PHENOMENOLOGIE ET ONTOLOGIE III

SEIN UND ZEIT - SECONDE SECTION , CHAPITRE V : TEMPORALITE ET HISTORIALITE

HEIDEGGER ET L'HISTOIRE DANS SEIN UND ZEIT

N.B. On lira avec profit ,à propos de ce chapitre V,les observations faites par Beda Alleman dans son Hölderlin et Heidegger ,tr.PUF,1959,p.103.(Rajouté le 09/06/18 ).

1)  DIFFICULTES DE LA POSITION DU PROBLEME

Deux types de difficulté sont soulevés par une analyse existentielle de l'histoire.Le premier est de nature épistémologique;le second relève proprement de l"analyse phénoménologique.Dans le premier cas,non seulement les études historiques (Historie) font partie des sciences de l'homme et ne semblent

donc pas concernées par l'analytique du Dasein,mais leur caractère collectif semble les situer en opposition à l'expression propre du Dasein.Mais,cette difficulté une fois surmontée, il en surgit une autre,celle-ci intra-existentielle : comment fonder sur le souci,essence du Dasein,c'est-à-dire sur la

dimension projective de la temporalité une " compréhension ontologique de l'historicité (Geschichtlichkeit) à partir de la structure de la provenance (Geschehensstruktur)?

2) RETOUR AU PROBLEME DE LA QUOTIDIENNETE ( ALLTÄGLICHKEIT)

En effet,l 'examen du "sens temporel de la quotidienneté du Dasein" (§71) constitue une propédeutique adéquate à la double question de la science historique et de l'historicité du Dasein."Nous appelons le mode d'être où le Dasein se tient de prime abord et le plus souvent la quotidienneté." (Martineau

256[370] ).Or Heidegger reconnaît que le sens existentiel de ce problème ,en dépit de son importance,n'a pas encore été élucidé."La quotidienneté détermine le Dasein même lorsqu'il ne s'est pas choisi le "on"pour héros". ((256[371]) La temporalité quotidienne,vécue "au jour le jour",est donc conçue

comme une suite répétitive de moments,plus ou moins liés entre eux,mesurés et répertoriés,mais dont la provenance demeure non-élucidée.Afin d'élucider cette provenance,la compréhension vulgaire de l'histoire est inopérante,car elle inverse la relation entre histoire et temporalité :"Comment

l'histoire (Geschichte) peut-elle devenir objet possible d'histoire (Historie) - la réponse à cette question ne peut être dégagée qu'à partir du mode d'être de l'historique (de 'l'historial'-Martineau,Vezin - aus des Seinsart des Geschichtlichen),à partir de l'historicité (aus der Geschichtlichkeit) et de son enracinement dans la temporalité."(260[375]).

3)LA DIMENSION TEMPORELLE PRIVILEGIEE PAR l'HISTOIRE

a/Les quatre significations de l'histoire

La réduction de l'histoire (Geschichte) à la relation du passé  est incomplète et même incorrecte,car "l'histoire ne désigne pas tant le passé au sens de ce qui a passé due la provenance à partir de lui." (262[378]).Aussi  pourrons-nous distinguer quatre significations regroupées dans une définition :"l'histoire

est le provenir spécifique (spezifische Geschehen),se produisant dans le temps, du Dasein existant ,et cela de telle manière que le provenir qui est passé commun (Miteinandersein) et qui se transmet  et continue de produire son effet,vaut comme histoire ."(id.[379]).Ce faisant,Heidegger souligne l'unité

étymologique de 'geschehen' et de Geschichte.Et même si documents,vestiges,témoignages appartiennent bien au passé en tant qu'éléments du vorhandensein,"manifestement,le Dasein ne peut jamais être passé,non point parce qu'il est impérissable,mais parce qu'il ne peut essentiellement jamais être disponible (vorhandensein),mais ,s'il est,existe." (263[380])

b/L'historicité (historialité),constitution fondamentale du Dasein.

Avec le caractère dual -et même ternaire- de l'être-au-monde (Dasein,Vorhandensein,Zuhanhensein) nous retrouvons,omission faite du Zuhandensein lié à l'ustensilité et à l'espace,la composante essentielle annoncée par le titre même de l'ouvrage.Aussi sommes-nous désormais confrontés à la seconde

difficulté, immanente à la problématique de Sein und Zeit : comment rattacher à l'être-soucieux ,partagé entre la décision d'une vie-propre et le laisser-aller du divertissement ordinaire,une constitution historique (historiale) qui ait la possibilité de prendre en charge,d'assumer ,non seulement le passé

personnel de l'être-vers-la-mort,mais un passé commun.Le § 74 propose une réponse à cette interrogation,puisque "si l'historicité (historialité) appartient à l'être du Dasein,alors,il faut que l'exister impropre soit lui aussi historique.".Mais comment caractériser une historicité propre ?

c/Considérations factuelles sur une historicité propre : répétition et destin.

