposition des principes pour la conduite du dialogue conformément à l'art dans le domaine de la pensée."Nous pouvons comparer avec Aristote,(Topiques I,01 a22 -04 a 15),qui procède en deux étapes:il définit d'abord le raisonnement déductif (ho sullogismos

logos),et ,seulement après,la déduction dialectique qui ne diffère de la démonstration que par son point de départ,puisque,en place de d'affirmations vraies et premières,la déduction dialectique "prend pour points de départ des idées admises (ex endoxôn)"(I,01a 30,Les Belles Lettres,1967,tome

I,p.1).La comparaison des définitions suffit à montrer que la pensée de Schleiermacher s'inscrit dans la filiation platonicienne et non pas aristotélicienne,puisque pour Aristote la dialectique n'est pas la méthode du savoir.("ce rejeton de l'art de persuader a souvent été désigné par le nom

de dialectique,usage qui n'a rien de commun avec le nôtre." o.c.p.271).Mais tout dialogue n'est pas philosophique car le pensée,prise au sens large,inclut l'activité de la représentation et de l'imagination.Quant à la conduite dialogique,elle peut être aussi dialogue avec soi.(§§ 2 et 3).

+Les divisions de la pensée.

Distinction entre pensée pure,pensée pragmatique et pensée artiste.Est dite pragmatique la pensée mise au service de quelque chose d'autre et dont résultent contrats ou délibérations; artiste, celle qui recherche la communication mutuelle et la satisfaction qui en est issue.(pp.269-270) De la

pensée pure,Schleiermacher dit qu'elle est dialogue avec soi-même ou entre plusieurs qui communiquent dans la pre production de pensées.Et cela produit le dialogue proprement dit.(...) Mais le simple acquiescement accompagnateur sans véritable action réciproque n'engendre pas un dialogue".

++Le noyau conflictuel.

En effet sans les états de doute et de conflit nous n'aurions pas besoin de la dialectique,"comme le montre du reste précisément l'histoire de cette discipline.Car la dialectique n'a pu naître et se développer que là où il y avait conflit".(idem,p.271,in fine).

Nous atteignons ici le noyau dialectique de la pensée pure :le conflit.Mais il s'agit essentiellement d'un conflit avec soi-même,car "la pensée pure ne vise pas  le savoir au sens où le savoir serait un autre qu'elle,mais parce que toute pensée pure veut devenir savoir."(idem,I,§ 2,p.269).

+++Les modalités dialogales corrélatives : le conflit.

"A chacune de ces trois visées de la pensée correspond une modalité de la conduite du dialogue.Le libre dialogue appartient surtout à la pensée artiste.(...)Il est ainsi l'action réciproque se développant par une telle communication mutuelle;où le rapport des pensées de l'un à celles de l'autre n'entre

quasiment jamais en considération sous l'angle du contenu,mais la seule force stimulante que la production de pensées de l'un exerce sur celle de l'autre et qu'il convient du reste de soutenir par la satisfaction de la communication. La conduite du dialogue dans le domaine de la pensée pragmatique est

conditionnée par le fait que quelqu'un a besoind'autres personnes pour ce qu'il a l'intention de faire.(...)Il s'agit de déterminer par le discours la volonté d'autrui et c'est là que l'art de la persuasion a son domaine propre,ainsi qu'on l'exerce partout dans la vie courante lors des contrats et des délibérations de toute sorte."(I,§3,p270)

On voit comment Schleiermacher,plutôt que de s'en tenir à l'exclusion de l'interprétation aristotélicienne de la dialectique, préfère lui ménager une place à l'intérieur d'un genre élargi où la pure pensée s'inspire du platonisme et dont le corrélat est "le dialogue proprement dit"(I,§3,p.271).

Mais,que ce dialogue exprime "un discours intérieur se poursuivant" ou une méditation partagée à partir d'une base commune, "cela ne produit pas un  dialogue,si l'on ne veut pas nommer ainsi le simple acquiescement accompagnateur.(...)En revanche,le dialogue se produit dès que nous posons une

entrave (...)ou quand,partant du même point,un des interlocuteurs devient sûr d'une pensée différente de celle de l'autre, et que ces deux pensées ne veulent pas être certaines en même temps."(idem,p.271)Car ,répète Schleiermacher, "la dialectique n'a pu se développer que là où il y avait conflit."

