L'HUMANISME ET SES MODELES

I-PROTAGORAS EDUCATEUR.

"Protagoras fut avant tout un professeur,ou plutôt un éducateur. Pour celui qui enseigne,ce que l'individu acquiert spontanémént ou ce qu'il est seul à éprouver n'est pas ce qu'il s'agit de considérer principalement,ce n'est qu'un point de départ,un donné préalable,voire un obstacle : le domaine de

l'éducateur s'étend au contraire sur les connaissances que les membres d'une société sont d'accord pour accueillir,et son instrument professionnel est la parole." (Eugène Dupréel,Les sophistes,Editions du Griffon,Neuchâtel,1948,p.23).

 

Cette présentation n'est pas fausse mais schématique,car si les personnages qui se succèdent dans les dialogues de Platon représentent bien un milieu déterminé,celui-ci,bien que restreint et favorisé,est tout le contraire d'une société close,et les enfants de cette élite sont confrontés ,tant par les

rencontres occasionnelles que par les leçons payantes de conférenciers de passage à Athènes,à une foule d'idées neuves.Et même si la résistance des liens familiaux et traditionnels demeure puissante,les occasions offertes par ce mouvement permanent ne correspondent qu'imparfaitement à

l'opposition entre une spontanéité individuelle et l'action libératrice de l'enseignement.Le mouvement sophistique et,particulièrement la doctrine que Platon prête à Protagoras ,dans le Protagoras et dans le Théétète ,illustrent par conséquent l'influence,jugée positive par les uns

et destructrice par les autres, du "pouvoir de la parole"dans le jeu des institutions démocratiques. Dans une cité où le travail est partagé entre esclaves,petits cultivateurs,marins et commerçants,seule la mine d'argent du Laurion représente un capital de quelque importance.D'où le rôle joué dans les institutions par la maîtrise de la technique du discours, régulatrice du juste et de l'injuste,des récompenses et des peines.

Quant aux oeuvres prêtées à Protagoras,on est réduit à des conjectures.Mario Untersteiner note :"J'en suis arrivé à cette conclusion qu'il faut essentiellement attribuer à Protagoras deux oeuvres majeures :les Antilogies et la Vérité. (Les Sophistes,T.I,Vrin,1993,p.36).

 

A)Le modèle de l'homme

 

1°Protagoras et les siens.

"En entrant,nous avons trouvé Protagoras qui se promenait sous le portique (en tôi prostôiôi) accompagné d'un côté de Callias,fils d'Hipponikos,de son frère utérin,Paralos,fils de Périclès,et de Charmide,fils de Glaucon; de l'autre côté,de l'autre fils de Périclès,Xanthippe,de Philippide,fils de

Philomélos,d'Antimoiros ,originaire de Mende,le plus renommé des disciples de Protagoras,qui étudie pour acquérir l'art de sophiste (epi technnèi manthanei ôs sophistès esômenos); derrière eux,tendant l'oreille pour écouter,marchait une troupe de gens où dominaient évidemment les étrangers

(xenoi) que Protagoras amène dans chacune des villes où il passe: il les charme de sa voix ,comme Orphée, et, enchantés par cette voix magique, ils s'attachent à ses pas.; il y avait aussi des gens d'ici dans le choeur." ( Le Protagoras,314 e - 315 b; traduction par Emile Chambry,Garnier,1967,p.47).

2°L' Homme-Mesure

 

a)Repères

Socrate - "Hé bien,voyons,Hermogène,crois-tu qu'il en soit ainsi des êtres et que leur essence soit propre à chacun en particulier (idiai autôn hè ousia einai hékastôi),comme le disait Protagoras,quand il affirmait que l'homme est " mesure de toute chose" (pantôn chrèmatôn metron),et que,par conséquent,tels ils m'apparaissent à moi,tels sont pour moi les faits (ta pragmata),tels ils t'apparaissent,telles ils sont pour toi.Ou bien crois-tu qu'ils possèdent par essence quelque substantialité (bebaiotèta) propre ?"  Hermogène -  "Il m'est déjà arrivé,Socrate,dans mes perplexités (aporôn),d'être attiré par la thèse de Protagoras,bien que j'aie grand peine à la croire juste."   Cratyle ,385 e - 386 a 1

Multiples,Théétète et Protagoras non compris,sont ,dans l'oeuvre de Platon,les occurences de l'"homme-mesure"Mais cette présence se diffuse dans l'ensemble des écoles philosophiques,attestée non seulement par Diogène Laerce, mais par Sextus Empiricus (en particulier dans son Abrégé sceptique -Hypotyposes Pyrrhoniennes-,L.I,chap.32,216-219).Or il ne s'agit pas seulement  d'une influence scolaire épisodique, connue sous le nom de sophistique et associée au développement de la technique discursive institutionnelle des rhéteurs,car Platon,par l'intérêt qu"il lui porte et la place qu'il lui accorde en philosophie,lui ménage une place non négligeable dans le développement de la théorie de la science et même de l'ontologie.

Bibliographie restreinte

Les Présocratiques,  textes établis et traduits par Jean-Paul Dumont ( et ,pour le chapitre sur Les Sophistes ,par Jean-Louis Poirier);Bibliothèque de la Pléiade,Gallimard,1988,pp.983-1008).

Eugène Dupréel,Les Sophistes,Editions du Griffon,Neuchâtel,1948 ; 'Protagoras',pp.11-58).

Mario Untersteiner,Les Sophistes,Tome I; Librairie philosophique J.Vrin,1993; chapitres 1,2 et 3 (Vie,oeuvres et doctrine de Protagoras) ,pp.43-139.

 

b) La doctrine et ses interprétations.

+Les bases logiques de la thèse

Si l'on en croit Diogène Laërce, l'enseignement de Protagoras comportait,à sa base,une réflexion importante sur les éléments et les formes du discours.Ainsi observera-t-on que certaines remarques formulées dans le Peri Herménéias d'Aristote trouvent sans doute leur source chez Protagoras,car " c'est à lui que l'on doit la première division des discours en quatre parties :le voeu,l'interrogation,la réponse et l'injonction." (D.-L.,A,I,13; in: Les Présocratiques,B.de la Pl.1988,p.985). Mais chez lui l'enseignement des bases de la rhétorique s'accompagne de thèses logiques qui lui sont propres ainsi que de la méthode socratique de l'interrogation et  de la discussion.Sa thèse logique principale a été exposée,successivement, par Platon et par Aristote." Socrate l'indique pour sa part dans l'Euthydème. "Que veux-tu dire,Dionysodore ?Cette thèse-là,je l'ai entendue souvent dans la bouche de bien des gens et j'en suis toujours surpris.Elle était fort en vogue à l'école de Protagoras,et chez de plus anciens encore.Pour moi,je la trouve toujours surprenante;il me parait qu'elle ruine  toutes les autres et qu'elle se ruine elle-même.On ne peut pas dire de choses fausses.C'est là le sens de la proposition,n'est-ce pas ?Mais il faut nécessairement,quand on parle,dire la vérité  ou ne pas parler ? Il en convint. - Mais s'il est impossible de dire des choses fausses,est-il pourtant posible d'en penser? - D'en penser,non plus,dit-il."(286 b,Garnier 1967,tr.E.Chambry,p.126).

Aristote résume ainsi cette thèse dans sa Métaphysique :" Si toutes les propositions contradictoires portant sur le même objet sont vraies ensemble,il est clair que tout sera un.Seront une même chose la trirème,le mur et l'homme,si, à propos de tout objet,on peut soit affirmer soit nier  ce que l'on veut,comme sont obligés de l'admettre les tenants du raisonnement de Protagoras.Car si quelqu'un estime que l'homme n'est pas une trirème,il est évident qu'il n'est pas une trirème: si bien qu'il en est aussi une,puisque la contradiction est vraie."(Métaphysique,Gamma,4,1007 b 18 - in :Les Sophistes,La Pléiade,1988,pp.992-993).

++ Applications de ces bases à la thèse de "l'homme-mesure"

-L'"homme-mesure" est-il un sceptique ?

