DE LA PHYSIQUE A LA THEOLOGIE

DE LA PHYSIQUE A LA THEOLOGIE  1

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CORPUS :

I/PHYSIQUE VII,242 a15-243 a.

2/Physique VII (seconde rédaction) 241 b-248a.

3/PHYSIQUE VIII 250b- 267b25.

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"Stratégie" de l'exposé d'Aristote.

1)Nous laisserons provisoirement de côté l'exposé de Métaphysique Lambda afin de nous en tenir à la thèse suivant laquelle la 'théologie 'd'Aristote (encore que ce terme exprime davantage une supposition qu'une théorie) se déduit : (a) de l'existence constatée du mouvement (sa mise en question dialectique par les

Eléates étant réduite à un simple 'jeu' philosophique; (b) d'une théorie particulièrement précise et complexe de la nature du mouvement.Mais cette théorie n'est autre que l'exposé complet de la Physique; aussi nous limiterons -nous à quelques points fondamentaux.

A- La nature." Elle est en quelque sorte principe et cause du mouvement et du repos qui appartiennent d'abord à l'être lui-même,et ne sont pas accidentels.(Ph. II,192 b 20)

B- Essence du mouvement. On trouvera ,en dépit d'une rigueur certaine dans les divers exposés, un certain flottement davantage terminologique que conceptuel, terminologique puisque le terme générique devrait être 'métabolè',le changement,alors que ce terme n'apparaît qu'assez rarement,Aristote s'en

tenant le plus souvent à celui de 'kinèsis',mouvement.Celui-ci est déterminé à partir d'un jeu complexe de concepts tels que : a) matière/forme ; b) acte/puissance; c) principe entendu soit comme provenance ,soit comme destination,télos ("ouk ex hou,all'eis ho"- to beltiston,le meilleur). D'où suit une

définition de la 'kinèsis' comme "accomplissement (entelechéia) de ce qui est en puissance en tant qu'il est en puissance",ce qui signifie précisément que le mouvement ( ou le changement ) est l'acte révélateur non de sa cause, mais de ce qu'il est déjà en lui-même virtuellement" ( l'accomplissement -entéléchéia -

sous la forme terminale de papillon révèle son essence d'abord masquée , comme ,dans le registre de la technè ,l'édifice une fois construit exhibe son plan,sa forme ou structure,et non l'image de l'architecte !). d) limite:illimité (ou infini)-péras/apeiron; application : le mouvement est illimité,et non divisible en éléments ultimes;aussi est-il continu.

C- "Esthétique transcendantale" :Elle comporte le LIEU et le TEMPS mais est précédée par une réflexion sur la limite et l'illimité (péras/apeiron)

.a) Le lieu détermine le mouvement local :"allo en allôi" (210 a 12);il est "la limite immobile du corps enveloppant'.Mais il varie aussi en fonction des catégories;b) Le temps et l'éternité.Aristote procède ici à une description phénoménologique d'une grande richesse qui n'a rien à envier à celle d'Augustin.(222

a-b);il faut aussi décliner le temps en fonction des catégories.c) Le mouvement circulaire (kuklophoria) manifeste sa supériorité sur les autres types de mouvement :"il est la principale mesure du temps parce que son nombre est le plus connu.Ni l'altération (alloiôsis),ni l'accroissement(auxèsis),ni la

génération(génésis) ne sont uniformes ;seul le transport (phora) l'est."(223 b 20).-Autre argument (qualitatif) pour la supériorité du mouvement (et du changement) :il caractérise les vivants les plus achevés.En conclusion,si le transport est le mouvement le plus achevé,le transport circulaire est le meilleur transport.(265 a 13). 

DE LA PHYSIQUE A LA THEOLOGIE 2

En quoi la nature du mouvement, telle qu'elle a été esquissée ,implique-t-elle l'existence : I° d'un premier mu; 2°d'un premier mouvant;3° d'un premier mouvant non mu.4° D'un premier mouvant non mu et immobile ?

