LOGIQUE ET ONTOLOGIE

LOGIQUE ET ONTOLOGIE

1°"Philosophie première".( Των ΄μετα τα φυσικα ζ  )

"L'étant s'emploie diversement ;en effet ,il signifie, d'une part, ce qu'il y a,ceci,et;d'autre part,la qualité ou la quantité ou chacun des autres prédicats de cette sorte (των αλλων εκαστοντων ουτω κατηγορουμενων ).

L'étant se disant de façon si multiple,il est évident que le principal mode de désignation est 'ce que c'est',qui désigne l'essence (την ουσιαν ),car chaque fois que nous énonçons que ceci est de telle qualité,nous disons que c'est bon ou mauvais,

mais non long de trois coudées ou humain ;par contre, chaque fois que que nous énonçons 'ce que c'est',nous ne disons pas que c'est blanc,chaud ou long de trois coudées,mais que c'est un homme ou un dieu.,

et les autres (prédicats) sont dits être, les uns en tant que quantités,d' autres comme qualités, d'autres en tant qu'ils subissent ou encore comme quelque chose de même sorte..

C'est aussi pourquoi on ne parviendrait pas à dire si 'marcher','bien se porter',être assis', sont des êtres ou des non-êtres;et de même aussi à propos de n'importe quel autre prédicat.En effet, nul d'entre eux n'existe par soi (par nature),ni séparément de l'essence (της ουσιας),

mais seulement s'il s'agit de la marche d'étants,de leur être-assis et de leur santé.Ces états n'apparaissent en tant qu' des êtres qu'en tant qu'il y a quelque chose,le substrat (το υποκειμενον) qui les détermine-ce substrat est l'essence ou l'être singulier (το καθ' εκαστον).-

et qui transparait dans telle ou telle prédication,car ni le bien ni l'être assis ne peuvent s'énoncer sans lui.Il est clair que c'est par l'essence que chaque propriété existe,de sorte que c'est l'étant primordial, non un étant quelconque mais un étant purement et simplement,

qui serait l'essence."(Aristote,Métaphysique Ζ, 1028 a ,10-31. Traduction française GF-Flammarion 2008 modifiée,pp.233-234)

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 Les premières pages du livre Ζ ,septième livre de ce qui,conformément à la tradition ,a été regroupé sous le titre jamais changé depuis de "Traités métaphysiques", jettent les bases de l'ontologie,façon claire de nommer les modes les plus simples de penser le monde ,sa présence

et ses propriétés.L'objet unique de cette pleine présence est caractérisé comme "τι εστι και τοδε τι",c'est-à dire tout à la fois comme  existant réel singulier - non  comme ombre,rêve,phantasme,simulacre -

,mais aussi comme étant qui se montre et se donne ainsi à la désignation (Da-sein) C'est donc d'emblée la forme logique du λογος,sujet ou prédicat,argument ou fonction,qui répond,comme dans les premiers aphorismes du Tractatus,à la structure de la φυσις.

D'où la difficulté à rendre, sans bévue ni perte, la plénitude de sens de l' ουσια,car, d'une part, il s'agit non de l'essence et tant qu'Idée ou concept de la chose,mais de son existence même,et, d'autre part,il convient de reconnaître que les divers étants ne sont pas tous

de même perfection ou valeur,que diffèrent les ουσιαι du cheval,de l'homme et du dieu immortel.L'existence est certes soumise à la stricte loi de l'être ou du non-être ,mais elle comporte aussi pour Aristote différents degrés de plénitude.

.On comprendra  par "ontologie" la prise de possession multiple de l'être de l'étant par le discours,et non le discours ,nommé métaphysique,du franchissement des bornes supposées être celles de la φυσις,,

car mondes lunaire et sublunaire,humain et divin ne constituent que différentes régions de l'étant soumises à des règles spécifiques (par exemple,immortalité/mortalité),

bien que pensables par un unique λογος.Traduire ουσια  par 'substance' ne serait donc possible qu'à la condition de garder à l'esprit le sens initial du terme grec désignant les biens fonciers ou ,par exemple,en français ,celui qu'il revêt dans une expression comme 'une nourriture substantielle' ,

( "Les premières connaissnces de chacun sont souvent des connaissances  légères qui contiennent peu d'être ou n'en contiennet pas du tout" ( [και μικρον η ουθεν εχει του οντος ]-Méta.Z ,1029b 9-10)

Par contre,l'usage proprement technique du terme ,qui en fait l'équivalent de 'métaphysique', devrait être réservé selon nous à ce qu'Aristote nomme clairement le substrat (υποκειμενον ),et qui correspond simplement au sujet logique.

