PHENOMENOLOGIE ET ONTOLOGIE I

PHENOMENOLOGIE ET ONTOLOGIE

"L'ontologie et la phénoménologie ne sont pas deux disciplines différentes qui appartiendraient à la philosophie parmi d'autres.Ces deux titres caractérisent la philosophie elle-même selon son objet et sa méthode.La philosophie est ontologie phénoménologique universelle,qui part de l'herméneutique du Dasein."

                                                      Martin Heidegger,Etre et temps,Introduction,§7,C.Le concept provisoire de phénoménologie,tr. fr.Gallimard 1964,p.56[38].

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1-UN  NOUVEAU SCHEMATISME

C'est un double lien qui relie indissociablement Heidegger à Husserl.D'une part,matériel et d'autre part intellectuel,puisque, avant ses nombreuses éditions chez Max Niemeyer, Etre et Temps paraît pour la première fois en 1927 dans le volume VIII des Annales pour la recherche philosophique et

phénoménologique dirigées par E.Husserl.Edition dont le caractère incomplet-  comme "première moitié" - sera indiqué dans son plan jusqu'à la 9e édition de 1960.Comme avec l'esquisse consacrée à l'interprétation phénoménologique d'Aristote réclamée par Natorp, il s'agit en effet pour le jeune

universitaire de répondre à une demande plus que de proposer une oeuvre achevée.Par contre,le thème choisi, et souligné par la citation de Sophiste 244 a, fait apparaître clairement qu'il ne s'agit plus,comme précédemment, d'une discussion critique et comparative de méthodes ,mais bien d'une

analyse de contenus.Toutefois,la nature de ce contenu n'est pas choisie sans rapport avec la préparation méthodologique,puisque c'est la méthode herméneutique de la phénoménologie qui conduit à la question du sens de l'être ou,plus rigoureusement,du sens de 'être' (nach dem Sinn von Sein)",

car le Platon cité n'est pas celui de la République  ni même celui du Parménide, mais celui du Sophiste,et par "être" il ne faudrait pas comprendre l'absolu ou l'être suprême,mais l'un de "ces genres qui se mêlent entre eux" et à propos desquels l'Etranger explique à Théétète que "l'être et l'autre

circulent à  travers tous et ces deux genres à travers l'un l'autre."(259a).Pourtant,le propos de Heidegger n'est pas de pure logique formelle car son objectif précis est clairement exposé :"l'élaboration concrète de la question du sens de être  est l'objet du présent travail.Son but provisoire est de fournir

une interprétation du temps comme horizon de toute compréhension de l'être."(Gallimard,1964,p13 [1] ).Heidegger reprend là l'objectif du chapitre Ier de Kant dans l'Analytique des Principes,à savoir Du schématisme des concepts purs de l'entendement : rendre compte de l'application de la catégorie aux

phénomènes.A sa manière ,Heidegger reprend donc l'exposition du schématisme,puisque "les schèmes des concepts purs de l'entendement sont les vraies et seules conditions qui permettent de procurer à ces concepts une relation à des objets et par suite une signification."Critique de la raison pure,Gallimard,1980,p.196) En effet,les schèmes ne sont pas autre chose que" des déterminations du temps  a priori  d'après des règles."(idem,p.196).

 

2-L'ETRE DES PHENOMENES

L'"Introduction "de Etre et Temps offre au lecteur de Heidegger un aspect assez abrupt, dans la mesure où la filiation husserlienne y est interrompue pour être renvoyée ,quarante pages plus loin,au chapitre II,§7,située à ce qui constituera désormais sa vraie place,celle d'une méthode.Entre temps,s'est

produit un double déplacement,thématique et doctrinal,puisque ,d'une part,la question du sens de être devient fondamentale et que ,d'autre part,le corpus doctrinal,jusqu'ici occupé par les principaux représentants du néo-kantisme,s'efface devant les Pré-socratiques Platon,Aristote et son école.

