PHENOMENOLOGIE 2 - SENS ET CONSTITUTION.

SENS ET CONSTITUTION

 

La quatrième Leçon introduit l'auditeur (ou le lecteur) au coeur de la solution pressentie.Nous ne progressons plus seulement 'en compagnie de' Kant ou de

Descartes,nous pouvons désormais comprendre ce que veut Husserl.Une comparaison nous y conduit."De même que cela n'a pas de sens de douter et de se

demander quelle peut bien être l'essence du rouge,ou quel peut bien être le sens de rouge, lorsque,en voyant le rouge et en le saisissant dans sa forme spéci-

fique,on vise précisément par le mot rouge exactement ce qui est alors saisi et vu,de même cela n'a pas de sens,en ce qui concerne l'essence de la

connaissance ,d'avoir encore des doutes au sujet de son sens,lorsque ,en procédant par la pure vue et par l'idéation à l'intérieur de la sphère phénoménologique,

on a les phénomènes exemplaires en question sous les yeux et que l'espèce en question se trouve donnée.Seulement,la connaissance n'est pas une chose

aussi simple que le rouge." ( L'Idée de la phénoménologie,Quatrième leçon,tr.fr.PUF 1970,p 82 )

En effet,si la psychologie,la médecine,etc.n'ont affaire qu' à des cas particuliers et mettent par conséquent en oeuvre la méthode inductive,la recherche phéno-

ménologique traîte bien,comme ces disciplines, de phénomènes,mais elle ne les appréhende pas au même niveau,celui de leur existence mondaine.Elle les

saisit dans le langage. S'interroger sur l'essence du rouge,c'est comme Husserl le précise, se demander "quel peut bien être le sens de rouge".Le"rouge "n'est

donc pas une donnée perceptive du monde réel,ce n'est pas non plus le mot "rouge",mais le signifié de red,rot,rubor,etc. Cet exemple n'est pas ordinaire,car

nous avons vu,au cours de nos recherches préliminaires ,qu'il était privilégié par Husserl et par Wittgenstein, et que la réflexion sur les couleurs ( sont-elles des

propriétés empiriques - des "qualités secondes" -ou constituent-elles un ordre a priori ?) avait probablement déterminé chez ce dernier son "tournant"

philosophique et la rupture ,au moins partielle,avec le Tractatus.


La démarche husserlienne est à la fois moins décisive et pourtant du même ordre,puisqu'il s'agit,comme pour Wittgenstein, d'élargir le domaine de l'a priori.

"Toute la recherche est donc une recherche a priorique;naturellement,elle n'est pas a priorique au sens des déductions mathématiques.(...)Elle ne théorise

pas à la manière des mathématiques;car elle n'élabore pas d'explication au sens de la théorie déductive."(o.c.,p.83) Le lien avec le Tractatus est

 frappant,puisque la méthode philosophique préconisée est la même.Si Wittgenstein soutient qu' "Un travail philosophique consiste essentiellement en

 élucidations [ Erläuterungen ]" (4.112),c'est aussi le terme qui vient sous la plume de Husserl :"(La phénoménologie) élucide les concepts et axiomes

 fondamentaux qui,en tant que principes ,régissent la possibilité de la science objective (mais elle prend aussi pour objet d'une élucidation réflexive ses propres

 concepts fondamentaux et ses propres principes)" (Quatrième leçon,tr.fr.,p.83)

Probablement lecteur des Logische Untersuchungen pendant son séjour à Cambridge ou à l'occasion de ses visites à Frege,Wittgenstein adopte ,en philosophie,

la position de Husserl . Russell,auteur des Principles et devenu"tutor "(directeur d'études) de Wittgenstein après l'avoir,dans un premier temps, aiguillé sur

Frege,ne pouvait ignorer les travaux de Husserl sur la logique.Frege et Husserl ont entretenu, pendant un temps, une discussion suivie par correspondance, à la

 suite de la recension de la Philosophie de l'arithmétique par le professeur d' Iéna. Il y avait donc de bonnes raisons pour que Wittgensein ait à la fois pris

connaissance des recherches de Husserl et gardé le silence sur des lectures qui,bien que traitant de problèmes familiers aux divers protagonistes (en 

particulier celui de la fondation de la logique et des mathématiques),les abordait dans une perspective à première vue bien éloignée de

leur traitement symbolique.

