ETHIQUE ET NECESSITE

DE L'EUDEMONISME A LA NECESSITE ETHIQUE

Si les Carnets proposaient une éthique eudémoniste et intellectualiste proche du Livre X de l'Ethique à Nicomaque et aussi de la cinquième partie de l'Ethique,l'application du concept

de nécessité au domaine de l'action va imposer des conséquences qui entrainent Wittgenstein dans une tout autre direction.Se pose en effet une série de problèmes traditionnels en

philosophie tels que celui de la liberté ou encore des rapports entre la volonté et le monde.Mais s'y ajoute la question propre au Tractatus :qu'en est-il de  la modalité des propositions 

relatives à l'action ?

Jules Vuillemin a consacré à l'examen de cette difficulté  un gros ouvrage intitulé Nécessité ou contingence (I984,Editions de minuit et Fondation Singer-Polignac) où il écrit :"Les paradoxes

de Zénon ont dominé,ils dominent encore la philosophie des mathématiques et de la nature.Une aporie,due à Diodore Kronos et rapportée par Epictète,a dominé,elle domine encore la

philosophie de l'action."(o.c.,p.7)L'argument en question se trouve dans les Entretiens,au début du chapitre XIX ,intitulé Contre ceux qui ne s'approprient des philosophes que l'argumentation

Belles Lettres,1949,t.II,p.41).

Que Wittgenstein ait lu,ou non, Epictète importe peu:l'un et l'autre s'efforcent de résoudre les mêmes problèmes avec les mêmes moyens,car ce que Frege,Russell et Wittgenstein ont

apporté à la logique,à l'aube du XXe siècle,un Chrysippe l'avait fait en son temps,même si Epictète déplore un excès de' technicité' dans la pratique stoïcienne de la philosophie !

Que dit Epictète ? "Le point de départ de la philosophie,pour ceux du moins qui s'adonnent à cette science comme il faut en entrant par la porte ,c'est la conscience de sa propre faiblesse

et de son impuissance dans  les choses nécessaires ( περι τα αναγκαια).Nous sommes venus au monde,en effet,sans notion naturelle d'un triangle rectangle,d'un dièse ou d'un demi-ton,

mais c'est grâce à un enseignement technique que nous acquérons chacune de ces connaissances,et pour cette raison,ceux qui ne les possèdent pas ne s'imaginent pas non plus les

posséder..Du bien et du mal,au contraire,du beau et du laid ,du convenable et de l'inconvenant (πρεποντος και απρεπους ) ,du bonheur ,de ce qui nous concerne et qui nous échoit

(προσηκοντος και επιβαλλοντος ),de ce qu'il faut faire et ne pas faire,qui est venu au monde (τις εληλυθεν,pf.de ερχομαι) sans en avoir une notion innée?

Les stoïciens appelaient εννοιαι,termes traduit par 'prénotions',cet accès naturel à la conscience morale,et fondaient sur lui les jugements moraux appliqués aux cas particuliers,tels que

"Il a bien fait,il a agi comme il fallait;il n'a pas agi comme il fallait;il a réussi,il a échoué;il est juste,il est injuste.(...) Qui d'entre nous,ajoute Epictète,est avare de telles expressions ?"

 ( Entretiens II,XI)

 Ainsi peut s'expliquer l'origine de propositions éthiques,et ,pour Epictète,l'origine de la philosophie,car celle-ci se confond avec les "conflits des hommes entre eux "à propos des

normes et,par conséquent,avec la recherche d'un critère.Epictète nomme κανων,canon,une telle norme."Toutes les opinions sont-elles justes ?Comment pourraient-elles l'être si elles

se contredisent?Toutes ne sont donc pas justes,mais du moins celles qui sont les nôtres.-Et pourquoi plutôt que celles des Syriens ou des Egyptiens ?(...)Quolesand il s'agit de poids et

mesures,la simple apparence ne nous suffit pas,et nous avons inventé une règle pour chaque cas.(...)Il y a donc une norme."(idem,II,XI,15/16)

 Quel rôle le philosophe réserve-t-il à la logique ( nommée 'dialectique' par les stoïciens) dans cette recherche d'un critère unique ?Comme appréhender avec justesse l'intervention de

la logique dans l'Ethique - et l'esthétique,puisque Epictète joint leur sort comme le fait Wittgenstein- ?

