PHENOMENOLOGIE 3

PHENOMENOLOGIE 3 - SENS ET CONSTITUTION

"Il s'agira de mettre en lumière les divers modes de donnée ou de présence authentique,c'est-à-dire de mettre en lumière la constitution des divers modes

d'objet,ainsi que leurs relations mutuelles."

 

Dès 1907,c'est-à-dire dès la Cinquième leçon,et par conséquent avant le "tournant transcendantal",et donc de plain-pied avec l'essentialisme et l'intuitionnisme,le

thème de la constitution est présent dans la pensée de Husserl.Que la lecture des Recherches ait pu laisser Frege insatisfait se comprend fort bien,si l'on

mesure l'importance relative qu'y prennent les études consacrées à la représentation et à l'abstraction, c'est-à-dire à la genèse de la généralité dans une optique

empruntée aux empiristes anglais,même si,en de nombreux endroits,Husserl témoigne de son désaccord et esquisse déjà la spécificité phénoménologique. Il y

est,en effet,davantage question de psychologie que de logique.Ce qu'il entend par "logique"se confond ,dans ces Recherches (par exemple, R.II et R .V) avec

des analyses de philosophie de la connaissance,avec de l'épistémologie prise au sens large,c'est-à-dire plus proche de l'histoire des doctrines que d'analyses

techniques spécialisées.

Pourtant,c'est à partir de certaines distinctions élucidées dans les Recherches ( le cas de la VIe mis à part) que s'élaborent la notion de vécu ,le vécu "pris dans

un sens purement phénoménologique c'est-à-dire de telle sorte que toute relation avec l'existence empirique réelle soit exclu" ( Ve Recherche,tr.fr. tome

second,deuxième partie,chap.1,p.146) et celle de "vérité au sens phénoménologique".Vérité et fausseté au sens phénoménologique ne sont pas équivalentes

à l'objectivité et à la subjectivité du même phénomène. " On ne saurait assez fortement insister sur l'équivoque qui nous permet de donner le nom de phénomène

(Erscheinung),non seulement au vécu en quoi réside l'apparaître  ( Erscheinen) de l'objet,mais aussi à l'objet apparaissant comme tel.L'illusion entretenue par

cette équivoque disparaît dès qu'on cherche à se rendre compte sur le plan phénoménologique de ce qui,de l'objet apparaissant comme tel,est réellement donné

dans le vécu de l'apparition.L'apparition de la chose(le vécu)n'est pas la chose apparaissant (ce qui est présumé se trouver"en face de nous"dans son ipséité

corporelle).Nous vivons les phénomènes comme appartenant à la trame de la conscience,tandis que les choses nous apparaissent comme appartenant au

monde phénoménal.Les phénomènes eux-mêmes ne nous apparaissent pas,ils sont vécus."(o.c.,p.149)

Cette distinction est fondamentale.Husserl n'accepte ni la problématique de Brentano ni celle de de Frege.Bien qu'il retienne de Brentano le caractère intentionnel

des vécus psychiques,il n'accorde à la perception interne aucune supériorité gnoséologique sur la perception externe.Il précise: "Nous éviterons complètement

l'expression de phénomène psychique,et,partout où la précision sera nécessaire,nous parlerons de vécus intentionnels."Vécu"doit être pris ici dans son sens

phénoménologique fixé précédemment.L'adjectif déterminatif intentionnel dénomme le caractère commun de la classe des vécus à délimiter,la propriété de l'

intention,la relation à un objet au moyen de la représentation;ou sur un mode analogue quelconque."(o.c.,p.180)Mais l'intentionnalité du vécu n'implique

nullement que l'objet représenté,par exemple,le dieu Jupiter ,appartienne "à ce qui constitue,du point de vue descriptif (réellement) le vécu.;il n'est donc,à vrai

dire,en aucune façon,immanent ou mental.Il n'est assurément pas non plus extra mentem,il n'existe absolument pas."(idem.,p.175).

