ARISTOTE : ONTOLOGIE ET THEOLOGIE

ONTOLOGIE ET THEOLOGIE : LA "METAPHYSIQUE"  D'ARISTOTE

Bien qu'un philosophe puisse hésiter à traiter de théologie,même s'il s'agit de commenter ce que d'autres ont en pu dire,l'exemple de Descartes ne craignant pas d' aborder de telles questions, pour autant qu'il mettait au jour les liens qu'elles pouvaient entretenir avec la philosophie ,et celui de Spinoza se livrant à une lecture de

l'Ancien testament sont là pour nous dissuader de contourner l'obstacle.Toutefois,avec Aristote,la difficulté est d'une tout autre nature, car il se pourrait que sa théologie soit tenue pour identique à son ontologie ,ou bien ne constitue ,en tant que 'philosophie première' , qu' un secteur déterminé de l'épistémè dans son ensemble.

I/ La thèse de Heidegger

Le cours de Marbourg du semestre d'hiver 1924 - 1925 ,édité dans sa traduction française sous le titre " Platon, Le Sophiste" ,consacre,en préalable à l'étude interprétative du dialogue,trente deux paragraphes ( 225 pages dans l'édition allemande ) à mettre en place des concepts tirés pour l'essentiel du livre VI de

l'Ethique à Nicomaque : épistémè,technè,phronésis,sophia,nous. Mais on comprend ,à la lecture de cet ensemble, qui pourrait constituer un ouvrage à lui seul, que son objectif final ,qui tient dans les § 29 à 32,est de nous prévenir que l'interprétation de la dialectique platonicienne ne peut pas ne pas être faite sans ce

qui la suit et la corrige chez Aristote.D'où les précautions de Heidegger :"Qu'une brêve mise au point au sujet de la dialektikè suffise à présent en guise de transition vers le dialogue lui-même.Aristote parle de la dialectique en deux passages insignes:1) dans le contexte de la détermination de la tâche de la

philosophie comme science fondamentale de l'étant,en Métaphysique Gamma 2 ;  2) dans sa théorie du logos telle qu'elle figure dans les Topiques et les Réfutations sophistiques."( traduction française sous la responsabilité de Jean-François Courtine et Pascal David,Gallimard 2001,p.194 [2003] ). Pour

Heidegger,l'élévation platonicienne de la dialectique au niveau de l'ontologie ,et cela au détriment de la rhétorique et de la sophistique,est à juste titre rectifiée par Aristote.En effet,d'une part, la philosophie,la sophia pour reprendre la classification de Nicomaque VI,n'est pas une épistémè au sens où la physique et les

mathématiques le sont; d'autre part,"il y a des dialecticiens et des sophistes -même si c'est à titre de philosophes indignes de ce nom" -qui,comme les philosophes ,plutôt que de s'attacher à l'étude d'un objet générique, "ont pour visée le tout entier".(o.c.,p.197 [207]). Une telle visée est identifiée aux recherches

pratiquées par la "philosophie première", ou 'ontologie',bien que ce dernier terme ne se trouve pas plus que celui de la 'métaphysique' dans l'opus aristotélicien.D'où ce résumé :"l'objet commun de la dialectique,de la sophistique et de la philosophie :'le tout dans son entièreté'.(idem,p.203 [213]),ou,plus pré-

cisément,"la sophistique et la dialectique se meuvent à l'intérieur du même champ ontique que la philosophie,du moins quant à leur prétention."(ibid.p204 [214]).Il y a dans la réhabilitation par Heidegger du rôle effectif des sophistes une justesse et une nouveauté de vue qu'on ne retrouvera que dans les belles

études de Dupréel et de Untersteiner.Il note par exemple :"On néglige le fait que la philosophie scientifique n'est pas née de quelque contre-mouvement d'opposition à des doctrines,des ecoles,etc.,mais d'une réflexion radicale sur l'existence,laquelle était déterminée, dans la vie publique grecque,par l'idéal de la

Bildung propre aux sophistes,et non pas par quelque option philosophique définie." (ibid.,p.208 [218]). Mais laissons cela,car notre propos n'est pas, ici , l'étude de la dialectique,et venons en à l'essentiel.C'est dans le § 32 que l'auteur de Sein und Zeit s'applique à interpréter " l'idée de philosophie première chez Aristote".La question fondamentale posée par cette interprétation est :qu'en est-il du rapport entre 'philosophie première' et théologie ?        

