LOGIQUE,LIMITE ET PERCEPTION

LOGIQUE,LIMITE ET PERCEPTION

 

DER ASPEKTERLEBNIS ET  LE CANARD-LAPIN

 

Le paradigme du canard-lapin ( dont nous avons ébauché l'étude dans le chapitre précédent consacré au symbolisme de Wittgenstein et de

Mauthner) illustre une des fonctions du Je.Mais il ne faudrait pas en conclure prématurément à l'abandon, par l'auteur du Tractatus ,de la

logique au profit de la psychologie.Il faut dénoncer les "essaims d'erreurs" qu'est susceptible d'engendrer l'expression dangereusement

équivoque introduite par les éditeurs anglais des recueils de textes (Basil Blackwell ,1980 et 1982) publiés sous le titre commun de

"Philosophie de la psychologie".

Si l'étendue de la culture et la diversité des intérêts de Wittgenstein (des mathématiques aux jeux,de l'ethnologie à la

psychanalyse,de la musique à la pédagogie)pouvait facilement suggérer un abandon de sa part de recherches abstraites au profit

d'objets plus divertissants,il faut pourtant répéter sans cesse que,comme l'a toujours souligné Granger,sa méthode n'a jamais cessé d'être

conceptuelle. 

Reprenons le thème de l'aspect et de son changement,déjà évoqué et illustré par l'exemple du canard-lapin.Or ,"ce que je perçois dans

l'apparition de l'aspect n'est pas une propriété de l'objet,c'est une relation interne entre lui et les autres objets.(...) L'aspect ne fait que s'illuminer,

il ne demeure pas.Cela doit être une remarque conceptuelle,non psychologique."(Etudes préparatoires,T.E.R.,516,518;p.180)

Il ne s'agit donc pas d'une réflexion sur la science psychologique,mais du langage approprié à la description du vécu.Wittgenstein précise même:

"Il faut ici se garder de penser selon des catégories importées de la psychologie.Se garder,par exemple de démembrer simplement l'expérience

vécue en un voir et un penser,et autres choses semblables."(o.c.,542,p.188)

La première fonction du Ich est donc de conférer une orientation à la description du vécu."Les vécus d'aspect ont en commun la forme d'expression

suivante:"Je le vois maintenant comme ceci",ou "Je le vois maintenant ainsi",ou "Maintenant c'est ceci",-maintenant cela (...).Mais l'explication de ce

'ceci' et de cet 'ainsi'est de nature très différente selon la diversité des cas."(idem.,697,p.232)

On ne peut qu'être frappé par la persistance du concept de point de vue à partir duquel la perspective et le monde lui-même s'organisent.Qu'il

s'agisse de mon langage ou de mon point de vue,l'objectivité du donné suppose son organisation à partir d'un Ich qui n'appartient pas au monde

et qui n'est pas davantage hors de lui,qui n'est ni un faisceau d'impressions ni une quelconque substance spirituelle,quelque nom qu'on lui attribue.

C'est pourquoi le discours philosophique ne s'apparente ni aux propositions des sciences de la nature ni aux énoncés métaphysiques dont il faut

dire "qu'aucune signification n'a été donnée à certains de leurs signes" (Tractatus,V,6.53 ;Carnets,2.12.16,TEL,Gallimard,p.166).

Dès les Carnets,en effet,le caractère transcendantal du Ich a été souligné dans des termes peut-être maladroits mais qui ne laissent subsister

aucune ambiguïté :"On voit que le solipsisme,s'il est rigoureusement développé coïncide avec le pur réalisme.Le Je du solipsime se contracte

en un point sans étendue,et il reste la réalité qui lui est coordonnée."(o.c.,2.9.16,p.153)

Le propre d'un philosophe authentique n'est pas la recherche de la vérité,car si vérité il y a,celle-ci peut être atteinte en tout lieu consacré à la

recherche scientifique et par n'importe quelle équipe qui y travaille,à condition d'avoir déjà atteint, dans le domaine ,le niveau de performance

nécessaire reconnu par la communauté des chercheurs.Le cas de Wittgenstein donne sens à cette différence.On sait en effet,d'après les propres

déclarations de Russell,que le style des cours de  Cambridge -et par 'style'il faut entendre aussi bien l'étonnante variété des thèmes que le mode

d'exposition , de plus en plus dialectique et interrogatif du discours - avait surpris et déçu le protecteur de Wittgenstein,mais qu'en contrepartie

Moore avait fait l'effort -le terme n'est pas excessif- d'assister,de 1930 à 1933, à ses cours ,et même "d'être étroitement associé à son travail"(G.

