PENSEE ET REPRESENTATION (I)

FREGE : PENSEE ET REPRESENTATION

FREGE : PENSEE ET REPRESENTATION

Plus d'une vingtaine d'années séparent la mise en oeuvre de la Begriffsschrift des trois Recherches Logiques (1918-1923). .A ce propos,Madame Claude Imbert observe que "ces Recherches où Frege traite de la pensée et de la vérité pourraient bien être la révision la plus grave et la plus lucide

à laquelle il ait soumis le principe même de la langue idéographique."( Gottlob Frege,Ecrits logiques et philosophiques,Introduction,Editions du Seuil,1971,p.36).En effet,la réflexion qu'il mène alors sur la nature purement logique de la pensée doit permettre de la distinguer de son expression 

par une grande variété de supports,linéaires ou non,naturels ou artificiels,tels que la langue formulaire de l'arithmétique ou la Begriffsschrift.Posons donc la question :"Que veut dire' penser' ?"Qu'on nous pardonne un bref excursus heideggerien .Dans une conférence radiodiffusée de 1952

intitulée Was heisst Denken ?,Martin Heidegger s'interroge sur une longue tradition qui va de Parménide à Kant:  " Le trait fondamental de la pensée a été jusqu'ici la représentation (Vorstellung). Suivant l'ancienne doctrine de la pensée,cette représentation s'accomplit dans le λογος, mot qui signifie

alors énonciation,jugement.La doctrine de la pensée,du λογος,s'appelle donc 'logique'.Kant reprend,d'une manière simple,la conception traditionnelle de la pensée comme représentation,lorsqu'il caractérise l'acte fondamental de la pensée,le jugement,comme étant la représention de la

représentation de l'objet (Cr.de la R.pure,A 68,B 93) [ "Das Urteil ist also die mittelbare Erkenntnis eines Gegenstandes,mithin die Vorstellung einer Vorstellung desselben.-C'est pourquoi le jugement est le savoir second d'un objet,c'est-à-dire la représentation d'une telle représentation"(Analytique

des concepts,chapitre premier,première section,De l'usage logique de l'entendement en général) ]. Si nous jugeons,par exemple,que "ce chemin est pierreux",alors la représentation de l'objet,c'est-à-dire du chemin,est elle-même représentée dans le jugement,à savoir comme pierreuse.Le trait

fondamental de la pensée est la représentation.C'est dans la représentation que se déploie le percevoir.La représentation elle-même est re-présentation.Mais pourquoi la pensée consiste-t-elle dans le percevoir ?Pourquoi le percevoir se déploie-t-il dans la représentation ?Pourquoi le

percevoir est-il re-présentation ?  La philosophie procède comme s'il n'y avait ici,d'aucun côté,aucune question à poser."(Essais et conférences,tr.fr. André Préau,Gallimard,1958,pp.167-168). Or,se posent,en effet,des questions fondamentales,car si ,fidèles à la provenance leibnizienne du terme

de 'perception',il ne nous échappe pas que la perception est une des deux propriétés de la substance qui exprime l'univers conformément à un certain point de vue, et que "comme le vue de Dieu est toujours véritable,nos perceptions le sont aussi,mais ce sont nos jugements qui sont de nous

et qui nous trompent " (Leibniz,Discours de Métaphysique,XIV),le jugement est bien une représentation seconde,médiate,redoublée.Mais quand il s'agit d'interpréter ce redoublement ,faut-il faire intervenir le rôle de la conscience de soi (a-perception),ou bien plutôt celui de l'assertion par le verbe ? 

PENSER,EST-CE CONCEVOIR OU JUGER ?

Nous avons déjà tenté d'analyser dans le détail l'opposition entre Frege et Boole.A cet effet,nous avons relu certains passages de l'étude de Frege (1882-1883) intitulée Sur le but de l'idéographie  Il convient d'y revenir,car,la réflexion philosophique de Frege ne saurait être dissociée de sa

production idéographique,et réciproquement.En partie mis sur la voie par une recension de Schröder,Frege reconnait que "c'est bien là une des différences les plus significatives entre ma conception et celle de Boole,et j'ajouterai celle d'Aristote,que je ne pars pas des concepts ,mais des

jugements."(tr.fr. par Claude Imbert,Ecrtits logiques et philosophiques,Le Seuil,1971,p.74) . Aussi la mise en oeuvre symbolique de son programme conduit-elle Frege à distinguer le signe horizontal de contenu " ---",au moyen duquel "on ne porte aucun jugement", du trait vertical qui lui est 

préposé,et qui tend à affirmer la justesse d'un contenu " I---- ",l'ensemble rendant compte à la fois "de la faculté de connaître qui est en moi et de la faculté de choisir ou liberté de décision,c'est-à-dire de l'entendement et conjointement de la volonté."( Descartes,Quatrième Méditation,tr.fr.de

