METHODES II

ce qui arrive

 METHODES II   -    DE L'INDICIBLE AU DIRE MULTIPLE

L'INDICIBLE DE LA VALEUR

Conformément à son sens,une proposition quelconque est une "image de la réalité"(Tractatus 4.021) Elle est en effet "la description d'un état de choses" (4.023),d'un fait,si cet état de choses

est bien réel,et le monde est la "totalité des faits",la totalité de ce qui a lieu .La première formule du Tractatus est en effet :"Die Welt ist alles,was der Fall ist."

 Wittgenstein expose donc d'entrée de jeu la double caractéristique du monde :celui-ci est un ensemble à la fois dynamique et structuré.Aussi la proposition doit-elle ,elle-même,

exprimer ce dynamisme et cette organisation interne.

 Deux systèmes de philosophie ont,au cours de l'histoire,accordé au 'monde' une importance particulière,le dogmatisme stoïcien et la pensée critique de Kant.Chacun d'eux interprète

une tradition préalable et s'interroge,par conséquent,sur le sens du mot.Diogène Laërte,à propos d' ouvrages de Zénon et de Chrysippe, évoque d'abord la genèse des quatre éléments.

Mais il ne manque pas de discuter du nom lui-même."Ils parlent,écrit-il,du monde en trois sens:le Dieu lui-même, individu constitué de  la substance tout entière,incorruptible,non engendré,

lui-même artisan de l'ordre universel et le recréant,à partir de lui-même, après l'avoir détruit,selon des périodes de temps définies.En un second sens,il est l'ordre universel des êtres (des

astres).En un troisième sens,c'est ce qui est constitué des deux à la fois."(Vies et opinions des philosophes,VII, 137/138)

Si nous ne pouvons manquer d'évoquer à ce propos le "Deus sive natura spinoziste" et le double aspect de natura naturans et de natura naturata, deux obstacles s'opposent évidemment à

toute assimilation : le κοσμος stoïcien est absolu en tant que fini, comme l'être parménidien;il n'a pas non plus une essence éternelle,mais est pure puissance d'auto- production et d'

auto-destruction.Un tel Dieu ne crée pas librement les créatures.

Kant nomme 'dogmatique' une telle conception du monde;il faut aussi souligner son monisme.L'interprétation critique consiste,par contre, à distinguer le monde des phénomènes temporels

de son ordre intelligible."Ainsi,conclut-il,disparaît l'antinomie de la raison pure dans ses idées cosmologiques,dès qu'on a montré qu'elle est simplement dialectique et qu'elle est un conflit

qui résulte d'une illusion qui vient de ce que l'on applique l'idée de la totalité absolue,valable seulement comme une condition de la chose en soi,aux phénomènes qui n'existent que dans

la représentation,et,lorsqu'ils constituent une série,dans la régression successive,et non pas autrement."Et Kant ajoute une remarque concernant le double fondement de son propre

système,l'idéalisme transcendantal :"On peut,en revanche,tirer de cette antinomie un double profit,non pas dogmatique,sans doute,mais critique et doctrinal,je veux dire qu'on peut prouver

indirectement par là l'idéalité transcendantale des phénomèncoupées,dans le cas où quelqu'un n'aurait pas été satisfait,par hasard, de la preuve directe donnée dans l'Esthétique

transcendantale."(Critique de la raison pure, I,2e Partie,2e division,Livre II,Chapitre II,septième section ,Décision critique d'un conflit cosmologique de la raison avec 

lle-même;tr.fr.A.Tremesaygues et B.Pacaud,P.U.F.,1950,pp.380/381.)

 Lecteur déclaré de Schopenhauer,Wittgenstein n'est nullement coupé de la tradition universitaire post- ou néo-kantienne.Il a même pu trouver dans Le Monde un rapprochement

entre "La doctrine des idées dans Platon et la doctrine de la chose en soi chez Kant" (Livre troisième,section 31).En un sens ,donc,le "monde" du Tractatus n'est que "monde représenté".

Toutefois,le "kantisme" de Schopenhauer ne pourrait lui communiquer,s'il s'en tenait à la lecture de l'épigone,que des notions ou superficielles ou fausses,en particulier sur la logique.