D'aucuns,encore, se sont divertis à parler d''étance' ou d''étantité'. Mieux vaut,alors,conserver le terme grec,comme ce sera aussi,par exemple, le cas pour le "Dasein"heideggerien.

Ainsi le terme ουσια répond à une triple fonction:1°signifier l'existence; 2°déterminer l'essence de ce qui existe;3° assigner une place relative à la "substantialité"de cet existant dans l'échelle des êtres.Ces trois caractères sont des propriétés ontologiques qui en un sens n'ont aucun rapport à la logique.

Par contre,l'idée de substrat ,qui revient dans l'exposé aristotélicien comme un souci dont il ne parvient pas à se libérer,idée qui en suggérant une stratification de l'être,est à la source de la "métaphysique" des modernes et à la théologisation du suprasensible,cette idée semble être un produit direct

de la forme logique "sujet/ prédicat" et de sa projection sur le réel.Certes,cette dualité vient interférer,dans l'analyse,avec le dualisme traditionnel "υλη /μορφη",matière / forme,dans la mesure où la matérialité des choses parait correspondre adéquatement à la substantialité de l'être.

Mais,comme on peut s'en rendre compte au fur et à mesure que progresse l'analyse,cette 'contamination' éventuelle de la substance par la matérialité n'arrête pas un instant l'élève de Platon,qui,bien que la transcendance de l'Ειδος se trouve réduite chez lui à l'immanence de la μορφη,

manifeste néanmoins une préférence indiscutable en faveur de la forme.Or, si l'on y réfléchit ,il y a là un sérieux problème puisque la matière semblerait logiquement plus qualifiée que la forme pour jouer le rôle du substrat,c'est à dire du sujet (argument) de la proposition élémentaire.

Le chapitre 3 du livre Ζ ( ligne 1029 a et suivantes) expose clairement ces perplexités."On a déjà ébauché ainsi ce que peut bien être l'ουσια.:ce qui ne se dit pas d'un υποκειμενον,mais ce de quoi le reste se dit.

Mais il ne faut pas en rester là,cela ne suffit pas,parce que cela même est obscur et qu'en outre la matière devient ουσια.De fait,si la matière n'est pas l'ousia,on ne voit pas quelle autre chose l'est,car si on supprime le reste ,il est manifeste que rien d'autre ne subsiste.

En effet,le reste ce sont les affections [ id.est ,en logique,les prédicats ou  fonctions ],les effets ou les puissances des corps;d'autre part,la longueur,la largeur et la profondeur sont des quantités,mais non des ousiai (car la quantité n'est pas une substance),alors que c'est plutôt

la première chose dont tout cela est propriété qui est ousia.Mais assurément,si nous enlevons la longueur,la largeur et la profondeur,nous voyons qu'il ne reste rien,sauf ce qui es défini par ces quantités,si bien que,nécessairement,seule la matière se manifeste comme substance

quand on examine les choses de cette façon.(...)En effet,il y a une chose dont est prédiqué chacun de ces prédicats et dont l'être est différent de celui de chacune de ces prédications,de sorte que ce qui est dernier n'est par soi ni quelque chose,ni une quantité ni rien d'autre,

ni non plus leurs négations ,qui n' appartiendront à ce sujet que par accident."(tr.fr.Flammarion-GF,2008,pp.236-237,très légèrement modifiée.)

 2°Aristote souligne lui-même le rôle de la logique comme dialectique.

Qu'il y a dans les analyses de  Métaphysique Z l'interférence de deux types d'arguments ,les uns épistémologiques et les autres logiques (λογικως,c'est-à-dire relatifs au langage ,'dialectiques' au sens qu'Aristote accorde à ce terme),est souligné par l'auteur lui-même.(1029 b 13).

Ceux qu'on peut se permettre de nommer "épistémologiques" (φυσικως ) sont les arguments déployés,par exemple ,dans les Parties des animaux ,et portant sur les rôles respectifs de la matière et de la forme, sur la nature des différentes causes ,

ou encore sur la genèse des produits de l'art comparée à celle des êtres vivants.Il en va tout autrement pour les arguments logiques ou dialectiques (λογικως) ,même si Métaphysique z fait simultanément appel aux deux types d'argument à partir de 1032 a 13,à propos de la génération.