Il en va de même,du Moi sujet des représentations, du Trager frégéen."Le moi phénoménologiquement réduit n'est pas quelque chose de spécifique qui planerait

au-dessus des multiples vécus,mais il est simplement identique à l'unité propre de leur connexion.(...)Le moi phénoménologique,ou l'unité de la conscience,se

trouve déjà constitué sans qu'il soit besoin,par surcroit,d'un principe égologique ( Ichprinzip ) propre supportant tous les contenus et les unifiant tous une

deuxième fois.Ici comme ailleurs,la fonction d'un tel principe serait incompréhensible."(ibidem,p.153)

PAR DELA L'EQUIVOQUE

  Il nous faut désormais réunir les diverses pièces du puzzle ,car nous ne pourrons avancer dans la révolution phénoménologique qu'à la condition de comprendre

que celle-ci ne réside pas,comme c'est le cas de la révolution frégéenne,dans le traîtement nouveau d'un thème fondamental, celui,par exemple, du

rapport sujet/prédicat inversé en fonction/argument,et dans l'extension qui en résulte de la mathématique à la logique,mais dans une rupture décisive opérée

dans la grammaire même de la philosophie.En effet,le cours du vécu n'est plus lu à partir de la structure épistémologique sujet/objet,mais reconduit,comme le

souligne Husserl,"à l'unité propre de la connexion des multiples vécus".A la tripartition frégéenne,Husserl oppose un simple dualisme,car, la  réalité

empirique des sciences dures ou molles une fois suspendue,il n'y a plus qu'un seul niveau,celui du vécu et de sa vérité propre.La représentation ,à condition que

ce terme ne se trouve pas définitivement exclu de la langue philosophique,ne réclame pas plus de support (de 'Träger') que,pour Frege, la pensée puisque l' objet

qu'elle vise est dépourvu de toute existence.La condition de cette fusion de la pensée et de la représentation réside,bien sûr, dans la réduction du divers

du vécu,qu'il s'agisse du perçu,de l' imaginé,du remémoré,etc. à son unité essentielle,et la métamorphose philosophique des intuitions singulières en l'intuition

eidétique du pur vécu. C'est ce passage de l'existence à l'essence qu'il nous faut désormais examiner.

L'ESSENCE COMME SENS

  Heidegger s'est interrogé sur l'essence de la vérité et a mis en question son interprétation traditionnelle en tant que concordance ou adéquation.Pour lui, "la

'vérité' n'est pas une caractéristique d'une proposition conforme énoncée par un 'sujet' relativement à un 'objet',laquelle ,alors,'aurait valeur'sans qu'on sache dans

quel domaine;la vérité est le dévoilement de l'étant grâce auquel une ouverture se réalise." (Vom Wesen der Wahrheit,tr.fr.Waelhens-Biemel,Louvain/Paris,1947,

IV ,L'essence de la vérité,p.87).Mais la mise à l'écart de l'adequatio présuppose l'εποχη husserlienne.La première rupture avec l'interprétation traditionnelle est

le fait de Husserl,car Platon lui-même,quelque indépendant qu'il soit de la prédication,reste pris dans les filets du rapport entre les copies et leur Modèle.Or que

la vérité soit ouverture et liberté,cela signifie d'abord son indépendance par rapport à tout repère possible,rationnel ou empirique et à toute transcendance.

L'essence n'est ni dans le monde ni hors de lui ,elle ne tire sa consistance ni d'une cohérence rationnelle ni de la conformité à un modèle.Elle est ce qui fait

sens,telle est sa pureté et son évidence.

 Du point de vue de l'essence d'un phénomène,c'est-à-dire du sens d'une quelconque modalité du vécu dans sa double dimension intentionnée et intentionnante,

ou, selon la désignation ultérieure de Husserl,noématique et noétique,il n'y a pas de différence d'importance ou de valeur.Qu'il s'agisse de phénomène

sonore,coloré,lumineux,etc.,son sens  demeure ,qu'il soit perçu,imaginé ou remémoré.A travers ces diverses modalités de vue,la vérité du phénomène est une.

