OBJET ET SENS DANS LE "TRACTATUS"

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OBJET ET SENS DANS LE TRACTATUS

"Seuls des faits peuvent exprimer un sens."(3.142) 

 

Si le propos de Frege était de fonder les mathématiques sur la base d'une langue formulaire rigoureuse et féconde (double aspect leibnizien d'une

caractéristique et d'un calcul),tel n'est pas celui de Wittgenstein ,dont l'objectif est plus ambitieux,puisqu'il s'agit pour lui d'exposer synthétiquement

les conditions d'intelligibilité du monde comme "totalité des faits",c'est-à-dire de reprendre ,en disposant d'outils nouveaux mis au point par Frege et

Russell, la voie tracée par Kant d'une Logique transcendantale.Il importe,d'entrée de jeu,d'indiquer qu'avec Wittgenstein se produit une rupture

avec la tradition leibnizienne représentée tant par Frege et Russell que par Husserl et l'école autrichienne.

Ce "retour à Kant" est également perceptible dans les intérêts scientifiques des philosophes,davantage proches des Naturwissenschaften que des

mathématiques.C'est le cas des néo-kantiens,de Wittgenstein,mais aussi de la plupart des membres du cercle de Vienne.

Le Tractatus ,dont la méthode d'exposition est ,conformément à celle de Kant,synthétique, s'emploie donc à déterminer les conditions d'une pensée

a priori du monde.Ces conditions se réduisent à une seule : la postulation d'un isomorphisme entre la structure du tout des faits et la forme  du tout

de la pensée.Un tel isomorphisme repose lui-même sur deux conditions de possibilité:les faits consistent dans une concaténation d'objets

(Gegenstanden) ou de choses (Dinge) ;la pensée, pour figurer les faits, doit elle-même une espèce de concaténation.

Notons que Wittgenstein,s'il précise bien la nature des éléments des faits,parle seulement,dans un premier temps,des "éléments de

l'image".L'isomorphisme en question est montré, seulement explicité,car il est hors de portée de tout discours justificatif.

 :"Dass sich Elemente des Bildes in bestimmter Art und Weise zu einander verhalten stellt vor,dass sich sie Sachen so zu einander verhalten.

Dieser Zusammenhang der Elemente des Bildes heisse seine Struktur und ihre Möglichkeit seine Form der Abbildung."(2.15)

Traduisons: "Que les élements de l'image entretiennent un rapport déterminé,montre que les choses (Sachen) se comportent de la même façon.

Cette concaténation des éléments de l'image,nommons-la sa structure,et nommons sa possibilité sa forme de figuration (seine Form der

Abbildung)."

 Commençons par l'étude des éléments de la réalité (Wirklichkeit) dont l'image est qualifiée de "Modell"( 2.12).Impossible de traduire ce terme  par

'modèle' ! C'est pourtant ce que font Ogden (1902),Pears et McGuinness(1960;1971) et G.-G.Granger (1993).Pour nous, le terme 'modèle' ,qu'il

s'agisse du paradigme platonicien,du modèle du peintre ou des "Petites filles modèles",suggère que ce 'double' du réel empirique mérite d'être

copié ou reproduit en raison d'une valeur supposée supérieure.Or rien de tout cela pour Wittgenstein ,qui emprunte le terme au vocabulaire

technique de sa formation d'ingénieur."Le plus souvent,on appelle modèle une théorie mathématique conçue pour expliquer un ensemble de

phénomènes.Par exemple,la notion géométrique de vecteur intervient dans les modèles mathématiques conçus pour expliquer la propagation

de la lumière."(Le dictionnaire des sciences,Hachette,1990,p.282)Pour des commentaires plus approfondis,nous ne pouvons faire mieux que de

renvoyer au livre de Gilles-Gaston Granger,Formes,opérations,objets (Vrin,1994) sur la construction de modèles (p.254sq).