-E. Moore,Les cours de Wittgenstein,en 1930-1933,tr.fr.de J.P.Cometti,T.E.R.,1997,p.51)En effet,la marque philosophique de la démarche

wittgensteinienne tient à la fois dans la persistance des problèmes et dans la variation de leurs éclairages ou de ce que Ramsay nommait,selon

Moore, sa "méthode d'argumentation"(o.c.,p.52).

La question de la 'limite' est non seulement l'un de ces problèmes,mais peut-être l'unique problème de Wittgenstein,tout au long de son oeuvre.La

trajectoire suivie par Wittgenstein part très clairement d'une méditation sur le Monde comme volonté et comme représentation Carnets,2.8.16 -

2.9.16 ,tr.Granger,TEL,pp.149 - 153)et s'achève par un éclatement de son objet,le Ich transcendantal,unité absolue de la logique de la langue ,dont

la complexité réelle semblait pourtant condamner toute tentative de mise en ordre du discours.C'est seulement par le biais du concept de

Sprachspiel, et la possibilité de penser l'effectivité d'un régime pluriel de la langue comme sa socialité foncière,que la menace du solipsisme paraît

écartée.Qu'en est-il alors de la philosophie envisagée comme "critique de la langue"?Faut-il donner raison à l'interprétation de Mauthner ?

 

METAMORPHOSES DU SOLIPSISME- DEUX USAGES DES CONCEPTS

 

"Le Je entre en philosophie parce que le monde est mon monde.(Carnets ,12.8.16;Granger,TEL,2005,p.15O)

"Le Je philosophique,ce n'est pas l'homme,ni son corps,ni son âme avec ses propriétés psychologiques,mais le sujet métaphysique,la

frontière du monde (non l'une de ses parties).Mais le corps humain,en particulier mon corps,est une partie du monde parmi d'autres,

parmi les animaux,les plantes,les pierres,etc. "(o.c.,2.9.16,p.153)  

Il est clair que le point de départ de Wittgenstein se trouve dans la lecture de Schopenhauer.On peut citer,par exemple,au L.IV du Monde

comme volonté et comme représentation,un passage du texte qui contient même la métaphore de l'oeil,reproduite successivement dans les

Carnets et dans le Tractatus. Schopenhauer y fait appel "au sujet qui connaît et qui jamais n'est connu,(...)pur sujet de la connaissance,oeil

éternellement ouvert sur l'univers."(traduction française Burdeau-Roos,P.U.F.,1966,p.359) Cette métaphore du champ visuel appliquée

au 'Je philosophique' s'accompagne ,dans les Carnets (12.8.16) ,puis dans le Tractatus  (5.6331) d'un schéma qui,entre les deux dates,a subi

certaines modifications.Mais, surtout, le commentaire dans le Tractatus de la proposition de base (" Die Grenzen meiner Sprache bedeuten

die Grenzen meiner Welt. " - 5.6 ) est développé sur deux pages (de 5.6 à 5.641) ,et constitue la réinterprétation sur les bases de la logique

symbolique ( fregeenne-russellienne corrigée par l'auteur !) d'un thème fondamental de la philosophie.

Aussi est-il dommage que le lien entre ces deux pôles,apparent dans le texte lui-même,soit gommé par la traduction.En effet,bien que

"Die Grenzen meiner Sprache..."puisse être rendu, comme le fait Granger, par "les frontières de mon langage', le lien établi,par delà

Schopenhauer,avec Kant et ce qui constitue le coeur même de la Critique est perdu.Or Wittgenstein ,en soulignant :"le sujet n'appartient pas

au monde,mais il est une limite du monde (eine Grenze)"(5.632) prolonge par là,intentionnellement ou non,la discussion des thèses

de la philosophie transcendantale.

 Mise au point condensée de la Critique à la suite d'une relecture de la première édition,les Prolégomènes  sont essentiellement consacrés

par Kant à une défense contre l'accusation d'idéalisme, et ,pour faire preuve de sa bonne foi,à une réfutation de l'idéalisme.Comme Wittgenstein

lui- même n'a cessé de le soutenir,le philosophe doit,avant toute chose,fonder son argumentation sur des analyses de concepts.C'est bien

ce à quoi procède Kant dans les quatre paragraphes de la conclusion intitulée :  "De la fixation des limites des la raison pure ( Grenzbestimmung)."

