LA JUSTE MESURE : DE PLATON A ARISTOTE

I-LA JUSTE MESURE DANS  LE POLITIQUE  ET LE PHILEBE

________________________________________________

"L'Etranger.-Examinons d'abord,d'une façon générale,l'excès et le défaut;de la sorte nous justifierons rationnellement louange et blâme à propos de discours trop longs ou trop courts." LE POLITIQUE (283 c)

________________________________________________

Si l'unité de la vertu rencontre un double obstacle,objectif et subjectif,d'une part, la diversité des situations et ,de l'autre, la composition de l'âme humaine,cette unité ne peut être ni qualitative ni relationnelle,et,quelle que soit la défiance éprouvée par Aristote pour les sciences

mathématiques en général quand il s'agit d'étudier l'homme,il lui faut bien explorer,à la suite de son maître,la voie de la quantité.Qu'il s'agisse ,en effet,de l'analyse du plaisir ou de la recherche de l'essence du politique, c'est bien dans le domaine de la mesure que Platon a cru devoir s'aventurer.

Sans mettre en question la suprématie philosophique de la dialectique,celui-ci fait appel,pour dénouer des noeuds particulièrement serrés,à des analogies instructives permettant de chevaucher simultanément plusieurs secteurs du réel."Il y a ,je crois,une chose que le

vulgaire ignore:certaines réalités ont leurs ressemblances naturelles,faciles à découvrir,en des objets qui parlent aux sens,et il n'est pas du tout malaisé de les faire voir à ceux qui demandent une explication,quand on veut la leur donner,sans s'embarrasser de raisons,en toute

facilité.;mais des réalités les plus grandes et les plus précieuses,il n'est point d'image créée (ouk eisin eidôlon) pour en donner une claire intuition."( Le politique,285 e)Kant dira pour sa part,dans la Critique du Jugement ,que les idées ne se schématisent pas, mais sont

accessibles par des symboles .Platon propose un autre mode d'accès à l'unité des règles de domaines apparemment hétérogènes.Il le nomme paradeigma,c'est-à-dire modèle. Il s'agit de montrer,à côté de groupements déroutants,ceux qu'on interprète avec exactitude,ces

derniers ,ainsi montrés en parallèles,devenant pour eux des modèles qui aideront à grouper correctement les premiers ensembles.(...) Ce qui constitue un paradigme,c'est le fait qu'un élément,se retrouvant le même dans un groupe nouveau et bien distinct,y est correctement

interprété (doxazoménon orthôs) et,identifié dans les deux groupes,permet de les embrasser dans une unique notion vraie (mian alèthè doxan)."(o.c.,278 b-c). Il est clair que l'étranger du Politique reprend et développe, à un niveau plus élevé et complexe, la méthode initiée

par Socrate dans le Ménon.Chaque fois que l'Idée ou Forme est hors de portée,il importe de faire appel à un substitut ,l'opinion vraie qui,bien que de moindre valeur,suffit ,nous l'avons établi,dans le domaine de la praxis et de la technè ,c'est-à-dire pour tout ce qui devient (Pol.285 a)

Dans le Philèbe,dialogue probablement tardif dans l'oeuvre de Platon,celui-ci élargit et affine tout à la fois le champ de la doxa.Il l'élargit par le biais d'une énumération et il l'affine par l'introduction de la mesure."Si,par exemple,nous écartions de tous les arts tout ce qu'ils

contiennent de science du nombre (arithmètikèn),de science de la mesure (métrètikèn),de science de la pesée(statikèn),ce qui resterait de chacun serait pour ainsi dire nul.Encore faut-il distinguer une arithmétique théorique de l'arithmétique appliquée (logistikè), au service du

commerce et de la construction (o.c.,56e)La métrétique,science de la mesure,appartient donc à cette deuxième catégorie."D'une façon générale ,elle concerne l'excès et le défaut"(Pol.283 c)Mais ,précise l'étranger,cela peut s'entendre de deux manières;soit comme une

relation entre deux ou plusieurs termes;soit comme la comparaison des termes à une unité de mesure (métrion) .Toutefois,ce c'est pas aussi simplement que Platon interprète cette différence."Pour diviser la métrétique,nous n'aurions qu'à y distinguer les sections suivantes:nous mettrions, d'une part,tous les arts