La distinction,fondamentale,entre entendement et raison,semble en effet échapper à Schopenhauer (Livre I,sections 9-10).Mais ,bien sûr,l'essentiel n'est pas là: Wittgenstein reprend

de Kant la thèse d'une logique transcendantale (T. 6.13) ,car si le monde est ma représentation c'est dans la mesure où "la logique n'est pas une théorie,mais un reflet (ein Spiegelbild)

du monde."(6.13)

Evidemment,si l'on prend l'expression au pied de la lettre,c'est-à-dire si la logique (transcendantale) n'est qu'un reflet  - Granger traduit bizarrement "image qui reflète"ce terme du vocabulaire

courant - il faut renverser le sens philosophique de la formule schopenhauerienne,car la logique ne fait que reproduire (et non produire) dans sa forme logique et langagière la structure

effective du monde réel,le monde des faits.Ainsi,et bien que le vocabulaire philosophique du T.soit clairement idéaliste,son interprétation ne peut être que réaliste. De quel réalisme il s'agit,

est une autre question que nous avons déjà évoquée et qui divise les commentateurs.Il semble bien pourtant qu'elle ne pose pas de problème à l'auteur :" - La réalité empirique est

circonscrite par la totalité des objets.Cette frontière se montre encore dans la totalité des propositions élémentaires.

Les hiérarchies sont et doivent être indépendantes de la réalité."(5.5561)En conséquence de quoi :"Si je ne puis fixer a priori les propositions élémentaires,vouloir les fixer doit conduire à ce

qui est manifestement privé de sens." (5.5571)C'est donc en un sens réaliste qu'il nous faut comprendre la suite des aphorismes:" 5.6 Les frontières de mon langage dénotent (bedeuten)

les frontières de mon monde. 5.61 -La logique remplit le monde;les frontières du monde sont aussi ses frontières. Nous ne pouvons donc dire en logique: il y a ceci et ceci dans le

monde,mais pas cela.

Car ce serait apparemment présupposer que nous excluons certaines possibilités,ce qui ne peut être le cas,car alors la logique devrait passer au-delà des frontières du monde;

comme si elle pouvait observer ces frontières également à partir de l'autre bord."(5.61)

La question est:à quelle condition le monde est-il pensable et descriptible ?On aura remarqué que,dans le Tractatus ,la question de la nature de la logique,traîtée en 5/6 est précédée,de

beaucoup,par la question ontologique,celle de la substantialité du monde.De quoi le monde est-il fait ?D'atomes,de monades ?Curieusement,Wittgenstein propose une double réponse..

D'une part,en effet,le monde "est la totalité des faits,non des choses"(1.1);d'autre part,"les objets constituent la substance du monde" (2.021).Un fait est une  molécule,non un atome.

L'objet,par contre,"est simple"(2.02).L'objet ne peut donc être que dénoté ou désigné par un nom.Mais le fait,existence d'un état de chose,est un composé.Il a une structure,et penser

le monde,c'est énoncer cette structure.Sans l'existence de ' simples',d'objets auxquels les noms se réfèrent et auxquels propriétés ou relations sont attribués,penser le monde serait

comparable à l'acte de feuilleter un lexique et de glisser d'une signification à une autre :"Si le monde n'avait pas de substance,il en résulterait que pour une proposition ,avoir un sens

dépendrait de la vérité d'une autre proposition"(2.021)En effet,le sens d'une proposition,c'est-à-dire la possibilité qui est la sienne d'être vraie ou fausse,résiderait hors d'elle -même,et

il n'y aurait plus de propositions élémentaires,en rapport figuratif direct avec le réel.

Mais si l'objet constitue la substance du monde,le fait et lui seul est structuré.La condition de la pensée et de son expression réside donc dans la structure qu'exprime

la proposition élémentaire,lien entre un argument et une fonction.On appelle en effet 'structure' la "manière déterminée dont les objets se rapportent les uns aux autres dans l'état

de choses."(2.032)

 Si l'on réunit en un même exposé philosophie de la substance,ontologie, et philosophie des états de choses,ou gnoséologie,il pourrait en résulter qu'entre les états de choses

existe aussi une concaténation,comme base de l'édifice des sciences.Or il n'en est rien pour le Wittgenstein du Tractatus,sur ce point plutôt disciple de Hume que de Leibniz,de

