PAIDEIA

PAIDEIA

"Le mot allemand Bildung indique fort bien la nature de l'éducation en Grèce dans le sens platonicien:il suggère tout autant la composition plastique de l'artiste que le modèle directeur toujours présent à l'esprit,l'idea ou typos .Chaque fois que cette conception renaît dans l'histoire,elle provient des Grecs.(...)Par contraste avec l'Orient,nous pouvons définir le caractère spécifique de l'Hellénisme.En découvrant l'homme,les grecs ne découvrirent pas le subjectif,mais conçurent les lois universelles de la nature humaine.Leur principe intellectuel n'est pas l'individualisme,mais l'"humanisme",pour employer ce mot dans son acception originale et classique.(...)Il désigne le processus éducatif qui confère à l'individu sa forme véritable,la nature humaine authentique.(...)Et cet idéal fut le modèle vers quoi tendirent les éducateurs ainsi que les poètes ,artistes,et philosophes grecs.Mais qu'est-ce que l'homme idéal?C'est le type universellement valable d'humanité auquel tous les êtres humains sont tenus de ressembler."

                                                                                                                     Werner JAEGER      PAIDEIA     La formation de l'homme grec  (TEL,Gallimard,I964,Introduction,pp.20-21)      

 

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SOCRATE ET PROTAGORAS

Qui est Protagoras ? Socrate le caractérise en une ligne :"sophistèn eponomasas,séauton apephènas paideuséôs kai aretès didaskalon.(tu t'es proclamé sophiste et as prétendu être maître d'éducation et de vertu)" (Prot. 349 a 2-3).Insistons sur le fait que cette présentation finale ,avec des verbes au

parfait,prend en compte non seulement la quasi-totalité du dialogue,mais aussi une réputation bien établie et assumée par Protagoras lui-même.Elle ne constitue certes pas une quelconque 'vérité' objective du personnage,mais correspond à une double opinion, celle d'une réputation dans le milieu

athénien et la sienne propre.Mais ,dans ce domaine,que réclamer de plus ?Par contre,même si nous n'avons pas la prétention d'ajouter une critique du personnage aux excellents travaux,mais déjà anciens, de Dupréel (Les Sophistes, Neuchâtel,1948 (1949)),ni à ceux de Mario Untersteiner (Les

Sophistes ,Vrin,1993,tome 1,ch.I,II,III,pp.15-139),il n'est pas sans intérêt de s'attarder sur le traitement que Platon lui -même réserve à Protagoras dans les deux dialogues qui lui sont principalement consacrés , le Protagoras et le Théétète. On observera alors que si son attitude à l'encontre de l'Abdéritain

est négative dans les deux dialogues,le point d'attaque diffère au point que l'on pourrait s'interroger sur l'unité du personnage.En effet,en raison non du caractère protéiforme du compatriote de Démocrite, mais bien plutôt de l'évolution des intérêts et de l'approfondissement de la réflexion de Platon ,ce

sont deux aspects différents de la doctrine prêtée au sophiste qu'il porte à notre connaissance et  qui,sans être à proprement parler incompatibles,se situent à des niveaux de profondeur et d'intérêt difficilement comparables.Or comme notre propos n'est pas de traiter de la nature du savoir,mais de

l'éducation,il nous a semblé nécessaire d'inverser l'ordre des dialogues ,car si le Protagoras le mieux connu est le disciple d'Héraclite,adepte de la doctrine de l'homme- mesure,par contre,le personnage le plus intéressant pour notre recherche est celui du dialogue éponyme.