"En quoi le scepticisme diffère -t-il de la voie protagoréenne ?"( Esquisses, L I,ch.32; Ed.du Seuil,Le Seuil-Essais n°352,p.179; Les Présocratiques,Gallimard,1988,Bibl.de La Pléiade,pp.989-991). En deux mots,si pour un pyrrhonien tout est douteux , rien ne peut être affirmé et l'épochè s'impose, pour Protagoras tout peut être affirmé,une proposition et sa négation car la non-contradiction n'a pas valeur de principe -  que celui-ci soit indémontrable,comme pour Aristote, ou qu'il soit une vérité formelle (une tautologie) parmi d'autres, et donc démontrable dans le cadre d'une axiomatique.Or cette thèse, concevable dans le cadre d'une logique non-bivalente (par exemple :p/vrai;p/faux;p/probable) apparaît ici un non-sens.Comment se comprend-elle dans l'interprétation de Sextus ? " [ 216 ] Protagoras veut que l'homme soit la mesure de toutes choses,pour celles qui sont,de leur existence,pour celles qui ne sont pas,de leur non-existence.Par mesure,il veut dire critère,par choses il désigne les objets.(...) Par suite,il ne pose pour chacun que les seuls phénomènes,et de cette manière,il introduit le relativisme. ("metron" men legôn to kriterion,"chrèmatôn"de tôn pragmatôn). (...)  [ 217 ] C'est pourquoi il semble qu'il ait quelque chose de commun avec les Pyrrhoniens." 

Afin de distinguer,plus clairement que ne le fait Sextus, la thèse de Protagoras du Pyrrhonisme,il faut comparer l'usage que Sextus fait de la notion de phénomènes avec l'emploi qu'il pourrait avoir pour Protagoras.L'universalité du doute réduit indistinctement l'ensemble du donné -réel et simplement imaginé- à son apparaître,annulant ainsi par un acte mental la dualité des existants et des non-existants,et le rôle logique de la négation.

Mais telle n'est pas du tout la thèse ontologique de Protagoras.Celle-ci demeure parfaitement réaliste ;il y a les choses qui sont et celles qui ne sont pas.Mais la réalité des choses ne dépend d'aucun fondement transcendant;elle est strictement reliée au fondement humain de la perception sensible et non comme,par exemple, pour les pythagoriciens -et dans une certaine mesure Platon lui-même,à un en-soi rationnel de nature mathématique. Cette transcendance ne peut davantage être de nature divine,et c'est pourquoi Sextus prend soin de nous prévenir que "Protagoras d'Abdère écrit quelque part :"Touchant les dieux,je ne suis pas en mesure de dire de dire ni s'ils existent,ni ce qu'ils sont.Nombreux sont les obstacles qui m'en empêchent."(Les Présocratiques,Protagoras,Gallimard 1988,p.989).

 

+++Deux interprétations : Ie pragmatisme de Protagoras ( Eugène Dupréel) ou son phénoménisme (Mario Untersteiner).

Chacune d'elles met l'accent sur le statut principal de Protagoras,sa fonction d'enseignant itinérant,afin de mettre en valeur l'importance pratique et civique du Maître.

La première question posée par Dupréel concerne le choix à opérer entre une interprétation individualiste ,plus immédiate ,et une interprétation générique mieux accordée au rôle pédagogique et civique qui fait de lui un ami de Périclès.Aussi exprime-t-il son choix sans ambiguité :              "Nous voulons montrer que le sophiste d'Abdère fut,àcoup sûr,le moins "individualiste",le plus "social" de tousles penseurs de l'Antiquité,et que la phrase sur l'Homme-mesure ,loin de n'exprimer qu'une théorie de la perception et de l'apparence brute,enveloppe aussi - et c'est l'essentiel -une conception sociologique  de la connaissance et de sa valeur."(Les Sophistes,Editions du Griffon,Neuchâtel,1948,p.19).

Ce faisant,Dupréel nous rappelle l'opposition classique, présente aussi dans le Cratyle de Platon,entre la nature et la loi.Mais dans ce dialogue ,c'est du point de vue "individualiste",que Socrate expose à Hermogène la doctrine de Protagoras, et qu'il s'attache à réfuter son absence de fondement spécialisé ,car " Il n'appartient pas à tout homme d'établir des noms,mais à un faiseur de noms;et celui-là,c'est ,semble-t-il, le législateur,de tous les artisans le plus rare parmi les hommes"( traduction E.Chambry,Garnier-Flammarion,1967 ) .Il suffit pourtant ,commente-t-il,que l'interprétation conventionnaliste  "soit la bonne et qu'elle donne la clé de l'énigme de cette pensée (...) dont Platon se joue sans la résoudre."(o.c.p.25).Ainsi Dupréel peut-il conclure en qualifiant de pragmatisme la thèse de l'homme -mesure ,car :"si ce système mérite le nom de philosophie des apparences [c'est qu'] il repose proprement sur une hiérarchie des apparences selon leur degré de valeur.En cela Protagoras est le précurseur de la grande lignée des Sceptiques de l'Antiquité,et le probabilisme d'un Carnéade,par exemple,sera dans le prolongement logique de la position philosophique du premier des grands sophistes."(idem,p.55)

L'intérêt principal de l'interprétation de Dupréel,c'est-à-dire de sa réfutation de l'individualisme sensoriel, consiste dans l'harmonisation entre le rôle pédagogique de Protagoras,fondé sur la sophia. Celle-ci comportait à la fois un enrichissement culturel associé à l'éducation sportive,mais surtout la maîtrise d'un maniement discursif fondé sur des techniques rhétoriques de persuasion.Il y a là bien davantage qu'un simple jeu,c'est-à-dire l'apprentissage d'une maitrise exercée ultérieurement à l'Assemblée comme au prétoire.   Mais si Dupréel donne bien un sens au modèle humaniste proposé par Protagoras,il le 'sociologise' à l'excés sans suffisamment se préoccuper de sa dimension proprement philosophique,c'est-à-dire logique et ontologique.

Aussi cette 'carence spéculative' nous incite-t-elle à interroger ce que Mario Untersteiner nomme le phénoménisme de Protagoras ,en prenant soin de ne pas réduire ' ta phainomena' à des apparences purement subjectives dont nous savons qu'elle conduisent soit à la suppression du principe de non-contradiction,soit à un repli sceptique,volontaire ou contraint.

Les analyses de Mario Untersteiner nous permettent de donner une première réponse à la question soulevée par le titre de notre premier chapitre:il y a bien un modèle protagorien de l'humanisme.L'historien de la philosophie K.Joël apporte ,selon notre auteur,une justification parfaitement claire de cette lecture générique et humaniste:"Si l'on refuse totalement à l'interprétation son sens générique,on enlève à la proposition beaucoup de sa portée.En effet,celle-ci proclamait pour la première fois le regnum hominis...Protagoras ne veut pas seulement privilégier l'individu dans sa relation à autrui,mais encore mettre en valeur l'homme en tant que tel,face à la nature et aux dieux;toutefois,le sophiste ne s'en tient pas à l'unité de l'homme.(...) Indiscutablement,li vise,de toute son énergie ,à l'individualisme."(Les Sophistes,Tome I,Excursus au chapitre 3;Librairie philosophique Vrin,1993,pp.129-130).

Efforçons-nous donc d'exposer les bases conceptuelles qui,dans cette optique, fondent l'humanisme non sur un repli idéaliste ou sceptique,mais sur un réalisme naturaliste tenant compte à la fois de l'identité et des différences qui constituent l'humanité de l'homme.Pour ce faire,revenons à la formule décisive : "l'homme est mesure de toutes choses,des étants comme étants,des non-étants,comme non-étants."De cette formule,deux lectures sont possibles;l'une,idéaliste pose que la lecture humaine du monde ("comme")est constitutive du statut des choses,que celle-ci soit individuelle ou gérérique,tandis que que l'autre postule un monde déja-là indépendamment de son être-pour-nous,mais que sa structure ,variable,est déterminée par les conditions,naturelles et sociales de sa perception humaine.Le rôle du Maître est donc de susciter chez l'élève une perception du réel optimale,semblable à celle que vise le moniteur sportif par ses exercices.Socrate explique clairement cela dans le Gorgias.Car ,par "ce qui est",il ne faut entendre aucune essence immuable des choses,mais un être- en-devenir,susceptible d'amélioration comme soumis à la dégradation,et cela en fonction des actions exercées sur l'environnement naturel et social.Et en ce sens,il est clair que l'Athènes embellie par Périclès ne ressemble pas à la cité laconienne.L''homme ' selon Protagoras n'est ni  l'essence abstraite de l'humain ni l'individu livré à ses caprices,mais l'homme ou la femme défini par sa condition et l'ensemble de rôles qui correspndent à ce statut.Mais ce statut est toujours provisoire et il reliLeé à un but perfectible.  Par metron il ne faut donc pas entendre l'arbitraire d'une subjectivité anarchique,mais ,comme dans les sports ou les sciences,l'intégration à une échelle de résultats et les efforts perséverants accomplis pour y parvenir.Tel était bien ,en fait,l'esprit grec de rivalité et de compétition règnant dans les écoles comme dans les gymnases.Tel était le vrai sens de la Paidéia.