Certes, "il est manifeste qu'une saisie pleinement évidente de l'essence renvoie sans doute à une intuition singulière sur la base de laquelle elle doit se 

constituer,mais non pas pour cela à une perception singulière,qui possède l'objet singulier servant d'exemple,comme quelque chose qui est effectivement

présent maintenant."(L'idée de la phénoménologie,Cinquième leçon,tr.fr.,PUF,1970,p.92)

Déjà,se profile le problème du rapport entre la constitution temporelle du sens et sa vérité intemporelle.Par exemple,"la connaissance que de deux espèces de

tons,l'un est le plus bas et l'autre le plus haut,et que cette relation est une relation qui n'est pas réversible,est une connaissance qui se constitue par la vue."

(Idem,p.93)Mais par "vue" il ne faut pas entendre "perception effective",car "pour l'étude de l'essence la perception et la représentation imaginaire sont tout à fait

sur le même plan."(ibidem) Husserl tient seulement à souligner que "si l'abstraction idéatrice s'opère sur la base d'une perception,elle le peut aussi sur la base

d'une représentation imaginaire",l'une comme l'autre modalité du vécu recélant le sens du phénomène que l'intuition eidétique mettra au jour.En effet,ce qui

différencie l'imaginaire du perçu est relatif à l'existence de l'objet ou de sa saisie corporelle, et non à l'essence ou au sens du phénomène.Et,pourrait-on dire,a

fortiori,"ce que d'ordinaire nous appelons simplement jugement sur l'essence,est indépendant de la différence entre perception et imagination."(o.c.,p.95)

Ce qui se constitue dans la perception sur la base de la temporalité originaire,ce ne sont pas des 'objets' , "mais quelque chose comme 'phénomènes':

dans des phénomènes qui ne sont pas eux-mêmes ces objets,ni ne contiennent ces objets effectivement."Et il faut attendre les actes catégoriaux pour que

se constituent les 'formes catégoriales'  "qui s'expriment,dans la forme de la prédication,de l'attribution,etc.par des mots comme est et non,le même et

autre,un et plusieurs,un et ou."

Husserl conclut son développement sur la constitution du sens (ou de l'essence)des phénomènes par ce qui peut être tenu pour un résumé 'programmatique'.

"Mais ,naturellement,la grande question sera partout,en accomplissant l'évidence,d'établir en toute pureté ce qui en elle est donné véritablement et ce qui ne l'est

pas,ce qui n'est qu'un produit d'un pensée inauthentique (uneigentlich) [non-intuitive,selon la note du traducteur],qu'une interprétation que celle-ci y insère sans

fondement dans la donnée."Cela veut dire que le sens se constitue sur la base du sensible,que "tout phénomène de pensée a son rapport à un objet et à son

contenu effectif,comme ensemble des moments qui le composent au sens effectif."(o.c.,p.99)

 

LA "SIXIEME RECHERCHE" , Deuxième section.

  A la veille de la Grande guerre,Husserl publie simultanément ses Ideen I et la seconde édition des Recherches.Toutefois,la Sixième est absente de cette

réédition,et l'Avant-propos de la troisième édition (1920) lui permettra à la fois de régler un compte avec Moritz Schlick,l'animateur du Wiener Kreis,et d'expliquer

les raisons de cette absence comme l'importance qu'il accorde à la deuxième section du texte, intitulée "L'intuition sensible et l'intuition catégoriale".

C'est cette importance qui a empêché Husserl de rééditer telle quelle la VIe Recherche en 1913,mais qui bloque aussi toute tentative de réécriture complète.

"Par contre,indique-t-il,dans la deuxième section à laquelle j'attache une valeur particulière,j'ai introduit de nombreuses améliorations du texte."(R.L.,tr.fr. PUF.