(sympasas technas)pour qui le nombre,les longueurs, profondeurs,largeurs,épaisseurs,se mesurent à leurs contraires (pros tounantion metrousin),et,de l'autre,tous ceux qui se réfèrent à la juste mesure (pros to metrion),à ce qui convient ,est opportun,,requis,à tout ce qui tient le milieu entre les extrêmes (eis to méson

apôkisthè tôn eschatôn)."(Pol., 284 e).Trois termes déterminent le champ de la mesure :métron,la mesure;métrion,la juste mesure;méson,le milieu.,et c'est le milieu qui définit la juste mesure.Le Philèbe reproduit ce dualisme :"Il ya deux sciences du nombre et deux sciences de la mesure et beaucoup d'autres qui,

à leur suite,possèdent la même dualité sous l'unité d'un nom commun"(57 d) Ce dualisme permet à Platon non pas de corriger la philosophie des formes ou des idées,mais de l'assouplir en la complétant.A la fameuse question du Parménide : "ne doit-il pas y avoir des formes de tout,et aussi de la boue et de la saleté ?"

Platon donne désormais une réponse moins provocante. Certes non! La puissance dialectique (hè tou dialegesthai dynamis) sera réservée à "la connaissance de ce qui est,de l'effectif qui, par nature ,reste toujours le même ;" ( idem,58 a).Et pourtant, grâce à la connaissance procurée par la juste mesure,le domaine en est

étendu au monde du devenir,et même,si l'on en croit l'accord conclu par Socrate et Protarque,au mixte qui associe,par exemple ,plaisir et pensée."Aussi  le raisonnement nous a signifié de ne pas chercher le bien dans la vie non-mélangée,mais dans la vie mixte."

Toute mixité serait-elle convenable ?Nullement,car si toute pensée est mesurée,il n'en va pas de même d'un composant comme le plaisir;aussi "privé de mesure et de proportion,tout mélange,quel qu'il soit,corrompt ses composants et se corrompt lui-même"(...) car la mesure et la proportion ( métriotès kai symmétria) réalisent partout la beauté et la vertu."(ibidem,64 d-e)

Il ne restera plus à Socrate qu'à exposer - notons que c'est à lui que Platon rend finalement la parole -ce qu'on peut considérer comme le dernier mot de l'éthique platonicienne présentée sous la forme d'un 'tableau d'honneur' qui accorde le premier prix,collectivement, à la mesure,à la juste mesure et à l'opportun (kairion),

ce dont Ciceron se souviendra dans son De Officiis.

 

II- ARISTOTE : VERTU ET JUSTE MESURE

1/ Bonté et beauté du mixte.

" Socrate .-Y mettrons-nous aussi la musique,dont nous venons de dire qu'elle est pleine de divination et d'imitation et qu'elle manque de pureté ? Protarque.- Cela me parait indispensable,si du moins notre vie ,quelle que soit la manière dont on l'envisage,une vie." (Phil. 62 c)

 

Platon est mu par une double exigence,en apparence contradictoires; d'une part,celle de pureté, et, d'autre part,celle de complétude.Pour répondre à la première,Socrate propose "deux sciences du nombre et deux sciences de la mesure,et beaucoup d'autres qui,à leur suite,possèdent la même dualité

sous l'unité d'un nom commun."(o.c.,57  d).Mais,par ailleurs,pourquoi se priver d'un bien,s'il s'avère compatible avec un autre bien ? Tel est le problème,car si ,par exemple,le plaisir est genèse,et ne se produit qu'en vue d'une certaine réalité existante,comment pourrait-il s'accorder avec la

phronèsis ?Il faut donc refuser l'interprétation d'Aristippe de Cyrène, afin de pouvoir ranger le plaisir dans la classe des biens.Or si l'on dédouble l'acception du plaisir,ne devrait-on pas opérer de même avec les activités intellectuelles ?On découvre ainsi que ce qui échappe au devenir,qu'il s'agisse

de production de connaissances ou de techniques d'agrément,se limite au mesurable. En effet, "si l'on écartait de tous les arts ce qu'ils contiennent de science du nombre,de sciences de la mesure,de sciences de la pesée,ce qui resterait de chacun serait pour ainsi dire nul." (idem.,55 e)

