DOXA ET PHAINOMENON

DOXA ET PHAINOMENON

 

  La doxa renvoie au dokein,à l'acte d'opiner,de juger,et,par suite,à la mise en relation d'un prédicat et de son sujet,de deux sujets,de deux prédicats,etc.Le

dokein appartient donc clairement à la sphère du discours.La doxa a donc cette appartenance en commun avec l'épistémè.Elle s'en distingue toutefois dans

la mesure où le vrai ne lui est pas inhérent,ce qui est le cas de l'épistémè,mais le qualifie de manière simplement occasionnelle.

Que la vérité advienne extrinsèquement à la doxa signifie en effet que la doxa ne dispose d'aucune méthode de production systématique du vrai,d'aucun critère

fixe et universel.Plus justement encore,c'est en vertu de sa nature propre que l'idée vraie est vraie,et qu'elle s'accorde,par conséquent,avec la nature ou essence

de son objet..Par contre,entre la doxa et son objet,il n'y a pour tout rapport qu'une heureuse rencontre ,juste susceptible de se renouveler.

  La relation doxique repose sur divers types de mise en rapport tels que succession,ressemblance ou causalité.Certains sont intuitifs,comme la ressemblance;

d'autres font intervenir la répétition et créent un phénomène d'habitude.Quant au rapport causal,il met en jeu des mécanismes un peu plus complexes.

L'opinion,privée ou publique ,est donc le fruit de la mise en oeuvre de ces divers types relationnels.Elle n'est pas,comme la science,de l'ordre du droit mais de

l'ordre du fait , ou plus exactement,de l'effet. 

 Le phénomène est ce qui se montre,soit naturellement ,soit à titre de production humaine.Emis par une source,il suppose,pour être complet,une réception et un

récepteur.Son interprétation réclame soit le relevé des phénomènes antérieurs semblables,soit la recherche de causes.D'un côté une phénoménologie,de l'autre

une nouménologie,c'est-à-dire une explication rationnelle du phénomène .Il est donc possible soit de procéder à une lecture immédiate du phénomène,à une

analyse de son contenu,soit de se transporter dans un autre plan d'interprétation en modélisant,mathématiquement ou non,le phénomène.

Comme nous le verrons , les phénomènologues ont soit simplement distingué les deux démarches ,soit,comme le Husserl de la Kris,franchement récusé la voie

scientifique.Mais cette récusation parvient-elle à éviter à la fois le charybde de l'objectivité et le scylla de la doxa ?Comment la phénoménologie peut-elle faire

pour échapper à la trivialité du sens commun ?

 

1/Que toute doxa est un discours sur les phénomènes,mais que tout phénomène n'a pas la doxa pour destin.

  Toute doxa est une phénoménologie,car seule l'épistémè ,en tant que dire de l'être des étants,est nouménologique.La dualité phénomène/noumène,c'est ce que

Protagoras et ses disciples mobilistes n'acceptent pas.Tout est phénomène et rien que phénomène.Mais l'homme n'est pas réduit au sentir;il communique avec

ses semblables à l'aide de signes qui,à défaut de référer au vrai,expriment des sensations dont le sens est fixé par le code de la langue.Cette codification n'est

d'ailleurs pas propre aux humains,car les oiseaux ,les chiens et l'ensemble des bêtes communiquent par signaux spécifiques ou transspécifiques.La survie d'un

vivant n'est certainement pas dépendante de sa compréhension du vrai,mais de l'interprétation correcte d'un signal.