1963,Tome III,Eléments d'une élucidation phénoménologique de la connaissance,p.4)

Pourquoi accorder une priorité à l'étude de ce texte sur la lecture des Ideen ? Husserl en fournit lui-même la raison:"Maintes interprétations erronées des mes

Idées pour une phénoménologie pure auraient été impossibles si l'on avait prêté attention à ce chapitre."(idem,p.4)

 

 Deux difficultés majeures sont rencontrées par l'adoption de la méthode phénoménologique en philosophie de la connaissance.Comme nous l'avons indiqué 

précédemment,elles sont signalées par des lecteurs tels que Schlick,mais reconnues aussi par Husserl lui-même.La première,en rapport avec l'exigence d'une

science a priori ,réside dans l'application de l'épochè aux données de la psychologie empirique et de la "purification"qui en résulte.Et Husserl a beau rejeter

l'interprétation ironique de Schlick,il admet cependant que certaines formulations des Ideen peuvent prêter à confusion.En effet,il observe dans l'Introduction de


la VIeme Recherche,une confusion possible entre perception et intuition.Mais cette confusion vient de ce que l'intuitivité exigée d'une connaissance

rigoureuse,vaut tout autant pour l'imagination que pour la perception et qu'en dépit de cela,la perception jouit,en termes de

"remplissement",c'est-à-dire d'accès à la vérité pleine et entière, d'une supériorité sur les autres modalités au vécu intentionnel.A cette difficulté s'en ajoute une

autre,qui ne concerne plus le degré d'intuitivité, mais les différentes espèces d'intuition ."D'une manière générale,le remplissement intuitif ,donc aussi le

remplissement imaginatif ,d'actes catégoriaux est fondé dans des actes sensibles.Mais jamais la simple sensibilité ne peut fournir un remplissement à des

intentions catégoriales;le remplissement se trouve au contraire toujours dans une sensibilité informée par des actes catégoriaux.A quoi se rattache une

extension absolument indispensable des concepts originairement sensibles de l'intuition et de la perception, extension qui permet de parler d'intuition caté-

goriale et spécialement d'intuition générale.La distinction entre abstraction sensible et abstraction purement catégoriale conditionne alors la distinction des

concepts généraux en concepts sensibles et catégories.La distinction entre intuition simple ou sensible et intuition fondée ou catégoriale apporte toute la clarté

désirable à la vieille opposition régnant sur la théorie de la connaissance entre sensibilité et entendement. Il en est de même de l'opposition entre pensée et

,opposition, opposition qui ,dans le langage philosophique courant,confond les rapports entre signification et intuition remplissante avec les rapports entre actes

sensibles et actes catégoriaux." (o.c.,tr.PUF,1963,tome 3,p.16)

  
La révolution qu'apporte la phénoménologie husserlienne dans la philosophie de la connaissance tient essentiellement dans la distinction de deux oppositions,souvent confondues dans

la tradition:l'opposition du mode d'appréhension de l'objet,discursif ou intuitif,ou,comme précise Husserl,par actes signitifs ou par actes intuitifs,d'une part;et,d'autre

part,l'opposition entre la sphère sensible et la sphère catégoriale.Dans le premier cas,l'objet est simplement visé, ou il donne lieu à un remplissement.Or cette différence peut jouer soit au

plan du sensible ,soit à celui de l'intelligible ,ou catégorial.Ce dédoublement introduit dans la philosophie de la connaissance une double rupture avec le kantisme:la problématique du

langage, dissociant signification et vérité;mais aussi la thématique d'un entendement intuitif ,de type cartésien ou platonicien.Il en résulte une troisième novation,probablement dûe à la

lecture de Locke,l'égalité de dignité cognitive entre perception sensible et intuition catégoriale,toutes deux occupant une même position fondatrice par rapport au simple signitif.

Or si cette réhabilitation du perçu est bien le "roc" des études phénoménologiques,elle est davantage compatible avec l'empirisme qu'avec le rationanlisme cartésien.Nous sommes donc

au coeur même des difficultés suscitées par la coexistence ,au sein d'une unique doctrine, de la quête d'un absolu intuitif et de la réhabilitation inévitable de la perception sensible.