Dans un premier temps (début du § 32 ),Heidegger note la factualité de ce rapport dans l'oeuvre ('recoupement') :"Cette idée de la philosophie première telle qu'Aristote la caractérise,comme la science originaire de l'étant,se recoupe chez lui avec une autre science fondamentale (Fundamentalwissensschaft),qu'il

désigne comme 'théologikè'.(...) Ainsi la théologie aussi bien que l'ontologie peuvent prétendre constituer la 'prôtè philosophia'. "(o.c.,p.211[221]).Mais qu'en est-il de droit pour le futur maître de Fribourg ?Une réponse fondée en droit postule la rigoureuse élucidation du statut épistémologique de la théologie.

Faut-il ,en tant qu'elle est déterminée comme la science du 'moteur immobile' qui,en quelque sorte, achève et cloture celle de la 'phusis' mobile, la ranger parmi les savoirs 'objectifs',ou bien plutôt la rapprocher du statut réflexif,dialectique et globalisant de l'ontologie ? Tenons gré à Heidegger de ne pas nous laisser dans

l'équivoque puisqu'il répond sans détour car,pour lui,la théologie d'Aristote "n'a rien à voir avec une preuve de l'existence de Dieu sur la base d'une déduction causale.la théologie a donc pour thème [sous-entendu : comme la philosophie,la dialectique et la sophistique] le tout en son entier,l'holon,et l'ontologie a 

également pour thème le tout en son entier dont elle considère les archai."(o.c.,p.212 [222]). Sur l'argumentation à l'appui de cette thèse nous ne gloserons pas,car elle tient moins à l'étude scientifique de son objet qu'à la convocation d'un thème propre à l'auteur de S.u.Z.,"l'étant (comme) ce qui déploie sa

présence", thème à l'appui duquel il évoque "la problématique de fond de l'ontologie,des Grecs et d'Aristote jusqu'à nos jours",et ,quelle que soit la considération que l'on peut éprouver pour l'auteur d'une oeuvre aussi importante et,en un sens,aussi décisive pour le devenir de la pensée, que celle de Heidegger,il nous semble que la première règle de toute herméneutique est de prendre appui sur l'oeuvre même.

2/La thèse de Pierre Aubenque (Le problème de l'être chez Aristote,P.U.F.,Quadrige 1991 [1962] ).

Cette thèse se décline en deux moments :1) "Titre et contenu" ; 2) Ontologie et théologie ou l'idée de la philosophie.

A)"Titre et contenu".

Le premier problème retenu par Aubenque est naturellement celui du "sens de méta".Se réclamant d'un certain nombre de travaux,il pense être en mesure de récuser l'arrière-plan de lecture devenu le plus courant,ce qui revient à remonter d'un simple usage du terme  de 'métaphysique' à sa signification spéculative.

Il conclut en effet comme suit une note consacrée à ce problème:"A la lumière de ces travaux,un point parait désormais acquis: le titre 'méta ta phusika' ne désigne pas un ordre de succession dans un catalogue (...) et répond,même et surtout s'il est né dans le cercle des successeurs immédiats d'Aristote, à une intention doctrinale." (Le problème de l'être, p.30,note 1.)

Accordons à l'interpréte ce qui n'est,après tout qu'une hypothèse.Il reste le sens de la préposition.Or ce sens demeure le même,qu'il s'agisse de classer des ouvrages ou de marquer le rapport entre la science nommée 'physique' et celle qu'Aubenque appelle "la science sans nom".En aucun cas 'méta' ne peut

signifier "au-delà" ou "au-dessus".Il ne peut donc s'agir,une fois que l'épistémè s'est assurée de l'objet de la physique,et de recherches et de "spéculations",au sens kantien du terme,qui loin de servir à fonder le savoir scientifique, ne peuvent,dans le meilleur des cas ,qu'éclairer notre usage des concepts.Sauf,bien sûr,si l'on identifie "métaphysique" et théologie.Nous sommes dès lors renvoyés à un second problème, celui des rapports entre ontologie et théologie.

B)Ontologie et théologie

Commençons par une observation factuelle.Comme il a été dit à plusieurs reprises,les termes 'ontologie' et 'métaphysique' n'existent pas dans le corpus aristotélicien et,par conséquent,aucune discipline philosophique ne leur correspond.Mais ,dans ce cas,que faut-il entendre par "philosophie première" ?

