PHILOSOPHER SANS PRINCIPE ? (1)

hange éffectifans la mesure même de son incapacité

PHILOSOPHER SANS PRINCIPE ? (1)

"Que notre traité soit utile enfin aux connaissances de caractère philosophiques,cela s'explique du fait que,lorsque nous serons capables de développer une aporie en argumentant dans l'un et l'autre sens,nous serons mieux à même de discerner, en chaque matière,le vrai et le faux.

Mais on peut encore en attendre un service de plus,qui intéresse les notions premières de chaque science.Il est impossible,en effet d'en dire quoi que ce soit en s'appuyant sur les principes spécifiques de chaque science considérée,

puisque précisément,les principes sont ce qui est premier au regard de tout le reste;il est donc nécessaire,si l'on veut en traiter,d'avoir recours à ce qu'il existe d'idées admises à propos de chacune de ces notions.

Cette tâche appartient en propre à la seule dialectique,ou du moins à elle principalement.De fait,sa vocation examinatrice lui ouvre l'accès des principes de toutes les disciplines." TOPIQUES ,101 a 33- 101 b 4.

_____________________________________________________

Remarque

Tout en signalant la récente parution des Oeuvres complètes d'Aristote,en un volume,chez Flammarion (2014) et celle du tome 1 (Politique,Ethiques,Poétique,Rhétorique,Métaphysique ) des oeuves éditées dans la BIbliothèque de La Pléiade (2015),nous tenons à souligner le caractere irremplaçable du travail dû à Jacques Brunschwig,éditeur,traducteur et commentateur des Livres I à IV ,aux Belles Lettres,en 1967,puis, en 2007,des livres V à VIII,chez le même éditeur, sans oublier l'édition intégrale bi-lingue des Topiques chez Loeb (Harvard.Un. Press,Cambridge,Mass.,London,1976,391).

_____________________________________________________

(1) LA DIALECTIQUE DE PLATON A ARISTOTE

 

Conformément à la lecture d'Aristote faite par le professeur Granger,le "site" propre à l'activité philosophique n'est constitué ni par l'encyclopédie des sciences,ni par la logique-que la forme prise par cette dernière soit l'algèbre de la logique ,de Boole, ou les Analytiques d'Aristote -mais l'analyse sémantique que celui-ci met en oeuvre ,particulièrement dans ses Topiques,sous le nom de DIALECTIQUE.

Ainsi commence à être compris l'intitulé général de notre recherche ,compris et en même temps justifié,cette justification se confondant avec le déroulement de l'analyse conceptuelle elle-même,sans qu'il soit besoin,comme c'est le cas,par exemple en mathématique ou dans les sciences de la nature,de recourir à une démonstration ou à des preuves extrinsèques.

En philosophie,bien que le cas de l'Ethique spinoziste soit emblématique d'une pareille confusion,point n'est besoin de "recourir à une construction symbolique " et à des propositions synthétiques qui doivent être connues a priori.Car en géométrie "je ne dois point regarder à ce que je pense réellement dans mon concept de triangle

(celui-ci n'est rien de plus que la simple définition),mais je dois bien plutôt en sortir,pour aller à des propriétés qui ne se trouvent pas dans ce concept,mais qui pourtant lui appartiennent."(Kant,Critique de la raison pure,Méthodologie,Première section).Tout est là,en effet.La langue commune est à la fois le point de départ et le point d'arrivée de la philosophie.

Mais que se passe-t-il dans l'entre-deux ? Il semblerait,s'interroge Jacques Brunschwig,"qu'en s'efforçant d'enrichir l'une par l'autre les deux techniques de persuasion que sont la rhétorique et la dialectique,Aristote serait resté fidèle au programme  tracé par Platon dans le Phèdre.(...) En effe t,la Rhétorique se réfère très souvent à la dialectique

en général,et aux Topiques en particulier,alors que l'inverse n'est pas vrai;elle contientplusieurs énumérations de lieux qui présentent avec ceux des Topiques d'évidentes affinités."(o.c.,Introduction,"Les Belles Lettres",1967,p.XCVIII).

