LE SOUVERAIN BIEN CHEZ KANT II

QUE M 'EST-IL PERMIS D'ESPERER (II)

C- L'ANTINOMIE DE LA RAISON PRATIQUE ET LA QUESTION DU  SOUVERAIN BIEN .

1)Kant et le stoïcisme.

L'argument principal que Cicéron oppose à la doctrine stoïcienne porte moins sur le fond que sur la forme,puisque le reproche formulé à l'encontre des partisans du Portique est qu'ils feraient appel à une terminologie qui leur est propre afin de dissimuler les emprunts dont Académiques et Péripatéticiens sont ,en réalité,victimes.Pour prendre une image,si le Souverain Bien originel parait être d'une taille plus imposante que celui des emprunteurs ,c'est qu'on y inclut des éléments tels que le plaisir,une vie agréable,la sociabilité et peut-être même la chance,alors qu' à la vertu (honestum) pourra ultérieurement s'adjoindre,dans une existence moyenne, des compléments qui n'y figurent pas initialement.

Il est d'autant plus permis de confronter la démarche kantienne avec l'exposé de Cicéron que Kant lui-même nous en donne l'exemple dans le chapitre intitulé De la dialectique de la raison pure dans la détermination du concept de Souverain bien,( C.R.Pr.,ch.II;tr.fr.P.U.F.1949,p.120 sq.).

Or il semble résulter de cette confrontation que si Kant partage le strict rationalisme des Stoïciens,c'est-à dire soutient que le bien suprême (ou la fin dernière) de notre action ne peut consister que dans la vertu (die Tugend/honestum),celle-ci ne constitue pourtant pas le bien complet et parfait 

(ganze und vollendete),mais seulement sa condition suprême ,car "pour être telle elle devrait être accompagnée du bonheur,et cela non seulement aux yeux intéressés de la personne qui se prend elle-même pour but,mais au jugement d'une raison impartiale."(idem,p.119). Autrement dit,c'est la

raison pratique elle-même qui exige qu' un être vertueux,c'est-à-dire dont la volonté bonne s'efforce d'accomplir son devoir,ne puisse ne pas être privé de bonheur.

En quel sens cette exigence de la raison pratique peut-elle être comprise,et qu'en penserait un stoïcien ?La réponse nous est donnée par Caton :"Si l'on ne maintient pas ferme ce principe que cela seul est bien qui est moral (honestum),il est absolument impossible de prouver que ce qui fait le

bonheur de la vie c'est la vertu.Et s'il est vrai que ce soit impossible,je ne vois aucun motif de prendre de la peine pour la philosophie.Car s'il est possible qu'un sage ne soit pas heureux,vraiment,cette vertu dont on fait tant d'embarras et dont on parle tant,il ne me parait pas qu'elle soit

beaucoup à priser."(De fin.,III,III,11 (Les Belles Lettres,T.II,1989,p.12).Bref,pour un stoïcien nulle compensation n'est à attendre dans un autre monde;il faut et il suffit au sage de s'assurer qu'il a accompli tout ce qui dépend de lui en cette vie.

 Pour justifier sa propre thèse,c'est-à-dire la place qu'elle accorde au bonheur dans le Souverain Bien,Kant,fournit lui-même un instrument d'analyse qu'il n'avait pas mis en oeuvre dans le Canon de la C.R.P. et qui va lui permettre de fonder sa différence avec les Anciens.

Qu'ils soient Epicuriens,ou Stoïciens ,ceux-ci adoptent en effet une maxime de logique purement formelle fondée sur l'identité entre vertu et bonheur,car leur jugement est analytique ,ou,comme disait Leibniz,identique.Par contre,le jugement mis en oeuvre par Kant ,s'il est bien

nécessaire,mais doit cette nécessité à une synthèse,et,comme celle-ci ne peut être tirée d'une expérience universelle,d'un jugement synthétique a priori.Quelle est donc la source de la médiation qui lie indissociablement une promesse de bonheur à l'exercice d'une volonté bonne ?Ou, plus

justement,à quelle condition le bonheur espéré est-il mérité rationnellement,sinon comme récompense d'une action vertueuse ? C'est la référence à un monde moral ,rendu possible pour la raison pure spéculative mais nécessaire par la raison pure pratique, qui opère la médiation a priori entre

bonheur et vertu..D'où la compémentarité des fonctions soutenue par Kant :" le désir de bonheur,est le mobile des maximes de vertu tandis que la maxime de la vertu est la cause efficiente du bonheur." Avec une réserve cependant ,:"car la maxime n'est pas nécessairement  réalisée en ce monde,et donc cette union dans ce monde ne peut être que fantastique,dirigée vers un but vrai et imaginaire."