Mais peut-on,de la sorte,dédoubler la production du plaisir ou bien,dans le cas contraire ,mener une vie toute de réflexion ?Dans cette vie"mettrons-nous aussi la musique,dont nous venons de dire qu'elle est pleine de divination et d'imitation et qu'elle manque de pureté ?"

A ce piège tendu par Socrate,Protarque oppose  fermement qu'une vie sans musique,n'est pas une vraie vie (hopôsoun pôte bios)(ibid.,62 c)Faut-il rappeler les leçons de la République ,l'unité et la transcendance du bien,comme le jeu d'apparences à quoi s'y réduisaient les beaux-arts ?

De l'utopie nous sommes passés,comme le rappelle Protarque ,à la vie réelle, dont le plaisir est une composante indispensable.Toutefois,comme nous l'avons indiqué en introduction,le philosophe a le droit et même le devoir d'accorder à certains arts certains plaisirs en récusant "les plus violents

d'entre eux". Le bien suprême d'une existence réelle ne se confond donc pas avec l'intellection de l'un absolu, mais avec sa complétude effective.Or non seulement la démesure engendrée par la violence du seul devenir n'est pas une composante de ce bien, mais elle le rend impossible.Un mixte,mais pas

n'importe lequel. " Socrate .-Il n'est pas difficile de voir quel est,en tout mélange,la cause qui fait sa valeur éminente ou son manque absolu de valeur.(...)Privé de mesure et de proportion,tout mélange,quel qu'il soit et de quelque manière qu'il soit composé,corrompt ses composants et se corrompt tout le

premier.Ce n'est plus alors un mélange,mais un vrai pêle-mêle,une vraie misère pour les êtres où il se produit.  Protarque .- C'est tout à fait vrai. Socrate.- Nous voyons que la puissance du bien s'est réfugiée dans la nature du beau,car la mesure et la proportion (métriotès kai symmétria) réalisent

partout la beauté et la vertu.)."(64 d-e)

2/Mesure et milieu

Socrate,nous venons d'en prendre acte,accepte un compromis avec Protarque,et,sous certaines conditions qui ont été précisées,reconnait au plaisir une place dans le mixte.  Ce faisant,loin de mériter les critiques qui rabaissaient la production des beaux-arts au niveau d'une imitation trompeuse,celle-ci

acquiert désormais un rôle fondamental grâce à "la mesure et la proportion".Ainsi le strict intellectualisme développé dans la République recule-t-il,du moins dans les affaires humaines,au profit d'un rationalisme éthique et esthétique qui compose avec la sensibilité.Nous reviendrons sur le rapport de la

vertu au plaisir,qui est loin d'être simple dans l'Ethique de Nicomaque. Mais attachons-nous plutôt à exposer la transformation qu'Aristote impose à la notion platonicienne de mesure.En premier lieu,la mesure n'est plus,comme pour Platon un substitut immanent à la transcendance du bien,mais le critère

d'une action réussie.En un sens,Aristote se met d'emblée au niveau de Polémarque.De même que l'existence dans sa plénitude suppose un certaine satisfaction,de même Aristote se place -t-il d'emblée au niveau du vivant.Ainsi faut-il entendre la notion d' arétè (que nous traduirons par

accomplissement ou perfection):"Toute arétè,pour la chose dont elle est l'accomplissement,a pour effet à la fois de la mettre en état de marche et de bien remplir son office. Ainsi l'arétè de l'oeil fait que l'oeil est parfait et remplit bien son office,car l'arétè de l'oeil fait que nous voyons bien.(...) Comment cela

se fera-t-il ? En tout ce qui est continu et divisible (en panti dè sunechei kai diairetô) ,il est possible de distinguer le plus,le moins et l'égal,et cela soit dans la chose même, soit par rapport à nous,l'égal étant quelque milieu (' méson' :moyen,Voilquin,Tricot;ou milieu,Bodéüs) entre l'excès et le défaut.