Ici,la proximité de Schleiermacher avec Hegel est grande,car la négation n'exprime pas seulement l'altérité,comme c'est le cas pour Platon dans le Sophiste,mais une "distinction assez déterminée pour entretenir le conflit dans sa pure nature."(ibidem,p.271)Deux interprétations traditionnelles d'un

tel conflit sont également à rejeter : le scepticisme et le dogmatisme.Il convient par conséquent ,pour éviter de verser dans la confusion de la pensée pure avec les formes pragmatique et artiste,de disposer d'une méthode -nommée "technique" par l'auteur -dont la finalité est précisée comme suit:

"elle doit établir des principes qui soient les mêmes pour tous et propres à tous les conflits et favoriser l'essor de la pensée morcelée jusqu'à l'unité d'un savoir."(ibidem,p.274) Faut-il rapprocher ce projet de la démarche hegelienne exposée dans la Logique ? Il ne serait pas surprenant que celle-ci,publiéede 1812 à 1816, ait constitué pour Schleiermacher une source majeure de réflexion,sinon d'inspiration.

II-La dialectique et l'aire linguistique de la pensée.

Schleiermacher aborde une condition commune à la dialectique et à l'herméneutique :le passage du concept de langage à la réalité des langues.Nous retrouvons ,avec l'expressioin d' "aire linguistique déterminée", l'influence,déjà évoquée, de Herder et de Humboldt.Evoquant à ce propos "la lutte

anxieuse et incertaine de Cicéron quand il traduit,comparée à son assurance quand,sur d'autres sujets,il conduit un conflit dans sa langue maternelle",il souligne la nécessité,pour les expressions dialectiques elles-mêmes,de "n'avoir leur pleine valeur que pour les membres de la même communauté

linguistique."(o.c.,II,§1,p.274).Mais cette situation originaire n'empêche-comme c'est aussi le cas pour l'herméneutique-ni la parcellisation du domaine ni des regroupements au cours desquels "plusieurs langues forment aussi une unité plus vaste,bien que plus lâche,tantôt davantage par affinité

naturelle,tantôt également par influences réciproques,en se distinguant plus précisément par l'appartenance à un groupe des autres groupes de même sorte."(idem,II,§2,p.277).

III-Distinction entre la pure pensée comme telle (la forme logique) de la dialectique conflictuelle :"le conflit en général présuppose la reconnaissance de l'identité d'un objet,et,avec elle,en général le rapport de l'identité à l'être."(ibid.III,§1,p.279)

L'inspiration de Schleiermacher nous incite à le rapprocher à la fois de Platon et de Hegel,puisque ce qu'il nomme dialectique est bien,conformément à l'aveu de Hegel,une ontologie ou,si l'on aime mieux, une logique transcendantale.Pour plus de clarté,citons ce choix un peu longuement :"Car si nous

ôtons le rapport de la pensée à l'étant,alors,il n'y a pas de conflit,mais,tant que la pensée reste purement en elle-même,il n'y a que de la diversité.(...)Car le conflit requiert pour les deux parties en lutte quelque chose d'identique,et ce n'est que relativement à lui qu'on peut dire que les deux pensées ne sont

pas compatibles mais se suppriment.(...)S'il s'en suit que le rapport de la pensée à l'être est la condition de tout conflit,et que le conflit est la forme spécifique de la conduite du dialogue propprement dit dans le domaine de la pensée pure,et donc la présupposition de la dialectique,le rapport de la pensée à l'être est alors la condition de la dialectique."(id.§§ 1,2,3,pp.282-283)

IV-De la pensée commune à la pensée pure. La pensée et la vie.