Mais ,comme on le verra,le triomphe de l'ontologie sur la phénoménologie est illusoire,en raison même de la nature de la question posée :"que signifie être ?"

a) La réponse d'Aristote dans Métaphysique ,Delta,7.

Si l'on écarte,pour simplifier, l'être-comme-vrai et la distinction entre acte et puissance,Aristote répond :"l'étant se dit par accident et par soi"( to on legetai to men kata sumbebèkos ,to de kath'auto" (1017 a 768).Dans le premier cas on dira que l'architecte est musicien par accident;mais,dans le second cas,

"l'étant par soi reçoit toutes les acceptions qui sont indiquées pas les schèmes de catégorisation (kath'auta de einai legetai osaper sèmainei ta schèmata tès katègorias;"(1017 a 22-23). "

"être"signifie dans les deux cas la relation d'appartenanceEn ce ca (ou de non-appartenance,en cas de négation) d'une propriété à une classe,appartenance accidentelle dans le premier cas,essentielle dans le cas d'une catégorie tel que "le bleu est une couleur( une qualité)" ou" Pierre est

plus jeune que son fils" (une relation). En ce cas,"les sens de 'être' sont en nombre égal aux catégories,les uns signifient l'essence,d'autres la qualité,d'autres la quantité,d'autres la relation,d'autres l'action ou la passion,d'autres le lieu et d'autres le temps,à chacune de ces catégories répond un des sens de 'être'."(1017 a 20-27).

b)Heidegger,Etre et temps,Introduction,§2.

'Etre' est polysémique;il signifie aussi bien l'existence que l'essence ou la réalité, la consistance que la valeur.Aussi Heidegger pose-t-il la question :"En quel étant faudra-t-il lire le sens de l'être,en quel sens l'exploration de l'être prendra-t-elle son point de départ ?Le point de départ peut-il être

arbitraire,ou quelque étant jouit-il d'un privilège dans le développement de la question de l'être ?Quel est cet étant exemplaire (Welches ist dieses exemplarische Seiende) et quel est le sens de sa primauté ?"(Gallimard,1964,p.22 [7]).Question qui n'a cessé de hanter l'histoire de la métaphysique

et de recevoir des réponses telles que Dieu,le je pensant ou le monde.Or selon Heidegger lé développement même de la question ne peut que conduire "à l'explicitation de l'étant qui questionne -dans son être.(...) Cet étant,que nous sommes nous-même,et qui a,par son être,la possibilité de poser des

questions,sera désigné sous le nom de Dasein.(Dieses Seiende,das wir selbst je sind und das unter anderem die Seinsmöglichkeit des Fragens hat,fassen wir terminologisch als Dasein."(édition de 1949, conforme à l'original,Max Niemeyer Verlag Halle (Saale)).

c)Le cercle herméneutique.

Heidegger écarte,comme il l'a déjà fait dans ses écrits de circonstance,[voir :Phénoménologie et Herméneutique II ] l'objection de 'circularité': "un 'raisonnement circulaire' ne peut apparaître d'aucune manière dans la problématique du sens de l'être ,parce que la réponse à cette question ne 

cherche pas à établir son fondement par voie de déduction mais par un dégagement apophantique (eine ableitende Begründung ,sondern um aufweisende Grund-Freilegung geht)" [8] (p.23).Ce passage étant particulièrement délicat nous proposerons aussi les traductions d'E.Martineau

(Authentica,1985) et de Fr.Vezin ( Gallimard 1986).Nous lisons dans la traduction Vezin :"Il ne s'agit pas d'établir une base de départ pour des déductions mais au contraire de dégager le fond à partir duquel elle [ i.e. : la réponse ]se manifestera."(p.32).Quant à E.Martineau il entend comme suit l'ensemble

du passage discuté :"S'il ne peut y avoir en général de 'cercle démonstratif' dans la problématique du sens de l'être,c'est parce que ce dont il y va avec la réponse à cette question n'est point une fondation déductive,mais la mise en lumière libérante d'un fond."(p.30)