Mais faut-il ne voir dans la dialectique,et par conséquent dans la philosophie,que l'élaboration encore bien incertaine d'un outil-d'une τεχνη- d'auto-contrôle de l'usage correct de la langue ? "Aristote,poursuit J.Brunschwig,définit de manière très limitative l'objet légitime d'une telle τεχνη : seules les preuves ( πιστεις ) dont l'instrument essentiel est

l'enthymème ou syllogisme rhétorique,appartiennent de plein droit à l'enseignement technique de l'art du discours;les moyens de susciter chez l'auditeur des sentiments de suspicion,de pitié,de colère,que développent avec complaisance les rivaux d'Aristote,ne sont que des hors-d'oeuvre étrangers au sujet."(idem,p.XCIX)

Si ,dans le Phèdre, Platon ne commet pas la confusion entre philosophie et rhétorique,ce n'est pas le cas d'Isocrate,car le terme même de  φιλοσοφια est encore "à l'essai",si l'on peut dire,et n'acquerra une signification stabilisée que par son emploi régulier à l'intérieur de l'Académie .

La rupture d'Aristote avec Platon sera progressive;elle coïncidera avec l'adoption par celui-ci de la théorie des Idées,c'est-à-dire du réalisme de formes intelligibles imitées par les phénomènes.Ce réalisme,dont l'originalité s'affirme dans le Phédon, et se développe pleinement avec la République ne coïncide toutefois pas strictement avec l'affirmation du caractère épistémique de la

philosophie.En effet,la distinction tranchée entre science et opinion,épistèmè et doxa,déjà présente dans le Gorgias et le Ménon ne prend pas d'emblée la forme du réalisme de l'intelligible.Comme Bachelard le soulignera, le rationalisme en tant que tel n'impose qu'une rupture épistémologique et non un réalisme des Idées.

Un dialogue comme le Ménon est visiblement étranger et à la théorie des formes et à l'ultime élaboration de la dialectique dont le Sophiste sera l'initateur. Or paradoxalement ,si la dialectique consiste bien finalement dans une retour critique de la langue sur elle-même ,c'est-à-dire dans l'examen des conditions de son emploi légitime ,ce ne peut être qu'en bannissant d'emblée tout

recours à la transcendance et à l'ontologie.Pourtant ce qui pourrait paraître un rapprochement final du dernier Platon et du jeune Aristote n'est tout de même qu'un faux semblant car si la dialectique dont il est question dans les Topiques fait la part belle à l'opinion et à la croyance,

Platon,en raison de son mathématisme initial,même s'il accepte finalement d'introduire "vie et mouvement" dans les Idées,ne consentira jamais vraiment à combler la "rupture épistémologique",à unifier épistèmè et doxa.Même dans le Ménon,où ,en l'absence des Formes,il n'est question que d'"opinion vraie" ( δοξα αληθης ),Socrate refuse de confondre celle-là avec la science.

 En effet,s'il arrive qu'une croyance ait du succès,soit une bonne recette,conduise par chance ou compétence au bon résultat,elle n'est pas le mouvement du vrai.L'"opinion vraie' n'a qu'une valeur pragmatique,si son porteur n'est pas φρονιμος.

N'allons-nous pas trop loin dans l'interprétation? Les passages du dialogue -en particulier :88d-89a -se réfèrent à la phronèsis,au pouvoir de penser ou de comprendre,à l'intelligence plutôt qu'à la raison logique proprement dite.En effet,Intelligence et opinion peuvent toutes deux "diriger l'action droitement";celle-ci n'est pas moins utile que celle-là.

Toutefois l'une est variable,mobile,instable ,car non fondée.Trop versatile,elle dépend de l'humeur et des circonstances.Non seulement,sa vérité est difficile à prévoir,sinon,comme dit Hume par habitude ,en se fiant soit à la ressemblance des cas ,soit à leur succession régulière.Mais cette succession ne se confond pas avec la compréhension du lien causal.

Tel est le mot qu'emploie Socrate :le lien,δεσμος !La conclusion est que si du point de vue de l'action "l'opinion vraie n'est en rien moins bonne ni moins utile que la science",il lui manque ce que possède le savan : l'intelligence du lien causal.De quel lien s'agit-il en fait ?

De celui qui unit la conclusion à ses prémisses ,ou bien de celui qui rattache l'effet à ses causes?Les deux cas sont possibles et même associés dans la proposition qui dit exactement : "tant que quelqu'un n'a pas lié les opinions vraies par la cause d'un raisonnement""(Ménon,98 a)

En un sens, le recours à l ''opinion vraie', marque chez Platon une étape intermédiaire entre l'opinion et la scence.En effet,la coupure épistémologique,de Parménide à Bachelard,consiste à opérer une séparation radicale entre la science et l'opinion.Toutefois,

une telle séparation peut être conçue de deux manières, selon qu'on isole le domaine du vrai en ayant recours à un quelconque modèle de transcendance (Poème de Parménide);ou qu'à l'opposé ,la certitude soit obtenue dans le plan de l'immanence et sans abandonner la richesse pratique qu'on doit bien reconnaître à la doxa..