Mais,en philosophie,il en allait autrement ,et l'empirisme sceptique de Russell, pour lequel Wittgenstein n'éprouvait aucune sympathie,ne pouvait le satisfaire.

Par contre,le projet phénoménologique d'une connaissance pure et a priori rejoignait ses préoccupations ultimes.

Il ne s'agissait pas d'un simple engouement puisque, une quinzaine d'années plus tard,au cours d'une de ses interventions du Wiener Kreis, il soutient que "la

physique ne nous donne pas une description de la structure des états de choses phénoménologiques,(car), en phénoménologie tout est une question de

possibilité,c'est-à-dire de sens,pas de vérité et de fausseté."( cité dans:Ray Monk,Wittgenstein, tr.fr.Flammarion,p284)

Ce dernier point réclame une précision.En effet, "la proposition ne peut être vraie ou fausse que dans la mesure où elle est une image de la réalité"(Tractat.,4.06

tr.Granger,Gallimard,1993).Toutefois,le sens de la proposition dépend de l'articulation de ses composantes,les signes."Seule la proposition a un sens (Sinn);ce

n'est que lié dans une proposition que le nom a une signification (Bedeutung)"(Tract. 3.3) et " Chaque partie de la proposition qui caractérise son sens,je la 

nomme expression [Ausdruck],(symbole) ".(o.c.,3.31).La distinction wittgensteinienne entre physique (ou aussi psychologie) et phénoménologie est bien fidèle à

la position de Husserl concernant le rapport de la science à la philosophie.Elle l'est même au point de soulever l'ire de Schlick. Citons Monk :"Cette formula-

tion avait une sonorité déplaisante aux oreilles de Schlick.On aurait presque dit que Wittgenstein s'efforçait,à la manière de la Critique de la raison pure ,de

décrire les caractéristiques générales et nécessaire de la "structure de l'apparence",et se trouvait sur la voie qui conduisait à Husserl.Avec la phénoménologie de

ce dernier en tête,il demanda à Wittgenstein:"Que peut-on répondre à un philosophe qui pense que les énoncés de la phénoménologie sont des jugements

sythétiques a priori ? " Wittgenstein répondit énigmatiquement: "Je dirais qu'il est effectivement possible d'inventer des mots,mais je ne peux leur associer une

pensée."(o.c.,p.284)

On sait que, pour la plupart des membres du Cercle ,l'expression de "jugement synthétique a priori" ne constitue,effectivement,qu'une suite de mots,mais pas 

une pensée,puisque,pour eux,la signification de 'synthétique' et celle d' 'a priori' engendrent une contradiction.En disciples de Leibniz,ils admettent que

'analytique' ( ou, en termes leibniziens, 'identique') et 'a priori' sont synonymes.La question n'est pas de savoir si Wittgenstein se conforme  à la croyance des

Viennois,mais si,pour Husserl,les énoncés philosophiques sont bien synthétiques,et si,par conséquent,Husserl est kantien.

Or, sans le détour par Wittgenstein, il était bien difficile,bien que nécessaire, de réfuter l'interprétation schlickienne.Pourtant,les propositions

philosophiques,telles que les entend la phénoménologie, ne sont ni synthétiques ni analytiques.Elles ne sont pas analytiques,car ce ne sont pas des

tautologies.Elles ont un contenu.Mais ce contenu n'est pas empirique;il ne décrit ni n'explique la nature.Mais elles ne sont pas davantage synthétiques a

priori,car nous avons interprété ces synthèses-là comme des règles destinées à ordonner un divers, en lui imposant la nécessité et l'universalité sans lesquelles

 il n'est pas de connaissance possible.Enfin,la distinction entre sens et vérité,proposée par Wittgenstein,et ,sans doute ,acceptable pour les Viennois,ne l'est

pas pour Husserl.En effet,pour celui-ci,non seulement la philosophie poursuit la vérité,mais il s'agit d'une vérité intuitive,car "la phénoménologie procède  en

élucidant par une vue,en déterminant le sens et en distinguant le sens"(Quatrième leçon,tr. p.83).