Nous ne reviendrons pas sur les nombreuses difficultés suscitées par l'inévitable comparaison des trois exposés successifs de la Physique. Plusieurs éditions sont disponibles,plus on moins récentes,la plus récente,en français étant celle de Vrin,en 2008 [1999] ,avec une nouvelle traduction de Mme Annick

Stevens,mais nous nous limiterons aux deux volumes, en bi-lingue,publiés aux Belles lettres,avec cette précision,sans doute importante bien qu'elle soit difficile à apprécier,que seuls les quatre premiers livres ont été édités par Henri Carteron,unique traducteur de l'ensemble.

Les trois textes à interpréter concernant la démonstration d'un "primum movens" ( cette formulation est meilleure que celle de "premier moteur",car il faudrait dire "premier mouvant" ) sont donc :1°  Physique VII  ( 241 b 24 - 244 b 2,si l'on s'en tient au mouvement local ; 2°Physique VII, 2e rédaction, (241 b 24 -245 b 2);

Physique VIII (250 b - 267 b 25).Le lecteur ne peut qu'être frappé par un certain nombre de différences entre les trois versions.Si la seconde rédaction de Phys.VII est plus développée que sa précédente,elle se cantonne aussi à une démontration assez 'sèche' ,d'intention strictement scientifique,bien qu'elle

souligne ,elle aussi,son cadre hypothétique (même conclusion dans les deux versions en 243 a).Par contre,si le chapitre 5 du livre VIII s'attache,comme dans le livre VII à démontrer la nécessité d'un 'primum movens',les chapitres suivants non seulement exposent son essence de manière approfondie mais vont même

au delà puisqu'ils rattachent le mouvement du premier ciel à l'acte pur du 'primum movens'.Sommes-nous encore dans la Physique ou déjà dans la Théologie ?A la différence de ce que nous trouverons dans Métaphysique  Lambda,il n'est pourtant pas question de nommer le théion, nous sommes donc dans la

science physique,même s'il s'agit d'une physique purement rationnelle,hypothético-déductive,et dont l'objet ne saurait être directement accessible aux sens.

UNE PHYSIQUE RATIONNELLE ?

Les conditions d'une science physique rationnelle sont de deux ordres.Il faut,d'une part,qu'elle rende compte d'un aspect du réel et, d'autre part, que ce compte-rendu soit formulé par des énoncés modalement apodictiques.La prétention de la physique d'Aristote s'énonce donc conformément au double principe

hegelien :"ce qui est rationnel est réel","ce qui est réel est rationnel".Le réalisme ,chez lui,prime toutefois le rationalisme.Vuillemin ,dans sa réponse à la thèse de Benveniste exposée sous le titre Catégories de pensée et catégories de langue (Les Etudes philosophiques,n°4,1958;Problèmes de linguistique générale I,

6e étude,1966) la résume ainsi :"on conclut que,croyant classer des notions,Aristote a classé en réalité des catégories de langue,en sorte que les particularités de la langue grecque ont dominé le destin de la philosophie en Occident." (Le système des catégories,in :' De la logique à la théologie',2e étude,Flammarion,19

67,p.76).Cette réponse,trop longue et détaillée pour être résumée ici,comporte deux moments essentiels,d'une part la démonstration  que"si les catégories sont empruntées à la langue grecque,leur système ne peut pas être déduit du système de la langue" et d'autre part que "cette organisation formelle est déterminée

par la distinction entre être dit d'un sujet et être dans un sujet." (o.c.,p.110).Nous suggérerions même que la difficulté vient moins du grec que de sa traduction latine (française,etc.),car,comme le dit Vuillemin,"le prédicat est réel et non pas conceptuel."(idem,p. 111).L'ambiguïté que nous avons déjà signalée provient du

latin "substantia"qui exprime tout autre chose que le simple "ousia"du grec.Dans le composé "sub-stantia" il y a l'indication d'une structure  grammaticale et conceptuelle qu'Aristote a parfaitement rendue avec l'hypokeiménon.Or les catégories n'ont pas affaire avec le discours,mais avec l'être des choses

conformément aux modalités de son paraître ,qui il est,quel il est,combien il est,il est,etc."Certes,observe Vuillemin,l'homme n'existe pas isolément de Socrate,mais rien n'est plus éloigné de la pensée d'Aristote qu'un conceptualisme pour lequel les universels ne seraient que des produits de notre pensée et

des résultats de notre activité d'abstraction.La forme est immanente à la matière et l'universel à l'individuel;mais forme et universel sont réels.Seuls l'isolement de la forme et son hypostase en idée sont conceptuels."(ibidem,p.111).