Il propose,en effet,la distinction suivante :"Les limites [Grenzen],(dans le cas des êtres étendus) supposent toujours un espace qui se trouve à

l'extérieur d'un endroit déterminé,et qui enclôt cet endroit ; les bornes [Schranken] n'exigent rien de tel: ce sont seulement des négations affec-

tant une grandeur,pour autant qu'elle n'a pas une intégralité absolue.(...)En mathématique et dans la science de la nature,la raison humaine

connaît,il est vrai, des bornes,mais pas de limites,c'est-à-dire qu'elle reconnaît qu'il y a en dehors d'elle quelque chose à quoi elle est à jamais 

incapable d'atteindre,mais non pas qu'elle-même parvienne à son terme quelque part en son développement intérieur." ( o.c.,§ 57,tr

Guillermit,VRIN,1986,p.131)

Concernant la question des bornes et le caractère interminable du développement intérieur de la raison,nous pourrions,depuis les années

30,soulever une objection avec la découverte du théorème de Gödel et certaines de ses conséquences ("On peut démontrer rigoureusement

que dans un système formel consistant contenant une théorie des nombres finitaire relativement développée ,il existe des propositions

arithmétiques indécidables et que ,de plus,la consistance d'un tel système ne saurait être démontrée à l'intérieur de ce système."(Le théorème de

Gödel, Le Seuil,1989,p.143))

Qu'en est-il de la limite ? Kant reconnaît d'abord l'emprunt de la notion au monde sensible ("je me suis servi de l'image sensible d'une limite..." §

59,tr.fr.p.140).Ensuite,il admet que "l'expérience,qui contient tout ce qui relève du monde sensible,ne peut pas se limiter pas elle-même." Et,par

conséquent,"que ce qui doit la limiter se trouve tout à fait en dehors d'elle,et c'est le pur champ des êtres intelligible"(idem,p.141)

En d'autres termes,si nous appliquons à la raison la notion de limite,application qui,ne l'oublions pas, consiste à opérer par analogie

avec le monde sensible, "comme la limite est quelque chose de positif,qui appartient aussi bien à ce qu'elle enclôt qu'à l'espace situé à l'extérieur

d'un ensemble donné,il y a donc bien une connaissance effective réelle (eine wirkliche posiritive Erkenntnis) à laquelle la raison ne prend part

qu'en s'étendant jusqu'à cette limite,pourvu toutefois qu'elle ne tente pas de la transgresser."(ibidem,p.141)

 Il nous suffit,pour éclairer les considérations de Wittgenstein sur le Je,le solipsisme et la limite du langage,de nous en tenir à la si  profonde

analyse qu'en propose Kant,afin de comprendre pourquoi le Tractatus ,par contre, exclut  toute possibilité d'une dualité entre un monde-

des-phénomènes et un monde intelligible, celui-ci fût-il,comme Kant le reconnaît, "un espace vide".

DEUX USAGES DES CONCEPTS

Ce qui diistingue l'emploi scientifique d'un concept de son emploi par le sens commun - celui-ci fût-il éclairé par les lumières philosophiques -

consiste dans son application à un champ d'objets défini et dans sa rigoureuse interprétation dans le cadre d'une théorie.Précisons cela ,de manière

très élementataire,dans le cas ,analysé par Kant,des concepts de borne et de limite.

Dans le domaine des nombres réels,on nommera 'bornes' les deux nombres (b.inférieure et b.supérieure) délimitant un ensemble de réels nommé

intervalle.Ce dernier sera dit ouvert ou fermé selon l'appartenance,ou non,des bornes à l'ensemble ainsi délimité.Si tout nombre de l'intervalle est supérieur

à la borne inférieure et inférieur à la borne supérieure,l'intervalle sera dit 'ouvert',et noté : ]a;b[ .Dans le cas contraire,si un nombre de l'intervalle peut être égal

aux bornes,l'intervalle sera dit 'fermé et noté :[a;b].Deux autres cas sont possibles : ]a;b] ; [a;b[ ,et nommés semi-ouverts.

Le concept de 'limite' a aussi pour domaine les réels.Si nous nous en tenons à son usage dans la théorie des fonctions,on se donne une fonction f ,

définie sur un intervalle I tel que a appartient à I et L appartient à R. On dira que f a pour limite L en x = a,si f( x) peut être rendu aussi proche que l'on

veut de L,à condition de prendre x assez proche de a ,ou que f(x) tend vers L quand x tend vers a.

Bien qu'une telle comparaison n'ait pas grand sens, puisque  la théorie des fonctions,mise en chantier dans la seconde moitié du XIXe siècle,d'abord

par Abel et Cauchy,puis par Dirichlet et Riemann,n'atteint sa forme  définitive qu'avec Maurice Frechet,vers 1909,il n'est pas interdit de rapprocher

l'emploi scientifique des concepts de limite et de borne de l'usage qu'en fait l'auteur des Prolégomènes.


Il s'agit bien d'un changement de grammaire,puisqu'au caractère purement négatif et indéterminé attribué par Kant à la notion de borne se substitue,à

l'opposé, le rôle de pôle déterminant,et que la limite ,loin de marquer une frontière, exprime au contraire une tendance,un mouvement, une proximité.