SENS ET VERITE

Si l'évidence ne "signifie pas présence -en-personne de données singulières effectives,nous pouvons porter le regard sur le général qui s'individualise en elles".

La difficulté consiste à saisir la différence entre la perception (sensible) de telle personne qui passe dans la rue,et la cogitatio.Et pourtant une opération leur est

commune:la sélection focalisante.La perception n'opère jamais du singulier vers le général ou de la partie vers l'ensemble,mais ,à l'opposé,d'un ensemble  

connu,familier,vers un détail,un sujet par lequel notre attention est attirée.Et il en est de même au niveau verbal.Nous parlons le plus souvent 'pour ne rien dire',et 

c'est seulement en raison d'un intérêt quelconque que nous nous emparons d'une relation nouvelle,d'un rapport qui apparaît fécond, et que tout le reste se trouve

repoussé en arrière- plan.Par 'évidence',comme le note Husserl,il ne faudrait surtout pas entendre des truismes."Il ne s'agit pas de "prétendues évidences qui

le plus souvent ne sont pas du tout expressément formulées et déjà pour cette raison ne sont soumises à aucune critique par la vue,mais qui ,au

contraire,inexprimées,déterminent et limitent de façon inadmissible la direction de la recherche."(o.c.,p.88)L'intuitionnisme de Husserl,à l'instar de celui de

Descartes, implique de traiter les fausses évidences comme de dangereux préjugés.Toutefois une notable différence subsiste et un certain anti-intellectualisme

apparaît avec le mot d'ordre :"Le moins possible d'entendement,mais autant que possible l'intuition pure(intuitio sine compréhensione )."(idem,p.88)

 Serait-ce que Husserl se propose d'explorer les possibilités d'un Je transcendantal,d 'une conscience pure qui,à la différence du Je kantien de la 2e édition,ne se

réduit pas à l'entendement pur et à son pouvoir de synthèse pure, mais se développe en imagination pure et même,voie que Kant n'a sans doute pas pratiquée,

prend la forme d'une temporalité et d'une spatialité libérées de leur structure mathématico-physique ?Telle est sans doute l'hypothèse à laquelle notre recherche

devra se rattacher,celle d'une intuition pure sensible.

Auparavant,cependant, une autre tâche nous attend,le confrontation de Husserl non plus avec Wittgenstein (celle-ci ne peut être que supposée et indirecte),mais

avec l'auteur de textes regroupés sous un titre très proche (identique en traduction française) de celui que Husserl a publié,Frege ,créateur ,à égalité avec

Russell, de la logique symbolique.Deux écrits nous retiendront:d'une part, la première des Fünf logische Studien,intitulée "Der Gedanke"(1918);d'autre part,

la correspondance entre Husserl et Frege,qui s'étend entre 1891 et 1906.

Husserl,professeur à Halle, fut l'initiateur de cet échange, motivé par l'envoi à Frege de sa Philosophie de l'arithmétique (Halle,1891).Envoi désintéressé ?En

1906,quand Husserl aura rejoint Frege à Göttingen ,université aussi réputée en sciences qu'en philosophie,il n'entretiendra avec lui aucun rapport,ni personnel

ni professionnel et,bien plus tard, écrira même ces lignes ,étranges de la part d'un philosophe:"Je n'ai jamais connu personnellement Frege et je ne me rappelle

plus quelle fut l'occasion de cette correspondance.Il était alors tenu généralement pour un original,certes pénétrant,mais stérile aussi bien comme mathématicien

que comme philosophe."( Frege-Husserl  , Correspondance ,tr.fr. Gérard Granel,TER bilingue,1987,Mauvezin,p.13) Par bonheur,le jugement de Russell et celui

de Wittgenstein ont permis de rétablir les choses à leur juste niveau,qui est celui d'une 'égalité de génie',si du moins la fécondité intellectuelle n'est

pas seulement mesurée au au nombre de pages publiées.