Venons-en à notre problème,celui du rapport entre objet et sens.La nature du "Gegenstand", dans le Tractatus, a laissé perplexes de nombreux

commentateurs.L'ouvrage de Merril B.et Jaakko Hintikka, Investigations sur Wittgenstein ( tr.en langue française ,Liège,Mardaga,1991) ,traite la

question à fond (chapitres 2,3,4,et 5).Mais une lecture préalable de Frege dispense,dans une large mesure,de ces perplexités,si l'on songe que W.

tient le T. pour une discussion approfondie avec son maître,et que sur bien des points il n'a pas de raison particulière (et surtout sur la sémantique)

de donner un sens nouveau aux termes fregéens.Aussi est-on fondé à penser qu'il n'entend pas :"réalité","choses","objets",etc., autrement que ne

le faisait son maître.Or celui-ci se garde bien,dans ses recherches logiques,d'accorder aux termes usités le sens précis qu'ils n'acquièrent que dans

un contexte déterminé.Aussi la question de savoir si par 'objet',il faut entendre une donnée phénoménale élémentaire (choix que fera,par

contre,Carnap dans son Aufbau) de préférence à un élément physique,ne doit pas se poser dans le cadre d'une logique transcendantale.Aussi

"l'objet" ne semble pas différer,chez W.,de ce que Frege entend par "argument"d'une fonction,à savoir :ce sans quoi la fonction demeure

"insaturée".("Tout objet peut être un argument;un objet est tout ce qui n'est pas fonction."(Fonction et concept, o.c.,p.92)Et quand l'expression de

l'objet n'est pas un nom,mais une proposition -  entre eux Frege n'établit pas de différence logique essentielle: "(Ce qui a rendu possible que Frege

ait appelé la proposition un nom composé"Tractatus,3.143 ) - la dénotation de la proposition n'est pas un objet,mais sa valeur de vérité (der

Wahreitswert).Or nous avons vu que cette valeur de vérité n'est pas présente en toute proposition.Mais ,pour Wittgenstein,il en va autrement,

car si le point de départ de Frege est l'expression d'un sens immanent à la proposition,par contre,la figurativité,qui sert de base à une sémantique

du monde réel écarte d'emblée l'option des pensées de mythes et des fictions dépourvues de Bedeutung et pourtant douées de sens

Certes,avoir du sens ne se confond pas avec être vrai, ("l'image figure ce qu'elle figure indépendamment

de sa vérité ou de sa fausseté"-2.22) formule que Frege ne désavouerait pas. Mais,par contre ,il ne saurait souscrire à son commentaire :"ce que

l'image figure est son sens"(2.221) ,car si un élément de la proposition ne dénote rien ,comme ,dans :"Ulysse était le père de Télémaque",c'est le

cas d'"Ulysse" et de "Télémaque" ,ne dénotant rien,cette proposition ne figure rien,et,par conséquent,ne peut être ni vraie ni fausse.

.D'où le caractère que Frege eût jugé restrictif de la définition de la pensée :"l'image logique des faits [je souligne] est la pensée".Comment les

néo-positivistes viennois auraient-ils pu ,après cela,ne pas adopter le Tractatus et se ranger sous sa bannière ? 

Toutefois, la formule ;"ce qui est pensable est aussi possible" est équivoque ,car  de quelle possibilité s'agit-il , logique ou physique? Or en logique

 n'est impossible que le non-sens ,c'est-à-dire l'incorrection syntaxique,et la contradiction.

Dès lors,les limites de la figurativité ont été franchies,et l'on comprend aisément pourquoi Frege,ménageant dans le domaine du Sinn une place

pour la fiction et pour toute espèce de privation de Bedeutung,a pu se dispenser d'une réflexion sur l'Unsinn et sur le sinnlos.