Comme le résume Mario Untersteiner "l'idéal éthique et social de Protagoras ,en tant que philosophe,se manifeste dans l'effort qu'il fournit pour surmonter les imperfections de la nature humaine par la maîtrise des situations difficiles."(Les Sophistes,Vrin 1993,p.89)."En tant que philosophe",Protagoras a compris que la réalité du monde se donne à l'étant qui est-au-monde,c'est-à-dire qu'elle se donne en tant que phénomène.L'incompatibilité entre l'être-en-soi et l'être-pour-nous doit êtrre récusée."C'est pourquoi ,pour Protagoras,lorsqu'il énonce la proposition metron anthrôpos a principalement en vue l'homme en tant qu'individu,car il s'agit de garantir la connaissance à chacun et à chaque instant - entendons ici la connaissance de la réalité telle qu'elle est,autant dans ses aspects contradictoires que dans ceux qui ne sont déchirés par aucun conflit.Des lors,la doctrine de Protagoras peut se définir comme un phénoménisme."(o.c.p.80).En ce sens,le phénomène serait plus proche ici de celui de Husserl que celui de Sextus,si du moins on accorde à Husserl un certain réalisme.

 

II - UN MODELE ANARCHISTE DE L'HUMAIN : L'UNIQUE SELON MAX STIRNER.

 

"L'idéal 'homme' est réalisé quand la conception chrétienne se renverse dans la proposition: "Moi,cet unique-ci,je suis l'homme."La question conceptuelle:"Qu'est-ce que l'homme?"s'est alors transformée dans la question personnelle :"Qui est l'homme ?".Dans le "quoi"?,c'est le concept que l'on cherchait pour le réaliser; avec "qui?",ce n'est plus du tout une question,mais la réponse est aussi personnellement dans le questionner: la question se répond à elle-même."            

Max Stirner,L'Unique et sa propriété, in Oeuvres Complètes,Editions l'Age d'Homme,Lausanne,1972,(pp.396-397).

 

Savoir si le lieu de la problématique stirnérienne correspond bien à ce qu'on attend d'une réflexion philosophique est aussi une question que la lecture de l'oeuvre ne saurait manquer de susciter,pour des raisons d'ailleurs souvent contradictoires.En effet,si le style de Stirner ne peut qu'irriter un métaphysicien,idéaliste ou non,un lecteur formé à l'école de Hegel, mais en

rupture avec celle-ci,sera tenté de considérer l'oeuvre avec un esprit critique non dépourvu d'indulgence.Pourtant,ce sont bien les matérialistes Marx et Engels qui consacrent à l'Unique le plus grand nombre de pages de leur Idéologie allemande.

A ces observations nous ajouterons deux remarques.D'abord,l'étude de Protagoras nous a déjà mené à une alternative herméneutique :est-ce bien comme individu ou comme genre que l'homme peut être dit "mesure de toute chose" ? Ensuite,nous avons appris, dans une étude antérieure,qu''un bouleversement méthodique fondamental suscité par Sein und Zeit  résultait de

l'Eigenlichtkeit du Dasein,de son être-propre ou authentique,l'interprétation du cogito cartésien rompant ainsi avec ratio,mens,sive intellectus.Or nous constaterons,à la lecture de l'Unique qu'un de ses aspects l.es plus marquants consiste dans son rejet du rationalisme.

 

A) Avant l' Unique ,le projet éducatif de Max Stirner : le développement du savoir comme libre vouloir.

Ce projet est exposé dans un article daté de 1842 ,intitulé Le faux principe de notre éducation.Il contient en germe ,sous le prétexte de discuter la thèse d'un pédagogue contemporain nommé Theodor Heinsius,le projet fondateur de sa propre philosophie.En effet,"la question de l'éducation est une question vitale."( Oeuvres complètes,L'äge d'homme ,Lausanne 1972,p.29).Cette

thèse consiste dans un "Concordat entre l'école et la vie ou un accomodement de l'humanisme et du réalisme".Par 'humanisme',Heinsius entend :"la compréhension des classiques anciens",mais ,à partir de la Réforme puis de l'Aufklärung,"parallèlemnt allait son pas une autre culture qui cherchait son modèle dans l'antiquité et revenait principalement à une connaissance

approfondie de la Bible."(o.c.p31).Mais cet humanisme classique présentait de graves faiblesses,car il demeurait surtout un formalisme,or,"sous l'impulsion de l'Aufklärung se manifestait toujours plus un esprit d'opposition à ce formalisme et à la reconnaissance des droits de l'homme ineffaçables et universels s'associait l'exigence d'une éducation qui ne fut exclusive de

personne.Le défaut d'une instruction réelle,en prise sur la vie,était évident dans les méthodes humanistes qui se sont étendues jusqu'à nos jours,et a fait apparaître la nécessité d'une formation pratique;"(idem,p.32) Aussi le réalisme doit-il se conjuguer avec l'humanisme,et, pour ce faire,"s'épanouir comme volonté",car" le savoir lui-même s'achève en vouloir lorsqu'il se

dépouille du sensible."(ibidem,p.3). On peut donc justifier,en un sens le qualifiquatif d'anarchisme,car "l'essence de la vérité est de se révéler elle-même;cette révélation passe par la découverte  de soi,la libération de tout élément étranger et la liquidation de toute autorité;"(p 38)

 

B) "JE N'AI FONDE MA CAUSE SUR RIEN !.

 

Quelle que soit l'originalité stylistique des oeuvres de Bauer, Feuerbach ou Marx,leurs oeuvres relèvent d'un même genre forgé par l'université et consolidé par leur filiation hegelienne.Certes, Stirner est ,pour sa part,capable d'adopter une forme neutre- notre lecture de l'article consacré à la pédagogie l'atteste.Mais il adopte ,dès l'Avant-propos de son oeuvre philosophique,une

forme qui,sans coïncider avec un genre littéraire homologué,comme ce sera le cas pour Nietzsche ou,plus près de nous, pour Heidegger, avec la forme poétique,entretient avec l'assertion démonstrative de rigueur chez les philosophes un rapport qui relève davantage de la rhétorique, et l'expression de son projet,si même on fait la part de l'ironie,s'inscrit clairement dans cette

perspective.Les formules initiales telles que "Ma cause", "la bonne cause","la cause de Dieu "ne prennent tout leur sens que sous la plume de l'avocat ou du plaideur,non du philosophe,si l'on excepte le statut du défenseur de thèse ,dans la dialectique exposée par Aristote, et dont le cadre est alors celui d'un exercice scolaire.

1/PLAN ET OBJET DE L'OUVRAGE

Ce plan ,divisé en deux sections majeures, L'HOMME et MOI,la première exerçant une fonction critique à l'encontre des disciples dissidents de Hegel, et la seconde exposant l'anarchisme individualiste soutenu par Stirner ,se subdivise en plusieurs strates de nature variée mais relevant toutes d'un genre que nous appellerons historico-critique.On notera que ce plan est

adopté tel quel dans la lecture qu'en font immédiatement Marx et Engels, l'année de sa parution, sur plus de deux cents pages, sous le titre de l'Idéologie Allemande (1845) Pour information,précisons que la partie III de ce texte (Saint MAX) ,elle-même composée de deux subdivisions,occupe dans l'édition Gallimard de la Pléiade les pages 1135 à 1325,et ce en dépitde coupures bien arbitrairement justifiées par l'éditeur (note 1 de la page 1741).

Quelle est la "cause" dont Stirner,confronté à des intellectuels à la fois aussi divers par la position mais aussi proches par leur préoccupation que sont le matérialiste Feuerbach,l'anarchiste Proudhon,le "vieux hegelien"(Marx) Bruno Bauer et les communistes Marx et Engels,nouvelle chevalerie dont il se fait le défenseur à l'image de l'illuminé Don Quichotte et de son double

terrestre Sancho Panza ? Cette "cause" est clairement indiquée par le titre de l'ouvrage :il s'agit de l'unique substance et de son unique prédicat,la monade individuelle.Dans la langue allemande,le terme "propriété",équivoque en français,se dit soit Eigentum et correspond à celui de "bien exclusif",soit à Eigenschaft  et signifie l'appartenance d'une "determinatio"singulière.