J'entends par' milieu' dans la chose ce qui se trouve à égale distance de chacun des deux extrêmes,milieu qui est un et le même aux yeux de tous.En revanche le milieu déterminé relativement à nous,c'est ce qui n'est ,pour nous,ni trop ni trop peu.Or ce milieu n'est pas une chose unique,ni la même

pour tous."(1106a 30-35)Nous avons désormais la clé de ce que nous nommions,plus haut,la "raison pratique" selon Aristote.Il s'agit bien toujours d'action,et agir raisonnablement consiste d'abord à évaluer le rapport entre une  circonstance et ce qu'il convient de faire.Cette 'raison' ne se manifeste donc pas par

l'universalité de la loi qui s'impose à tous.Le milieu pour nous n'est pas une simple moyenne,c'est un optimum variable.Pourtant,ce apparent relativisme pragmatique n'est pas entièrement satisfaisant,car même s'il n'y a pas d' universalité objective et conceptuelle du beau ou du bien,on dira bien "à propos des

oeuvres réussies,qu'on n'y peut ni ajouter ni retrancher quoi que ce soit,dans l'idée que l'excès et le défaut ruinent la perfection,tandis que le milieu la préserve."(idem.,1106 b10-13).Mais ,qu'il s'agisse de milieu ou de moyenne, l'action ,en visant ce qui est 'conforme' , ne s'aligne-t-elle  pas sur l'opinion commune et sa

médiocrité ou n'est-ce pas plutôt en allant aux extêmes que les vainqueurs aux jeux prétendaient dépasser leurs compétiteurs et ainsi honorer leurs cités ?Aristote,comme Platon dans le Philèbe,prend conscience de la complexité de la norme et de la métrétique.D'une part,en effet,sa référence au modèle d'une

quantité continue le conduit à prendre au sens strict les notions de milieu entre deux extrêmes;d'autre part,ce milieu doit être interprété et relativisé en fonction du sujet et de sa situation,et,dans ce cas,il s'agit plutôt d'une mesure,d'une juste mesure.Il ne resterait plus qu'à écarter toute référence à la vérité pour que la norme

exprime seulement la conformité à la doxa,à l'opinion commune pour que la conformité de l'action à la norme commune n'exprime plus,ainsi que nous l'avons suggéré,le triomphe du conformisme.Pourtant,la position d'Aristote est telle qu'il lui faut éviter à la fois la rigueur de la stricte mesure et les facilités offertes par

l'opinion majoritaire (la moyenne).Il suffit de prendre un contre-exemple.Si par action réussie on entend, dans le cas d'un vol, qu'il soit commis,avec le minimum  de violence,il est clair que l'arèté de l'action,interprétée ici  comme son 'professionalisme',ne saurait être éthiquement acceptable, même si ,en un sens très

limité,elle peut l'être pragmatiquement.On voit ici les limites du naturalisme éthique et à proprement parler son dévoiement,quand bien même il emprunterait,dans le cas de la nature humaine ,les outils raffinés de la mesure et du calcul.Ce naturalisme, manifeste en effet une véritable

cécité au bien et au mal.C'est pourquoi Aristote se voit contraint de préciser :"Il n'y a pas,dans tout genre d'action ou d'affection ,une moyenne à trouver.Quelques unes en effet ont un nom (énia ônomastai)qui,d'emblée les associe à la perversité :par exemple,se réjouir du mal d'autrui,être

impudent,envieux,ou,pour les actions,pratiquer l'adultère,le vol ou le meurtre.Toutes ces choses et celles du même genre sont blamées parce qu'elles sont mauvaises en elles-mêmes,non à cause d'un excès ou d'un défaut.Avec elles,on n'est jamais dans le droit chemin,mais toujours en faute (oudepote péri auta