  La discussion du relativisme protagorassien a bien mis en lumière l'utilité pour la vie de cette juste interprétation,au point même que,les mots ne renvoyant pas

aux choses mais suscitant des réponses telles que la défense,la fuite,l'approche sexuelle et tous les raffinements que ces réactions primaires peuvent

comporter,le rôle éducatif et social du sophiste consiste à changer le sens des mots en sorte qu'un sens socialement utile se substitue à une acception certes

traditionnelle, mais désormais devenue un frein au développement de l'existence collective."Car il n'y a pas quelque chose qui soit agent avant de s'être rencontré

avec le patient,ni qui soit patient avant de s'être rencontré avec l'agent.(...)De sorte que de tout cela résulte exactement ce que nous disions depuis le début:

rien n'est un,en soi et par soi,mais à chaque fois vient à être pour telle chose, et le mot "être" est à éliminer de toutes parts,si ce n'est que nous-mêmes,de

nombreuses fois,encore tout à l'heure sous l'effet de l'habitude  et du manque de savoir,nous avons été forcés de nous en servir.En fait,il ne faut- tel est le

langage des savants- concéder ni "telle chose",ni "attribut de telle chose",ni "attribut de ma personne",ni "ceci",ni "cela",ni aucun autre mot signifiant qu'il y a

fixité,mais il faut s'en tenir à la nature,et énoncer les choses qui viennent à être,sont faites, détruites,altérées."(Théétête,157 b)

Si,conformémént au "réalisme transcendantal" dénoncé par Kant,le platonisme est un dualisme,car le noumène saurait se priver du divers du phénomène,

l'idéalisme transcendantal n'en est pas un.En effet,l'absoluité des données phénoménales ne fait que redoubler le contenu du divers du réel empirique.Le

noème de chêne n'est pas autre que le chêne de la forêt de Tronçay.L'un et l'autre n'offrent au regard qu'une portion de leur volume.Par contre,le noumène

ou essence du chêne (quercus) exprimé par sa définition (dicotylédone cupulifère),ne présente pas cette limitation perceptive.L'absoluité intuitive du phénomène

est donc d'une tout autre nature que l'absoluité du concept,et si la phénoménologie hégélienne fonde l'unité du sensible et de l'intelligible en démontrant l'inanité

du sensible,la réduction transcendantale husserlienne trouve dans le sensible lui-même son fondement non-conceptuel.Une autre forme de "science rigoureuse"

apparaît donc,tout autant en rupture avec le réalisme platonicien qu'avec le phénoménisme relativiste de Protagoras.La doxa n'est donc pas le destin inévitable

du phénomène,puisqu'à ce dernier s'ouvre la voie royale de l'épistémè.

2/Dire le phénomène.

  Une difficulté,toutefois,ne manque pas de se révéler "à l'usage".Si le concept est, par nature,"logé" dans son expression verbale,qu'il s'agisse de substances,de

propriétés ou de relations,il n'en va pas de même du sensible dont le registre verbal est culturellement variable et dont la richesse dépend de l'inventivité poétique

plutôt que de la "rigueur" scientifique.Ce problème capital de l'expressivité phénoménologique a suscité des solutions diverses,qu'il s'agisse de Bergson,de

Husserl ou de Heidegger.

 Si la substance,quelle qu'elle soit ,est douée de permanence dans le temps,le phénomène ,lui,ne fait qu'apparaître et disparaître.Je sais (ou peut-être ne s'agit-il

que d'une croyance,car,sur ce point, rationalisme et empirisme diffèrent) que les immeubles qui font face à la fenêtre de mon bureau et qui disparaissent dès que

je ferme les volets,continuent d'être et réapparaitront au matin suivant.Mais ils réapparaîtront comme un autre phénomène.A l'inverse,des habitants de Londres,

Dresde ou Hambourg,pouvaient, s'ils avaient eu la chance personnelle de subsister au cours de bombardements nocturnes,avoir la surprise de la disparition

réelle de l'autre côté de la rue.Quelle que soit la relative instabilité du monde réel,l'essence même du phénomène est le changement ou, si l'on préfère,le

mouvement.