Newton ou de Kant:" Les états de choses sont mutuellement indépendants"(2.061)L'épistémologie de Wittgenstein semble donc plus proche de celle des membres du Wiener Kéterminéreis

en dépit d'une ontologie incontestablement réaliste.En effet comme pour les Viennois,à la suite de Hume,"que le soleil se lèvera demain est une hypothèse,et cela veut dire que nous

ne savons pas s'il se lèvera."(6.36311)  et,de façon générale, "Rien ne contraint quelque chose à arriver du fait qu'autre chose est arrivé.Il n'est de nécessité que logique." (6.37)

Et si nous passons du réel à son reflet,c'est-à-dire aux propositions qui décrivent les phénomènes leur relations ne sont commandées par aucun principe a priori tel que principe de

causalité ou loi d'induction.C'est pourquoi il faut récuser l'emploi par Wittgenstein de l'expression de"logique transcendantale".Si celui-ci qualifie la logique de "trascendantale",

c'est en un sens non-kantien et même antikantien,puisque celle-ci expose l'ensemble des "principes à priori de la possibilité de l'expérience",et, par exemple, que comme "la simple

perception laisse indéterminé le rapport objectif des phénomènes qui se succèdent, (...)pour que ce rapport puisse être connu d'une manière déterminée ,il faut que ce rapport entre

les deux états soit connu de telle sorte qu'il détermine comme nécessaire lequel des deux états doit être placé le premier,et lequel le second,et non vice versa." (Deuxième analogie,

Preuve du Principe de la production ).La logique ,dans le Tractatus ,présuppose seulement que le monde est structuré;mais elles ne dit rien sur le comment de cette structure.

D'où cette conséquence: "Toutes les propositions sont équivalentes (gleichwertig)"(6.4) "Le sens du monde doit résider hors de lui.Dans le monde ,tout est comme il est et advient

comme il advient;il n'y a en lui aucune valeur - et s'il y en avait une,elle n'aurait aucune valeur.

S'il y a une valeur qui a de la valeur,elle doit résider hors de tout ce qui arrive et qui est déterminé (So -Sein).Car tout ce qui arrive et est déterminé est contingent.

Ce qui le rend non-contingent ne peut pas résider dans le monde,sans quoi cela il retomberait dans la contingence .Ce qui a de la valeur doit résider hors du monde."(6.41)

 

INEFFABILITE DE LA VALEUR

Cette thèse est fermement exposée en 6.42 et 6.421,où il est dit:" 6.42 -...Il ne peut y avoir de proposition éthiques.Les propositions ne peuvent rien exprimer de Supérieur (nichts

Höheres ausdrücken);6.421 - Il est clair que l'ethique ne se laisse pas exprimer .L'éthique est transcendantale (l'éthique et l'esthétique sont un)."

On citera,pour mémoire,l'aphorisme 6.13 ,déjà commenté :"La logique n'est pas une théorie,mais un reflet du monde.La logique est transcendantale."

Nous avons déjà souligné que ,dans le Tractatus, il est impossible d'accorder à 'transcendantal' l'acception stricte que lui reconnaît Kant (condition de possibilité d'un savoir a priori).

Si l'on rapproche son usage pour la logique de son application à l'éthique et à l'esthétique,il se dégage une fonction commune:aucune de ces 'disciplines' ne constitue un domaine

du savoir.Il s'agit,dans les trois cas,d'un pseudo-discours,d'un emploi du langage qui prétend proposer une interprétation du monde pris comme tout,avec cette différence que si la

logique ne reflète par sa forme que la structure du monde,éthique et esthétique n'ont aucun pouvoir déterminant, mais font appel à la" faculté réfléchissante du pouvoir de juger"

(Kant,Première introduction à la critique de la faculté de juger, V.) Et encore :"La faculté de juger réfléchissante est celle qu'on nomme également le pouvoir d'appréciation."(idem,

traduction Guillermit,Vrin 1975,p.32)

 Il serait vain d'aller plus loin dans le rapprochement avec Kant.Ajoutons cependant qu'un point relie à la logique les pouvoirs d'appréciation éthique et esthétique,c'est qu'il s'agit de

forme,non de contenu,aussi bien dans le jugement éthique que dans le jugement ésthétique.Si le pouvoir d'appréciation établit une hiérarchie de valeurs et fait donc appel à des