Qu'en est-il du rationalisme de la physique d'Aristote ? La rationalité d'un savoir consiste à soumettre le réel de l'expérience sensible à des conditions d'intelligibilité qui,pour le stagirite,sont de natures diverses.Il a d'abord,nous venons de le voir sa catégorisation.Mais elle n'est pas la seule.Et pas plus que 

celle-ci ne se réduit à l'imposition d'un cadre a priori au réel ,elle consiste à interpréter le réel dans sa production même.Ainsi en est-il du couple 'acte /puissance (energéia/dunamis/entéléchéia)',sans lequel ni le mouvement naturel ni la production de l'art ne seraient compréhensibles.Mais la dualité d'analyse

logique en compréhension et en extension intervient aussi dans la lecture du réel.La division entre genres et espèces,déjà  opératoire chez Platon, est in -dispensable à cette lecture.N'oublions pas,enfin,la conceptualisation causale du mouvement en fonction de ses catégories

(déplacement,altération,accroissement),en bref,l'articulation du réel que Kant rangera sous le groupement catégoriel de la relation :inhérence et subsistance,causalité et dépendance.Seule échappe à cette condition de rationalité du réel la relation de communauté, action réciproque qui ne prend son sens qu'avec le monde newtonien de l'attraction universelle.

S'en tenir là serait pourtant insuffisant ,car tout le discours théorique d'Aristote ne prend sa portée rationnelle que par la modalité dont il se réclame :la nécessité ; en effet,celle-ci résulte de la combinaison des divers facteurs ci-dessus,comme nous pouvons nous en assurer avec l'axiome (ou,si l'on préfère, le

théorème) suivant : "Maintenant,puisque tout mû est nécessairement mû par quelque chose,soit une chose mûe du mouvement local par une autre qui est mûe,et soit à son tour le mouvant (to kinoun) mû par une autre chose mûe,et celle-là par une autre,et toujours ainsi;nécessairement il y a une chose qui est premier mouvant et l'on ne peut aller à l'infini.(Physique VII,242 a 16-19,Les belles Lettres t.1,1986 [1931],p.74)

Reportons-nous immédiatement au libellé de la seconde rédaction :"Maintenant,puisque tout mû est mû par quelque chose,nécessairement aussi tout ce qui est mû dans un lieu est mû par autre chose.Le mouvant,lui aussi,est en conséquence mû par une autre chose puisqu'il est lui-même mû,et,à son tour,celle-là par une

autre.On ne progressera certes pas à l'infini (ou dè eis apeiron proeisin),et il y aura une chose qui sera cause première (prôtôs aition) du mouvoir."(o.c.,242a 16-19,p.148)" Quelques observations rapides.1°On peut constater que la modalité est déplacée: elle ne porte plus sur l'axiome du mouvement,mais sur la

conséquence spécifique (mouvement local ) qui en découle.2°Si l'existence d'un 'primum movens'est présentée comme une vérité nécessaire (un axiome) dans la première version,ce n'est plus le cas dans la seconde. Ces deux changements témoignent d'une incertitude.En effet,il y a une différence fondamentale entre

un axiome (proposition évidente) et un théorème,puisque, dans le second cas, la nécessité ne qualifie plus que la vérité du rapport entre l'hypothèse et sa conséquence.