Nos études antérieures sur le cercle herméneutique permettent toutefois d'éclairer ce point.Revenons au texte :"répondre à la question n'opère pas (nicht geht) par une justification déductive, mais par l'exposition qui montre son fondement" (um eine ableitende Begrundung/um aufweisende-Grund

Freilegung)".Seulement,dans le texte allemand le tiret censé constituer un groupe de mots est mal placé;il associe Grund et Freilegung alors qu'il doit unir Grund et aufweisende.L'alternative est en effet entre montrer et démontrer.Dans ses précédents écrits Heidegger a associé méthode phénoménologique et méthode herméneutique.Ce choix est donc déterminant pour SuZ.

Mais revenons au caractère exemplaire de l'étant nommé Dasein - substantif,avec D majuscule.En quoi ce substantif est-il "exemplaire" pour le verbe sein,einai ?Ne désigne-t-il pas un étant parmi d'autres .'Etre' n'est pas un genre -fût-ce l'Etant suprême. Il ne renvoie pas à un quelconque domaine.Alors pourquoi commencer par le Dasein ?

d)Heidegger cartésien ?

"nonne igitur etiam me non esse ?Imo certe ego eram,si quid mihi persuasi.Sed est deceptor nescio quis,summe potens,summe callidus,qui de industria me semper fallit.Haud dubie igitur ego etiam sum,si me fallit;fallat,quantum potest,nunquam tamen efficiet,ut nihil sim quamdiu me aliquid esse cogitabo."MEDITATIO II.

Comment Heidegger justifie-t-il son propre choix ? L'exemplarité de l'étant nommé "Dasein" ne relève pas d'un quelconque 'niveau métaphysique' comparatif, valorisant,par exemple, l'esprit au détriment de la matière.Elle ne dépend que de deux conditions: la priorité herméneutique et l'immédiateté

phénoménologique.Cet étant est premier-questionné parce qu'il est lui-même questionnant.Mais il ne saisit de lui-même que ce qui se donne dans la question,donc aucune essence ou nature, sinon ce logos erôtètikos,cette parole questionnante dont on pourrait seulement dire qu'elle manifeste une in-

quiétude primale."Le développement de la question de l'être commporte donc l'explicitation d'un étant - celui qui questionne - dans son être. (Ausarbeitung der Seinsfrage besagt demnach Durchsichtigmachen eines Seienden -des fragenden -in seinem Sein."(Gallimard 1964,p.22 [7] ).

Mais ,pas davantage que Descartes,Heidegger ne sait s'en tenir rigoureusement à la leçon du 'cercle herméneutique'.Outrepassant l'exigence de ce cercle ,Descartes le développait en ces termes :"Nihil nunc admitto nisi quod necessariosit verum;sum igitur praecise tantum res cogitans,id est,mens

sive animus,sive intellectus,sive ratio,voces mihi prius significationis ignotae." En paraissant commettre la même faute épistémologique que Descartes,Heidegger ne semble pas rester davantage fidèle à la stricte exposition du cercle quand il commente :" L'être est à chaque fois l'être d'un

  étant.La totalité de l'étant,articulée selon ses différents domaines,peut fournir un champ d'investigation et un lieu de délimitation  pour l'étude des régions d'objets particuliers." L'emploi d'expressions telles que "Bezirken","Feld" ou "Sachgebiete" indiquent suffisamment le traitement de l'être en

extension, ce qui en banalise l'usage au traitement de la totalité des étants ,et ne correspond nullement à l'interprétation catégorielle du livre Delta de la Métaphysique.

e) Du sein au Dasein  : ontologique et ontique. Comment accorder à l'analytique du Dasein un statut ontologique ?