  On connaît tout l'intérêt que Bergson a porté à ce qu'il nomme "l'illusion des Eléates".En effet,les paradoxes de Zénon,déjà traîtés  au chapitre II de l' Essai

sont remis sur le métier au chapitre IV de l'Evolution.Même quand ils ne sont pas nommément invoqués, leur discussion est toujours à l'arrière-plan de

l'intuition de la durée.Mais l'équivoque consiste précisément dans l'interprétation bergsonienne de la durée.Ce que le sens commun ,c'est-à-dire l'usage

ordinaire de la langue,entend par "durée" est clair,c'est le critère de comparaison temporelle de processus entre eux,qu'il s'agisse de simples

déplacements,de maturation,dans le cas d'être vivants,ou même de processus mentaux mis à l'épreuve dans des concours.Si les processus sont

simultanés,c'est-à-dire peuvent être rapportés à un commencement unique,il suffira d'observer,c'est le cas d'Achille et de la tortue,lequel  s'achève en premier.

La durée est donc parfaitement mesurable,et l'est même de mieux en mieux,c'est-à-dire de plus en plus finement.Remarquons que Bergson ne conteste pas

le sens commun, mais le fondement du paradoxe zénonien:l'hypothèse de la divisibilité du temps en un nombre fini d'unités.Or la mesure d'une vitesse (v = e/t)

suppose l'homogénéitéde l'espace et du temps."Je n'ai pas besoin de vous rappeler les arguments de Zénon d'Elée.Tous impliquent la confusion du mouvement

avec l'espace parcouru,ou tout au moins la conviction qu'on peut traiter le mouvement comme on traite l'espace."(La Pensée et le Mouvant, V,La perception du

changement,P.U.F.,1963,Edition du centenaire,p.1379.) Bergson conteste donc que l'on puisse considérer le temps et l'espace comme des grandeurs

homogènes. Or,très curieusement,quand il entreprend de donner la parole à Achille,comme tout journaliste sportif tendant le micro au vainqueur de l'épreuve,

notre héros avance un argument assez différent.En effet,il ne conteste pas la décomposition d'un mouvement ou d'un changement en unités,mais il oppose les

unités concrètes,organiques du mouvement vivant aux unités abstraites de la science."Moi,pour courir,je m'y prends autrement.Je fais un premier pas,puis un

second et ainsi de suite : finalement,après un certain nombre de pas,j'en fais un dernier par lequel j'enjambe la tortue.J'accomplis ainsi une série d'actes

indivisibles.Ma course est la série de ces actes."(o.c.,pp.1379-80)

En fait,il s'agit moins ici du temps que du mouvement,et même,comme le souligne Bergson, de "n'importe quel changement".Le rôle essentiel de Platon,qui

consistait à réfuter l'héraclitéisme,c'est-à-dire à fonder la science et à "sauver les phénomènes",avait pour effet de contourner le statut ontologique du

mouvement pourtant reconnu par la plupart des "phusikoi". Par contre,la position d'Aristote est de fonder la physique en accordant à l'analyse du mouvement

un statut tout à la fois autonome et dépendant d'une conceptualisation poussée.Celle-ci  (Livre III, 200 b 12) commence par définir la Physis;puis ,en tant que

quantité continue,attribue au mouvement la divisibilité à l'infini;enfin,rappelle quelques bases de l'ontologie: - distinction entre puissance et

acte ou entéléchie,nécessaire catégorisation des étants et,à l'intérieur de chaque catégorie ,double statut positif ou négatif, puisque toute science est

science de contraires.D'où suit une détermination scientifique du mouvement :"Il y a autant de genres de mouvement et de changement qu'il y a de genres de

l'être,et comme dans chaque genre on peut distinguer l'être en acte ou entéléchie et l'être en puissance,c'est-à-sire la réalisation de l'être qui était en 

puissance,selon ce qu'est cet être,c'est le mouvement."(o.c.,202 a)

   La physique consiste donc en une certaine lecture ontologique des phénomènes.Mais tout ne lui vient pas de la pensée.Il y a d'autres dististinctions que

seule l'expérience pourrait suggérer.Par exemple,la distinction entre moteur et mobile.En effet,le mouvement,ou le changement -le plus souvent Aristote

les associe sans les distinguer- n'existe pas en soi.Il existe dans un être et n'est que le développement d'une disposition de cet être sous

l'influence d'un moteur qui permet sa révélation.Or tout moteur est lui-même mu ,exception faite du Premier moteur,pure entéléchie ,"mouvant qui est lui