 Epictète souligne "l'incohérence et la confusion (règnant) dans les choses du bien et du mal."(Entretiens, II,21).C'est pourquoi non seulement les fondateurs de la doctrine ont fait appel

à la grammaire,à la sémantique et à la logique de leur temps (IIIe siècle A.J.C.),mais ils apportent dans l'étude des textes un esprit critique et novateur qui,par delà l'apport aristotélicien,

ouvre des perspectives sur ce qu'il est convenu d'appeler la logique moderne,propositionnelle,pratiquement occultée,des siècles durant,par la scolastique, au profit de la syllogistique.

Si Epictète propose à ses auditeurs l'exemple de l'Argument dominateur (κυριων λογος),c'est à la fois pour stigmatiser l'excès d'analyse linguistique atteint par la théoria

du Portique et pour mettre en relief l'importance des discussions qui étaient menées depuis des siècles par les diverses écoles ou sectes philosophiques.Bien qu'il prodigue ce conseil

à ses élèves :"Observez-vous ainsi vous-mêmes en tout ce que vous faites,et vous découvrirez à quelle secte vous appartenez !"(mot à mot :quel choix est le vôtre),il ne résiste pas à l'envie

citer l'argument,c'est-à-dire d' exposer le rapport entre modalité et temporalité,modalité et vérité (ici:effectivité).Résumons donc ces trois thèses ,dont la tradition soutient que deux d'entre 

elles sont cohérentes,à condition que la troisième soit exclue.

Solution A. "Tout passé est nécessaire" (th.1) et "Du possible,l'impossible n'est pas la conséquence"(th.2) sont compatibles,à condition que "Il y a du possible qui n'est pas vrai ni ne

le sera.(th.3) soit écartée.- Solution B. (th.3) et (th.2) sont compatibles,à condition que (th.1) soit écartée.Enfin,solution C,(th.3) et (th1) sont compatibles,à condition que (th.2) soit

écartée.

Dans le chapitre XIX des Entretiens, Epictète limite la mise en correspondance des solutions et des écoles aux solutions A et B.La solution A serait celle du dialecticien

(c'est-à-dire logicien) mégarique Diodore,surnommé Cronos (fin du 4e s. A.J.C.). Cicéron ,dans son De Fato (ch.9),résume ainsi la position de Diodore :"Pour Diodore,est seul possible

ce qui est vrai ou le sera;Ce chapitre touche aux questions suivantes:Rien n'arrive qui n'ait été nécessaire;tout ce qui peut arriver ou bien est actuellement ou sera;les propositions

portant sur l'avenir ne peuvent pas plus,de vraies,devenir fausses,que les propositions portant sur le passé;mais en celles-ci l'impossibilité de les changer est apparente,et parce que ,dans

les propositions portant sur l'avenir,elle n'est parfois pas apparente,elle semble ne pas y être.(...) Il en résulte que la proposition portant sur l'avenir,ne peut,elle non plus, être changée

de vraie en fausse."La solution B ,acceptant 3 et 2,mais récusant 1, est attribuée à Cléanthe,c'est-à-dire à un stoïcien. Quant à la solution C,retenant 3 et 1,mais rejetant 2,Epictète ne

l'attribue pas.

Nous réservant de faire appel tant à Aristote qu'à Epicure et à Chrysippe sur l'ensemble de la question,nous préférons désormais ,une fois montré le caractère permanent en philosophie

du rapport entre logique(ou dialectique) et éthique,nous préférerons désormais aborder celui-ci à partir du concept de valeur, tel que Wittgenstein l'introduit dans le Tractatus à partir de

l'aphorisme 6.4.

 

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