 Pour ce que nous en savons,le concept de dialectique ,le plus souvent d'ailleurs employé sous une forme verbale,ne se sépare de la méthode dialogique et érotètique (interrogative)telle que Socrate la pratiquait,qu'à partir du livre VII de la République.Il ne qualifie plus seulement un échange effectif entre deux ou plusieurs personnages (dans le Gorgias,par exemple)

mais exprime le mouvement même de la pensée,quel que soit,comme dit Frege,son 'Träger',son 'porteur'.La forme dramatique des dialogues platoniciens,et,si l'on en croit la tradition,des dialogues exotériques écrits par Aristote,n'est-elle qu'un 'habillage 'psychologique et culturel convenu de la pensée répondant à une demande de lecteurs familiers du théâtre ,

ou le dialogique constitue-t-il l'indispensable arrière-plan du dialectique ? Il faut chercher la réponse dans les pages 532 a et suivantes,quitte peut-être à rester sur sa faim.En effet,si la publication des travaux de Francis Jacques ( Dialogiques , I et II, P.U.F ,1979 et 1985) a rendu possible de distinguer la forme liitéraire de la démarche rationnelle,

le grec de Platon dispose  d'une unique expression : το διαλεγεσθαι,un infinitif du moyen substantivé,qui contraint Georges Leroux, traducteur dans G F Flammarion,à pratiquer un délicat équilibre en proposant "l'exercice du dialogue" ,tandis qu' aux Belles Lettres Emile Chambry se tirait de la difficulté,en traduisant tantôt par:'la discussion' ,terme qui a le mérite

de rendre compte simultanément de la forme et du fond,tantôt simplement par "la dialectique".Socrate ,une fois achevé le passage en revue des sciences indispensables à une solide παιδεια ,conclut en proposant à Glaucon ::" Par conséquent,dis-je,Glaucon,n'est-ce pas justement enfin ce chant que chante l'exercice du dialogue ( to dialegesthai)? (...)

De cette manière,chaque fois que quelqu'un entreprend par l'exercice du dialogue,sans le support d'aucune perception des sens,mais par le moyen de la raison (δια του λογου),de tendre vers cela même que chaque chose est,et qu'il ne s'arrête pas avant d'avoir saisi par l'intellection elle -même ,

ce qu'est le bien lui-même,il parvient au terme de l'intelligible"( Rep. VII,532 a-b,GF p.p385-386)

Pourquoi user de tant de précautions dans la traduction de passages cent fois lus et relus ?Nous l'avons dit : il s'agit présentement de "traquer" (pour reprendre une expression familère aux lecteurs du Sophiste )l'émergence d'un des tout premiers emplois du concept de dialectique.

Qu'il s'agit bien d'une sorte de "nom de baptême" de ce concept apparaît parfaitement dans la (fausse) hésitation de Socrate interrogeant Glaucon : "Acceptes-tu d'appeler dialecticien (διαλεκτικον )celui qui est capable de rendre raison de l'essence de toute chose (τον λογον  εκαστου λα΄μβανοντα της ουσιας )

et pour celui qui n'en est pas capable,diras-tu que dans la mesure de son incapacité d'en rendre raison,à lui-même et à autrui,il possède d'autant moins d'intelligence de cette chose ?"(o.c.,534 b ).En fait,l'expression a été employée avant même d'avoir été baptisée,puisqu' en 533d la dialectique est décrite comme procès ( μεθοδος )

:"Le 'procès' dialectique [GF:parcours;Belles lettres: méthode]est le seul à progresser de cette manière,en supprimant les hypothèses pour atteindre le premier principe lui-même., afin de s'y établir solidement."(idem,533c,GF p.388)