-même immobile".D'où la conséquence:"Ainsi qu'on l'a dit,tout mouvant est mu même,parce qu'il est mobile en puissance et que son immobilité est le

repos."(o.c.,202 a,p.180)

D'une certaine manière,le mouvement appartient à la fois à l'agent et au patient,au mouvant et au mu." Dira-ton qu'il n'y a qu'un seul et même acte pour l'agent et

le patient?Mais il est contre toute raison de soutenir que deux choses différentes en espèce puissent avoir un seul et même acte.En outre,si l'on confond et

identifie l'enseignement et l'étude,l'action et la passion,il faudra aussi qu'enseigner et étudier soient la même chose;que pâtir et agir soient tout un;et l'on

arrivera nécessairement à cette conséquence que celui qui enseigne étudie toujours,et que celui qui agit est aussi celui qui pâtit."(idem.,2002 b)

   Contre Platon,Aristote établit donc la réalité effective d'une science des phénomènes,science dont le fondement est catégoriel,dont l'objet est donné par

l'expérience commune,mais qui, loin de procéder more geometrico ,fait confiance à l'argumentation ,c'est-à-dire à la logique directement branchée sur

l'observation de l'expérience commune.

Le mathématisme galiléo-cartésien nous a accoutumés à nous gausser d'une physique qui argumente au lieu de mesurer. Pourtant,Aristote s'efforce bien

de dire et de penser les phénomènes, ce qui est la tâche de la philosophie et même de toute forme d'épistémè.Mais l'obstacle apparemment insurmontable

à toute tentative de cet ordre consiste dans l'absence d'une médiation, c'est-à-dire d'un modèle autre que la dualité des contraires.Cette dualité ,héritée de

Platon,ne permet pas la mise en oeuvre du calcul,de la mesure.A côté de la nécessité purement argumentative (Aristote a lui-même exposé les principes de 

contradiction et du tiers exclu), il faudrait faire appel à une évidence intuitive qui est celle des géomètres.L'outil logique ,à lui seul, est trop simple (et trop fort)

pour la pensée des phénomènes.A défaut d'un tel intermédiaire avec l'observation,en l'absence d'une prise schématique sur les phénomènes,il ne reste plus à la

pensée que la voie incertaine de l'analogie ou du symbolisme.

  Fidèle aussi bien à la logique qu'à l'expérience,Aristote est donc victime de cette double fidélité.C'est pourquoi il affirme l'existence du mouvement ."Car s'il est

vrai,ainsi qu'on le prétend parfois,que l'être est infini et immobile,il faut du moins convenir que nos sens n'en peuvent rien apercevoir,et qu'il est sous nos yeux une

foule de choses qui se meuvent.Si donc cette apparence est fausse,ou qu'on ne la prenne que pour une simple apparence,il ne s'en suit pas moins que le mouve-

ment existe même si ce n'est qu'imagination,quand bien même l'apparence serait tantôt telle, tantôt autre;car l'imagination et l'opinion n'en sont pas moins

elles-mêmes des mouvements réels.Mais disserter et faire des raisonnements sur des choses où nous pouvons avoir mieux que des raisonnements,c'est mal

juger le meilleur et le pire;c'est mal discerner le certain de l'incertain,et ne pas savoir distinguer ce qui est principe de ce qui ne l'est pas."(Physique, VIII,254 a)

3/Apparaître,apparence et phénoménologie

Pourquoi retourner à Aristote plutôt,comme l'a cru devoir faire Husserl,aux sceptiques,à Locke et à Descartes ?C'est que l'alternative fondatrice est unique :

Aristote ou Platon,être ou non géomètre, deux manières de sauver les apparences.Que dit Aristote ? Que de l'être éternel et immuable nos sens ne saisissent

rien,mais que,par contre,nous sentons que l'eau refroidit et nous voyons que le ciel se couvre.Vivre,ce n'est rien d'autre que cela :saisir le mouvement (le

changement) et si possible l'anticiper.Que l'immuabilité du cercle et du triangle permettent cette anticipation bien mieux que la simple reproduction des

phénomènes,nul ne le conteste;mais ce que Platon considère comme un être véritable,Aristote n'y voit même pas un instrument pour appréhender la nature.