A/L'HOMME-MESURE

Dans cette longue critique de Protagoras (de 151 e à 183 b) Socrate associe trois thèmes ,deux sont épistémologiques et le troisième ontologique.Il s'agit , d'une part,de la réfutation du sensualisme,liée à celle du subjectivisme ,et ,d'autre part ,de celle du mobilisme.A priori ,l'unité des thèmes

épistémologiques et du thème ontologique,peut surprendre,car le mobilisme héraclitéen se caractérise précisément par la mise en question des apparences sensibles qui suggèreraient plutôt un monde stable et régulier.La virtuosité érôtètique de Socrate consistera donc à passer du sensualisme

au phénoménisme ,puis de celui-ci au mobilisme (de "ouk allo tis épistèmè è aisthèsis"'(151 e) à "phainetai aisthanesthai estin"(152 b),puis à "esti men gar oudepote'ouden,aei gar gignétai"(152 e)).Toutefois, cette objection est bien prise en compte par Socrate qui se garde de confondre le sensualisme

grossier du sens commun ou des cyrénaïques avec ce qu'il nomme le mobilisme des "plus raffinés"(kompsoteroi) (156 a 4) et que l'on pourrait appliquer au rationalisme héraclitéen ou démocritéen.Peu importe,car dans le résumé qui conclut un premier développement,Socrate amalgame les trois thèmes

en les attribuant à la secte (phylon) des disciples d'Homère et d'Héraclite ("tu as donc raison de dire que la science n'est rien d'autre que sensation."(160 d 4) et il leur associe pour la première fois, non sans ironie, la thèse "du très savant Protagoras":"l'homme est mesure de toutes choses"(pantôn

chrèmatôn anthrôpon einai) ,thèse qu'il a développée préalablement sans en donner la formule : vraie pour moi est ma sensation,et c'est moi qui suis juge (kritès) de la réalité de ce qui se donne à moi,et du non-être qui ne m'est pas donné (160 c). Autrement dit,ce qui est attribué en propre à Protagoras

c'est le relativisme subjectif ,thèse qui rend impossible de différencier ce qui est dû à un savoir scientifique de ce qui ne l'est pas : "vous n'employez que du vraisemblable (tôi eikoti chresthe) ,argument qu'il suffirait à Théodore ou à quelque autre géomètre de prétendre employer en géométrie pour être

taxé d'infériorité à l'égard du premier venu"(162 e). Socrate n'a pas besoin de pousser plus loin la thèse du sensualisme ,car l'identification de la science et de la sensation ne mérite que le qualificatif de "conte"(muthos)(164 e),puisqu'on prive de tout usage la distinction du vrai et du faux comme le fait un

conte ,en soutenant que "mesure est chacun de nous de ce qui est et de ce qui n'est pas".

Bref,la thèse de Protagoras est autodestructrice car "la vérité de Protagoras ne sera vraie pour personne;ni pour un autre que lui,ni pour lui-même." A l'opposé,il faudra donc admettre que "c'est le plus sage qui est mesure"(179 b). A la formule de Protagoras,faut-il opposer alors celle du "Dieu mesure

de toutes choses" ?Il suffit,semble-t-il ici, d'admettre la différence entre vrai et faux et d'alléguer l'existence des mathématiques pour être assuré de cette différence,car la nier est ôter toute valeur au raisonnement et aux démonstrations.Mais en  rattachant la thèse du relativisme sensualiste à de si grands

ancètres avons-nous bien compris ce que voulait Protagoras? Platon ne l'a-t-il pas prise pour prétexte commode à la préparation de sa propre doctrine telle qu'il l'exposera dans la République avec son triple aspect philosophique,politique et éducatif ?Peut-être une lecture attentive du Protagoras peut-elle contribuer à une meilleure intelligence du projet de l'ami de Périclès.

B/PROTAGORAS EDUCATEUR

Il faut supposer,soit que Platon ne connaissait pas encore la formule de"l'homme-mesure" à l'époque où il composait le Protagoras,soit que, n'étant pas du sophiste, mais que n'étant pas de Protagoras lui-même,elle lui semblait exprimer parfaitement le fondement intellectuel des thèmes pédagogiques

qui lui sont prêtés dans le premier dialogue.L'exposition de ces thèmes est précédée ,comme on sait par le très célèbre récit du mythe de Prométhée et d'Epiméthée.Reste à savoir quel est le sens de ce dernier et en quoi il se relie à la doctrine pédagogique qui lui fait suite.Les interprètes,qui se sont