Conformément à la différence de statut entre sein et ta onta dans Métaphysique Delta seul le déploiement des catégories de l'être peut être qualifié d'ontologique.Est 'ontologique' au sens strict des schèmata tès katègorias,c'est-à-dire des dix formes (au sens non pas kantien mais aristoté-

licien du jugement ) telles que selon l'essence,la quantité,la relation,etc.Lorsque Heidegger développe dans le bref §3 "La primauté ontologique de la question de l'être"( "Toute ontologie,si riche et si fortement structuré que soit le système de catégories dont elle dispose..."(p.27 [11]),c'est bien des catégories du système qu'il devrait s'agir.

Or l'auteur admet bien dans cette Introduction :"Il n'y a pas de doute qu'une ontologie qui se donnerait pour tâche d'établir,sans avoir recours à une construction déductive,la généalogie des différents modes possibles d'êtres,a elle-même besoin d'une exploration préalable "de ce que nous entendons

vraiment en usant du mot 'être'."(p.26 [11] ). Or nous avons montré,en évoquant le cartésianisme de Heidegger ,que loin de disposer d'une telle exploration,celui-ci n'a recours,comme Descartes dans la deuxième méditation,qu'à un procédé d'exposition herméneutique,sans portée ontologique

véritable.Aussi Descartes devra-t-il attendre la cinquième méditation pour que d'herméneutique sa découverte devienne une preuve, au sens fort du terme.

En conclusion,Heidegger doit faire précéder l'analytique du Dasein de développements consacrés à l'élucidation de difficutés d'ordre proprement méthodique et historique (§§ 5 à 7),s'il ne veut pas que, faute de cette préparation indispensable, une telle analytique se limite à une simple "primauté ontique".

 

3- ONTOLOGIE FONDAMENTALE ET ANALYTIQUE EXISTENTIALE

a) Qu'est-ce qu'une analytique ?

Au sens strict ,qui correspond aux parties 3 et 4 de l'Organon aristotélicien,l' analutikè épistèmè est,selon un de ses commentateurs "une science qui nous apprend à remonter (analuein) aux causes et aux conditions par le moyen de la démonstration."( Aristote,Premiers analytiques,tr.fr. Vrin 1966,

traduction Tricot,p.1,note 1).C'est en ce sens que Kant fait à son tour usage de cette notion,tout en subordonnant l'analytique à la logique,terme dont l'emploi ne s'est répandu qu'à partir des Stoïciens.Il précise ainsi son emploi :"Cette partie de la logique générale peut donc être nommée analytique,

et elle est la pierre de touche ,du moins négative,de la vérité,puisqu'il faut d'abord contrôler et estimer d'après ces règles toute connaissance selon sa forme,avant de l'examiner selon le contenu pour établir si,à l'égard de l'objet,elle contient une vérité positive."(Critique de la raison pure,Logique transcendantale,Introduction,III,tr.Gallimard,1980,Folio,p.125 [III,80] )

Comme le propos de Heidegger est de découvrir les conditions a priori de la signification des phénomènes vécus,le sens pris chez lui par l'analytique ,sans rapport avec la logique formelle,sera bien plus proche de la logique trancendantale ,au sens développé par Husserl.On lira à ce sujet avec profit

dans Logique formelle et logique transcendantale le § 100 intitulé 'Remarques historico-critiques sur le développement de la philosophie transcendantale '(tr fr.Presses Universitaires de France,1965,p341 sq.)Mais on déjà précisé que,de cette logique transcendantale la partie la plus précieuse est le schématisme ,c'est-à-dire la traduction temporelle de la structure catégoriale.