Aristote s'explique très clairement à ce sujet en deux occurences.Il note en effet au Livre B " Ainsi,il y aurait trois philosophies théoriques :la mathématique,la physique,la théologique,car il ne fait pas de doute que,si le divin existe quelque part,il existe dans une nature de ce genre,et il faut que la philosophie la plus

précieuse traite du genre le plus précieux (timiôtaton).Donc les sciences théoriques sont de beaucoup préférables aux autres sciences et celle-ci aux autres sciences théoriques.En effet,on pourrait être en difficulté pour savoir si la philosophie première (hè prôtè philosophia) est universelle ou si elle traite d'un genre

et d'une seule nature;car le point de vue n'est pas non plus le même dans les mathématiques,puisque la géométrie et l'astronomie traitent d'une nature,tandis que la mathématique universelle est commune à toutes.Si donc il n'y a pas de substance autre que celles constituées par nature ,la physique sera science

première;mais s'il existe une certaine substance immobile,la science de cette substance est antérieure,elle est la philosophie première.;et c'est à elle qu'il appartiendra d'étudier l'être en tant qu'être,ce qu'il est et les propriétes qui lui appartiennent en tant qu'être."(Métaphysique, E ,1026 a 19 -33;traduction par Marie-Paule Duminil et Annik Jaulin,GF Flammarion 2008,pp.225-226) .

De même trouve-t-on au livre K :" Ainsi, pour l' être séparable et immobile (to chôriston kai akinèton) ,il existe une certaine science différente de ces deux-là [la physique ,qui traite d'étants séparables et automoteurs,la mathématique d'étants immuables mais non séparables] s'il est vrai qu'il existe une substance qui est

telle,je veux dire qui est à la fois séparable et immobile ,ce que nous essaierons de montrer.Et s'il est vrai qu'il existe dans les êtres une nature qui est telle,c'est là que pourrait être aussi le divin ( entauth' an eiè pou kai to théon),et cette nature serait le principe premier et le plus souverain.Il est donc évident qu'il existe

trois genres de sciences théoriques,la physique,la mathématique,la théologie.(...) On hésite à soulever la difficulté de savoir si enfin il faut poser la science universelle (katholou) de l'être en tant qu'être (tèn tou ontos hèi on épistèmèn ).(...) S'il existe une nature différente de celle des êtres naturels et une substance

séparable et immobile (ousia chôristè kai akinètos),,nécessairement la science de cette substance est différente de la physique antérieure à elle et absolue [ou :universelle] parce qu'antérieure."(Méta.,K,1064a 34 - b 14). 

Interprétation

On notera d'abord qu'à la différence des savoirs constitués donnant lieu à des jugements soit apodictiques (mathématique),soit assertoriques (physique),la théologie ne peut émettre que des jugements hypothétiques,énoncés au conditionnel.En effet,bien que cette dernière 'théoria' ait sa place dans le corpus des

savoirs en raison de son importance au plan de la doxa publique et privée,la nature de son objet demeure relativement indéterminée.Il faut donc distinguer le rôle de la pistis commune de celui de la ratio philosophique. Le premier raisonnement émis par le philosophe sera donc " Pour autant que cette discipline

théorique ait un objet (le divin),celui-ci constitue la partie la plus excellente de l'épistémè,et par suite aussi celle de le la philosophie en raison de la supériorité de la théoria sur la praxis et la poièsis.En conséquence, elle mérite le qualificatif de 'prôtè philosophia',ce qualificatif ayant,comme on sait,chez Aristote le double sens de 'meilleur' et de 'précédent',c'est-à-dire de 'principe'(archè).

Second raisonnement. Si c'est bien la théologie qui mérite la dénomination de 'prôtè philosophia',celle-ci ,en parallèle avec la mathématique universelle,ne devrait-elle pas s'attacher à " l'être en tant qu'être"c'est-à-dire "examiner  l' être en tant que tout "( Méta., Gamma 1003 a 24) ? Nous renvoyons ici à la note 1

de Marie-Paule Duminil et Annik Jaulin :"Le grec dit 'katholou',traduit d'ordinaire par 'universel',mais le contexte expose ici une opposition entre un 'examen partiel' et un examen 'total'.Il a donc paru nécessaire de traduire 'katholou' en faisant paraître cette opposition."(o.c.,p. 145)Dans ces conditions,comment comprendre que la théologie soit tout à la fois science d'un objet particulier présumé séparable et immobile  -le 'divin' - et appréhension globale de l'être-en tant qu'être ?