rarement posé laquestion,ont coupé le mythe de son contexte,ce qui conduit à un contre-sens évident.Car si Epiméthée est un sot,Prométhée,lui, est un voleur.Protagoras explique en effet que seuls les dieux sont sinon créateurs,du moins dépositaires des conditions de la vie en société : la technique et la

politique.Le mythe constitue donc la réfutation préalable du prétendu "humanisme" protagorasien,puisqu'il montre indirectement que l'homme n'est pas mesure,c'est-à-dire créateur,et qu'à la différence du dieu biblique,les dieux ne le sont pas davantage,puisqu'ils se contentent d'héberger les techniques

salvatrices et que, selon Platon lui-même,le démiurge ne produit que les yeux fixés sur le modèle éternel qui guide son travail.Ni humanisme,donc,ni créationnisme,mais référence à des guides, puis à des modèles éternels,des archétypes, qui sont à la source de toute production et que seules le

sciences mathématiques peuvent approcher,imiter,sinon égaler.Telle est la position de Platon,sinon de Socrate.Mais l'un et l'autre identifient la sagesse et la science. Et Protagoras ? On a reproché aux sophistes leur encyclopédisme de bazar,l'un d'entre eux n'hésitant pas à prouver son savoir en

fabriquant son vêtement - de quoi réjouir quelque philosophe contemporain épistémiquement  intéressé par un savoir-faire tel que la couture...Ce n'est pourtant pas le cas de Protagoras.Ecoutons-le plutôt :"Je suis d'avis,Socrate, que ,pour l'homme (andri), l'objet principal de l'éducation est l'habileté à

interpréter la poésie,c'est-à-dire la capacité de distinguer ce qui est bien et ce qui est mal dans les oeuvres des poètes,et le talent de les analyser et de résoudre les questions qu'elles soulèvent.Et maintenant,je vais te poser une question qui ne s'écartera pas du sujet,la vertu ,dont nous disputions tout à

l'heure,toi et moi,mais qui nous transportera dans le domaine de la poésie:ce sera toute la différence.Simonide dit quelque part à Scopas,fils de Créon le thessalien :    "C'est une chose difficile,je l'avoue,de devenir un véritable homme de bien,carré des mains,des pieds et de l'esprit et fait sans reproche."

Connais-tu ce poème ou faut-il que je te le récite en entier ?" Platon présente clairement Protagoras comme un herméneute  qui prend pour objectif principal  la mémorisation,la récitation et l'interprétation des poèmes,activité éducative et culturelle commune à tous ,quelles que soient les cultures et

les croyances ?La forme première des textes religieux n'est-elle pas le poème,récité ou chanté avec une accompagnement d'instruments ? N'était-ce pas le cas de l'Iliade, et qui n'a à l'esprit les larmes silencieusement versées par Ulysse chez Alkinoos à l'évocation des malheureux héros morts sans

sépulture loin de leur patrie? N'est-ce pas toujours celui des psaumes de David ?A cela qu'oppose ou propose Socrate, sinon la réponse de la Pythie et l'antique "connais-toi toi -même" ?Il faut comprendre que si Socrate a été mis en accusation pour avoir corrompu la jeunesse et enseigné de nouveaux

dieux,alors que les sophistes étaient bien accueillis,quoique étrangers à Athènes,c'est que ceux-ci ,bien que se faisant rétribuer,s'attachaient àtransmettre les valeurs traditionnelles par des moyens de communication nouveaux empruntés aux rhéteurs,dans des rassemblements plus vastes

,à un public plus influençable, tandis que Platon,pour sa part, conservant dans son modèle d'Etat la formation physique et militaire, en  bannira la plupart des musiciens,des peintres et des poètes.Posons-nous cette question : que deviendrait la culture (paidéia) ,si florissante à l'époque de Périclès,
dans une Cité platonicienne coupée des apports étrangers et de la plupart des formes artistiques ?Les joueuses de flute n'ont plus leur place au banquet quand Socrate y est invité,car le spectacle change, le discours y remplace les chants et les danses..