énoncés fondés a priori,nécessairement et non empiriquement,de tels énoncés,nous l'avons établi,n'ont aucune place dans la connaissance du monde."Toutes les propositions ont

même valeur",car " dans le monde,tout est comme il est,et tout arrive comme il arrive;il n'y a en lui aucune valeur -et s'il y en avait une elle serait sans valeur. S'il y a une valeur

qui a de la valeur,elle doit être extérieure à tout ce qui arrive et à tout état particulier.Car tout ce qui arrive et tout état particulier est contingent (zufällig)."(6.4;6.41).

Il semble donc probable que par "transcendantal" Wittgenstein entend seulement "transcendant",ce qu'il exprime aussi par 'plus élevé' ou 'extérieur au monde.

Mais ,hors du monde il n'y a rien,il n'y a pas un autre  monde,et si ,dans son Avant-propos,l'auteur parle bien de frontière du monde,il précise aussi en 5.61 que la logique

remplit le monde mais ne le déborde pas "car alors elle devrait outrepasser les frontières du monde,comme si elle pouvait observer ces frontières également à partir de l'autre côté".

Wittgenstein précise dans l'Avant-propos :"le livre tracera donc une frontière à l'acte de penser.-ou plutôt non pas à l'acte de penser,mais à l'expression des pensées:car pour

tracer une frontière à l'acte de penser,nous devrions pouvoir penser les deux côtés de cette frontière(nous devrions donc pouvoir penser ce qui ne se laisse pas penser).

La frontière ne pourra donc être tracée que dans la langue,et ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens (einfach Unsinn sein)."

Dernière remarque.Le terme allemand que Granger par 'frontière ' est Grenze. Il serait dommage de ne pas rappeler qu'au § 57 (début de la Conclusion)des Prolégomènes ,

Kant traite d'un problème analogue à celui de Wittgenstein et y opère une longue distinction entre Grenzen et Schranken,concepts que Guillermit traduit respectivement par

limites et bornes.  "Les limites (dans le cas des êtres étendus)supposent toujours un espace qui se trouve à l'extérieur d'un endroit déterminé,et qui enclôt cet endroit;

les bornes n'exigent rien de tel:ce sont seulement des négations affectant une grandeur pour autant qu'elle n'a pas une intégralité absolue."Prenons un exemple simple.

Tandis que l'effort d'un coureur est borné par son épuisement,il sera limité par l'existence d'un obstacle imprévu,le contraignant à s'arrêter.La borne est somme la mesure

intrinsèque de l'acte,tandis que la limite lui est imposée par l'existence d'un milieu extérieur.Les étants ont des bornes intrinsèques définissant leur puissance d'agir,mais ils

sont limités par l'existence extrinsèque d'autres êtres qui leur font obstacle ou les circonscrivent.

On observera que,dans son explication,Kant part du domaine des êtres physiques (les êtres étendus) ,mais que,paradoxalement, il va étendre cette application à tout autre chose,

:la limitation du monde phénoménal par "l'espace pour la connaissance des choses en elles-mêmes",qui n'est plus qu'un 'espace' métaphorique.Comme il le dit plus loin dans le

texte,"entre l'espace plein (de l'expérience) et l'espace vide (les noumènes dont nous ne pouvons rien savoir) nous pouvons déterminer les limites de la raison pure;car en toutes limites

il y a aussi quelque chose de positif (...),alors que les bornes au contraire ne contiennent que des négations."

L'argumentation kantienne ,menée à partir de la distinction entre Grentzen et Schranken, serait parfaite si  y était respectée l'uniformité du domaine d'application.Un espace peut

limiter un autre espace,une idée une autre idée .Mais il y a ici un exemple de ¨Μεταβασις εις αλλο γενος ",car le mode de limitation d'une pensée par une autre pensée diffère natu-

rellement de la limitation d'un espace par un autre.