b)Dasein et Existenz

La primauté ontologique du Dasein n'a pas été déduite d'une quelconque connaturalité (métaphysique,physique,spirituelle) qu'il entretiendrait avec l'être,car l'être n'a aucune essence (pour Aristote Dieu ne peut que se penser lui-même).Par contre,phénoménologiquement, on peut saisir intuitivement

une analogie entre la réflexivité du Dieu d'Aristote et celle du cogito ou du Dasein ,dont Heidegger nous dit d'abord qu'"il appartient donc à la constitution d'être du Dasein qu'il ait dans .son être une relation d'être à son être."(o.c.,§ 3,p.27 [12]). Il s'agit là d'une primauté ontologique,que le philosophe

souhaite développer ;enrichir,tout en sachant que seul le plan ontique pourrait satisfaire immédiatement cette ambition.Un exemple de cette tentative est représenté, bien que Heidegger ne la juge pas satisfaisante,par celle d' un autre disciple de Husserl,Max Scheler,auteur du Formalisme en éthique,publié

en 1916, et donc contemporain des premier travaux du docent de Fribourg.Il s'agit en effet pour Scheler de poser la question :"existe-t-il des intuitions éthiques matériales ?" Peut-on étendre l'a priorité au delà du formel  ? Or sa réponse est claire ::"Une des erreurs fondamentales de la théorie kantienne

est d'avoir identifié l'a priorique et le formel."(tr.fr.Gallimard 1955,p.76 [49]).Il fonde cette critique sur le critère suivant :"Seule la coïncidence du 'visé' et du 'donné' nous révèle les constituants de l'expérience phénoménologique.C'est dans cette coïncidence, au point de rencontre où se réalisent ensemble le visé et le donné,que le phénomène se manifeste."(idem,p.73 (46]).

Mais peut-on réduire l'ontologique à un a priori,fût-il matériel ,à l'image de la 'valeur' schelerienne ? Une réponse qui ne prendrait pas d'abord en compte l'existence et son analytique ne répondrait qu'à la moitié de la difficulté.

Aussi commençons par la définition de l'existence."Nous nommons existence (existenz) l'être lui-même à l'égard duquel le Dasein peut se conduire  comme ceci ou comme cela de manière déterminée.Et comme la détermination d'essence de cet étant ne peut être effectuée en indiquant la définition

d'un contenu objectif ,mais que son essence consiste bien plutôt en ceci qu'il a, à chaque fois, à être son être comme sien ,c'est la dénomination Dasein , en tant que pure expression ontologique (als reine Seinsausdruck) qui a été choisie pour désigner cet étant. Le Dasein se comprend toujours à partir de son existence,à partir de sa possibilité propre d'être ou de ne pas être lui-même."(o.c.,p28 [13] ).

e) De l'existence du Dasein à l'analytique existentiale.

"La compréhension de soi-même qui oriente dans la conduite,nous la nommons existentielle.La question de l'existence est pour le Dasein une 'affaire' ontique.Nous appelons existentialité l'ensemble des structures ontologiques de l'existence. (...)

Leur analytique a le caractère d'une compréhension non pas existentielle mais existentiale (Deren Analytik hat den Charakter nicht eines existenziellen,sondern existentialen Verstehens."(idem,p.28 [12]).

f)Ontologie fondamentale et analytique existentiale.

Il y a ainsi à la fois deux ontologies et deux analytiques.L'ontologie fondamentale qui ne traîte que la forme ou de la structure catégorielle de l'être,et les ontologies régionales (Husserl) qui donnent lieu aux divisions de la science..Qu'en 'est-il des analytiques ?Heidegger a certes soigneusement

distingué,par la terminologie même,deux formes de compréhension ( Verstehen )de l'existence :celles de structures ,nommée existentiale,et celle dont traitent les différents savoirs régionaux,qualifiée d'existentielle.Le lecteur observe toutefois que si le point de départ de la recherche (le Dasein) a été

justifié par sa proximité unique avec l'être-même -sa réflexivité -,la méthode analytique ne dispose encore d'aucune exposition.C'est à quoi seront consacrés les paragraphes 5 à 7 de l'Introduction,de telle sorte que,finalement, soient justifiés :1) l'essence existentiale du Dasein -nécessairement