Une question se pose,dans le prolongement du mythe.Selon quel principe effectuer le partage des vertus,dont il ne faut pas oublier qu'elles représentent tout autant des capacités,des formes de puissance ,que des obligations morales ?Est-ce conformément aux dispositions aux arts et aux

métiers,c'est-à-dire à la division des tâches dans la famille ou dans le groupe,ou autrement?Autrement, car "quand on délibère sur la politique,où tout repose sur la justice et la tempérance,les Athéniens et les autres ont raison d'admettre tout le monde,pace qu'il faut que tout le monde ait part à la vertu

civile;autrement il n'y a pas de cité ."(Prot. 323 a 1-4) Notons la référence quelque peu variable de Protagoras au couple "aidô kai dikèn" (322 d),d'abord,puis à "dia dikaiosunès kai sôphrosunès"(323 a).En dépit de cette hésitation,il dérive de l'universalité des vertus éthiques ce qui constitue

l'objectif de sa thèse,établir que ces vertus ne sont ni dérivées de la nature ni dûes au hasard.(phusei te kai tuchè ,327 d),"mais un effet de l'application,de l'exercice et de l'étude (ex épimeleias kai askeséôs kai didachès,323 d)."Or "penser cela,c'est penser que la vertu peut être enseignée,puisque le châtiment a pour but de détourner du vice.Telle et l'opinion de ceux qui pensent que la vertu s'acquiert et s'enseigne."(324 d et 325a)

Comment concilier toutefois éducation et poésie,comment rendre compte de la place quasi exclusive réservée par Protagoras à la lecture des poètes,s'il faut entendre par là non seulement Homère,Pittacos et Simonide,mais aussi le grand Pindare,Eschyle,Sophocle et Euripide- Euripide, dont on écrit qu'il

était l'ami?Encore faudrait-il se rappeler le rôle joué par les spectacles tragiques et lyriques dans la cité antique,celui ,par exemple, de la représentation des Perses d' Eschyle ou de la déclamation de Pindare célébrant les vainqueurs aux jeux pythiques ou néméens ,ainsi que les Cités dont ils étaient les

enfants. Evocation d'une histoire héroïque entre mythe et mémoire,la poésie est donc culture ,Bildung.C'est ce qu'il faut entendre par Paidéia."Dès que l'enfant comprend ce qu'on lui dit (...) "telle chose est juste ou injuste,belle ou honteuse,sainte ou impie. Il se peut que l'enfant obéisse volontairement;

il se peut qu'il soit indocile;alors,comme on fait d'un bois courbé et gauchi,on le redresse.(...)Puis on envoie les enfants à l'école et on leur donne à lire sur leurs bancs les oeuvres des grands poètes et on les leur fait apprendre par coeur.Ils y trouvent quantité de préceptes,quantité de récits

 des héros d'autrefois : on veut que l'enfant,pris d'émulation,les imite et s'efforce de leur ressembler.Les maîtres de cithare font de même;ils leur font étudier les oeuvres d'autres grands poètes,les poètes lyriques,en les faisant exécuter sur l'instrument. "(325 de - 326 a) Enfin, "quand ils sortent des mains des maîtres,la cité ,à son tour, leur fait apprendre ses lois et règler leur conduite sur elles,comme sur un modèle (kata paradeigma,326 d)." 

C/DE PROTAGORAS A ARISTOTE

De Protagoras nous pouvons retenir deux choses.1°Ce qui fait de l'homme un humain- au sens strict du terme,un être civilisé - il ne le doit ni à sa nature animale ni au sort,mais à son éducation .2°les trois vertus qui fondent son humanité,justice,piété,maîtrise de soi , à la différence des capacités qui le

situent dans une échelle physique ou intellectuelle de performances,sont universelles,même si tous ne les développent pas comme ils le devraient.A partir de ces bases de départ,une question se pose:toutes les formes d'organisation politique et de gouvernement -ce qu'on nomme constitutions