Michelle Beyssade).Bien que Frege ne se réfère pas plus à Descartes que Descartes lui-même ne renvoie aux stoïciens et à leur logique,ou canonique,on retrouve ici la constante rivalité de deux grandes traditions tout à la fois logiques et philosophiques.Nous aborderons plus loin les

rapports entre pensée et représentation.Tenons-nous en présentement à l'analyse logique rigoureuse que Frege donne de la pensée,non en commençant par sa définition,qui serait trop précoce,mais en proposant un critère : "j'appelle pensée ce dont on peut demander s'il est vrai ou

faux.Je compte donc parmi les pensées ce qui est faux,tout comme ce qui est vrai.", formule abrupte qu'il s'empresse de développer : "Je dirai : la pensée est le sens d'une proposition,sans affirmer pour autant que le sens de toute proposition soit une pensée.La pensée ,en elle-même

inaccessible aux sens, revêt l'habit sensible de la proposition et devient ainsi plus saisissable.Nous disons que la proposition exprime une pensée."(o.c.,p.173).[Signalons au passage une équivoque de la traduction.Le texte allemand dit :"der Gedanke ist der Sinn eines Satzes ...(...).Der an sich

unsinnliche Gedanke kleidet sich in das sinnliche Gewand des Satzes und wird uns damit fassbarer."La traduction de "der an sich unsinnliche Gedanke..."par " la pensée en elle-même inaccessible au sens" est proprement absurde et contradictoire,car Frege vient d'affirmer que la pensée

est 'le sens lui-même'.La formule ne devient donc compréhensible en français qu'à la condition que soit claire la distinction entre le sens (le vouloir-dire) et les sens,bien que le terme allemand soit le même dans les deux cas.Il faut donc traduire par :"la pensée en elle-même inaccessble aux

sens"]. On voit qu'ici c'est Frege philosophe qui parle et propose donc une interprétation du symbolisme logique en termes traditionnels,platoniciens,si l'on veut,ou cartésiens : le sensible de la proposition,le non sensible de la pensée,c'est-à-dire le vouloir-dire de la

proposition.Nous attirons l'attention des lecteurs sur un point délicat et controversé:que faut-il entendre par 'proposition' ,est-ce la phrase écrite ou prononcée,comme semble le dire Frege ou,à l'opposé,la pensée elle-même ?Allons plus loin,est-il possible de les distinguer ?Sans prétendre fournir

une réponse ferme à cette question qui soulève bien des polémiques,nous ne pouvons nous dispenser de rappeler que le mathématicien-logicien Williard Van Orman Quine adopte sur ce point précis une position qui est a l'opposé de celle de Frege,puisque ,pour lui,la 'proposition (proposition)

'est un doublet immatériel de la phrase (sentence).Au § 40 du livre Le mot et la chose ,section consacrée à l'analyse des propriétés de la phrase (sentence), il soutient qu' "une phrase n'est pas un épisode survenant hic et nunc, c'est un universel,une structure sonore répétable ou une norme

dont peuvent s'approcher les évènements d'élocution.La vérité ne peut pas ,en général  être considérée comme étant un propriété,fut-ce une propriété passagère,d'une phrase simplement ;c'est une propriété passagère d'une phrase pour un homme."(W.V.O.Quine,Le mot et la

chose,1960,tr.fr. Joseph Dopp et Paul Gochet ,Flammarion ,1977,chapitre VI,pp.269-270).Une telle position vis-à-vis de la logique ,afin de ne pas tomber sous l'accusation de confondre la phrase en tant que forme- en- situation avec les émissions sonores ou les signes écrits, voit donc dans la

phrase une structure et un universel.Quine s'en prend "aux philosophes (qui) ont aimé poser des entités abstraites supplémentaires - à savoir les propositions - comme étant les porteurs supplémentaires de la vérité.Ceci fait,ils parlent des phrases (sentences)comme exprimant,pour telle ou telle

personne,tantôt une proposition,tantôt une autre,mais permettant à chacune  de ces propositions de rester elle-même  obstinément vraie ou fausse sans tenir compte des personnes."(o.c.,chap.VI,§ 40,tr.fr.,p.270) Il ne nous revient pas de trancher,mais seulement de faire observer qu'en

philosophie comme ailleurs on trouve toujours plus 'intégriste 'que soi,et que si Frege tient à distinguer la 'pure pensée' de son vêtement propositionnel, la proposition devient ,selon Quine, un supplément fictif (une abstraction) assumant la fonction structurelle et universelle qui,pour lui,