constituée de propriétés non-contingentes (ontologiques) .2) A partir de l'exposition de cet étant privilégié,une vue sur l'être lui-même. Certes,seul le contrat du I) se trouvera finalement exécuté,mais l'oeuvre entier de l'auteur s'efforcera de remplir le projet du 2)."A cette occasion ,conclut Heidegger à la

fin du chapitre I de I'Introduction,le Dasein s'est révélé comme l'étant dont il faut d'abord et suffisamment développer la structure ontologique si l'on veut que la question de l'être soit comprise.A présent,il est apparu que l'analyse ontologique du Dasein est elle-même l'ontologie fondamentale et que,du coup,le Dasein s'avère être l'étant qu'il faut d'abord et fondamentalement interroger au sujet de son être."(o.c.,p.30 [14]).

4- LA TEMPORALITE

"On montrera que le sens de l'être de l'étant dénommé Dasein est la temporalité" ( Sein und Zeit,§ 5,p.33[17] ).

Nous avons fait le point sur la lecture de la première partie de l'Introduction consacrée à l'élucidation du problème.Des considérations historico-critiques en occuperont la seconde partie (§§ 5-7).Or c'est parmi des considérations qui doivent être tenues pour seulement 'introductives' - et pas même

pour préparatoires-,car il faudra attendre la première section de la première partie publiée de l'ouvrage pour que soit vraiment traîté pour la première fois son thème majeur,la temporalité (die Zeitlichkeit) du Dasein.

a)Une double relation ontologique.

Au plan ontologique,nous avons montré en premier lieu l'analogie de structure entre la réflexivité de l'être ,illustrée par la cloture du rapport à soi du Dieu d'Aristote,et celle du Dasein,rapprochée du cogito cartésien..Mais,d'autre part, "le Dasein a tendance à comprendre son être à partir de l'étant auquel il

se rapporte essentiellement de prime abord  et constamment,le monde.Dans le Dasein lui-même et dans la compréhension de son propre être,se trouve inclus comme l' éclairage en retour ontologique ( als die ontologische Rückstrahlung ) de la compréhension du monde qui se répercute sur l'interprétation

du Dasein." Si l'on peut déjà élucider phénoménologiquement ce double rapport à soi et au monde,on peut en voir la source dans la double visée de l'intentionnalité husserlienne.Aussi l' 'In-der-welt-sein', qui ne sera nommé comme tel qu'ultérieurement ,a-t-il une double dimension,ontique et 

ontologique,existentielle et existentiale. En effet,"ce n'est que lorsque les structures fondamentales du Dasein auront été suffisamment et explicitement développées  à la lumière du problème de l'être ,que les acquisitions antérieures de l'explicitation du Dasein trouveront également leur justification existentiale."(idem,§5,p.32 [16]).

Ces quelques lignes exposent le plan que suivra la première partie publiée de l'ouvrage : Première section :Analytique existentielle du Ds dans son 'être-au-monde' (In-der-Welt-sein) ;deuxième section : Analytique existentiale, Dasein et temporalité ou schématisme de la structure du Ds..Ainsi,c'est bien l'analyse structurelle de la temporalité qui rendra effective l'accession du Dasein au plan ontologique.

b) L'être-au-monde ou la conduite du Dasein à partir de "sa possibilité propre d'être ou de ne pas être lui-même".

Commençons par poser des questions élémentaires,par exemple celle-ci : pourquoi le Dasein et pas l'être-humain,l'être-qui parle,l'être-qui-travaille,ou,comme pour Aristote,le zôon politikon ? Ou encore celle-là : pourquoi ne pas dire l'être-là,ou ne pas corriger la traduction,sur le conseil

de Heidegger lui-même,en ' être-le-là '? Mais le Ds ne se contente pas de "se conduire";il juge sa situation,son être- au-monde quand il la décrit: " de prime abord et le plus souvent,en sa banalité quotidienne et ordinaire " (§5,p.33[16]).La "banalité quotidienne" (der Alltäglichkeit des Daseins),est-ce