Le second passage (K  1064 a) procède différemment puisque ,supposant connu le développement de Physique ,VII-VIII,il se donne d'emblée l'essence d'un  être séparé et immobile ,mais toujours comme supposition. Et donc,à supposer ,ce qu'il faut démontrer,qu'il existe un être à la fois séparé et immobile (celui

de la mathématique étant immobile,nécessaire mais non séparé ,et celui de la physique mobile et séparé),il conclut que cet être pourrait correspondre au divin et qu'il serait alors 'premier principe'( prôtè archè).Sa science,en tant que 'katholou' serait donc science de l'être en tant qu'être,ou,comme nous disons,'ontologie'.

En résumé,la lecture des deux passages -sous réserve de démonstration de l'existence d'un étant à la fois immobile et séparé-semble nous inviter à conclure à l'identité de l'ontologie et de la théologie.

Retour à la thèse de Pierre Aubenque.

Le point de départ de sa réflexion est l'erreur commise par certains interprètes d'Aristote qui ont cru déceler une contradiction entre la spécificité de la théologie et l'universalité -ou la globalité-de l'ontologie." Mais ,observe-t-il,il n'y a de contradiction que si l'on prétend assimiler la philosophie première et la science de

l'être en tant qu'être. (...)"Or,il objecte que "loin de se confondre avec elle,la philosophie première apparaît comme une partie de la science de l'être en tant qu'être."( Le problème de l'être chez Aristote,Introduction,PUF,1991,p.36) A l'opposé de beaucoup de commentateurs,Aubenque distingue en effet,la science

de l'être en tant qu'être et la science de l'être séparé ,et il fonde en partie sa démonstration sur l'examen scrupuleux des textes :"Si l'on excepte quelques allusions,surtout programmatiques,à la théologie au début du livre A et ,aux livres E et K,la mention qui en est faite à propos de la classification des sciences,

il n'y a, dans toute la Métaphysique,que la seconde partie du livre Lambda qui soit consacrée aux questions théologiques,sous la forme d'une explicitation de l'essence du Premier Moteur (dont la nécessité est démontére plus longuement au livre VIII de la Physique ).De fait,c'est à ces développements du livre L que 

renvoient les références d'Aristote à la Philosophie première."(o.c.,pp.42-43). Cet argument est-il suffisant pour appuyer la thèse " de l'absence de préoccupations théologiques dans la majeure partie des écrits "métaphysiques" ?

Nous pensons,pour notre part, que la lecture rigoureuse des textes à laquelle nous croyons avoir procédé,ainsi que le petit nombre de textes consacrés à la théologie dans le recueil regroupé sous la dénomination de métaphysique, souligne seulement la perplexité d'un philosophe qui,bien que sincèrement attaché

à une vision téléologique du cosmos,s'efforce, avec les seules armes du raisonnement et de la sensibilité,de constituer une encyclopédie pour son temps sans perdre de vue le contexte socio- cultuel de ce même temps.Et si Pierre Aubenque est justifié de faire observer la rareté du Corpus théologique dans la Métaphysique,il convient aussi de ne pas oublier le mode conditionnel qui,à chaque fois, accompagne une incursion dans le 'théios' !

 3/La thèse de Jules Vuillemin (De la logique à la philosophie,cinq études sur Aristote,Flammarion,1967)

Le professeur Jules Vuillemin a enseigné au Collège de France la "Philosophie de la connaissance",dénomination  choisie pour sa chaire,de 1962 à 1990.Durant cette période, il a familiarisé les auditeurs de ses cours et séminaires avec Russell,Quine,la philosophie analytique, mais aussi la logique et les

mathématiques.Mais son intérêt ne se limitait pas à un courant de pensée, puisqu'il a étendu sa contribution à des auteurs aussi divers que Descartes,Kant , Aristote ou les stoïciens.Nous nous attacherons,dans le cadre de cet examen,à la cinquième étude intitulée "La théologie d'Aristote".