La nature doit apparaître.Platon confond vérité et réalité. Pour lui n'est réel que ce qui est vrai,et donc éternel et immuable.Mais une apparence,même dépourvue

de vérité,est réelle en tant qu'elle nous affecte."L'imagination et l'opinion n'en sont pas moins des mouvements réels."

  Quant à la méthode,elle consistera donc à écarter,dans la mesure du possible,argumentation et raisonnement et à revenir "aux choses même".Mais "les

choses mêmes" ne sont pas ce dont se préoccupe une "métaphysique" incertaine.La paradoxe de l'aristotélisme ou plutôt de son destin,est d'y voir la

fondation de la "métaphysique",alors que nul système n'est plus ancré que lui dans le sensible,l'empirique,et pour tout dire,dans les phénomènes.

Or,si l'on écarte le médium géométrique,un problème devient fondamental :comment dire les phénomènes ? Si penser n'est pas calculer,mesurer ,modéliser

la nature, penser consiste à construire un discours de substitution où des concepts fondateurs,non descriptifs,nommés par Granger métaconcepts,

rendront possible une mise en ordre de l'expérience.C'est à cette "pseudo-science",toute verbale,que Descartes entreprendra de substituer sa "mathesis

universalis" fondée sur l'ordre et la mesure; à elle,aussi,que  Kant donnera un prolongement sous le titre de "logique transcendantale".

  Pour Kant comme pour Aristote rendre l'expérience intelligible consiste à la penser et à la dire au moyen de catégories, et si la Critique en limite l'usage

aux données de la sensiblité,c'est bien d'abord Aristote qui nommera dialectique tout discours sur les fondements.Ce que nous avont été accoutumés

à nommer "métaphysique",il serait sans doute plus approprié de le nommer conformément à ce qu'il est en vérité ,une sémantique,à condition de faire abstraction

des thèmes plus proprement théologiques que philosophiques qui lui servaient de motif.

4/HUSSERL: De la métaphysique à la phénoménologie.

 Nous venons de souligner toute la différence entre ce qu'Aristote entend par "philosophie première" et l'interprétation que la tradition accorde au concept

occasionnel de "métaphysique".Il s'agit,en effet,d'une véritable changement de plan,puisque se constitue alors une doctrine qui répond très exactement

à la dénomination kantienne de "réalisme transcendantal".,à savoir la transmutation des mots ,catégories et concepts en choses, en êtres réels et

transphénoménaux.Il suffit de prendre un exemple majeur,celui de "substance" (ousia).Pour Aristote , "on appelle substance les corps simples,par exemple

la terre,le feu,l'eau et tous les corps de cette sorte et,en général,les corps et leurs composés,animaux et êtres divins,et leurs parties.On appelle substance

tous ces corps parce qu'ils ne se disent pas d'un substrat,mais que les autres choses se disent de ceux-là."(Métaphysique,Δ,1017 b 10)Cette définition n'est

pas la seule possible,mais elle permet de souligner la méthode sélective :"on appelle...parce qu'ils ne se disent pas de...".,à savoir la place possible du terme

dans la syntaxe de la phrase.Ce que le second Wittgenstein entendra par "grammaire" philosophique donne déjà tout son sens à "l'ontologie" aristotélicienne.