Toute les constituitions (politéiai ) sont-elles sur un pied d'égalité pour favoriser le développement chez les enfants et les adolescents, puis chez les citoyens, les trois vertus de justice,piété et maîtrise de soi ,c'est-à-dire les trois formes de respect :respect des autres ,respect des dieux et respect de

soi  ?La lecture qui a permis à Rousseau de soutenir que la Politéia platonicienne n'était pas un ouvrage de politique mais un traité d'éducation s'explique par la nécessité d'un tel questionnement.Plus près de nous,Werner Jaeger écrit que "jamais l'esprit attique ne confondit grandes et petites choses,ni ne

déprécia ce qui était magnifique en le traitant avec familiarité;il garda un sens infaillible des proportions.Mais Aristophane dut s'abaisser pour attaquer ceux qu'il tenait pour les ennemis de la tradition.La décadence politique,qui après la mort de Périclès amena Cléon au pouvoir, fut trop brutale et

soudaine pour qu'il n'ait pas eu l'impression  - et d'autres avec lui - qu'il s'agissait d'un symptôme de dégénérescence de l'Etat tout entier.Les athéniens, habitués aux belles manières,à l'intelligence noble de Périclès,se détournèrent avec dégoût de ce tanneur trivial dont la vulgarité jetait le discrédit sur

l'ensemble de la nation." (Paidéia,tr.fr.,TEL Gallimard,1964,Livre II,ch.V,p.419) .Pourtant,Aristote, étranger à Athènes, ne partage pas avec Aristophane cette hostilité au pouvoir populaire et à l'abaissement de la paidéia.En dépit de l' admiration qu'il manifeste à l'endroit de Sophocle dans sa Poétique,il

n'est franchement hostile ni à Euripide ni aux sophistes.A dire vrai,il ne participe plus au combat culturel,mais accumule les matériaux qui permettront d'en mieux comprendre le déroulement.C'est bien plutôt à Platon ,au  réformateur et à l'utopiste, qu'il réserve ses critiques.

D/ ELEMENTS POUR UNE PEDAGOGIE ARISTOTELICIENNE (POLITIQUE, L.VII,ch.13 et sq.;L.VIII)

Qu'il n'y a pas d'humanité éthique de l'homme indépendamment de l'action exercée par la Cité sur la jeunesse,cela a été clairement exposé par Protagoras.Mais Platon développe cette exigence  tout au long de la République,aussi faut-il s'attendre à ce qu'Aristote la partage à son tour.A quoi

bon,cependant, revenir sur les errements des mauvais régimes et sur les types d'éducation qu'on est en droit d'en attendre.Aussi Aristote conjugue-t-il ,à partir du Livre VII de la Politique,l'analyse politique du régime qui a sa préférence avec la pédagogie qui lui est adaptée.

Si nous écartons le modèle contemplatif d'existence (bios théôrètikos),pour nous occuper seulement de "la vie du citoyen engagé dans les affaires publiques et y prenant une part active,plutôt que de celle que mènerait un étranger et affranchie de tout lien social"(1324 a 15),demandons-nous quelles

formes d'organisation collective sont susceptibles d'assurer notre bonheur,tout en gardant à l'esprit que "celui-ci est une activité"(hè gar eudaimonia prâxis estin"?(1325 a33).Or "la vie active (bios praktikos) n'implique pas nécessairement des relations avec autrui,comme on le croit parfois ; on ne doit

pas non plus regarder comme ayant seules un caractère pratique ces pensées que nous formons à l'aide de l'expérience en vue de diriger les évènements : mais bien plutôt revêtent ce caractère les pensées et les spéculations qui ont leur fin en elles-mêmes et qui ont elles-mêmes pour objet,

car l'activité bonne est une fin (hè gar eupraxia télos) et par conséquent il existe une certaine forme d'action qui est une fin. Et même dans le cas d'activités tournées vers le dehors,nous appliquons le terme agir ,dans le sens le plus vrai et le plus plein du mot,aux hommes,qui par leurs pensées dirigent le travail de leurs subordonnés."(1325 b 15-23)

Note à propos de la traduction de "ten arisren politeian" (Pol. 1332 a 4, etc...)