Dans un cas,il relève du droit et dans l'autre de la grammaire ;mais dans les deux cas la philosophie a son mot à dire,bien que l'auteur de la formule célèbre "La propriété,c'est le vol !"soit aussi celui de l'écrit intitulé "Philosophie de la misère".Or,comme le titre allemand de l'oeuvre est :"Der Einzige und sein Eigenthum",il se présenterait à la fois comme une réponse à Proudhon et comme un texte philosophique.

Si l'on s'en tient à l' interprétation réservée par l'auteur à "l'Humanisme", il est clair, en raison du double contexte, conceptuel et historique, que l'usage de ce terme correspond aussi à son emploi par la philosophie post-hégélienne,et tout particulièrement à la doctrine de Feuerbach,définie comme suit dans Les Principes de la philosophie de l'Avenir :"1-Les temps modernes ont eu pour tâche la réalisation et l'humanisation de Dieu - la transformation et la résolution de la théologie en anthropologie."( in : Manifestes philosophiques, traduits par Louis Althusser,,PUF,10-18,1960,p.173).

Dans l'Unique,Stirner note par exemple :"La formule de Feuerbach ,selon laquelle la théologie est anthropologie,signifie seulement :"la religion doit être éthique,l''éthique seule est religion."(o.c.,p127) Il précise même l'opération logique à la base de cette interprétation."Feuerbach ne fait en somme rien d'autre qu'une permutation du sujet et du prédicat,tout en favorisant le

second."(idem,p.127).Et encore :"Ainsi Feuerbach Nous enseigne qu'"il suffit de retourner la philosophie spéculative,à savoir de faire toujours du prédicat le sujet et du sujet l'objet et le principe, pour obtenir la vérité toute nue,pure et éclatante."(ibidem,p.118).

 

L'année même de la publication de l'Unique (1845),Feuerbach,pour sa part, prend position dans "L'Essence du christianisme sur son rapport à l'"Unique et sa propriété" .A la critique stirnérienne il rétorque :"l'illusion fondamentale,la limitation fondamentale de l'homme ,c'est Dieu comme sujet.(...)   As-tu  lu entièrement l'Essence du christianisme ? C'est impossible;car

quel est justement le thème,le coeur de ce livre ?Uniquement et purement la suppression de la scission entre un moi essentiel et un moi inessentiel- la divinisation,c'est-à-dire la position,la reconnaissance de l'homme total,de la tête aux pieds."(Manifestes philosophiques,p.297).

Ainsi,tandis que Feuerbach demeure à l'intérieur de la sphère philosophique,c'est-à-dire du concept,Stirner s'efforce d'en sortir et fait manifestement appel à des thèmes et à des arguments qui relèvent essentiellement de l'histoire économico-pollitique - comme ce sera aussi le cas de Marx et de Engels.Il est en ce sens plus proche de leur méthode que de celle des auteurs

interprétés.Mais plus radical aussi sur le thème de l'humanisme,car si les recherches scientifiques ( empiriques et conceptuelles ) de Marx constituent une approche concrète des conditions de deshumanisation de l'homme dans son travail,Stirner considère que les conclusions tirées restent insuffisantes en raison d'un point de vue exclusivement économique.Aussi son anarchisme individualiste et le communisme (ou le socialisme) professé par Marx ne peuvent-ils s'accorder pleinement dans leur critique partagée de l'humanisme.

 

En un sens,la critique de Feuerbach par "Saint Max" ,si elle apparait pourtant dans l'Unique comme la plus immédiate et la plus philosophique des deux,importe moins que celle qui vise,explicitement ou non,"Saint Bruno",car le combat mené dans cette oeuvre,en dépit de son style symbolique,est du même ordre que celui de Marx et Engels ; il ne s'agit plus de proposer

une autre interprétation du monde spéculatif ,mais bien d'avoir un accès direct à la vie "économico-politique" par une immersion dans les faits historiques Dans la partie de l'ouvrage intitulée "Les hommes libres",Stirner définit clairement son champ d'investigation : les 'hommes libres' dont il sera question "ne sont que plus modernes -les plus modernes parmi les modernes -et si

nous leur consacrons une section,c'est uniquement parce qu'ils appartiennent au présent,et que le présent requiert ici plus que toute autre chose Notre attention,'Homme libre' n'est pour Moi qu'une traduction de 'libéral'.(o.c.,III - Les hommes libres,§§ 1,2,3;p.160).

Ainsi ,reprenant avec une génération de retard ,le thème illustré par Benjamin Constant,le décline-t-il  sous ses aspects politique,social et humain.L'anarchisme individualiste -ou ,mieux,égocentré,de Strirner,opère donc une généalogie économico -politique des "droits de l'homme" que découvre la bourgeoisie.Celle-ci n'est en effet pas autre chose que "l'idée que l'Etat

est Tout dans le Tout,l'homme véritable,et que ce qui fait la valeur humaine de l'individu,c'est d'être citoyen.(...) Mais si les hommes de mérite passent pour être libres,cela signifie qu'être libre c'est servir;le serviteur obéissant,voilà l'homme libre ! Peut-il y avoir plus rigoureux contre-sens ?Pourtant,c'est bien le sens où l'entendent la bourgeoisie,son poète Goethe comme son philosophe Hegel..."(o.c. pp.161 et 165).

Notre examen du modèle stirnerien de l'anti-humanisme comme forme l'anarchisme individualiste procédera en trois étapes.Dans un premier temps, nous nous attacherons à l'interprétation libérale de la liberté.Il nous restera à en conclure si ,plutôt que de renouveler le modèle de l'humanisme,comme cela semble le cas de la position marxienne,l'individualisme stirnérien ne consiste pas à effacer radicalement tout modèle universel de l'humain.

 

2/LA LIBERTE DES LIBERALISMES   

La démarche accomplie par Stirner,aller de l'homme au Moi,c'est-à-dire du concept générique à la singularité de l'existant,est l'inverse de celle qui ouvre ,dans la Phénoménologie de l'esprit ,le chapitre de la Certitude sensible et dont ,Hegel dénonce,en dépit des apparences, l'absolue vacuité ."Elle apparait comme la connaissance la plus vraie ,en effet,elle n'a encore rien laissé

échapper de l'objet,mais elle l'a devant elle en toute la complétude qu'il comporte.Cependant, cette certitude se révèle,en fait,elle-même comme la vérité la plus abstraite et la plus pauvre.De ce qu'elle sait,elle ne dit que ceci: c'est;et sa vérité contient seulement l'être de la chose; de son côté ,la conscience est,dans cette certitude,seulement en tant que pur Moi.(...) la

conscience est un Moi,rien de plus,un pur celui-ci; l'individu singulier, sait un pur ceci,ou l'être singulier."( Phénoménologie de l'Esprit,traduction de Bernard Bourgeois,Librairie Philosophique Vrin,2018,I,I,1,pp.174-175). De même,au plan de l'action,Hegel montre ,dans sa Philosophie du droit,l'insuffisance de la Moralität kantienne abstraite et la nécessité du passage à la

Siiittlichkeit,c'est-à-dire à une exploration du monde de la vie éthique dans ses dimensions de la Société civile et de l'Etat.L'opposition entre la parcours stirnerien et la démarche synthétique hegelienne est inévitable dans la mesure où elle fait apparaître à la fois un contenu commun et un ordre méthodique inversé.Aussi la tâche stirnérienne consiste-t-elle en quelque

sorte à déconstruire les synthèses hegeliennes édifiées à partir de la rationalité du réel et formulées comme suit :"L'Etat est réel et sa réalité consiste en ceci que l'intérêt du tout se réalise dans les buts particuliers.(...) La réalité véritable est nécessité: ce qui est réel est en soi nécessaire.La nécessité consiste en ceci que le tout se divise en les différences du concept et que

ce tout ainsi divisé produit une déterminité solide et durable qui toutefois n'est pas sclérosée,mais se récrée toujours dans sa dissolution."(Prioncipes de la philosophie du droit,Appendice,traduction de Robert Derathé,Vrin 1993,p.341.)