appartient aussi à la phrase. La confrontation de Frege et de Quine nous mène à une conclusion pour le moins surprenante.Alors que Wittgenstein centrait sa réflexion sur la nature de la proposition,et cela tant dans le Tractatus qu'à propos des jeux de langage,chez Frege ,comme chez Quine,

le rôle de la proposition se trouve dévalorisé,bien que pour des raisons opposéesEn effet, si Quine ne voit dans celle-ci qu'un illusoire doublon idéal de la phrase,Frege l'interprète au contraire comme "le vêtement sensible de la pensée".La proposition ,ramenée au sensible pour l'un,est réduite à

une abstraction, pour l'autre.Il y a toutefois une différence d'appréciation,puisque si le pragmatisme naturaliste de Quine nous convie à nous en passer,Frege accorde à la proposition une fonction essentielle qui,si elle n'intervient pas dans la nature même de la pensée,conditionne sa

communicabilité,son rôle  scientifique et son efficace.Limitons-nous donc désormais au statut frégéen de la ,pensée et à son rapport à la proposition.Une pensée a pour propriété essentielle son  être-vrai (ou faux).Comment avons-nous accès à cet être ? Platon résolvait la difficulté en

passant d'emblée au niveau du langage,nommant la pensée un discours intérieur que nous tenons silencieusement à nous-même.Mais on sait aussi l'importance qu'il accordait à l'oralité dialogique,la pensée vivante n'existant que dans l'échange,la temporalité et le conflit.Soyons précis.On peut

relever dans l'oeuvre dialoguée de Platon au moins trois occurences quelque peu différentes de cette formule.Dans le Théétète,Socrate,à son accoutumée,éprouve le besoin éminemment philosophique de s'assurer que la discussion porte bien sur une expression -et donc une notion-

entendue identiquement par les interlocuteurs.Il s'agit bien ,en l'occurence, de la pensée et,très exactement,de l'acte de penser ou du fait de penser ,το διανοεισθαι.Et Socrate commence par une définition:"C'est le discours que l''âme en personne et s'adressant à elle-même se tient de manière

suivie à propos des objets de son examen."Précisons que,dans ce contexte-ci,l'acte de penser est interprété comme l'acte de juger ,το δοξαζειν ,et que le grec δοξα ,couramment traduit par 'opinion' et opposé à επιστημη,savoir, doit ici être traduit par jugement. D'où le commentaire fourni par

Socrate à sa définition initiale :"En sorte que pour ma part c'est bien dire que d'assimiler acte de juger et acte de s'exprimer,jugement et discours,non certes en s'adressant à autrui au moyen de la voix,mais silencieusement et à soi-même."(190 a).Le Sophiste ,en reprenant le problème non résolu

par le Théétète ,se donne pour tâche d'apporter à la recherche préalable de Théétète et de Socrate le fondement ontologique qui ,en faisant défaut au précédent dialogue,a empêché celui-ci d'éviter l'aporie finale.Or si la condition de l'élucidation de la cause de l'erreur est bien la critique de

Parménide et la reconnaissance qu'en un sens qui sera précisé  il faut bien admettre que "le non-être est", c'est bien du Théétète qu'est tirée la définition de la pensée ,que l'Etranger ,s'étant substitué à Socrate,propose sans discussion à Théétète."Donc, pensée et discours sont même

chose,sauf que nous avons appelé 'pensée' le dialogue intérieur de l'âme avec elle-même,mais produite sans l'émission de sons ? " L'Etranger prend toutefois bien soin de faire remarquer à Théétète que, si le discours se manifeste d'abord par un flux ,ρευμα,issu de l'âme et porté par des sons,il ne 

faudrait pas oublier l'essentiel  de la pensée,l'affirmation et la négation qui se forment silencieusement dans l'âme et qui constituent le jugement.(263 e) Avec le Philèbe,enfin,c'est de l'application de la définition à la nature du plaisir,c'est-à-dire à la dichotomie dialectique qu'il sera question.D'ou

l'interrogation formulée par Socrate "Mais n'y a-t-il aucune différence entre le plaisir qui suit le jugement droit,ou la science,et celui qui nait souvent en chacun de nous à la suite de l'erreur ou de l'ignorance ?"(38a)  Que l'essence de la pensée consiste dans le jugement ,c'est-à- dire dans l'affirmation