Il est malaisé de rendre compte de cette étude pour deux raisons dont l'une est la méthode adoptée par Vuillemin et l'autre la nature de son objet.La méthode consiste,une fois déterminé le thème de cette étude,à décrire et analyser successivement les trois lieux de traîtement de cet objet que sont Métaphysique L,

Physique VII et Physique VIII.Mais la difficulté tient surtout à la nature de l'objet constituée ici par des démonstrations ou,à défaut,des argumentations.En effet,le propre d'une démonstration étant sa rigueur,tout effort pour la résumer est une sorte de non-sens.Il convient,comme fait Vuillemin,de la reprendre étape

par étape.C'est pourquoi l'interprète s'efforce d'aider le lecteur soit par des tableaux (pages 168 et 204) soit par des récapitulatifs.Comme nous ne reproduirons pas ici les tableaux mais inviterons notre lecteur à s'y reporter,nous nous limiterons à rendre compte de la synthèse intitulée par Vuillemin "Des principes communs aux différentes preuves et de leur enchaînement" (o.c.,§§ 6,7,8 ;pp.206-220).

Ces principes sont regroupés par Vuillemin en trois types différents :Physique;Logique;Métaphysique. Nous les énumérerons toutefois dans un ordre un peu différent,car,les principes logiques,s'ils constituent le fondement de tout raisonnement,relèvent plutôt de l'ontologie que de la théologie proprement dite.En effet,Aristote les expose non en Métaphysique Lambda,mais en Gamma et Kappa.

A/ Principes logiques.Il s'agit essentiellement des principes de non-contradiction et du tiers exclu.En quoi ces principes interviennent-ils dans les argumentations théologiques ?Leur supposition est nécessaire, car la plupart des preuves dans ce domaine,à défaut d'être directes et de se fonder sur l'observation font appel

à l'impossibilité de la contradictoire ou d'un troisième cas.Quant à l'impossibilité de l'infini actuel,aujourd'hui rejetée par les mathématiciens,on pourrait s'interroger sur la place que lui reconnait Vuillemin si Aristote ne la déduisait pas du principe de non-contradiction.

B/Principes "métaphysiques".

Nous les énumérerons dans l'ordre choisi par Jules Vuillemin.1°Principe d'économie :"la nature utilise un nombre minimum de principes et ne travaille pas en vain."2° Principe de la priorité de la substance sur les autres catégories et généralement sur les autres affections".Ici,marquons un temps d'arrêt.En effet,si le 1°

peut être qualifié de "métaphysique",c'est-à-dire de discours interprétatif de la physique,il n'en va pas de même du 2° qui,comme on le voit,relatif aux catégories de l'être,constitue un principe fondamental de la philosophie ou,si l'on préfère,de l'ontologie et provient de Metaphysique Z."A l'évidence,écrit Aristote,c'est par

cette substance (essence,ousia) que chacun des êtres aussi existe,de sorte que l'être au sens premier et non pas un être quelconque,mais l'être au sens simple,serait la substance(l'essence).Sans doute,'premier'se dit en plusieurs sens;pourtant,dans tous les sens,la substance est première;elle l'est par l'énoncé,

par la connaissance et chronologiquement,car aucun de tous les autres prédicats n'est séparable,seule la substance l'est."( 1028 a 30-35;traduction Duminil - Jaulin,GF Flammarion,2008,p.234). Si,comme nous avons déjà eu l'occasion de le voir,la théologie ,en tant qu'elle assure la pleine rationalité de la physis,fait

donc partie de la théoria à côté de la mathématique et de la physique,il n'en va pas de même de l'ontologie ou de la philosophie 'générale' qui,adossée à un arrière-plan sémantico-logique, conditionne la dicibilité et l'intelligibilité de la théôria elle-même.Mais nous aurons plus loin l'occasion de rendre compte sur ce point fondamental le jugement formulé par Jules Vuillemin.

Nous nous contenterons de citer sans les commenter les principes:3° Priorité de l'acte par rapport à la puissance;4°Causalité universelle;5°Ordre dans la série des causes;6°Pr.de détermination.Nous rejetterons avec les Principes physiques  le 8°: Homogénéité du mouvement et du repos ainsi  que : 9° Dualité des

mouvements naturels et des mouvements violents et 10°: Définition du mouvement comme "acte de ce qui est en puissance en tant qu'il est en puissance".Par contre,nous accorderons toute notre attention au 6°:Principe de l'analogie,dans la mesure,en particulier,ou le professeur Vuillemin lui a consacré la première étude de son ouvrage ( De la logique à la théologie,Flammarion,1967,pp.13 à 43).