 

Les deux moments de la 'déconstruction' de l'idéalisme.hegelien sont 1° Le retournement feuerbachien de la philosophie spéculative comme accès de l'humain dans l'homme."Il suffit de retourner la philosophie spéculative,à savoir de faire toujours du prédicat le sujet et du sujet l'objet et le principe,pour obtenir la vérité toute nue,pure et éclatante."(Max Stirner,Oeuvres

complètes,Section I,II,II Les Modernes;L'Age d'homme Lausanne,1972,p.118).Mais cet accès par l'athéisme demeure par lui-même insuffisant pour quitter le spéculatif-c'est-à-dire la philosophie.Seule l'histoire rendra possible l'accès à la liberté véritable par la libération de la Hiérarchie qui est "la domination de la pensée,la Royauté de l'esprit".

2°Aussi le second moment est-il représenté par Bruno Bauer qui dans ses Commentaires dépouille la nouvelle "hiérarchie" des modernes de ses oripeaux :"Dans le sixième recueil de ses Commentaires (Denkwürdigkeiten),page 7, Bruno Bauer écrit :'la classe bourgeoise qui devait prendre une si terrible importance dans l'histoire contemporaine,n'est capable d'aucun

sacrifice,d'aucun enthousiasme pour une idée,d'aucune élévation ;elle ne s'abandonne jamais à autre chose qu'aux intérêts de sa médiocrité,c'est-à-dire reste toujours limitée à elle-même et ne remporte finalement de victoire que grâce à sa masse,avec laquelle elle a su lasser les efforts de la passion,de l'enthousiasme et de la logique,et grâce à sa surface qui a absorbé une

partie des idées nouvelles.>"(id.O.C.,p.140-141). Sous l'effet de la métamorphose bourgeoise de la 'Hiérarchie', l'Idée de liberté revêt ,à partir de la Révolution française et de l'Empire, les formes politique,sociale et humanitaire du liberalisme.Max Stirner précise donc, à ce point de sa démarche :"Homme libre" n'est pour moi qu'une traduction de "lilibéral",mais pour ce qui est du concept de liberté,comme en général de bien d'autres,je dois renvoyer aux pages ultérieures."(ibidem,p.160).

 

Tenons-nous en,dans un premier temps,à cette notion "d'Homme libre",prise dans son devenir historique.Correspond-il à celui,pareillement historique, d'anarchiste ? Daniel Guérin ,dans une anthologie consacrée à l'anarchisme, qualifie Stirner de "précurseur",ce qui ne saurait nous satisfaire.,car cette notion peut correspondre à deux situations assez différentes ,selon que la

motivation vise seulement à éviter une contrainte jugée pénible ou insupportable ou qu'elle met en action un dispositif, parfois violent, destiné à contrarier les effets de la contrainte institutionnelle.Bref,on pourrait globalement distinguer un anarchisme passif et privé,et un anarchisme actif et public,celui-ci intervenant directement contre l'ordre institutionnel,celui-là restant,du moins en apparence, dans les limites de la légalité.

 

Qu'en est-il de l'humanisme anarchiste dans ses rapports avec l'Etat? ( libéralisme politique) ? Dans ce premier cas,"L'homme véritable,c'est l'Etat ou la Nation ,et l'individu,toujours un égoïste.(...)L'Etat doit être une communauté d'hommes libres et égaux.(...)Ce dieu terrestre devint la nouvelle religion,le nouveau culte."(o.c.,p.161). Les "droits de l'homme",pour Stirner,se

confondent alors avec les droits du citoyen :"l'Etat,qui est le véritable Homme,vous fera place à la table commune et vous confèrera les "droits de l'Homme",les droits que l'Homme seul donne et que seul l'Homme reçoit.(...) Le civisme,c'est l'idée que l'Etat est tout,qu'il est l'homme par excellence et que la valeur de l'individu comme homme dérive de sa qualité de citoyen."(ibidem,p.138).        

La conscience du 'moderne' est-elle moins insatisfaite du libéralisme social que du statut de citoyen ?Jean-Jacques Rousseau écrit : "l'homme est né libre et partout il est dans les fers." (Contrat Social,livre I,chapitre1). Max Stirner,au nom des 'libéraux-sociaux',propose alors cette 'variante' :"nous sommes des hommes  nés libres et cependant,où que  nous portions nos

regards,nous voyons que l'on fait de nous les serviteurs d'égoïstes.(...) Ainsi parlent ceux qui " ont des idées sociales".(Oeuvres complètes ,p.175).De même que ,pour les libéraux-politiques, personne ne doit commander, ainsi ,pour le libéralisme social, nul ne doit posséder."Au lieu d'une prospérité parcellaire,la prospérité de  tous;"(idem,p;177).Certes,les 'modernes'

reconnaîssent la supériorité du libéralisme social sur la forme précédente,car "le principe du travail est supérieur à celui de la chance ou de la concurrence",mais la société "est un nouveau maître,un nouveau 'fantôme',un nouvel "être suprême" qui nous oblige et 'engage à son service';"(ibidem,p.182).Le 'principe du travail 'doit lui même être 'dépassé' car l'l'Humain doit pouvoir se

présenter dans sa nudité; "la conscience humaniste méprise aussi bien la conscience bourgeoise que la conscience ouvrière".(o.c.p.183).En quoi consiste donc cette nudité ?"Le libéralisme politique a supprimé maîtres et pouvoir.(...) Le libéralisme social annule la possession ou la propriété.Le libéralisme humain ,enfin,rend sans Dieu,athée."(p.199).

Il semble donc que le parcours du moderne ramène au point de départ de Stirner lui-m^me : l'athéisme de Feuerbach . Hegel est-il "dépassé"? Nullement,pour Stirner :"La pensée et ses idées ne sont pas sacrées à Mes yeux et je défends ma peau aussi contre elles."(o.c. p.204).

 

3/ L'ANARCHISME INDIVIDUALISTE DE MAX STIRNER

 

A) LQUESTION DU 'REALISME' DE STIRNER

Il pourrait sembler que le réalisme matérialiste et même sensualiste soit commun à Feuerbach et à Stirner.En effet,Feuerbach écrit au § 33 de sa "Philosophie de l'avenir": "La philosophie nouvelle envisage et considère l'être tel qu'il est pour nous qui sommes des êtres non seulement pensants,mais encore réellement existants (donc l'être comme objet de soi-même.) (...).

C'est seulement dans le sentiment,c'est seulement dans l'amour ,que le 'ceci' (cette personne,cette chose),le singulier ,possède une valeur absolue,que le fini est l'infini.(...).C'est dans l'amour seul que le Dieu qui dénombre les cheveux d'une tête est vérité et réalité.Le Dieu chrétien n'est lui-même qu'une abstraction de l'amour humain.."(Manifestes philosophiques,U.G.E,Presses

versitaires de France,1960,traduction de Louis Althusser,p.236). Le 'ceci' singulier,est bien réalité ,et non le moment évanouissant dont parle Hegel dans le chapitre I de la Phénoménologie de l'Esprit en affirmant "Le maintenant,tel qu'il nous est montré,c'est un maintenant qui a été et c'est là sa vérité;il n'a pas la vérité de l'être."(Vrin,2018,traduction de Bernard

Bourgeois,pp.182-183). Stirner n'ignore ni Feuerbach ni Hegel. Il s'attache même à les comparer ."Feuerbach dans ses Principes de la philosophie de l'avvenir se réclame toujours de l'être.C'est en cela que lui aussi,malgré toute son opposition à Hegel et à la philosophie absolue,reste pris dans l'abstraction. L''être',en effet, est abstraction comme le Moi lui-même.

Mais Je ne suis pas seulement abstraction.(...) Hegel condamne le Moi propre ,ce qui est Mien,mon "opinion personnelle".La 'pensée absolue' est cette pensée qui oublie qu'elle est Ma pensée,que c'est Moi qui pense et qu'elle n'est que par Moi.'(...) J'en suis le maître,ce n'est que mon opinion,que je puis à tout instant changer,c'est-à-dire anéantir,reprendre en moi et

consommer.(...) Feuerbach veut abattre  cette "pensée absolue"hegelienne avec son être invaincu. Mais celui-ci est tout aussi vaincu en Moi que la pensée: il est Mon être sensible,comme elle est Ma pensée."(L'Unique et sa propriété,Deuxième section,II Le propriétaire,3 -Ma jouissance personnelle; Oeuvres complètes,Lausanne ,L'Age d'Homme,1972,p.373.)