Wittgenstein tombe-t-il dans le même piège ?Le monde des' Sachverhalten' est-il limité par l'univers des valeurs,comme selon Kant,le monde des choses en elles-mêmes limite celui

des phénomènes? Il y a pourtant une double différence.D'une part,les états -de- choses ne sont pas des 'phénomènes',mais ils constituent l'étoffe même du réel.D'autre part,les valeurs

font partie de la vie effective de l'homme et ne sont pas des Idées de la raison.Or nous connaissons l'aphorisme 5.621 :"Die Welt und das Leben sind Eins",que Wittgenstein fait suivre

de "Ich bin meine Welt (Microcosmos)"(5.63).C'est à résoudre cette difficulté que nous aurons désormais à nous atteler :en quel sens Wittgenstein est-il en droit d'user du concept

de limite ? Est-ce,comme Kant, de manière métaphorique et selon nous illégitime,ou,si "le monde est la vie",dans une perspective qui permet tout à la fois de mettre en rapport et de

distinguer monde des faits et monde des valeurs?

 Dans les Prolégomènes,Kant,dont l'objectif est de dissiper l'accusation d'idéalisme suscitée par la première édition de la Critique,propose une classification des systèmes philo-

sophiques dont il entend faire argument.Il y a deux sortes d'idéalisme, et,de même,on leur opposera deux sortes de réalisme.Rejetant simultanément l'idéalisme empirique de

Berkeley (esse est percipi) et le réalisme transcendantal de Platon ou de Leibniz,Kant prétend,face à ses critiques,défendre la double et complémentaire position du réalisme empirique

(les phénomènes ne sont pas des songes )et de l'idéalisme transcendantal (les Idées de la raison ne sont pas vides de sens).

 Nous avons souligné une certaine incompatibilité apparente entre le réalisme de Wittgenstein et celui de Kant.En effet,si le monde de Kant est limité -et non pas borné - c'est en raison

de la place réservée à un autre monde,au moins possible,dont une 'frontière'doit le séparer.Même si ce monde n'est pas connaissable,il est au moins pensable et donc dicible.

Cette distinction fondamentale disparait chez Wittgenstein,car ce qui peut être pensé doit pouvoir être dit.Or comme seul le monde des états de choses est dicible,puisque lui seul

se reflète dans les énoncés pourvus de sens,ne faudrait-il pas qu'il se limite lui-même,autrement dit qu'il soit,pour parler comme Kant,borné et non pas limité ?

C'est ici que doit intervenir la fonction du sujet, non sujet ou argument de la proposition,mais corrélat du monde lui-même.

 Wittgenstein va entreprendre une double démarche.D'une part,il se livre à une exploration du monde au terme de laquelle il conclut que le sujet n'est ni mon corps ni...ni,etc.

Tandis que le sujet de la proposition  (l'argument de la fonction ou de la relation) est déterminé d'une manière quelconque,fût-ce négativement,il est clair que tel n'est pas le cas du

corrélat du Monde. Au terme d'une procédure quasi chimique,déjà affectionnée par Kant,cette isolation "montre qu'en un sens important il n'y a pas de sujet".En effet ,"la proposition est

une configuration,possédant les traits logiques de ce qu'elle représente,et aussi d'autres traits,qui seront arbitraires et diffèreront selon les symbolismes.Il faut donc qu'il y ait des

configurations différentes avec les mêmes traits logiques."(Carnets 1914-1916,du 22/10/14,tr.fr. Granger,Gallimard,1971,TEL,p.49)

Aussi faut-il entreprendre une démarche quasi désespérée en quête d'un terme qui n'est pas dans le monde,qui ne dit pas comment (wie) est le monde, mais simplement réfère à lui

globalement (qu'il  est,was). 

il s'agit bien d'élucider la nature de ce que Wittgenstein nomme déjà "das Mystische" dans les Carnets  (25/5/15),et dont le Tractatus propose une interprétation très proche:

"Le sentiment (das Gefühl) du monde comme totalité limitée est le mystique."6.45.Cette formule doit aussi être mise en correspondance avec un autre aphorisme,également présent

dans les Carnets 1914-1916 ( 23-5-15 ) et dans le Tractatus (5.6) :"Les limites de ma langue dénotent (bedeuten) les limites de mon monde."