En va-t-il de même pour Spinoza ? Celui-ci précise :"Par substance je comprends (intelligo) ce qui est en soi et se conçoit par soi : c'est ce dont le concept

n'a pas besoin du concept d'une autre chose à partir duquel (a quo) il doive être formé."( Ethique,Ie partie,définition 3)

Le critère de sélection n'est pas grammatical mais intellectuel ou,ce qui est synonyme,conceptuel.Toutefois,le concept embraye directement sur la chose ou,du

moins sur un certain ordre de choses conjugant être et intelligibilité.Le terme d'ontologie peut ici prendre son sens.S'agit-il pour cela de "métaphysique"?

Certainement pas au sens scolastique ou cartésien,puisqu'il serait bien risqué d'interpréter dans un sens exclusivement spirituel "ce qui est en soi et se conçoit

par soi".

  Ces quelques remarques introductives font surtout fonction d'avertissement : pas d'opposition "massive" et polémique entre être et phénomène,ni,par suite,entre

métaphysique et phénoménologie.Il convient d'adopter,et tout particulièrement en abordant les textes de Husserl,une démarche prudente et ouverte.

(A) Le premier Husserl

Parfois,le disciple occulte pour un temps le maître.C'est ce qui est arrivé épisodiquement à Platon et Aristote,à Descartes et Leibniz (ou Spinoza) à Kant et

Hegel,enfin à Husserl et Heidegger.Il faut pour cela que le disciple devienne un maître,par la puissance et l'acuité de sa pensée.Mais cela ne suffit pas,car les

circonstances peuvent rendre le discours du fondateur inaudible,sauf à ses très proches disciples.Or nous savons,par le double témoignage de Heidegger

,évoquant l'aveuglement du "vieux",et de Husserl lui-même ,déplorant auprès de quelques fidèles la fuite de ses élèves ,que le fondateur de l'école

phénoménologique a pâti dans ses dernières années d'enseignement à la fois d'un isolement intellectuel peut-être dû à une absence d'ouverture

thématique,et,finalement, d'une mise au ban de la communauté nationale par une idéologie dont le pouvoir allait brutalement se faire se sentir par la "mise au

pas" de l'Université.On a peu d'exemples d'un pareil "effacement" de l'autorité intellectuelle par les effets de la violence de l'histoire.Et,très étrangement,c'est la

victime de cette violence que le retournement de la situation mondiale a laissée dans l'ombre,tandis que la réputation du disciple qui,volens nolens,s'était

"aligné",loin de souffrir de ce choix discutable,a franchi le Rhin et s'est imposée à l'intelligentsia .Qu'on nous comprenne bien! Il est vrai que le génie,la

compétenceuniversitaire et pédagogique du disciple ne font de doute pour personne.Mais il s'agit de philosophie ! Or si ,à la fois par ses thèmes et par son style,

Sein und Zeit a fait entrer en philosophie un ton nouveau en phase avec la violence de l'époque,l'inachèvement de l'ouvrage est significatif d'une difficulté non

surmontée.

Nous entendons par là que le traîtement de la question de l'être par la "méthode phénoménologique",annoncé dans les huit premiers § , n'est nullement

accompli dans le corps du livre,mais qu'en contre-partie la thématique du Dasein lui est brutalement substituée.Or,quoi qu'on dise,il n'est plus question là

que d' anthropologie,tout le mérite revenant à l'auteur,et il n'est pas mince,tenant dans l'analyse de "la structure fondamentale de l'être-là comme être-au-monde."

Les recherches poursuivies par Husserl ont dont été abandonnées "dans l'urgence " (n'oublions pas l'urgence universitaire imposée à Heidegger pour l'obtention

d'un poste !) et ne demandent qu'à être reprises.Mais il convient d'abord d'en éclairer le sens.