 

B) "L'ANTI-HUMANISME" DE STIRNER

 

*  MA JOUISSANCE

Interrogeons-nous sur le statut de l'individualisme stirnérien sous un double rapport,ontique et existentiel.L'unicité monadique des êtres humains ,soutenue par la philosophie leibnizienne,est aujourd'hui démontrée par la génétique et quotidiennement mise en pratique.Plusieurs termes rivalisent dans l'expression de cette singularité ,mais Stirner retient surtout celui de propriété.

Le 'propre' s'oppose au 'commun'.Pourtant,des biens propres,des activités propres peuvent être mis en commun ou partagés entre plusieurs.Aussi faudrait-il se demander lequel d'entre eux est absolument inséparable de son 'propriétaire',c'est-à-dire,par exemple, ni divisé, ni donné, ni vendu, parce que supprimer cette détermination c'est détruire la suubstance même.La question

ne portera pas sur ce que je suis, mais demandera plutôt qui je suis,Moi.Pourtant,chacun de nous sait bien que l'expression à la première personne,l'emploi d'un shifter, n'est pas un gage suffisant de singularité.Mon prochain ,et même mon voisin, sera sonvent mieux qualifié que moi-même pour formuler ce qui constitue ma singularité.Mais il ne semble pas que Stirner soit

près de le reconnaître quand il affirme ;"J'ai des activités et Me développe.Ce n'est pas en tant qu'homme que je me développe,ce n'est pas non plus l'homme que je développe en moi,mais c'est en tant que moi que je me développe moi-même."(o.c.,p.392)  Certes,tout développement ,biologique,social,ou personnel de l'individu humain passe par les mêmes phases ;mais faut -il

pour cela ne pas en distinguer les modes de passage ,les styles , les succès ou échecs propres à chacun ? Et si on admet bien cela,qui est meilleur juge? Stirner ,en dépit des critiques qu'il porte à l'encontre de Feuerbach,peine à échapper le sentiment de culpabilité attaché à l'égoîsme par la tradition chrétienne.A ce sentiment,il opposera l'exigence de la jouissance

caractéristique du sentiment de propriété."A quoi tendent mes rapports avec le monde?Je veux en jouir.Je ne veux ni la liberté ni l'égalité des hommes,mais seulemnt mon pouvoir sur eux.Je veux en faire ma propriété,c'est-à-dire tels que Je puisse en jouir."(o.c.,p.353).

 

**  CONTRE PROUDHON ?  REVOLTE ET REVOLUTION ,UN MALENTENDU.

"Proudhon nomme la propriété le vol, mais il ne parle que de la propriété étrangère.(...) Personne,en général, ne s'insurge contre sa propriété,mais contre la propriété étrangère.En réalité,ce n'est pas la propriété que l'on attaque,mais son aliénation.(...) - Bon ! c'est donc encore une fois une "révolution"contre le régime féodal qu'il faut faire ?  On devrait ne pas tenir pour

équivalentes révolution et révolte.La première consiste dans un renversement des conditions,de l'état de choses existant ('status') de l'Etat ou de la société,c'est par conséquent un acte politique ou social. La seconde a certes pour comme conséquence inévitable une transformation des conditions, mais elle n'en part pas.Trouvant son origine dans le mécontentement des

hommes avec eux-mêmes,un surgissement sans égards pour les institutions qui en sortent.Or comme mon but n'est pas de renverser l'ordre établi,mais mon élévation au-dessus de lui,mon intention et mon action ne sont pas politiques ou sociales,mais,concentrées sur Moi et ma particularité,égoïstes."(idem,p.351).

Bien qu'il fût contemporain de Stirner,Proudhon,qui vivra de neuf ans de plus que lui,n'a sans doute pas eu l'occasion d'entretenir avec lui des relations personnelles ou épistolaires.A la différence de Stirner ou de Marx et Engels,il participa personnellement et politiquement à la révolution de 48,en France.Souvent classé parmi les anarchistes,il allia ,dans son parcours intellectuel et pratique, révolte et révolution, mais nous ne savons pas s'il a pris connaissance de l'oeuvre de Stirner.

 

C) UN DIALOGUE POSSIBLE ?

Sous des pseudonymes variés (Saint Max,Sancho,plus rarement Don Quichotte),Stirner fait l'objet de nombreuses critiques, à la fois moqueuses, méprisantes et pourtant attentives,de la part des deux représentants du marxisme qui le rattachent simplement à la "critique philosophique allemande".Parmi les reproches, on peut noter,en particulier, que pour eux  Saint Max

Stirner "ne sait rien de l'histoire réelle",ou encore " donne de rudes camouflets à l'histoire". Pourtant, deux cents pages - sans même les coupures de l'éditeur ! - consacrées à Saint Max dans l'Idéologie Allemande, reprennent sous les termes de l "'Ancien Testament" et du "Nouveau Testament"  la césure opérée par Stirner entre l'Homme et Moi ,témoignant au moins  l'intérêt prêté  à l'ouvrage.

Arrêtons-nous à quelques passages de la lecture marxienne de l'oeuvre de Stirner, résumant le jugement de ses Critiques."Nous l'avons vu ,l'orthodoxie sans borne de Stirner,sa foi dans les illusions de la philosophie allemande, se résume en ceci : à  l'histoire,il substitue sans cesse "l 'Homme,seul personnage agissant et croit que c'est l'Homme qui a fait l'histoire."( La

Pléiade,NRF,1982;p.1198). On croit rêver devant autant de cécité- ou de mauvaise foi .Est-ce la règle d'une brutale polémique ? Car non seulement Stirner fait tout le contraire,c'est-à-dire s'attache,comme le feront aussi nos deux ' lecteurs' ,à montrer l'illusion humaniste de Feuerbach,mais,pratiquant lui aussi la méthode historico-critique à l'encontre des "jeunes hegeliens",,il adopte également la voie d'une rupture définitive avec la philosophie.

Si toutefois la lecture marxienne procède de manière surprenante en inversant la position même de Stirner , elle ne manque pas d'intérêt dans son analyse de la jouissance, rattachée à l'école de Cyrène,mais  n'oublions pas que Marx,pendant ses études universitaires,les a consacrées ,après une tentative stoîcienne malheureuse,à la comparaison des matérialismes démocritéen et épicurien.

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Sur la représentation philosophique de l'"Individu" dans l' Idéologie Allemande de Marx-Engels.

 

"Les philosophes se sont représenté les individus qui ont cessé d'être soumis à la division du travail comme un idéal appelé "l'Homme",et ils ont conçu tout le processus que nous avons exposé comme le processus d'évolution de l'"Homme",si bien qu'à chaque étape historique l'"Homme" fut substitué aux individus des temps passés et présenté comme la force qui mène l'histoire.Tout le processus fut ainsi conçu comme processus d'aliénation de soi "de l'Homme",ce qui s'explique essentiellement par le fait que l'individu moyen de l'étape ultérieure fut toujours  attribué à l'étape antérieure et la conscience ultérieure prêtée aux individus antérieurs. (a) Cette interversion qui,de prime abord, fait abstraction des conditions réelles,a permis de transformer toute l'histoire en un processus d'évolution de la conscience."

(a) [note marginale de Marx]  Aliénation de soi.                      ( in : Karl Marx, Philosophie, Gallimard,Folio,1982,p.390)

 

 

III-AUX SOURCES THEOLOGIQUES DE L'HUMANISME CHRETIEN : UNE LECTURE DE L'EVANGILE  DE JEAN

 

Remarque concernant la traduction

Celle-ci se fera sur le texte grec et adoptera le plus souvent la version dûe à Soeur Jeanne d'Arc,op., aux éditions Desclée de Brouwer, 1992. Pour les Actes des Apôtres et les Epitres de Paul on pourra consulter l'édition TOB ,1988.

 

 

"Partant de là je puis faire cette seconde tentative : prenant comme point de départ quelque révélation tenue pour telle et faisant abstraction de la pure religion de la raison (en tant que constituant un système existant en soi) considérer la révélation en tant que système historique, comme seulement fragmentaire pour ce qui est des concepts moraux et examiner si ce

système ne se ramène pas au même pur système rationnel de la religion,qui serait non sans doute au point de vue théorique , mais bien au point de vue moral et pratique,autonome, et suffisant pour une religion proprement dite ,laquelle comme concept de la raison a priori ne se présente que sous ce rapport." 

                                                                                  I.KANT ,  La Religion dans les limites de la simple raison ,Préface de la Deuxième édition,traduction Gibelin,Vrin 1965,pp.31-32.