Il est intéressant et peut-être surprenant,en raison de sa formation scientifique, de constater que Wittgenstein impose,à son tour,sa propre grammaire.

 L'idée fondamentale de Kant est que le monde des phénomènes doit être limité ,mais qu'il ne saurait s'auto-limiter et qu'il ne peut donc être limité que par

un monde absolument autre,fut-il "un espace vide"."Mon monde" n'est-il donc que le monde des phénomènes spatio-temporels structuré soit par l'analytique

soit par la logique de ma langue - parce que c'est la seule dont je dispose ?Le rapport entre les 'mondes' reposerait-il seulement sur un transfert catégoriel,

les catégories de pensée n'étant,somme toute,que des catégories de langue ( Benvéniste ) ? Et ne faut-il pas faire preuve d'indulgence pour Mauthner,tiraillé entre

un ethnocentrisme linguistique et l'idéal d'une langue universelle ,artificielle par nécessité ?

A -t- on correctement interprété ce que,pour Wittgenstein, signifie "ma langue"? Ne faut-il pas remettre sur le chantier -comme Wittgenstein lui-même - la notion

de solipsisme ?

 D'abord,il faut noter "qu'il y a réellement un sens selon lequel il peut être question en philosophie d'un Je "(5.641) Mais cette concession est bien mince,

car, "en un sens important,il n'y a pas de sujet".le Tractatus ne traite que du monde,ou plutôt de ce qui peut en être dit, conformément à la logique du langage.

Alors,pourquoi cette concession à une tradition par ailleurs mal définie ,le Je nommé tantôt "je philosophique",tantôt "sujet métaphysique",mais récusé à la fois

comme corps et comme conscience ? Pourquoi,sinon pour montrer l'absurdité de la "limite"kantienne et la nécessité qu'il n'y ait qu'un monde, ni sensible ni

intelligible, et pas davantage 'lemonde comme représentation"- car "il n'y a pas de sujet pensant,de sujet représentant" (5.631) ,mais "le monde que je suis".

"Le monde et la vie ne font qu'un."(5.621)."Je suis mon monde."

La limite est absurde en philosophie (en logique).La présupposer "serait présupposer que nous excluons certaines possibilités,ce qui ne peur avoir lieu,

car alors la logique devrait sortir des limites du monde;comme si elle pouvait considérer ces limites à partir de l'autre côté aussi ."(5.61)

 Le modèle perceptif n'est pas un bon modèle philosophique,car on peut se déplacer,passez derrière l'objet,s'en rapprocher ou s'en éloigner.Le sujet percevant

ou même agissant est "dans le monde",dans son "Umwelt",pas le sujet parlant. En traduisant "in-der-welt-sein" par "être au monde",le traducteur français

à rendu un grand service à Heidegger,car ,que l'ustensile se manifeste sur le mode du zu-handen-sein plutôt que comme vor-handen-sein ne change rien à

l'affaire:en réalité ,le Dasein est le centre d'un complexe pratique,un pôle de renvois,mais on ne saurait dire de lui qu'il est simplement "au monde",

encore moins qu'il est "le monde et la vie".

Une fois le modèle perceptif écarté,la question demeure : en quoi pourrait donc consister une limite (ou démarcation,pour parler comme Popper) dans le langage ?

Il s'agit de distinguer les formations langagières (propositions,emplois de termes,etc.) qui font sens de celles qui sont mal formées ou mal employées.

 "Si vous dites qu'(une) phrase n'a pas de sens,vous pouvez expliquer pourquoi en expliquant le jeu dans lequel elle n'a pas d'emploi.Le non-sens (nonsense)

peut ressembler de moins en moins à une phrase,de moins en moins à un fragment de  langage.Nous appellerions non-sens "la bonté est rouge" et M.S est venu

à la rougeur d'aujourd'hui",tandis que nous n'irions jamais dire qu'un sifflement est un non-sens.(...)En théorie,vous pourriez toujours dire d'un symbole qu'il a

du sens,mais si vous le faisiez,on vous demanderait d'expliquer son sens,c'est-à-dire l'emploi que vous lui donnez,la façon dont vous opérez avec lui.Les mots

"non-sens" et "sens" ne possèdent de signification que dans des cas particuliers et ils peuvent varier d'un cas à un autre."(Wittgenstein,Cours de Cambridge

1932-1933,établis par Alice Ambrose,tr.de l'anglais par Elisabeth Rigal,TER,1992,1e partie,§ 17,pp.34-35)

 

Suite : JEUX,REGLES,REGLES DU JEU,JEUX DE LANGAGE

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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