Si la rencontre intellectuelle de Husserl et de Frege résulte,à partir d'une formation universitaire semblable,d'un intéret partagé pour la logique et la théorie de la

connaissance,leur point d'accord le plus évident semble la critique du psychologisme.Celle-ci a constitué pour eux deux une sorte de "passage obligé",mais a pu

masquer dans un premier temps une certaine incompréhension mutuelle.Tandis que les recherches de Frege sur les mathématiques et la logique

témoignent d'une fécondité et d'une profondeur reconnues par le petit nombre de ses pairs,même si leur originalité les condamne à être négligées par le milieu

philosophique,l'audace de Husserl trouve plus rapidement un écho dans ce même milieu où la prétention de la phénoménologie à atteindre un savoir absolu

prend le relai d'ambitions analogues.

L'intérêt de Frege pour la méthode philosophique ,bien que réelle,est indirecte.Les résultats de ses diverses analyses ont beau paraître,en

 général,dans des revues philosophiques, Frege ne se pose pas d'emblée la question de la nature doctrinale de la philosophie comme telle. A la différence de

 Husserl,  il ne remet pas en jeu cette nature,préférant procéder de manière détournée et parcellaire,même si la plupart des thèmes traîtés concernent

 les rapports de la pensée au langage (Begriffschrift,Fonction et concept,Sens et dénotation,Concept et objet).Ces 'coups de sonde' convergent

 cependant et donnent naissance,dans les années 1918 -1919 à sa grande étude intitulée "Der Gedanke".Dès lors,le statut de la philosophie devient claire-

ment assignable,puisque la distinction entre  pensée et   représentation  se trouve définitivement clarifiée.

Descartes avait montré,après Augustin mais dans un autre contexte,que le doute universel se réfute partiellement lui-même,puisqu'il suppose nécessairement

 l'existence du douteur,et que ,comme douter est penser,l'existence du penseur est nécessaire.Deux remarques.D'abord,il s'agit,comme on l'a observé,d'une

démarche pragmatique,et non logique,car le penseur n'est pas la pensée.Ensuite,il s'agit de l'existence et non de l'essence du penseur.Existence de qui  ou de

 quoi ? A cela ,Descartes répond qu'il ne  s'agit pas de l'homme,ni de son corps,mais de "mens,sive intellectus,sive anima".Or c'est là que gît l'équivoque;dans le

passage de l'existence à l'essence du penseur.

Douter,c'est admettre la possibilité d'une négation.Douter de l'existence de Dieu,par exemple,c'est admettre la possibilité de sa non-existence.Il se peut,en

effet, que je me trompe ou que je sois trompé.Or,au plan de la simple pensée  pensée,deux cas excluent le doute : la tautologie et la contradiction.Mais dès

qu'intervient la réalité et son existence,la logique est impuissante. Un corps qui pense est-il une réalité contradictoire ?Un Dieu peut-il être méchant ?