Mais certains procèdent purement logikôs."Examinons si l'être -ce -que- c'est (quidditas) et chaque chose sont les mêmes ou différents,car c'est utile pour l'examen de l'ousia.En effet,chaque chose,pense-t-on ,n'est rien d'autre que sa propre ousia, et on dit  que l'être de chaque chose

est l'être- ce- que- c'est (sa quiddité);mais pour les êtres qui sont dits par accident (κατα συμβεβηκος) ,on pourrait penser que ce sont deux choses différentes,par exemple,qu'un humain blanc et l'être d'un humain blanc sont différents,

car s'ils étaient identiques,l'être d'un humain et l'être d'un humain blanc seraient aussi identiques.En effet,"être humain" et "être humain blanc"sont identiques,disent-ils,de sorte que seront aussi identiques l'être d'un humain blanc et l'être d'un humain.

A moins que toutes les choses qui sont par accident ne soient pas nécessairement identiques,car les extrêmes ne deviennent pas identiques de cette manière.Mais on pourrait même penser que cela arrive,que les extrêmes deviennent identiques par accident,

par exemple l'être de blanc identique à celui de musicien;pourtant on pense que ce n'est pas le cas."(1031a 15-27;tr.fr.,GF, p.244)

 

L'argument dialectique ou logique repose,on le voit par cet exemple,sur l'opposition entre les êtres dits par accident ('κατα συμβεβηκος ) et les êtres par soi (καθ 'αυτα ),.Si l'identité de chaque étant- par- soi avec sa quiddité est nécessaire,il n'en va pas de même pour les êtres par accident.

Que faut-il donc entendre,plus généralement,par "argument dialectique " ?Si la différence entre preuve scientifiques et argument dialectique se trouve principalement exposée dans les Seconds analytiques (surtout:77a 29) et dans les Topiques (104 a ),nous nous réfèrerons principalement ici aux Réfutations sophistiques (172 a12 sq.

"...le nom orgueilleux d'une ontologie,qui prétend donner des choses en général des connaissances a priori dans une doctrine systématique (par exemple le principe de causalité ),doit faire place au nom modeste d'une simple analytique de l'entendement pur"(Critique de la raison pure,Phénomènes et Noumènes,A 247)

On pourrait croire qu'une telle "modestie", chez Kant, provient principalement de la critique humienne  et,plus largement ,de l'influence prise par l'empirisme.On va voir que l'analytique transcendantale s'inscrit en un sens dans la tradition même des Analytiques.En effet ,la position prise par Aristote vis-à-vis de l'ontologie n'a

rien à envier à celle de son lointain successeur..Le choix par Kant du dualisme complémentaire de l'Analytique (de l'entendement)et de la Dialectique (de la raison) provient, en effet ,directement d'une lecture de l'Organon et d'une transposition de sa méthode aux conditions de la science des modernes.

 Que dit Aristote ? " L'argument dialectique ne porte pas sur un genre défini;il ne démontre aucun objet,il n'est pas tel que l'universel ;en effet,toutes choses ne sont pas incluses dans un genre unique ,et,si c'était le cas,il ne serait pas possible qu'elles dépendent des mêmes principes.

C'est pourquoi aucun procédé [ουδεμια τεχνη]démonstratif n'est de nature interrogative,car il est impossible d'accorder indifféremment l'une ou l'autre des deux parties de la question;car une preuve ne peut résulter des deux réponses à la fois.

Pourtant,la dialectique est 'érôtètique' (interrogative),tandisque si elle visait à montrer quelque chose elle ne procèderait pas à partir de n'importe quoi,mais n'interrogerait pas sur les prémisses et les principes propres à la question;en effet,si l'opposant refusait de les admettre,

la dialectique ne disposerait plus d'aucune base pour réfuter l'objection.La dialectique est aussi une 'peirastique';car la peirastique n'est pas semblable à la géométrie,mais c'est une capacité dont quelqu'un pourrait disposer même sans rien savoir.Car même un ignorant du sujet

peut examiner un autre ignorant comme lui,si ce dernier fait des concessions qui ne reposent ni sur ce qu'il sait,ni sur les principes propres au sujet,mais sur les conséquences telles que  bien que les connaitre n'empêche pas d'ignorer l'art en question,

cependant les ignorer implique nécessairement l'ignorance de cet art.En sorte qu'il est manifeste que la peirastique n'est science d'aucun sujet défini.C'est aussi pourquoi elle l'est de tous.En effet,tous les arts usent aussi de principes communs.

En conséquence,tout homme,même les ignorants,usent en quelque façon de dialectique et de peirastique.Tous ,jusqu'à un certain point,s'efforcent de mettre à l'épreuve ceux qui prétendent (savoir).C'est là qu'interviennent le principes communs.