katorthoun,alla aei amartanein).Et l'on ne peut trouver bien ou mal,dans ces conditions,de commettre par exemple l'adultère avec celle qu'il faut ou non,quand il faut et de la manière qu'il faut.Au contraire,le simple fait de commettre une de ces actions constitue une faute.(...)De quelque manière qu'on les accomplisse,on

commet une faute puisqu'il n'y a ni moyenne d'excès ou de défaut,ni excès ou défaut de moyenne.;"(E.N.  ,II ,1107 a 9-20)C'est reconnaître que dans la sphère éthique le critère ne se limite pas au succès de l'action ou à son échec.La conformité de l'action n'est pas assurée par sa réponse à la situation,même

envisagée par rapport à la singularité de l'agent.Il faut retourner le critère nietzschéen et restituer,en face du bon et du mauvais immanents (gut und schlecht) le bien et le mal (gut und böse)tels que les déterminent les lois de la Cité,les normes entendues comme commandements.

Il est visisble que si la lucidité critique -et pourrait-on dire autocritique ! -dont témoigne l'analyse aristotélicienne n'est pas sans susciter chez le Stagirite une certaine insatisfaction à la mesure de sa méthodologie empirique."Lorsqu'elles ont trait aux actions,les définitions universelles sont assez communes alors que celles qui portent sur le particulier font mieux voir la vérité."(o.c.,1107 a 30-32)

3/La règle et la loi.

L'arèté morale exprime, dans les limites d'un domaine déterminé d'action (courage,justice,prudence,retenue), le 'quantum d'action' qui convient à son succès,l'intensité optimale d'engagement physico-psychique de l"acteur.Mais,précise Aristote,cela dépend et du type d'épreuve et de l'hexis de l'acteur au

moment de l'action.Aussi la formule "hè arèté hè ètikè mésotès"( la vertu éthique est un milieu entre deux extrêmes,l'un par excès, l'autre par manque) a valeur de règle plutôt que de loi.La loi ,formulée comme une obligation ou une interdiction,est catégorique ,tandis que la règle est seulement hypothétique.Le plus

souvent,sans doute,il arrive que leurs effets concordent.Le soldat courageux doit vaincre sa peur:non seulement il évitera la punition des déserteurs, mais en surmontant des réactions désordonnées et imprudentes, fera le maximum pour sauver sa vie.C'est pourquoi il importe qu'une préparation militaire préalable

lui ait appris à conformer ses réctions de combattant à son devoir de soldat .Cela ne veut pas dire qu'Aristote confonde vertu personnelle et devoir civique ou qu'il omette ce dernier,mais au contraire que ,pour lui,l'éthique s'incrit nécessairement dans un cadre politique,et que,réciproquement,il nomme éthique des

considérations qui sembleraient appartenir à un domaine moins personnel.Ce domaine,relatif aux considérations sur la législation et la nomenclature des constitutions,appartient aussi ,comme Aristote l'a observé, au domaine de l' éthos (la coutume,les moeurs),puisque seule une différence littérale le distingue

de son 'jumeau' personnel,l'èthos (l'habitude,le caractère). 

Max Scheler,lecteur d'Aristote.

L'auteur,parmi de nombreux autres ouvrages,du seul essai notable pour renouveler la recherche dans le domaine éthique (Der Formalismus in der Ethik und die materiale Wertethik , 1913-1916) par le recours à la méthode phénoménologique,a rencontré par deux fois dans cet ouvrage les difficultés de l'éthique

d'Aristote que nous avons évoquées. L'une concerne le rapport de l'arèté à l'obligation et l'autre le naturalisme du stagirite.

a)Partant du livre de Guyau,La morale sans obligation ni sanction, Scheler écrit :"Lorsque Aristote définit le bon en général comme ce en vue de quoi un être possède une 'puissance'propre [nous avons traduit 'exis' par 'compétence'] et qui n'appartient qu'à lui,d'où il conclut que,puisque l'homme possède comme

puissance propre,à la différence des animaux,une puissance rationnelle,ce qui est bon pour lui est précisément cette activité rationnelle - cette méthode de raisonnement repose sur le principe que toute obligation repose sur un pouvoir."( Le formalisme en éthique, Gallimard,1955,tr.Maurice de Gandillac,p248