là,pour un philosophe - fût-il phénoménologue - une expression recevable et univoque de l'"être-propre" ,et,comme il le dit ,une "base suffisante si l'on veut disposer d'une 'anthropologie philosophique' ? Une contestation de Heidegger,avant de porter sur ce qu'il a fait ou dit en tant qu'universitaire et

citoyen,ne devrait-elle pas d'abord se manifester pour le lecteur comme étonnement devant sa manière même d'aborder le vécu immédiat dans son authenticité ? Et si c'est le cas,ce qu'il qualifie d'analytique "pas seulement incomplète,mais provisoire", puisqu'elle ne reçoit pas encore la lumière de

la temporalité,ne revêt-il pas toute l'apparence d'une doxa élevée au niveau de l'opinion publique majoritaire ?Encore faudra-t-il ,comme Heidegger le précise alors que "le concept du temps soit distingué de la conception vulgaire de ce même concept."(o.c.p.34 [17]).Aussi propose-t-il déjà une nouvelleterminologie pour la Temporalité de l'être, puisqu'il qualifie de temporal,au lieu de zeitlich, un moment de l'être du Dasein.

4-RETOUR SUR LA METHODE

"Nous comprenons cette tâche comme une destruction,menée en vue de la question de l'être,du dépôt auquel la tradition a réduit l'ontologie antique." (SuZ.§ 6,p.39[22] ).

Si nous parlons ici de "retour" ,c'est dans la mesure où sur les deux points traîtés dans les §§ 6 et 7,Heidegger fait appel à des thèmes déjà exposés dans ses travaux antérieurs et que nous avons étudiés dans PHENOMENOLOGIE ET HERMENEUTIQUE II.Il s'agit en effet d'une double relecture

1/de l'histoire de la philosophie ("La destruction de l'histoire de l'ontologie").2/de l'interprétation de la phénoménologie.("Le concept provisoire de phénoménologie").

a)Die Aufgabe einer Destruktion der Geschichte der Ontologie.(§6)

Ce seul titre pose un problème puisqu'une traduction va même jusqu'à omettre "Aufgabe" ,comme Gallimard-1964.Il est pourtant fondamental,car il exprime une exigence à portée 'révolutionnaire' qui s'impose à l'auteur,tout à l'opposé d'une décision capricieuse.La source de ce thème,déjà exposée

pas nous dans Phénoménologie et herméneutique II, se trouve dans le manuscrit envoyé en 1922 à Paul Natorp et intitulé Interprétations phénoménologiques d'Aristote.Il est étroitement lié à "l'idée herméneutique de Faktizität".Par "Faktizität",Heidegger entend le vécu situationnel,et pour

justifier l'interprétation "négative" qu'il en donne dans SuZ ,il n'est pas inutile de rappeler ce qu'il en écrivait dan le texte de 1922 :"L'idée de Faktt. implique que c'est seulement la Faktt. particulière- au sens originel du terme:la Faktt.propre - celle qui est propre et particulière à une époque et à une e

génération qui est l'objet authentique de la recherche.En raison de son inclination à la dégradation (ob seiner Verfallensgeneigtheit) la vie 'situationnelle' vit le plus souvent dans l'inauthentique,c'est-à-dire dans ce qui est transmis et reçu,dans ce qui lui est imposé et qu'elle fait sien médiocrement

(durchschnittsweise).Même ce qui est élaboré originellement à titre de possession propre,se dégrade en médiocrité et en publicité,perd le sens spécifique de sa provenance à partir de sa situation originelle. et se met à flotter dans l'usage du "on".(...)La philosophie,dans sa manière de questionner

et  de répondre,se tient elle aussi dans cette mobilité de la vie situationnelle,car elle n'est rien d'autre qu'explication exprésse de la vie situationnelle."(Martin Heidegger,Interprétations phénoménologiques d'Aristote,tr.fr. Trans-Europ-Repress,Mauvezin 1992,p.29 [18] ).