L'avancée "sémantique" -ce jugement a-t-il un usage en philosophie ? - de Wittgenstein par rapport à Frege semble tenir en deux points.D'abord,dans

la nette séparation entre nom et proposition;ensuite,dans l'analyse syntaxique de la proposition ,analyse qui fait apparaître l'indissociabilité du sens

de la proposition et de la dénotation des noms.La proposition n'est pas un nom composé,et pourtant elle est composée,et c'est cette composition

qui conditionne son sens Mais si son sens présuppose que les noms aient une dénotation (ou,comme traduit Granger,une "signification"- 3.203),

ce sens va être subordonné à une fonction logico-linguitique nouvelle,nomme par W. "expression" (Ausdruck).Tentons d'approfondir le rôle que lui

confère W.,entre 3.23 et 3.42.C'est en effet l'étude de l'Ausdruck qui introduit,dans ces quelques pages,à une dimension nouvelle de la sémantique:

"Le signe ne détermine une forme logique que pris avec son emploi logico-syntaxique (3.3.27 - mit seiner logisch-syntaktisch Verwendung-[ parfois,

aussi,'Gebraucht'] ).Cette nouvelle dimension de l'analyse,qui cependant rejoint par son propos les tentatives idéographiques de Frege et de Russell,

nous pourrions la nommer,en plagiant Cassirer,"philosophie des formes symboliques",car ce n'est plus seulement de logique transcendantale qu'il s'agit,

 mais bien de symbolique transcendantale.

La proposition n'est pas une simple composition de signes (de noms);elle est un ordre, en grec 'ταξις',syntaxis.C'est ce ordre qui commande le sens ,qui est le sens.

"...que 'a' est dans une relation déterminée avec 'b' dit que aRb"  - que 'Pierre' est à gauche de 'Jean' (pRj) dit que 'Pierre est le fils de Jean',si R= 'est le fils de'.Le sens

de la proposition est donné par l'ordre des arguments dans la relation ( "les propositions sont comme des flèches,elles ont un sens."3.1432;3144). Si j'inverse cet ordre

en raison de ma confusion,la proposition obtenue exprimant le complexe jRp "n'est pas 'unsinnig' ,mais simplement fausse"(3.24).Sur ce point précis,W.nous rappelle

la leçon de Bertrand Russell dans On denoting. Bref, ce que la proposition exprime peut être vrai ou faux,mais la manière "déterminée et clairement indiquée"dont elle

l'exprime est son sens (son mode d'articulation).

A partir de 3.3,l'analyse de la proposition va interpréter son pouvoir expressif comme pouvoir symbolique.Que "l'expression fait reconnaître une forme et un contenu"(3.31)

signifie sa double valeur,sémantique,particulière,et syntaxique,"figurée (dargestellt) par la forme générale des propositions qu'elle caractérise "(3.312)On sait que W.

note 'ξ surligné' la variable propositionnelle dont les valeurs sont les propositions.(3.313).La proposition est donc une fonction (par exemple la fonction 'aRb') qui n'acquiert

une dénotation que si ses variables sont remplacées par un contenu .Si,à l'inverse,l'expression ne contient plus que des variables,la nature de la proposition

"correspond à une forme logique,à une image logique primitive (einem logischen Urbild)"-3.315.N'oublions pas toutefois que par "contenu",W.n'entend pas un contenu

empirique,mais seulement ce que Frege entendait par dénotation des propositions,la Wahreitswert,la valeur de vérité possible dont W.

exposera les tables.Il souligne:"ceci seulement est essentiel à cette détermination,à savoir qu'elle n'est qu'une description des symboles,

qui ne déclare rien au sujet de ce qui est dénoté."(3.317) Aussi prend-il soin de marquer son accord avec Frege et Russell (3.318).

Il ne faut pas davantage confondre le signe ,comme marque matérielle visuelle ou sonore, et le symbole dont il est le support,c'est-à-dire

le "mode de dénotation"(3.322)

 

SYMBOLISME ET PHILOSOPHIE.

 

 

 

 

 

 


 

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