 

 

Introduit par un Prologue doctrinal qui ,sans doute, enracine le récit dans un passé hellenistique platonico-plotinien attesté notamment par Origène (Contre Celse), par Augustin (Tractatus in Johannem),et par Jean Scot (Commentaire sur l'Evangile de Jean),le quatrième Evangile semble toutefois mettre en oeuvre une démarche originale,car non seulement il écarte

d'emblée,à l'image de celui de Marc, toute référence à la généalogie judaïque,à la naissance et à l'enfance de Jésus,ne s'attachant,comme Marc,qu' à la rencontre fondatrice de Jésus et de Jean -le-Baptiste,mais il adopte une démarche de phénoménologie génétique qui vise à éclairer les étapes majeures du progrès de la conscience- de- soi de Jésus,conduisant le 'fils de

l'homme' qu'il était à accepter pour finir sa filiation divine.

La formation didactique de Jésus (rabbi kai didaskalos) est en effet suivie pas- à -pas par l'évangéliste dans le temps et dans l'espace ,depuis ses rapports initiatiques avec Jean -le- Baptiste  jusqu'à l' acceptation publique et définitive de son unité substantielle avec le père :"Je suis sorti du père et je suis venu dans la monde.De retour,je quitte le monde et je vais au père",

reconnaissance ponctuée par l'accord formel de son disciple Philippe :"Voici,maintenant,tu parles clair, tu ne dis plus de comparaisons.(paroimian oudemian legeis)."(16,28-29).

Mais le parcours suivi par l'Evangéliste est double et contradictoire ,car le progres dans la conscience -de -soi de Jésus s'accompagne ,dans les l'auditoires, d 'effets contrastés et variables, selon qu'il s'agit de ses proches parents,de ses compatrrotes galiléens,de ses disciples, des habitants de Jérusalem et enfin des membres de l'administration du Temple. Passant

progressivement du mépris dédaigneux pour "le fils de Joseph",à la franche hostilité,le public donne lieu à la formation de deux blocs antagonistes,d'une part,le petit nombre des disciples grossi par des foules réunies pour la circonstance,et,de l'autre, celui des pharisiens ,sous l'autorité du grand prêtre Caïphe, pour qui "Il y a intérêt à ce qu'un seul homme meure pour le

peuple."(18,14) Il résulte pourtant de cet affrontement que si l'évolution de la conscience de Jésus et la formation simultanée de l'opinion publique israélite vont en sens apparemment contraire, relativement à leur contenu effectif,elles ne sont en réalité que les deux faces d'une seule et même interprétation théologique que l'Evangile de Jean a pour fonction de mettre à jour :"j'ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour moi".

LA RELATION PERE-FILS     L'INTERCESSEUR  (PARAKLETOS)

Que la paternité - légitime ou illégitime - qualifie Zeus à bon droit,qui le pourrait contester ! Nous citerons,entre autres références, cette formule prise dans le Chant IV de l'ILIADE " Patèr andrôn te theôn te" (IV,68; Les Belles Lettres,1961,tome I,p.93). Au livre VI de La Cité de Dieu, Augustin commente Porphyre,lui-même disciple de Plotin.Il écrit :"Comme

platonicien,qu'entend-il par les principes ?Nous le savons.C'est Dieu le Père et Dieu le Fils,qu'il appelle l'intellect ou l'entendement du Père."(Le Seuil,vol.1,p.434).C'est en effet dans le Timée qu'il est écrit que " le dieu constituant notre univers était bon",et que Platon lui attribue  le qualificatif de "Père" (28c).

Dans sa critique de Celse,Origène étend l'inspiration platonico-plotinienne à l'interprétation du  Prologue de Jean ."Vois si la divine Ecriture ne représente point avec un plus grand amour de l'humanité le Dieu Logos qui était "au commencement près de Dieu",se faisant chair pour que pût parvenir à tous les hommes le Logos dont Platon dit pourtant que,une fois découvert,le dire

à tous est impossible."( Contre Celse,Livre VII,42 ;traduction des Editions du Cerf,1969,p.113 ).Le reproche qu'en tant que chrétien Origène adresse au platonicien Celse est donc de défendre une doctrine spéculative,et ,comme telle réservée à une élite.

Son jugement, fondé sur la lecture du Prologue, appelle cependant deux remarques.En premier lieu,et s'il est vraisemblable que "le Dieu Logos qui était

au commencement auprès de Dieu (ou,vers Dieu) " ne peut désigner que la personne du Fils, ce nom du Fils ,-bien qu'il puisse correspondre aussi à la deuxième hypostase plotinienne-,importe dans l'Evangile de Jean un "théoricisme" dont l'esprit semble incompatible avec le message christique de Jésus. Mais ce n'est pas le problème le plus grave.En effet,

l'unique commandement enseigné par Jésus à ses disciples est bien de nature éthique ,pratique :  "Je vous donne un commandement neuf : Aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés,vous aussi aimez-vous les uns les autres.En ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples,à l'amour que vous avez les uns pour les autres."(13,34-35) .

REMARQUE SUR L'AGAPE CHRETIENNE

Plutöt que de procéder à une analyse conceptuelle de l'agapè chrétienne - que nous rendrions volontiers par "compassion" - nous préférons renvoyer le lecteur à l'énumération que Paul propose aux Corinthiens,destinataires de sa première Epitre ( I,I3) insurpassable expression d'un humanisme qui pulvérise les limites de son cadre religieux.

 

Certes, l'absoluité de l'agapè ne saurait être privée d'une fondation théologique,car,à la différence de l'impératif kantien,elle n'est pas catégorique ,mais hypothétique .En effet,Jésus dit à Marthe :"Je suis la résurrection et la vie;qui croit en moi,même s'il est mort, vivra ! Et tout vivant qui croit en moi jamais ne mourra,pour l'éternité!"(11,25-26). "Eis ton aiöna", éternellement !

Une spécificité de l'Evangile de Jean par rapport aux Synoptiques réside, en effet, dans le remplacement progressif de l'image téléonomique du Royaume de Dieu par le concept de vie éternelle  (aiônos bios) ,et dans l'identité affirmée, dans le message, entre la vérité et la personne christique de Jésus.Tandis que pour la foule, et même d'abord pour les disciples eux-

mêmes,le caractère prophétique de Jésus se manifeste par une succession de signes (sèmeia ) surprenants et incompréhensibles (les 'miracles'), l'approche de la Passion pascale va opérer la substitution à la perpétuelle recherche d'un signe (12,37),l' accès immédiat au domaine de la vérité,non certes d' une vérté rationnelle ou empirique,mais de celle que seule la foi (pistis)

rend accessible par une révélation ("Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru",Jean 20,29). Quelle en est donc la nature,ou plutôt de quel ordre est donc la 'vérité' fondatrice du message du Christ ? Kant écrit :"La volonté exige,en tant que volonté pure,des conditions nécessaires à l'observation de son précepte.Ces postulats ne sont pas des dogmes théoriques ,mais des

hypothèses dans un point de vue nécessairement pratique;ils n'élargissent donc pas la connaissance spéculative... " -  Les mots que je vous dis,explique Jésus à Philippe,je ne les prononce pas de moi-même,mais le père qui demeure en moi fait ses oeuvres (ho de patèr en émoi menôn poïei ta erga autou; eide mè,dia ta erga autou pisteuete:ho pisteuôn eis eme ta erga ha egô poiô kakeinos poièsei -14,12).

Le parcours, maintes fois accompli par l'enseignant et maître (didaskalos kai kurios) de la distance entre Capharnaüm de Galilée et Hébron de Judée, permet finalement d'avoir accès à la vérité  des signes, à la reconnaissance, par Jésus lui-même comme par ses disciples , de sa vérité christique :il est le Messie et le dit.

Et s'il répondra simplement à Pilate l'interrogeant sur son statut accusatoire de ' roi des juifs'  :"c'est toi qui le dis ;moi ,je suis venu dans le monde pour témoigner de la vérité", à la Samaritaine qui l'interroge au 'Puits de Jacob' et lui dit "Je sais qu'un messie vient (celui qu'on appelle le Christ)", il répondra simplement : "Je le suis,moi qui te parle."(4,25-26). 