S'il s'agit de considérations factuelles,elles ne peuvent concerner l'être-vers-la-mort.Elles consisteront à  récuser un mode d'existence anonyme.Reprenant un thème exposé à plusieurs reprises -au poinr que nos en avons fait le fil conducteur de notre lecture transversale -Heidegger

explique que "de prime abord et le plus souvent,le soi-même est perdu dans le 'on'.Il se comprend à partir des possibilités d'existence qui 'ont cours'dans ce qui est à chaque fois aujourd'hui l'explicitation publique moyenne du Dasein." On comprend donc que,concrètement (faktisch),il s'agit d'une existence

'flottante',au jour le jour,conformiste et sans véritable repère.,et que,par conséquent,le 'propre' ,loin,de se confondre avec l'original ou l'exceptionnel, doit être ancré à des repères.Heidegger va même préciser ses vues sur le sens d'un passé approprié ."La résolution où le Dasein revient vers lui-même

ouvre les possibilités à chaque fois effectives (die jeweiligen faktischen Möglichkeiten) d'exister propre à partir de l'héritage qu'elle assume en tant que jetée.Le retour résolu vers l'être-jeté (Das entschlossene Zurückkommen auf  die Geworfenheit) abrite en soi une transmission de possibilités

,quoique non pas nécessairement en tant que traditionnelles.(...)La répétition (die Wiederholung) est la transmission  expresse,c'est-à-dire le retour dans des possibilités du Dasein qui a été là.La répétition propre d'une possibilité d'existence passée -le fait que le Dasein se choisit ses héros- se fonde

existentiellement sur la résolution devançante,car c'est en elle seulement qu'est choisi le choix qui rend libre pour la poursuite du combat et pour la fidélité du répétable.Néanmoins,le se-délivrer répétitif d'une possibilité passée n'ouvre nullement le Dasein ayant-été pour le réaliser à nouveau.

La répétition du possible n'est ni une répétition du passé,ni une liaison après-coup du présent à ce qui est révolu.Jaillissant d'un se- projeter résolu,la répétition ne s'en laisse pas compter par le passé,pour ensuite le laisser revenir en tant qu'effectivité antérieure.(...)Nous caractérisons la répétition

comme le mode de la résolution auto-délivrante par lequel le Dasein existe expressément comme destin."(o.c.,265-266[385-386]).Même si la thématique de la répétition est commune à Heidegger et à Kierkegaard,comme l'est aussi celle de l'angoisse,le contexte théologique,sans doute présent à l'origine

de l'herméneutique heideggerienne,mais pas lui seul,s'est effacé, dans Etre et Temps,au profit d'une recherche purement onto-existentielle.

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CONCLUSION GENERALE

La lecture du § 74 ,en donnant accès à l'effectivité de la vie historique (historiale) du Dasein ,confronte le lecteur de Heidegger à une 'constellation' d'existentiaux (destin,peuple,communauté,tradition,héritage,fidélité,héros ) qui ,par son contraste brutal avec l'anonymat indifférent de la quotidienneté

répétitive, illustre suffisamment l'opposition du propre et de l'aliéné,et évoque sans aucun doute la dualité développée par Tönnies entre le social et le communautaire.Mais ,dans Sein und Zeit, la dialectique intra-temporelle se construit avec une virtuosité intellectuelle et verbale telle que ,toutes choses

égales d'ailleurs,elle ne pourrait être comparée qu'avec la dialectique du premier Hegel,celle de la Phénoménologie. Heidegger est resté jusqu'au bout de l'oeuvre inachevée fidèle à la méthode adoptée dès ses premiers travaux,l'herméneutique phénoménologique.

Mais, en dépit des déclarations initiales de Sein und Zein,c'est vainement qu'on chercherait dans le corps de ce livre une quelconque 'vérité de l'Etre'.Titre et contenu se présentent à fronts renversés: si 'Etre et Temps' traite exclusivement de la temporalité du Dasein ,sans doute faudra-t-il attendre Temps et Etre ,et beaucoup d'autres écrits, pour se faire une idée de la 'vérité de l'Etre'.Mais peut-être aussi n'y sera-t-il plus question d'herméneutique ni de phénoménologie.

 

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