Aristote semble donc avoir pris conscience de la faiblesse de l'axiome initial.Et cela s'exprime clairement dans son propre commentaire :"Par suite,il faut s'arrêter (anagkè istasthai) et admettre à la fois un premier mouvant et un premier mû. En effet,peu importe que l'impossibilité résulte (sumbainein) d'une

hypothèse.Car l'hypothèse a été choisie comme possible (endechoménè),et si c'est le cas (tou endéchoménou tethentos),rien d'impossible ne peut en résulter."(242 b 35-243 a 3,p.76).Le lecteur nous pardonnera d'avoir suivi le mot à mot du texte,car Aristote y soutient à la fois qu'il n'a pas commis de faute

logique,de contradiction (en effet,du possible nulle impossibilité ne résulte) ,autrement dit qu'un raisonnement démontant l'impossibilité de la thèse opposée (impossibilité d'un premier mouvant non mu ) n'est pas annulé par un antécédent simplement hypothétique, et,néanmoins, que la nécessité d'un primum movens

ne peut être établie de façon purement rationnelle.Simple hypothèse,sa vérité ne peut être tirée que de considérations de nature physique.Une démonstration par l'absurde ne saurait y suffire.Aussi va-t-il s'employer à une analyse plus approfondie du mouvement local, ou 'transport' (phora) , afin d'établir que celui-ci a

pour condition "un mouvant premier,pris non comme cause finale (to hou eneken), mais comme principe (arkhè) d'où part le mouvement (othen è archè tès kinèséôs)"(o.c.,243 a 3-4,p.76).

Quelles sont les principes auuxquels se réfère l'analyse physique du mouvement ?C'est d'abord son infinie divisibilité,qu'on pourrait croire opposable à un premier mouvant non mu."Cependant il n'en est rien,parce qu'il n'en résulte aucune absurdité;car un mouvement infini peut avoir lieu dans un temps fini,non le

même mouvement,mais des mouvements toujours différents de sujets mus qui sont plusieurs,ce qui est justement le cas ici." (242 b 20-23).C'est ensuite son caractère continu et l'absence de vide entre mouvant et mu."Mais s'Il faut que le premier mu [et non le premier ' mouvant',comme l'observe Léon Robin dans la

note 3 de la p.149] ,selon le lieu et le mouvement corporel,soit nécessairement en contact ou en continuité avec le mouvant,comme l'expérience le montre partout,alors en effet le tout étant formé de toutes les choses devra être un et continu.Admettons donc ce qui est possible,et soit ABCD la grandeur ou le continu

,d'autre part EFGH,son mouvement..Or il n'importe en rien que cette chose soit finie ou infinie;car ce sera semblablement dans un temps fini,le temps J, que la chose sera mue,qu'elle soit finie  ou infinie.Mais,dans l'un et l'autre cas,il y a impossibilité [ sous entendu:si l'on ne fait pas l'hypothèse d'un primum movens ren-

dant compte de cette continuité].On voit donc qu'un moment viendra de s'arrêter et que ne progressera pas à l'infini cette perpétuelle dépendance à l'égard d'un autre terme,mais qu'il y aura un premier mu.."( 242 b24 - 33).

Quand,pour finir,Aristote persiste à souligner la caractère hypothétique du raisonnement ("Peu importe que la démonstration soit faite à partir d'une hypothèse;car ,quand c'est le possible qu'on a posé,il ne doit rien en résulter d'impossible") la portée de sa conclusion est tout autre que dans la première

version de l'argument,car,nous l'avons vu,la modalité apodictique n'est plus réservée à l'a priori,elle est appliquée à l'expérience.L'épistémologie d'Aristote - car il s'agit encore ici de réflexion sur la physique et non de théologie - est difficile à respecter pour des lecteurs de Hume et de Kant,accoutumés à identifier

empirique et assertorique,l'apodictique étant réservé au logique,à l'a priori ou à l'ontologique.Si l'on reprend la partie de phrase "...soit nécessairement en contact ou en continuité avec le mouvant comme l'expérience le montre partout...",on comprend qu'il y a bien, pour Aristote, nécessité (anagkè) naturelle là où

l'universalité de l'expérience la garantit.Hypothétique,assertorique et apodictique ne sont pas de pures modalités du jugement,mais,comme l'impose son réalisme , il ne font que décrire la possibilité ,l'existence et la nécessité des choses. 

SUITE: LA METAPHYSIQUE COMME THEOLOGIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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