Jésus n'est pourtant pas l' auteur de la vérité du sens de son message.Du moins doit-il faire admettre de ses disciples cette double affirmation :d'une part, il ne parle pas de lui-même, mais au nom de son père ; mais ,d'autre part , personne ne vient au père,sinon par lui. D'où l'extraordinaire dialectique de la foi qui se développe entre Philippe et Jésus.A Philippe qui demande  :

"Maître,(kurie),montre-nous le père,cela suffit",. Jésus  répond  ":Tant de temps que je suis avec vous ! et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m'a vu a vu le père.Comment dis-tu : montre-nous le père ?Tu ne crois pas que je suis dans le père et le père en moi?"(14,8-10)- c'est- à- dire ,en bonne logique ,qu'ils sont un et unique.

L'HUMANISME DU MESSAGE CHRETIEN DANS L'EVANGILE DE JEAN

Le message délivré par Jésus n'est pas 'religieux', au sens ontologique ou métaphysique du terme,c'est-à-dire qu'il ne donne accès à aucun 'monde intelligible' ,qu'il soit platonicien ou plotinien.Il semble aussi que les sortes de 'signes' (sèmeia) désignant des phénomènes apparemment non-naturels et dits 'miraculeux' ,s'ils accompagnent fréquemment certains lieux ou

temps et peuvent alimenter l'imagination,n'appartiennent pas, selon Jean, à la vérité, uniquement incarnée par la personne de Jésus.Aussi,est-ce à bon droit que Jesus peut s'exclamer,en parlant de ses disciples :"Après tant de signes faits devant eux,ils ne croyaient pas en lui !"(12,37).

Cette vérité ne se dissimule sous aucun voile . A la différence de la plupart des cultes antiques, il n'y a là ni sacrifice, ni mythe, ni mystère.On peut donc comprendre la perplexité de Julien-Auguste ,dit l'Apostat,devant un culte privé,à l'origine, tout à la fois d' attrait spectaculaire et de profondeur spéculative.On pourrait cependant objecter à cette extrême simplicité la forme

trinitaire attribuée au Dieu chrétien,ainsi que l'annonce par Jésus à ses disciples de la venue prochaine d'un 'représentant' (paraklètos), envoyé sur sa demande par le père.A la différence du Christ,qui s'est incarné,celui-ci sera pur esprit ,comme le père.Viendra-t-il pour juger ou pour sauver ?

JUGER OU SAUVER  ? 

"Le père ne juge personne,mais tout le jugement il l'a donné au fils,pour que tous honorent le fils comme ils honorent le père.Qui n'honore pas le fils n'honore pas le père qui lui a donné mission."(5,22-23)  "Je ne peux,moi,rien faire de moi-même.D'après ce que j'entends,je juge,et mon jugement est juste,parce que je ne cherche pas ma volonté à moi,mais la volonté de celui qui m'a donné mission;"(5,30)

"Le père ,qui m'a donné mission,celui-là même témoigne pour moi.Sa voix,vous ne l'avez jamais entendue,son aspect,vous ne l'avez jamais vu,et même sa parole,vous ne l'avez pas qui demeure en vous,puisque celui qu'il a envoyé,en lui vous ne croyez pas.Vous scrutez les écrits parce que vous pensez avoir en eux la vie éternelle.Ce sont eux qui témoignent pour moi.Et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie !"(5,37-40)  "Non, que personne ait vu le père, sinon celui qui est auprès de dieu ; lui,il a vu le père."(6,46).

"Moi,lumière,je suis venu dans le monde pour que tous ceux qui croient en moi ne demeurent pas dans les ténèbres.Et si quelqu'un a entendu mes mots et ne les garde pas,moi,je ne le juge pas,car je ne suis pas venu juger le monde,mais sauver le monde."(13,46-47)."Où je vais ,vous savez le chemin.- Thomas lui dit : Maître,nous ne savons pas où tu vas,comment saurions-nous le chemin ?"(14,5).

"Et moi je prierai le père et il vous donnera un autre défenseur (paraklètos) qui soit avec vous pour l'éternité. Esprit de vérité,il demeure chez vous et il sera en vous.L'ntercesseur (paraklètos),l'esprit saint, à qui le père donne mission en mon nom,celui-là vous enseignera tout :il vous rappellera tout ce que je vous ai dit."(14,16 et 26)

"Je vous dis la vérité:il est de votre intérêt que je m'en aille.Car si je ne m'en vais pas,l'intercesseur ne viendra pas à vous.Si je vais,je lui donnerai mission auprès de vous.En venant,il confondra le monde à propos de la faute,de la justice et du jugement.(...) Quand il viendra,l'esprit de vérité,il vous guidera vers la vérité tout entière ,car il ne parlera pas de lui-même ,mais ce qu'il aura entendu,il le dira. et l'à-venir ,il vous l'annoncera."(16,7-13)

"Je suis sorti du père et je suis venu dans le monde.De retour:je quitte le monde et je vais au père. Ses disciples disent : maintenant,tu parles clair, tu ne dis plus de comparaison ( ou de parabole - paroimian oudemian legeis) (16,28-29).

QUESTIONS DE METHODE

Dans l'Appendice qu'Ernest Renan ajoute à la 13e édition de sa Vie de Jésus,la distance prise par rapport à son objet permet à l' auteur de rendre plus explicites les problèmes de nature épistémologique qui ont présidé à la conception et à l'écriture de l'oeuvre.Le premier consiste à hiérarchiser l'importance accordée par Jésus à sa naissance de 'galiléen  et à l'origine de ses

disciples',d'une part,et del'autre, à sa vie et à son action prophétique à Jérusalem. Renan écrit :"On en revient toujours à ce point fondamental.Il s'agit de savoir lequel des deux systèmes est le vrai, de celui qui fait de la Galilée le théâtre de toute l'activité de Jésus, ou de celui qui fait passer à Jésus une partie de sa vie à Jérusalem."(Oeuvres complètes,Vol.IV,Calmann-Levy 1949,p.400 et suivantes).

La seconde question concerne non l'importance comparée de Jerusalem et de la Galilée dans le message du maître,mais la méthodologie de l'herméneutique religieuse ,et ,particulièrement ici,,de l'exégèse biblique.."Je n'ignore pas,note Renan,les efforts que fait ici l'explication symbolique.Le miracle de Béthanie signifie , d'après les doctes et profonds défenseurs de ce

système,que Jésus est pour les croyants la résurrection et la vie au sens spirituel.C'est pour cela,c'est à la vue d'un réveil populaire qui devient inquiétant pour elles ,que les classes officielles se décident à faire périr Jésus.Voilà le système dans lequel se reposent les meilleurs théologiens que l'Eglise chrétienne possède en notre siècle.Il est selon moi erroné.Notre évangile est

dogmatique,je le reconnais,mais il n'est nullement allégorique.(... ). Pour nous qui ne cherchons que la pure vérité historique,sans une ombre d'arrière-pensée théologique ou politique,nous devons être libres,Pour nous,tout celà n'est pas mythique,tout celà n'est pas symbolique.(...)Ce sont les partisans de l'explication allégorique qui,dans ce cas,jouent le rôle des Alexandrins.

(...)Pour nous,il n'y a pas là de difficuilté.Il y a des textes dont il s'agit de tirer le plus de vérité historique qu'il est possible;voilà tout."(Vie de Jésus,Appendice,pp.400-401).Nous nous rallierons à ce point de vue.

Le rejet de la validité historique conduit les exégètes allégoristes à se réfugier dans un vain idéalisme moralisateur qui rend incompréhensible la constitution d'une Eglise primitive, bien réelle ,qui,non seulement échappera à l'emprise paralysante du dogmatisme sadducéen sur le Temple de Jérusalem , exercée d'abord sur Jésus puis sur Pierre et Jean (Actes,4) , mais fera aussi

apparaître insupportable aux meilleurs esprits la contradiction entre les fondements intellectuels et culturels de l'empire romain et la persistance des manifestations violentes de ses rites.En dépit des éminentes vertus personnelles et civiques de Julien-Auguste,ses tentatives  pour rétablir les cultes anciens comme pour étendre à l'Empire tout entier l'Edit de Tolérance ne lui

survécurent pas.La simple déclaration de Jésus "Je suis le chemin,la vérité,la vie!" s'était imposée au monde ancien,non comme allégorie spirituelle,mais bien ,désormais, comme étendard de l'Empire. Les brillantes victoires remportées au nom du "Sol invictus"  par l'"héritier d'Alexandre",s'étaient achevées brutalement au contact de cet l'empire perse qu'Alexandre avait conquis. Byzance,capitale de l'empire chrétien, succédait alors à Rome.

 

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