Il n'y pas seulement différence entre pensée pragmatique,pensée artiste et pensée pure; pour accéder à la pureté conceptuelle ,la pensée commune doit subir une espèce de catharsis.Pourtant les concepts,à la différence de nombreux termes "techniques" élaborés pas les sciences,ne sont pas des

créations ex nihilo."Nous voulons au contraire considérer comme des éléments linguistiques nouveaux les cas où quelqu'un soumet à des significations toutes nouvelles des mots ou des tournures héritées ,comme le "en soi et pour soi" et autres du genre.Or il y a beaucoup de tels éléments en toute

langue contenant un tant soit peu de caractère scientifique;jamais cependant ils ne forment un tout achevé et fermé tout à fait pour soi,mais apparaissent toujours dans les liaisons les plus variées avec ceux que l'on rencontre aussi dans l'usage commun.La pensée pure ne peut par conséquent être contenue en eux seuls."(o.c.IV,1,pp.284-285).

Schleiermacher est donc face à un dilemme:ou bien supposer la pensée pure issue d'un langage nouveau ,ou bien l'envisager comme "une continuation et un développement de l'usage commun." Bachelard a longuement et rigoureusement étudié,en particulier sur le cas de la chimie, la rupture entre

pensée commune et pensée scientifique.Mais par "pensée pure" au sens de Schleiermacher,il faut entendre tout autre chose que par pensée scientifique,au sens des sciences modernes et contemporaines.Aussi exprime-t-il une grande perplexité :"Quelqu'un forme-t-il une présentation de la

pensée pure,qui veut être ou devenir savoir à partir d'un mélange d'éléments linguistiques nouveaux et de nouveaux emplois avec des éléments courants dans leur emploi habituel,comme cela est le cas avec toute terminologie d'un système philosophique,un tel procédé ne correspond pas non plus

 à la présupposition que ce savoir développe à partir de son propre commencement,et,partant,comme un savoir particulier achevé en soi.(...) [En effet] la pensée pure ne peut apparaître comme étant entièrement séparée que dans une langue qui lui soit tout à fait propre,présupposition qui,comme nous

l'avons vu,se supprime elle-même."(idem,IV,1,p.286).La pensée philosophique de Schleiermacher,on le voit,prend ses distances vis-à-vis des présupposés traditionnels;et cela à deux niveaux,celui des concepts et celui des propositions.Il récuse d'abord les diverses sortes

d'alternative:connaissance ou représentation;savoir ou opinion;point de vue commun ou point de vue supérieur;spéculation ou empirie,c'est-à-dire l'antithétique kantienne.Mais il ne se plie pas davantage à l'"art des systèmes"- ou architectonique - cultivé par ses contemporains."Mais nous nous

dégageons aussi bien du procédé de tous ceux qui,en établissant un ensemble de propositions qui doit contenir l'essentiel du savoir de sorte qu'on puisse en dérouler la suite,qu'on appelle Doctrine de la science [Fichte],Logique [Hegel],Métaphysique,Philosophie de la nature [Schelling] ou encore

autrement,placent alors au sommet ce qu'ils appellent un "principe" avec lequel le savoir doit nécessairement commencer et qui doit lui-même être accepté purement et simplement,sans avoir été contenu dans ce qui a été  pensé auparavant,ni pouvoir en être déduit."(IV,2,p287).

On objectera que cet "art des systèmes"a toujours été pratiqué par les philosophes ,inspiré qu'il est par l'axiomatique de la géométrie.Pourtant,ni Platon ni Aristote ne procèdent déductivement.La République de  Platon fonde le savoir sur le Bien,qui est une lumière et non une formule;quant à la

dialectique du Sophiste et du Philèbe ,loin de procéder more geometrico,elle met en relief les genres majeurs de la pensée "parmi lesquels les uns consentent à communiquer entre eux,les autres non,les uns communiquent avec quelques uns,les autres avec beaucoup,et d'autres,pénétrant par-

tout,ne trouvent rien qui les empêchent de communiquer avec tous." Sophiste,(254 b).Aristote,pour sa part peut enclin à prendre les mathématiques pour modèle de la philosophie,distingue soigneusement catégories,genres/espèces et principes de la physis.