[242] ).En fait,nous avons montré qu'Aristote distingue l'ordre de la loi de l'ordre de la puissance,dans la mesure où pour lui l'éthique appartient à l'ordre de la praxis et donc du particulier.

b)Le second point soulevé par Scheler concerne son "naturalisme".Or si le disciple (dissident !) de Husserl récuse bien en politique toute théorie du "contrat",il observe que"pour Aristote la personne-singulière ne présente pas le même caractère de primitivité que la personne commune.(...)La personne commence par

être membre d'une communauté(en première ligne,de l'Etat) et en regard de la valeur qu'elle reçoit comme membre de cette communauté,elle ne possède aucune valeur propre autonome."(o.c.,p.524 [546] ).Or nous nous sommes attachés à montrer qu'en distinguant soigneusement  moyenne universelle (milieu

objectif) et juste mesure,c'était bien par rapport à la singularité de la personne -et,nous ajouterons de la situation- que la "juste mesure" ,le métrion de Platon, peut être évaluée.Mais ,sans doute, ce qu'un lecteur moderne d'Aristote peut reprocher à l'auteur réside dans la différence que les modernes établissent entre la singularité de l'individu concret et l'unicité spirituelle de la personne.

4/Structure et langage

Il faudrait,pour être complet,traiter du rôle que jouent dans l'action le libre choix et la libre décision (hékousioi eisin ai aretai).Mais il s'agit là ,selon nous,de la mise en oeuvre de l'arèté plutôt que de sa nature.Or notre recherche ,qui est d'ordre épistémologique,s'attache à la nature même des vertus,c'est-à-dire, selon

Aristote,à leur structure interne,structure telle qu'elle rend possible,du moins dans certains cas privilégiés,d'en rendre compte quasi-mathématiquement.C'est ainsi que l'analyse de la justice,se fondant sur le rapport entre justice et égalité,proposera un modèle de cette vertu tiré de la proportion.Platon,comme nous

l'avons déjà souligné,avait déjà ouvert cette voie ,en particulier dans Le  Politique   et le Philèbe; mais c'est Aristote qui s'efforce d'appliquer jusqu'au bout l e paradigme.Il faut pourtant ajouter à cette ligne directrice une seconde préoccupation qui lui est stritement complémentaire celle que nous avons déjà qualifiée de

nomenclature.Si toute vertu a une structure ternaire,chaque limite -milieu ou extrêmes- faute,comme c'est le cas dans l'espace,de pouvoir être indiquée par un point ou une direction (le point marquant le milieu entre les extrêmes ou seulement une localisation entre deux vecteurs de directions opposées ),il devient

nécessaire de recourir au balisage par la langue. Pour nous en tenir aux difficultés soulevées au livre IV de l'E.N.,et qui tournent autour de la grandeur d'âme (mégalopsychia),Aristote souligne que :"le juste milieu n'étant pas désigné par un terme particulier,les extrêmes,semble-t-il,se disputent,pour ainsi dire, une

place vide" (o.c.1125 b 18) Cette 'vacance terminologique' dans le domaine de la colère,est redoublée dans celui de la douceur :"celle-ci est une moyenne où sont en jeu des mouvements de colère,mais,en fait,il n'y a pas de nom pour désigner ici le moyen-terme ni,en somme,pour désigner les extrêmes,et c'est

pourquoi nous conférons au moyen l'appellation de douceur,alors qu'elle fait plutôt penser au défaut.Celle-ci reste anonyme (anonyma),mais on peut dire que l'excès est une sorte d'irritabilité." (1125 b 26-29)Ainsi en va-t-il de la nomenclature de maintes passions de l'âme mises en jeu par l'exercice des vertus. 

(SUITE :  Structure et vertu :un cas privilégié :la justice.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×