Nous suivons ici dans l'ensemble la nouvelle traduction de J.Tricot ,Vrin 1977,pp. 481 sq. et le texte grec dans l'édition de la Loeb Classical Library,Harvard University Press,1944.Mais sur ce point précis deux interprétations sont données dans notre langue : soit 'constitution

idéale'(J.Tricot),soit 'constitution excellente'(P.Pellegrin).Or il nous parait important,s'agissant d'Aristote et non de Platon,de bien souligner que les analyses consacrées par lui à 'la meilleure constitution (possible)',s'inscrivent décidément dans le réel et,qu'étant donné le nombre important de

paramètres auxquels il se réfère,une telle constitution a peu de chose à voir avec le paradigme rationnel de l'utopie platonicienne, mais indique seulement une limite dont la visée doit néanmoins guider notre action.

Aristote commence à poser plusieurs conditions préalables, relatives à l'importance de la population,à l'étendue du territoire,à l'accès à la mer ainsi qu'à l'unité ethnique de l'Etat et favorables à l'instauration de la 'meilleure constitution',c'est-à-dire des meilleures intitutions politiques".Plutôt que de devoir 

déplorer l'absence éventuelles des conditions favorables à l'intitution pédagogique d'une telle Cité ,écartons a priori toute causalité mécanique entre ceci et cela, et mettons provisoirement 'entre parenthèses' l'existence d'une population non citoyenne de notre nouvel Etat, population composée

d'esclaves,de métèques et d'étrangers,pour ne citer que la partie à laquelle Aristote se réfère régulièrement,toute référence à la population féminine étant décidément occultée.En effet,ces non-citoyens jouent pour lui un rôle équivoque, à la fois indispensable et inquiétant,dans son projet politico-éducatif,

puisque celui-ci ne peut concerner que les futurs citoyens de l'Etat.Mais ces préalables une fois définis,de quel choix politique  Aristote est-il responsable ? "Assurément,si certains individus différaient des autres dans le même mesure que nous supposons les dieux et les héros différer des hommes en

possédant une grande supériorité tout d'abord d'ordre physique,et ensuite d'ordre intellectuel-,de telle sorte que la supériorité des gouvernants fut incontestable et manifeste pour les gouvernés (phanéran tèn hyperochèn tois archomenois tèn tôn archontôn,1332 b 21 ),il serait évidemment préférable

que ce fussent les mêmes individus qui remplissent de façon permanente,les uns le rôle de gouvernants et les autres celui de gouvernés et cela une fois pour toutes.Mais comme cette inégalité naturelle n'est pas facile à rencontrer (...) on voit clairement que, pour de multiples raisons,tous les citoyens

doivent nécessairement avoir pareillement accès,à tour de rôle,aux fonctions de gouvernants et celles de gouvernés." (Pol. VII,14, 15-23).Ajoutons qu'en conséquent il devraient pouvoir bénéficier des mêmes formes d'éducation. Plutôt que d'avoir relégué la politique d'Aristote,sinon aux 'poubelles de

l'histoire',du moins dans ses greniers poussiéreux,nous avons préféré montrer que la théorie qui lui appartient en propre (on ne pense pas hors de son temps mais pas davantage pour son temps seul ) et qu'il désigne du nom de meilleure constitution correspond en fait à ce que nous entendons par

régime démocratique,à condition que nous l'allégions de certaines des graves contraintes qui pesaient sur son époque.Et il est pour le moins surprenant que les bonnes consciences érigent parfois en modèle l'utopie platonicienne ,alors que Platon,inventeur du totalitarisme dans La République,et favorable

aux régimes autoritaires de la Crète et de Lacédémone dans les Lois,se montre pourtant assez éloigné des institutions auxquelles le droit constitutionnel moderne nous a accoutumés.

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EDUCATION ET POLITIQUE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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