Suit une interprétation précise de la 'destruction herméneutique"."L'herméneutique phénoménologique de la Faktt. se voit donc assigner comme tâche-pour autant qu'elle prétend contribuer à la possibilité d'une appropriation radicale de la situation actuelle grâce à l'explicitation (duch die Auslegung),et

cela en attirant l'attention sur les catégories concrètes pré-données- de défaire l'explication reçue et dominante et d'en dégager lmes motifs cachés,les tendances et les voies implicites ,et de pénétrer,à la faveur d'un retour déconstructeur (im abbauenden Rückgang),aux sources originelles qui ont servi

de motifs à l'explicitation.L'herméneutique n'accomplit donc sa tâche que par le biais de la destruction (Die Hermeneutik bewerkstelligt ihre Aufgabe nur auf dem Wege des Destruktion)" (o.c.,p.31[20]).

Entre le texte de 1922 et le § 6 de SuZ  on peut souligner deux différences.D'une part,Heidegger souligne sa dette à l'égard de Kant ,et particulièrement pour la doctrine du schématisme.D'autre part,il développe davantage le côté positif de la 'Destruktion' en relation avec le caractère équivoque de la

tradition.En effet,"la tradition,loin de rendre accessible ce qu'elle 'transmet' contribue,au contraire et le plus souvent,à le recouvrir.(...)Elle supprime tout besoin de comprendre la nécessité d'un retour aux sources." Aussi  la 'destruction' ne doit-elle pas être entendue,en un sens négatif comme un rejet de

la tradition ontologique.(...)Elle ne se propose pas d'enfouir le passé dans le néant,elle a une intention positive;sa fonction négative demeure inexplicite et indirecte."(Etre et temps,§ 6,pp .38[21] et 39[23] ).

b)"Le concept provisoire de phénoménologie"

Le paradoxe du § 7 réside dans l'apparence scolaire de son exposition,apparence qui contraste avec la spécificité du choix méthodique fait par Heidegger,dans un contexte philosophique assez largement favorable au néo-kantisme.Il faut en effet prendre la mesure de l'audace

intellectuelle dont il doit témoigner pour s'affirmer phénoménologue ,au sens de disciple de Husserl,tout en proclamant sa recherche libre de toute subordination à une doctrine ou à un domaine d'objets." Le mot 'phénoménologie',affirme-t-il en effet,ne désigne pas l'objet d'une recherche particulière

et ne caractérise pas non plus le contenu réel de cet objet.Il nous informe seulement sur la manière dont sera montré et traîté ce dont il doit être débattu dans cette science."( o.c.,§7,C,p.52 [34] ).Relevons au passage l'emploi du concept de 'science' (Wissenschaft 'von' der Phänomenen),hérité de Husserl,

alors qu'un dépassement du "concept provisoire de phénoménologie" aura précisément pour effet de proposer une genèse de la théôria  au § 69 b (Gallimard 1986,p.419 sq.[356 sq.]) à partir du virage de la préoccupation circonspecte ("nur den Umschlag des umsichtigen Besorgens"),et donc aussi une genèse de l'épistémè.

L'analyse du concept de phénomène peut en relever trois sens :1/ une simple apparence ;2/l'effet sensible qui indique une cause cachée;3/ce qui se montre en tant qu'il se montre.Tel est le sens proposé par la phénoménologie." 'Derrière' les phénomènes de la phénoménologie,il n'y a donc en vérité rien,mais il peut se faire que soit caché ce qui devra devenir phénomène."(p.54[36] )

Aussi " l'ontologie et la phénoménologie ne sont pas deux disciplines différentes qui appartiendraient à la philosophie parmi d'autres.Ces deux titres caractérisent la philosophie elle-même selon son objet et sa méthode."(p.56[38] ).

 

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