Faute de pouvoir démêler ces questions,il devient nécessaire ,à la suite de Frege, de distinguer pensée et représentation,Gedanke et Vorstellung.La

pensée"appartient-elle au mode intérieur des impressions sensibles,des créations de l'imagination,des sensations, des émotions,des sentiments des états

d'âme,etc. ?" (   Recherche logique I,La pensée,  tr.fr. Mme Claude Imbert,in Ecrits logiques et philosophiques , Le Seuil,1971,p.181).Certainement

pas,car elle n'a pas d'existence empirique,psychologique, et ses seules propriétés sont le vrai ou le faux.C'est pourquoi la formulation cartésienne :"je pense,je

suis"est équivoque.Elle signifie:une sensation,une création de l'imagination est nécessairement "mienne".Cela ne peut exister que pour une

conscience..Comme le  note Frege, toute représentation a besoin d'un substrat (ou ,traduit Mme Imbert ,d'un" porteur")."Jede Vorstellung hat nur einen Träger".

Ce qui devrait permettre de distinguer logique et psychologie est précisément  cette exigence :"l e Je pense doit pouvoir accompagner toutes mes

représentations".Encore faut-il interpréter correctement ce début du § 16 de la Logique transcendantale et ne pas s'en tenir au rituel de la

formule,car là se trouve une source de la phénoménologie husserlienne.La formule de Kant peut se décomposer en deux moments.D'une part,il s'agit

bien ,conformément au Cogito ,de pensée,et non d' intuition.Et c'est cette barrière que Husserl fera sauter.Mais cet acte de la spontanéité,c'est-à-dire de

l'entendement,par lequel toute représentation est représentation pour moi,est "identique en toute conscience"."Je la nomme ,écrit Kant,aperception

pure pour la distinguer de l'aperception empirique,ou encore aperception originaire." Cette formulation se retrouvera sous la plume de Husserl,mais 

la conscience sera pourvue par lui de l'intuitivité que Kant lui refuse.Mais quelle intuitivité ? Connais-je par elle le détail du flux de ma vie intérieure,ou

ai-je l'intuition de moi comme substance,âme ou esprit ? Au contraire,répond Kant,"dans l'unité synthétique originaire de l'aperception,je ne me connais pas

que je m'apparais,ni tel que je suis en moi-même,mais j'ai seulement conscience que je suis.Cette représentation est une pensée,non une

intuition."(L.T., § 25 )Kant opère une analyse exacte du Cogito :condition de pure existence,sans la moindre information sur l'essence,ni

psychologique ni métaphysique.

Mais Frege pousse à l'extrême cette interprétation: l'entendement a-t-il la forme d'un "Je" ? La pensée a-t-elle besoin d'un "substrat",d'un "porteur" ?              

Comme il en fait le reproche à Husserl dans le Compte rendu de Philosophie der arithmetik "La confusion entre représentations et concepts n'aide pas à

la compréhension."(Ecrits logiques et philosophiques,p.157).Or, "la pensée n'appartient ni au monde intérieur en tant qu'elle serait ma représentation,ni au

monde extérieur,le monde des choses perçues par les sens."(o.c.,p.192) Faudrait-il donc faire l'hypothèse d'un troisième "monde" ,hypothèse qu'il formule

un demi-siècle avant que Karl Popper en fasse le thème d'un conférence intitulée "Une épistémologie sans sujet connaissant" (1967) et figurant dans

La connaissance objective,(tr.fr.Aubier,1991) ?Mais ne s'agirait-il pas, par delà Kant et Descartes,d'une résurgence du Platonisme ? 

 D'abord hostile à la politique de Platon dans La société ouverte et ses ennemis ,T.I - L'ascendant de Platon ( ,tr.fr.La Seuil,1979),Popper lui attribue tardivement

le mérite d'avoir,le premier ,soutenu l'idée d'un "troisième monde"."Autant qu'on sache,c'est Platon qui a découvert le troisième monde.Comme Whitehead l'a fait

observer,toute la philosophie occidentale consiste à ajouter des notes au bas des pages de Platon."(La connaissance objective, tr.fr.p.202) Par contre,on ne peut

qu'être déçu par la citation rapide ,et sans doute trompeuse dans sa formulation,accordée au passage à Frege,puisqu'il note:"Quant à Frege,il ne peut y avoir de

doute sur la clarté de sa distinction entre les actes de pensée subjectifs,ou la pensée au sens subjectif,et la pensée objective,ou contenu de pensée objectif."