 Observons que le libellé des Carnets est reporté tel quel dans la rédaction du Tractatus et que Granger,traducteur des deux textes,choisit de rendre 'Grenz'

par 'frontière'.Notre discussion préalable de la distinction kantienne entre 'Grenz' et 'Schranke' ,c'est-à-dire limite et borne (ou frontière),rend pourtant philosophiquement (et

mathématiquement )impossible une telle équivalence.En effet,Wittgenstein suggère que 1° le caractère inépuisable du monde n'est pas exprimé dans sa globalité ou son absoluité,

mais par le caractère également inépuisable de mon langage.Il n'est donc pas exprimable et tant que tel. 2° Cette totalité ne peut donc qu'être ressentie,éprouvée (Gefuhl).

 Il serait sans doute trop facile d'évoquer ici l'intuition pure dans l'Esthétique transcendantale,ou Pascal sur la connaissance des Principes :"Le coeur sent qu'il y a trois dimensions dans

l'espace,et que les nombres sont infinis;et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit double de l'autre.Les principes se sentent,les propositions

se concluent;et le tout avec certitude,quoique par différentes voies." (Pensées,ed. Brunschvicg,Hachette,section IV, 282 )

Qu'en est-il du rapport du "Moi" et du monde ,c'est-à-dire de "mon langage" et de "mon monde" ?Comme il n'y a pas de 'frontière',le moi ne saurait s'adosser à cette frontière,à sa partie

concave,afin d'embrasser le monde d'un coup d'oeil,ni se hausser sur la pointe des pieds pour regarder ce qu'il y a dehors.N'oublions pas que les métaphores perceptives ne valent

plus quand le monde dont il s'agit  est l'univers du langage constitué  dans sa solidité par les objets que les noms dénotent (bedeuten).

Si Granger préfère dire "signifient" dans les Cahiers,il remplace dans le Tractatus l'équivalence sémantique par l''identité 'sont'. D'une certaine  façon,ce n'est pas céder à la facilité,

mais faire comprendre que le 'monde -cible' dont il s'agit n'est pas le monde empirique ,mais un univers constitué de 'briques' dont la nature perceptive , physique ou même "phéno-

ménologique"  n'a jamais reçu de réponses déterminées en dehors de Die Logische Aufbau der Welt (1928) de Rudolf Carnap. Pourtant 'dénotent' rend compte à la fois du strict

réalisme du Tractatus - réalisme qui servira de fil d'Ariane à l'ensemble de son oeuvre-,tout en évitant la confusion possible entre Sinn et Bedeutung ( Tr. 3.3 ).

Soutenir,comme le fait Wittgenstein,que "la logique emplit le monde,que les limites du monde sont aussi ses limites"(5.61) ne signifie pas que le monde est un contenant d'une 

certaine forme et capacité,mais que le monde n'est ni contenant ni contenu mais a une certaine structure rendant possible sa pensée et sa description.Aussi pourrait-on

parler des mondes ,puisqu'il reconnait qu'en sus de la forme logique,universelle et nécessaire à la langue et à la pensée ( 2.18,2.181),il y a des formes sensibles telles que le ton d'une

couleur,la hauteur d'un son,qui donnent lieu à des énoncés apriori.Mais le sujet n'est pas créateur de telles formes;il découvre  certaines d'entre elles à l'aide de ses organes de perception,

de modèles mathématiques, et bien davantage encore par le biais de dispositifs multiples qui mettent simultanémanent en oeuvre pouvoirs de l'action humaine et propriétés naturelles.

 

Pourtant,il est bien clair que certaines formes ne correspondent à aucune structure objectivement connaissable,telles que valeurs éthiques et esthétiques.Ou plutôt que ces formes

ne sont ni des pensées d'un sujet constituant,ni des structures aussi réelles que les assemblages d'états de choses.Platon posait la question : y a-t-il des formes de choses

aussi humbles que la boue ou la saleté ?;à quoi Aristote fils de médecin et naturaliste lui-même répondait que la beauté et l'intérêt philosophique ne sont nullement absents de tels êtres

ou objets. Notre tâche est différente quoique du même ordre,puisqu'il  nous incombe désormais de nous interroger sur la possibilité d'un "monde des valeurs",sans le réduire aux

corrélats de jugements "subjectifs" ou simplement collectifs;sans  y voir non plus la résultante en soi inconsistante de 'jugements de fait'.

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SUITE : "Y  A -T-IL UN 'MONDE DES VALEURS' "

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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