D'où l'interrogation majeure :que  faut-il entendre par "intuition catégoriale",quel rapport y a-t-il entre intuition sensible et intuition catégoriale ?

La réflexion husserlienne part de la distinction entre deux domaines,ou plutôt entre deux visées:soit celle de "la chose singulière intuitive",la page

blanche que j'ai sous les yeux,soit celle de la "catégorie"de couleur telle qu'elle apparait pour elle-même dans le jugement comme "la page est

blanche", "la neige est blanche",etc.En effet, à la différence de la perception sensible,le jugement "n'a pas de relation déterminée à une singularité

individuelle susceptible d'être donnée par quelque intuition,mais exprime,d'une manière générale,des relations entre unités idéales."(VIe

Recherche,Ch.VI,§ 41,suite. Tr.fr.PUF.1963,tome troisième,p.164).Dans ce cas,ce n'est pas l'objet sensible lui-même qui est visé,mais la

catégorie,ou plutôt un rapport entre catégories,tandis que la fonction de la "chose singulière intuitive" se trouve modifiée et passe,en quelque sorte

à l'arrière-plan."Mais la chose singulière intuitive n'est pas ici ce qui a été visé,elle remplit à la rigueur la fonction de cas singulier,d'exemple ou

seulement d'analogon grossier d'un exemple du général,qui seul est visé.C'est ainsi que,par exemple, quand nous parlons de couleur en

général,ou spécialement du rouge,l'apparition d'une chose singulière rouge peut nous fournir l'intuition justificative."(o.c.,p164)

La question est :y a-t-il une donation spécifique de la catégorie,ou tel Antée,celle-ci a-t-elle besoin de retrouver ses forces dans un rapport au sol

de "l'intuition justificative" ?Répondre à cette question est indispensable à l'élucidation de l'intuition catégoriale,et Husserl s'efforce d'y satisfaire dans les paragraphes 45 à 52 du

chapitre VI,quand il se demande :" où les formes catégoriales des significations trouvent-elles leur remplissement,si cen'est par la perception ou l'intuition dans leur acception étroite  ?"

La réponse ne tient pas dans une constatation de nature physique ou métaphysique,mais dans une exigence;elle est donc de nature transcendantale."Il faut en tout cas qu'il y ait là

un acte qui rende aux éléments catégoriaux de la signification les mêmes services que la simple perception sensible rend à ses éléments matériels.(...) Cela ne signifie rien d'autre

sinon que l'objet avec ses formes catégoriales n'est pas simplement visé comme dans le cas d'une fonction purement symbolique des significations,mais qu'il est mis lui_même

sous nos yeux;en d'autres termes:que l'objet n'est pas seulement pensé,mais précisément intuitionné ou encore perçu.(...)C'est ainsi que, dans le langage usuel,ensembles,pluralités

indéterminées,totalités,nombres,termes disjonctifs,prédicats (l'être-juste),états de choses  , deviennent 'objets',et les actes au moyen desquels ils apparaissen t comme données

deviennent 'perceptions'"( § 45,tr.fr. P.176) L'opposition entre 'intuitif' et 'symbolique',déjà notée ,renvoie naturellement à Leibniz et,plus haut,à Platon,puis que le concept catégorial est

clairement identifié comme concept suprasensible,et l'intuition catégoriale distinguée à la fois de "la présentation par l'image et de l'évocation purement significative."(idem).