Avant de nous intéresser au "rôle explicite de l'analogie dans la Métaphysique d'Aristote", considérons celle-ci comme une simple figure de style (trope) exposée à la fois dans la Poétique et dans la Rhétorique. En fait,dans le texte de la Poétique cité par Vuillemin,la proportion analogique (égalité de deux

rapports , - a/b=c/d qui permet,connaissant les valeurs de trois termes, de calculer celle du quatrième - n'est introduite que pour rendre compte de la métaphore,ou "transport à une chose d'un nom qui en désigne une autre,transport ou du genre à l'espèce ou de l'espèce au genre,ou de l'espèce à l'espèce ou

selon l'analogie (è kata ton analogon ,1457 b 6-7).D'où suit la définition de celle-ci :"je parle d'analogie (to analogon legô) chaque fois que le second terme est au premier comme le quatrième au troisième,car le poète emploiera le quatrième au lieu du second et le second au lieu du quatrième;et quelquefois aussi on ajoute le terme auquel se rapporte le mot remplacé par la métaphore."(1457 b 16 - 19)"( Poétique,Les belles Lettres,1969 [I932] ,p.62).

De l'analogie mathématique à son usage métaphysique.

L'interprète fait observer que si l'analogie mathématique suppose l'appartenance de tous ses termes au même genre,il ne peut en aller de même en métaphysique pour une raison déjà exposée ,"puisqu'elle a lieu entre des êtres qui appartiennent à des catégories différentes et que la substance domine

ontologiquement les autres catégories qui reçoivent d'elle leur être (...) et donc qu'aucune réciprocation entre l'attribut et la substance ne peut avoir lieu."(De la logique à la théologie,Première étude,p.20 et 34 ).Afin de donner tout son sens à la remarque de Vuillemin il convient de faire appel à l'Organon , qui repose

tout entier sur une analyse prédicative de la proposition.Or on doit en particulier à Bertrand Russell ,après le mathématicien De Morgan , Charles Sanders Peirce et Schröder ,d'avoir noté que "toutes le propositions ne sont pas du type sujet-prédicat",et que certaines d'entre elles établissent une relation entre deux

ou plusieurs termes d'égale importance. ( B.Russell, Les Principes de la mathématique (1903) ).Les propriétés mathématiques de ces relations sont aujourd'hui apprises par les écoliers ,mais il est probable que le statut " métaphysique" du discours tient essentiellement, chez Aristote, au second principe relevé par

Vuillemin :"Priorité de la substance sur toutes ses affections".C'est pourquoi,puisqu'il n'y a de science qu'à l'intérieur d'un genre,d'une espèce ou dans le rapport de l'espèce au  genre et du genre à l'espèce,l'incommunicabilité des genres entre eux  "semble interdire a priori tout caractère scientifique à la métaphysique"

(Vuillemin,o.c.,p.39). Aussi l'interprète conclut-il ainsi son étude :"Seules existent les substances individuelles.L'universel n'est pas un vrai principe pour le philosophe,car il ne donne lieu qu'à des analogies,non à des connaissances vraiment scientifiques."(idem,p.40) Or cette conclusion n'est pas sans conséquence

pour notre thème."Comme science du premier moteur (Metaphysica specialis),elle semble relever par son objet d'un être unique.Mais, pour parvenir à lui, elle utilise des raisonnements qui n'ont qu'une valeur analogique (Metaphysica generalis).Ne voulant pas renoncer à la prétention d'être une science,la M.G. doit

recevoir de la M.Sp.,science de l'être immatériel et immobile,la garantie susceptible de légitimer l'analogie.Ainsi l'ontologie formelle demeure entièrement sous la dépendance de la théologie"(ibid;,p.43),mais celle-ci présuppose elle-même les principes de la physique,c'est-à-dire la théorie aristotélicienne du mouvement.

Remarque. On notera,pour la clarté de ce qui suit,que le grec dispose de plusieurs termes :'métabolè',pour désigner le changement (parfois aussi :alloiôsis); 'kinèsis',pour le mouvement ;et 'phora' ou  'métastasis', pour le déplacement ou changement de lieu.La difficulté terminologique réside donc dans la confusion

suscitée par la traduction de kinèsis par 'mouvement',alors que ce terme a pour Aristote une valeur générique susceptible d'être spécifiée selon les catégories de la qualité,de la quantité ,du lieu (Physique,III,201 a 5-15).On gardera donc à l'esprit que dans l'ensemble de l'oeuvre d'Aristote,'kinèsis' a une double valeur,celle du genre,mais aussi celle de l'espèce privilégiée qu'est le mouvement local.

De la physique à la théologie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

         

  

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