 

   Les premiers travaux de Husserl (Philosophie de l'arithmétique,1891;Recherches logiques,1900 )sont consacrés à la philosophie des sciences.Pourtant,le

 Privat-docent de Halle se situe, par son orientation philosophique initiale, dans le courant "psychologiste" de Brentano,et même si,peut-être sous l'influence des

cercles néo-kantiens (Cohen,Natorp) l'Introduction aux Recherches marque sa rupture critique avec le psychologisme et la volonté affirmée de fonder la logique

pure sur des bases non empiriques,Husserl ne cessera,jusqu'à Logique formelle et logique transcendantale (1929) et la Krisis de 1935-1936 d'être écartelé entre

logique et psychologie,équivoque foncière qui mettra sans cesse en péril l'analyse authentique du phénomène et à laquelle il croira pouvoir échapper en ayant

recours à des formes philosophiques dépassées,qu'il s'agisse du platonisme,du cartésianisme ou de l'idéalisme transcendantal.

 

  L'apparition dans le vocabulaire philosophique du substantif "phénoménologie" et du qualificatif "phénoménologique" sous la plume de Husserl se fait dans

l'Introduction au volume II des Recherches logiques.Husserl devra aux six Recherches à la fois la reconnaissance du milieu intellectuel germanophone,Autriche

comprise,et son départ pour Göttingen (1901).Les quinze années qui suivront seront les plus fécondes et s'achèveront par sa nomination à Fribourg-en-Brisgau.

Mais,plutôt que de commencer notre étude par un examen de cette Introduction,nous préfèrerons aller d'emblée au § 5 de l'Appendice ajouté à la Sixième

Recherche  et intitulé "Les équivoques du terme phénomène" (PUF, Epiméthée ,1963,pp.281-284).

C'est chez Brentano que Husserl va chercher la distinction entre les deux sortes de phénomènes qui servent de point de départ à son analyse : phénomènes de

la perception interne,caractérisés par "l'évidence et l'indubitabilité",et phénomènes de la perception externe,auxquels ces propriétés font défaut.Mais cette

 division  ne lui convient pas,et voilà pourquoi il tient à préciser ce que lui,Husserl, entend par "phénomène" : 1."Le vécu concret de l'intuition'; 2."l'objet intuitionné

(phénoménal),en tant qu'il est celui qui apparaît hic et nunc. Il faut donc distinguer les qualités phénoménales des sensations elle-mêmes ,comme des objets

des phénomènes. "On appellera 'phénomènes' tous les vécus dans l'unité des vécus d'un moi:la phénoménologie signifie,par suite,la théorie ( Lehre ) des vécus

en général,y compris toutes les données non seulement réelles,mais aussi intentionnelles que l'on peut déceler avec évidence dans les vécus.La phénoméno-

logie pure est alors la théorie de l'essence des 'phénomènes purs' ,ceux de la 'conscience pure' d'un 'moi pur'. (...)Son analyse d'essence est,par là encore,une

recherche pure dans un second sens,dans celui de l' 'idéation';elle est,au sens authentique du mot,une investigation apriorique." (o.c.,§ 5 ,pp.283-284 )

  Parvenus à ce point,il convient de noter le caractère paradoxal de la recherche husserlienne,puisque :1°la phénoménologie est dissociée de la recherche

expérimentale et explicative pratiquée par les sciences positives.2°qu'elle a les vécus du moi pour objets exclusifs.3°Mais qu'elle prétend au statut de "science

rigoureuse",et que sa saisie des vécus,marquée par l'évidence intuitive,accède à la pureté et à l'a priorité sous la forme d'intuition d'essence ou d'idéation.

Il semblerait donc que,contrairement à notre départ platonicien associant phénomène et opinion,et situant la science au plan de l'intellect (le noumène),

le projet husserlien,loin de prolonger la tradition intellectualiste,n'a de platonicien que l'emprunt de certains vocables.C'est qu'il faut voir de plus près en étudiant

l'Introduction à la Première recherche logique ( tr.fr.,PUF, Epiméthée,1961,pp.3- 26)

                                                                               ________________________________

Suite: LA PHENOMENOLOGIE COMME SCIENCE ET COMME METAPHYSIQUE

                                                                               ________________________________

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site