(idem,p.208).En effet,il est clair que si le sens commun interprète "pensée subjective"comme une trivialité,pour Frege ,par contre,c'est un non-sens.Par

ailleurs,une opinion,une perception peut avoir un "contenu"objectif,sans pour cela être une pensée.Si une pensée n'est pas une représentation,c'est parce qu'une

pensée est indépendante de moi,et non en raison de son contenu."Penser,ce n'est pas produire les pensées,c'est les saisir.(...)Le travail de la science ne

consiste pas en une création mais en une découverte de pensées vraies."(Der Gedanke,tr.fr.,pp.190-191)Le problème essentiel est donc celui du rapport de la

pensée au temps,de son indépendance par rapport au temps.On pourrait croire,s'il s'agissait d'un platonisme strict,que Frege se réfère d'emblée à des vérités

éternelles,mais ce n'est pas le cas."Sans la détermination du temps qui est donnée par le moment où l'on parle,nous n'avons pas une pensée complète:donc

,nous n'avons pas une pensée du tout.(...)La détermination de temps contenus dans une proposition appartient seulement à l'expression de la pensée,tandis que

la vérité dont la reconnaissance est tout entière dans la forme de la proposition affirmative est intemporelle."(o.c.,p.193)

 Rejetant,comme le fait le Wiener Kreis,la spécificité des propositions synthétiques a priori (des mots ,commentera Wittgenstein),Frege découvre,à la suite de

Descartes et de Leibniz,la fécondité de l'analyse ,dont la richesse structurelle inépuisable de la mathématique témoigne suffisamment.L'analyse est-elle aussi,ce

dont témoignent les sectateurs de Frege et Russell,la méthode de la philosophie  ? Peut-elle satisfaire l'exigence husserlienne d'une "philosophie comme

science rigoureuse" ?Notre réponse,à ce stade de la recherche,ne peut être que celle-ci:dans la mesure où la philosophie ambitionne le statut de "science

rigoureuse",c'est-à-dire prétend rechercher la vérité,elle se doit,à l'instar de toute science rigoureuse,d'exclure les représentations de son domaine d'investigation,

car "il faut éviter de confondre la conscience d'une proposition avec sa vérité."

Mais le champ de la philosophie ne saurait se limiter à la logique,ni même à la sémantique.Les questions de genèse,fondamentales pour l'épistémologie,ne

peuvent être écartées,ni,par conséquent, l'étude du statut des phénomènes.Le strict réalisme,qui semble résulter de la position fregéenne et,plus largement,du

refus du psychologisme,n'est pourtant pas partagé par Husserl.C'est qu'on a tendance à confondre idéalisme et essentialisme. Or,si le psychologisme peut

être interprété soit comme un idéalisme réduisant les lois de la pensée aux lois de l'Ego pensant,soit ,plus couramment,à une application du naturalisme,Platon

a réfuté dans son Parménide l'interprétation psychologiste de l'essentialisme.Parler de "l'idéalisme platonicien"est donc commettre une lourde faute,car le

platonisme est une ontologie avant d'être une épistémologie.La situation de Husserl,nous l'avons dit ,est plus complexe,puisque ,dès les Cinq leçons ,les

"essences" accessibles à l'intuition eidétique ne sont que des données de la conscience pure dont la "teneur métaphysique" a subi une réduction préalable.

Cela fait que,toutes choses égales d'ailleurs,l'interprétation husserlienne du psychologisme se trouve inversée,puisque celui-ci,en tant que non soumis à

l'εποχη ,appartient simplement au réalisme naturaliste.Dans ces conditions,et avec ces limites,Husserl est sans doute plus proche de l'idéalisme,ce qui

rend mieux compréhensible sa rupture avec Frege et un intérêt pour l'épistémologie que Frege ne pouvait partager.

 

 SUITE : PHENOMENOLOGIE 3

 

 


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