Car les prétentieux connaissent ces principes juste autant que les savants,même si l'expression qu'ils en donnent peut sembler très inappropriée.C'est pourquoi tous les hommes  pratiquent la réfutation  [ελεγχουσιν ουν απαντες];

car ils accomplissent sans méthode la tâche que la dialectique accomplit méthodiquement[ατεχνως  / εντεχνως],et le dialecticien met la thèse à l'épreuve par l'art syllogistique."(Réfutations sophistiques,172 a12-35) Nous marquons un arrêt provisoire dans la lecture du texte sur l'argument dialectique,

car le commentaire doit ménager une place à la traduction ainsi qu'à l'interprétation.Disposant,pour le texte original,de l'édition U.S.(Harvard College) bilingue,et de l'édition Vrin (1969) pour la traduction française de J.Tricot,notre attention a été attirée par un trait remarquable de cette dernière.

En effet,ce traducteur,à partir de la ligne 172 a 22,opte pour une équivalence assez surprenante du terme grec πειραστικη,qu'il rend par "Critique" et met en vedette par une majuscule ,ainsi qu'en le couplant avec la "Dialectique"

Or,ne serait-ce que depuis Kant,le terme de "Critique" a acquis un droit de cité philosophique et une signification bien particuliers qui n'a pu échapper à un traducteur d' Aristote .Qu'en est-il réellement ? Le couplage  "διαλεκτικη / πειραστικη" est bien dû à notre auteur ,

et il remonte même,pour Aristote,à l' ερωτητικη -à l'art d'interroger -pratiquée par Socrate.Aristote note en effet (183 b 5-7) " Nous nous sommes proposé dans cette étude non pas seulement la tâche dont nous parlions,à savoir la capacité de tirer parti de ce que l'adversaire a concédé,

mais encore,quand,dans la discussion,nous répondons nous-même,la capacité de défendre notre thèse de la même façon,au moyen des arguments les plus vraisemblables possible.(...)Et c'est pourquoi Socrate interrogeait et ne répondait pas,car il avouait ne pas savoir."

Même sans préjuger du sens qu'Aristote prête à l'érôtètique socratique,il nous est pour le moins difficile d'accorder une telle interprétation,fondée sur la tromperie et la seule vraisemblance,avec la mise en vedette du concept de Critique.Et certes si chez Kant le dialectique est bien une logique de l'apparence,

cette logique ne saurait passer sous silence ce qui fait réellement couple avec elle,l'analytique,soit comme simple logique formelle ,soit comme logique transcendantale ou logique de la vérité .Bref,on ne saurait faire croire à l'équivalence suggérée par le traducteur entre dialectique et critique.

Que faut-il donc entendre avec l'équivalence affirmée par Aristote entre dialectique,peirastique et érôtètique ?L'art de la peirastique consiste simplement et modestement-bien qu'il s'agisse d'une technè que ne possède pas le simple ignorant-de mimer les effets d'une science qu'on ne possède pas

afin d'éviter d'avoir à en donner quelque preuve,art tout de suggestion fondé sur le refus de répondre,non au prétexte,comme le soutient Socrate,qu'on ne sait rien,mais tout à l'opposé,pour masquer cette inscience.

Le dialecticien est donc un professionnel de l'illusion ,un praticien du 'comme si'."Nous avons montré,conclut Aristote,comment interroger et l'ordre à suivre dans toute interrogation,ainsi que ce qui a trait aux réponses et aux solutions  à employer à l'encontre des raisonnements de celui qui interroge.

Nous avons encore éclairci tout ce qui se rapporte à la même méthode de discussion. [οσα της αυτης μεθοδου των λογων εστιν ,183b13]"

 

Qu'en est -il,finalement,du rapport entre logique et ontologie ? Par 'ontologie'il ne faudrait pas entendre une quelconque science, car "tous les étants ne sont pas contenus dans quelque genre unique,ni,même s'ils l'étaient,ne pourraient tomber sous les mêmes principes."

Il n'y a de sciences que plurielles,et même si l'une d'entre elles,au cours de l'histoire, a pu donner l'impression de procurer un outil suffisant au déchiffrement du livre de la nature,cet état n'était que provisoire.Quant à la philosophie première,si elle a pu traîter d'abord ses grands principes

(identité,non contradiction,par exemple) comme 'onto-logiques',c'est,finalement pour être absorbés par la nébuleuse de la sémantique.

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 LIRE :  "LES PRINCIPES DES PHILOSOPHES"

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