Sans doute la division platonicienne de la ligne par laquelle s'achève le Livre VI de la République ( 509d-511 e)est-elle présente à l'esprit de Husserl ,quand il rédige les considérations

suivantes "On dit de toute perception qu'elle appréhende son objet lui-même ou directement.Mais cette appréhension directe a un sens et un caractère différents suivant que l'objectivité

'directement appréhendée' est un objet sensible ou un objet catégorial,ou bien ,pour nous exprimer autrement,qu'elle est un objet réel ou un objet idéal.Nous pourrons donc caractériser

les objets sensibles ou réels (realen) comme objets du degré inférieur d'une intuition possible,les objets catégoriaux ou idéaux comme objets des degrés supérieurs."(o.c.,tr.fr.p.178)

Toutefois,l'interprétation de l'approche phénoménologique comme un néo-platonisme ou comme un néo-leibnizianisme consiterait,pour parodier une formule bien connue ,à faire marcher

la philosophie sur la tête,et,en l'occurence, à substituer au vécu immédiat du phénomène des objets "constitués par couches multiples".L'intelligible n'est pas,comme pour le platonisme,

fondateur,mais fondé."Avec le surgissement de nouveaux actes de conjonction,de disjonction,d'appréhension de l'individuel,déterminée ou indéterminée (le- quelque chose),de

généralisation,de connaissance simple,relationnelle et associative,n'apparaissent pas des vécus subjectifs quelconques ni des actes en général qui se relient aux actes primitifs,mais des

actes qui,comme nous l'avons dit,constituent de nouvelles objectivités."( o.c.,179)Cela signifie que,pour le logicien ,les opérations de la pensée telles que disjonctions,conjonction,

généralisation,etc.,accèdent,à leur tour,au rang d'objets de second ordre,et par conséquent "apparaissent comme réels et donnés en personne."En cela ils sont donnés à une intuition

catégoriale,et ne constituent pas de purs signes. "Mais,par ailleurs la nouvelle objectivité est fondée dans l'ancienne;elle a une relation objective avec celle qui nous apparait dans les

actes fondamentaux." (idem,p.179)

Telle est en effet la différence phénoménologique,et non plus métaphysique,qui sépare les objets sensibles  "qui sont là dans la perception ,dans une seule couche d'actes,et les objets

intelligibles "qui sont dans la nécessité de devoir se constituer par couches multiples."(ibidem).En effet,les intelligibles ne sont pas d'une seule sorte,puisque si certains d'entre eux

"renferment réellement en eux-mêmes les objets qui les fondent",ce sont des intelligibles 'complexes',d'autres actes d'intellection "n'incluent pas de la même manière les objets qui les

fondent."(ibidem,p. 181)

 La différence entre sensibles et intelligibles est encore plus notable quand on s'attache à la structure interne des objets,aux rapports tout/parties

suivant qu'ils sont de nature catégoriale ou sensible,idéale ou réelle.En effet, "considérer ces relations entre les parties comme existant réellement

dans le tout équivaudrait [i.e.pour les 'idéalités']à confondre des choses fondamentalement différentes:les formes de connexion sensatégorialibles ou

réelles,avec les formes de connexion catégoriales et idéales.Les connexions sensibles sont des moments de l'objet réel,des moments effectifs

de celui-ci qui existent en lui ,ne serait-ce qu'implicitement,et que l'on doit en extraire par une perception abstractive.Par contre,les formes de la

connexion catégoriale sont des formes qui ressortissent au mode de la synthèse d'acte,donc qui se constituent objectivement dans les actes syn-

thétiques édifiés sur la sensibilité." (o.c.,§ 48,p.190) Si l'on prend le cas d'une relation externe telle que ' A est contigu à B' ou 'B est contigu à A',

"dans le tout sensible ,les parties A et B sont unies grâce au moment de la contiguïté qui les relie de manière sensible,mais la mise en relief de

ces parties et de ces moments,la formation des intuitions de A,B,et de la contiguïté,ne nous fournit cependant pas encore la représentation 'A est

contigu à B'.Celle-ci exige un acte nouveau qui s'empare de ces représentations,qui leur donne forme et les relie adéquatement."(idem,p.190)

  Bref,sensible et intelligible,réel et catégorial,sont à la fois distingués et reliés,comme c'est le cas chez Platon,mais le rapport de fondation est

inversé,puisque la constitution objective des idéalités s'effectue "dans des actes synthétiques édifiés sur la sensibilité".Il s'agit bien de philoso-

phie phénoménologique, et non d'ontologie rationnelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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