Arrêtons-nous un moment sur ce que Socrate nomme "cheminement" dialectique afin d'en cerner rigoureusement la spécificité,et d'abord vis-à-vis de la manière de procéder des géométres.Et d'abord cette méthode s'en distingue par le point de départ.Pour le géomètre,celui-ci est au sens strict un fondement,qu'il s'agisse d'une définition,

d'un axiome ou,tout simplement d'un théorème déjà démontré,tandis que l'hypothèse dialectique joue simplement dans la situation de dialogue le rôle d'un simple point de départ,choisi en commun pour diverses raisons qu'Aristote a énumérées,et qui,faute de valeur scientifique,témoignent surtout d'une valeur pragmatique,

de la commodité et du poids d'un bon argument.Il s'agit donc d'un point de départ,"faute de mieux",et si celui-ci détermine bien une succession dans le temps,l'ordre logique qui l'accompagne  peut être brutalement rompu au profit d'un ordre meilleur générateur d'un authentique fondement ,nommé par Socrate

"bien lui-même,terme de l'intelligible" ou encore "premier principe lui-même".Le développement de la méthode géométrique se fait nécessairement à partir d'une pluralité d'hypothèses et sera fécond à terme d'une diversité toujours plus nombreuse de théorèmes.A l'opposé,la dialectique régressive platonicienne trouve dans le Bien son premier et Unique principe.

Dans ses Réponses aux secondes objections,l'auteur des Méditations touchant la philosophie première s'est efforcé ,en proposant une distinction,d'apporter une certaine clarté dans un problème analogue,non que la méthode philosophique puisse se confondre avec celle des géomètres,

mais dans la mesure où il n'est pas interdit de l'imiter dans un "abrégé de ses principales raisons".Sommé,en effet,par ses correspondants,de "disposer ses raisons selon l'ordre des géomètres", Descartes va distinguer "deux choses dans leur façon d'écrire,à savoir l'ordre et la façon de démontrer.".( Oeuvres choisies,Gallimard,Bibliothèque de la Pléiade,p.387 )

Par "ordre",Descartes reprend ici un concept qu'il a exposé naguère dans la Regula V :"Toute la méthode et la disposition des choses vers lesquelles il faut tourner le regard de l'esprit,pour découvrir quelque vérité."Il en restreint et précise la définition :"L'ordre consiste en cela seulement,que les choses qui sont proposées les premières

,doivent être connues sans l'aide des suivantes et que les suivantes doivent après être disposées de telle façon,qu'elles soient démontées par les seules choses qui les précèdent."Cela seul importe,précise Descartes,mais ne répond pas suffisamment à l'intérêt scolaire ou technique des interlocuteurs.

Leur souci est de savoir pourquoi la manière de démontrer choisie par Descartes n'est pas la synthèse,ordinairement pratiquée par les géomètres,mais l'analyse.Descartes y répond en distinguant la mise en forme par l'exposition du vrai et "la vraie voie par laquelle une chose a été méthodiquement inventée.",qu'est l'analyse..

 Or l'avantage de cette dernière est qu'elle combine,pour un esprit attentif,la rigueur de la démonstration et son intériorisation,tandis que la méthode synthétique use d'une contrainte en quelque sorte mécanique et "en examinant les causes par les effets (...)si on lui nie quelques conséquences,elle fasse voir comment elles sont contenues dans les antécédents."(o.c.,p.388)

Le rapprochement entre analyse cartésienne et dialectique platonicienne a pour base la nature commune de l'objet et de la faculté mise en oeuvre: l'intelligible et la pensée pure.Comme Platon souligne l'arrachement de l'esprit au divers sensible,Descartes précise que la synthèse couramment pratiquée par les géomètres  "ne convient pas si bien

aux matières qui appartiennent à la métaphysique,(...)car la principale difficulté est de concevoir clairement et distinctement les premières notions."(idem,p.389)Mais entre l'usage platonicien du terme de dialectique et sa condamnation par Descartes (" Ce qui a été la cause pourquoi j'ai plutôt écrit des Méditations que des disputes ou des questions,

comme font les philosophes,ou bien des théorèmes ou des problèmes,comme les géomètres"),il faut interposer la mutation qu'elle a subie dans son emploi aristotélicien et que laissait déjà présager l'entretien de Phèdre avec un Socrate ,"amoureux des divisions et des rassemblements" (των διαιρεσεων και συναγογων )

habitué à dénommer "dialecticiens"ces praticiens d'analyses et de synthèses."Pourquoi peut-on pressentir là une évolution de Platon lui-même sous l'influence du jeune Aristote ?C'est que,selon Phèdre "si ce genre-ci (quant à moi il me le semble )reçoit de toi son vrai nom quand tu l'appelles dialectique,par contre,le genre rhétorique nous fuit encore."(Phèdre,266 b-c).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site