Aussi faut-il restreindre à l'idéalisme post- kantien "les penseurs (...)chez qui germent plusieurs commencements assez différents les uns des autres."Schleimacher n'oublie pas non-plus d'évoquer les philosophes-poètes dont les commencements "surgissent des profondeurs de l'inspiration et peuvent avoir une grande valeur à titre d'oeuvres d'art."

En résumé,couper la pensée pure de sa source plurielle ,revient à la stériliser.Il faut donc retourner à cette source plurielle,car "s'il y a déjà de la pensée pure dans la distinction des formations fantastiques du libre représenter",le pensée pure,par la fonction du schématisme étudiée par Kant peut,selon la

formule de Schleiermacher ,"s'élever jusqu'aux images générales selon lesquelles se groupent les perceptions singulières."Bref, il apparait que, ramené à sa source,l'acte de la pensée pure repose déjà lui-même sur un acte antérieur dans lequel était déjà la pensée pure;"(IV,3,p.291)

V-Possibilité d'une pensée pure conflictuelle.Forme et contenu.

Conformément à sa problématique,Schleiermacher reconnaît qu""une pensée libre de tout conflit ne saurait être l'affaire de la dialectique."En effet,dans la pensée pure conflictuelle "les deux autres visées [artistique et pragmatique] sont toujours pensées en même temps de façon concomitante."

L'erreur d'interprétation consiste à confondre pensée conflictuelle et pensée contradictoire.En effet,Hegel, qui, dans le livre II de sa Logique (L'Essence ), distingue diversité (die Verschiedenheit),opposition (der Gegensatz) et contradiction (der Widerspruch) ,a donné le rôle majeur,tant dans le mouvement

de la pensée que dans celui du réel,à la contradiction plutôt qu'à l'opposition ou au conflit.Or c'est sur ce point fondamental que Schleiermacher interprète autrement la négativité de la pensée,car,pour lui, la contradiction n'a de sens que dans le cadre de la logique formelle, tandis que la pensée

dialectique ne rencontre le conflit que dans la mesure où elle vise un objet,ou,comme il dit " doit être rapportée à l'être"(o.c.,V,§1,p.293).Les règles de la logique formelle n'ont pas de rapport au contenu de la pensée,tandis que la dialectique de Schleiermacher ,sur le modèle hegelien,est une

métaphysique.En effet,"quand l'un pense A avec b,et que l'autre pense le même A avec c qui est exclusif de b,et qu'ainsi nécessairement un conflit doive tôt ou tard apparaître,on ne découvre pas l'opposition par l'application immédiate des règles logiques,mais seulement quand survient une occasion de rapporter l'un à l'autre b et c."(idem,p.294)

Le principe est-il laissé à l'arbitraire de la pensée pragmatique ou de la pensée artiste,si sa recherche ne dépend pas de la pure logique ?  Le choix est-il "une affaire de goût,et le plaisir pris à l'accord tout à fait semblable à celui pris avec une oeuvre d'art,comme l'enseigne aussi bien l'expérience de la

pluralité des écoles philosophiques et des systèmes reposant sur des hypothèses fondamentales différentes dans les autres sciences?"(ibidem,p.274)Telle n'est pas la conclusion de Schleiermacher,car le rôle de la dialectique est de "rectifier la pensée individuelle devenant

conflictuelle",dans la mesure où "le plaisir pris à l'accord dans le domaine de la pensée pure n'est rien d'autre que la joie ressentie à l'apparition de l'identité de l'être pensant,sans considération [du fait de savoir] si cet accord est déjà en d'autres ou non."Cette visée de l'identité n'est donc pas

compatible avec la construction de systèmes à partir de principes "extraits arbitrairement de la pensée pure donnée (...) pour les installer au sommet,car cela nous reconduirait nécessairement dans le domaine de la particularité."(V,§.2,p.295).

Bref,autant qu'on puisse en juger sur un texte inachevé,l'interprétation donnée ici de la dialectique est beaucoup plus proche de celles de Platon et de Kant que de la dialectique hegelienne.Il y a bien une "antithétique de la raison",mais celle-ci se fonde davantage sur l'impureté de la pensée,sur ses composantes vitales, artistiques et pragmatiques, que sur le travail du négatif.

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