et dans la négation ,c'est bien ce que Frege soutient aussi.Toutefois,Frege s'interroge:"Les pensées appartiennent-elles à un monde intérieur,différent du monde extérieur ?(Ecrits logiques et philosophiques,tr.fr.Le Seuil,p.181).Nous verrons, de façon plus détaillée, que le choix de ce critère revient à

confondre pensée et représentation,logique et psychologie.Or la pensée vise le vrai et n'est pas concernée en tant que telle par les conditions de l'erreur."L'homme,observe Frege,n'a au fond aucune puissance sur la pensée,(...) car il ne produit pas les pensées,il doit les prendre comme elles

sont." (o.c.,p.195).Il soutient même une thèse qui peut paraître paradoxale:"Elles peuvent être vraies sans être pensées effectivement et même alors elles ne sont pas totalement irréelles,si du moins elles peuvent être saisies et leur action libérée par qui les pense.[je souligne] (o.c.,p.195).Il faut

donc s'interroger sur le rapport vérité/action de la pensée.Admettons que ,par exemple,des objets nouveaux et des propriétés nouvelles soient découverts en géométrie ou en théorie des nombres tels que les nombres irrationnels à l'époque de Platon ou les  espaces non- euclidiens,plus près

de nous.De ces objets "nouveaux" ont été extraites des propriétés vraies.Il serait insensé de fonder cette vérité sur une quelconque intériorité psychologique.Pourtant,si ,une fois découvertes, ces propriétés peuvent être qualifiées d'"éternelles",leur action a bien été libérée non seulement

par leur "inventeur",mais aussi par tous ceux qui ont pu en mesurer les effets,directs ou indirects.C'est à ce niveau qu'intervient la  proposition."Seule la proposition accompagnée de la détermination du temps et complète à tous égards  peut accompagner la pensée".(idem,p.193). La détermination

de temps n'appartient donc pas à la pensée elle-même,mais seulement à son expression.En conclusion,si la pensée n'appartient ni au monde extérieur ni au monde intérieur,il faut admettre un troisième domaine ("Einpar drittes Reich muss anerkannt werden." (Der Gedanke,Eine logische

Untersuchung,Göttingen,1966,G.Patzig ed.,p.43).Le lecteur sera peut-être surpris de trouver cette expression,et surtout la tripartition qui la fonde,sous la plume de Frege (Der Gedanke est de 1918),alors qu'elle est couramment attribuée à l'épistémologue autrichien Sir Karl Popper,non 

certes au jeune auteur viennois de la Logik der Forschung (1935),mais au professeur londonien qui emploie et développe la formule dans Objective knowledge (Oxford,1972),puis dans le Postcript to the logic discovery ,édité par W. W.Bartley III,à Londres,en 1982.Loin de nous de soupçonner Sir

Popper d'un quelconque plagiat,et cela d'autant moins que ,sans pourtant reconnaître une quelconque dette,il admet une certaine proximité avec le mathématicien-philosophe d'Iena.Aussi notre unique souci sera-t-il de déterminer si Frege et lui parlent de la même chose.Procédons à rebours et

interrogeons-nous sur le sens que Popper attribue à l'expression de "troisième monde".Dans le recueil intitulé La connaissance objective, et,plus précisément, dans la conférence de 1967 intitulée "Une épistémologie sans sujet connaissant",Sir Popper déclare:"Le thème principal de cette

conférence sera ce que j''ai l'habitude d'appeler,faute d'un meilleur nom,"le troisième monde".Pour expliquer cette expression,je ferai observer que,sans prendre au sérieux les mots 'monde' ou 'univers',nous sommes en droit de distinguer les trois mondes,ou univers suivant premièrement,le

monde des objets physiques ou des états physiques;deuxièmement,le monde des états de conscience ou des états mentaux,ou peut-être des dispositions comportementales à l'action;et troisièmement,le monde des contenus objectifs de pensée, qui est surtout le monde de la pensée

scientifique,de la pensée poétique et des oeuvres d'art.Certes,ce que j'appelle "le troisième monde" a ainsi beaucoup à voir avec la théorie platonicienne des Formes ou Idées,et par conséquent,aussi avec la théorie hegelienne de l'esprit objectif;mais ma théorie diffère

radicalement,sur certains points décisifs,de celle de Platon et de Hegel.Elle a plus encore à voir avec la théorie d'un univers des propositions en soi et des vérités en soi de Bolzano,bien qu'elle en diffère également.Ce qui ressemble de plus près de mon troisième monde,c'est l'univers des

contenus de pensée objectifs de Frege."(Kark Popper,La connaissance objective,tr.fr.de J.J.Rosat,Aubier,1991,pp.181/182).

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SUITE  :  FREGE ET POPPER :LE TROISIEME MONDE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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