 

2) Le monde moral comme monde intelligible ; la pure foi religieuse ,solution de l'Antinomie de la Raison pratique.

 

Même si,en ce monde-ci, la liaison ne peut être qu'accidentelle,existe une liaison naturelle et nécessaire entre la concience de la moralité et l'attente d'un bonheur proportionné à la moralité.

Il suffit donc que cette possibilité ,nécessaire pratiquement, ne soit pas contredite par des propositions qui l'excluraient.La priorité de l'intérêt de la raison pure pratique,rend celui de la raison pure théorique seulement conditionné.,ce qui substitue à des dogmes théoriques des hypothèses

suffisantes dans une optique purement pratique.Les "objets de la raison pure spéculative" n'ont donc pour fondement que la loi pratique qui exige l'existence du souverain bien "possible dans un monde" Les trois idées correspondant à ces objets ne sont donc pas des connaissances,mais des

pensées transcendantales dans lesquelles il n'y a rien d'impossible.  En conclusion,la morale "n'est pas à proprement parler la doctrine qui nous enseigne comment nous devons nous rendre heureux,mais seulement comment nous devons  nous rendre dignes du bonheur.      

 

3)/ La troisième question du Canon et l'idée d'une "pure foi religieuse".

Une pleine compréhension de la solution de l'Antinomie de la raison pure pratique ne peut se trouver sans aborder la troisième partie de la Religion dans les limites de la simple raison.En effet,la nécessaire harmonie ou proportionalité entre vertu et bonheur fait appel à l'idée d'une "république

universelle fondée sur les lois de la vertu".Benjamin Constant a montré dans l'essai intitulé  De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes,mais aussi dans l'oeuvre intitulée De la religion et consacrée au progrès de la morale dans le polythéisme greco-romain,

la moralisation de la religion induite par le progrès du théisme:"Dans les religions fondées sur le théisme,note-t-il,les philosophes les plus religieux ont donné à la morale le nom de religion,en laissant de côté et en sacrifiant tout ce qui constituait la religion proprement dite."( De la religion,Actes Sud, ,,1999,L.XII,Ch.12, "Des véritables rapports de la religion avec la morale ";p.514)

 Il semble que la distinction introduite par Kant entre "croyance d'église" et "pure foi religieuse",ainsi que "le concept d'une communauté éthique (comme) celui d'un peuple de dieu régi par des lois ethiques"correspond pleinement à la thèse de Constant.Dans cette communauté,écrit Kant,

"l a volonté générale n'établit pas seulement une contrainte légale extérieure"(...)Car dans une communauté de ce genre toutes les lois ont particulièrement pour but l'avancement de la moralité des des actes (qui ,étant une chose toute intérieure,ne peut donc être régie par des lois

publiques humaines ).(...)Il faut donc qu'un autre que le peuple puisse être présenté comme légiférant publiquement pour une société éthique."(La Religion.,Troisièmes partie,Section I,§3;tr.Ed.Vrin,1965,p.133).

Il semble donc clair qu'une réponse à la question "Que m'est-il permis d'espérer ?" ne prend son sens que dans le cadre d'une communauté,que celle-ci soit de nature politico-juridique ou purement éthique.Ce qui peut justifier  ou plutôt autoriser cette espérance ne peut résulter que d'un 

contrat ,explicite ou implicite.Mais si la foi religieuse ne doit pas être confondue avec la foi d'église, avec qui suis-je engagé par contrat,sinon moi-même?Peut-il y avoir un contrat avec soi-même,c'est-à-dire purement éthique ? Certes,et le cas est même fréquent,puisqu'il consiste à se fixer

un objectif,puis à décider si cet objectif a été ou non atteint.Il semble même que seule une espérance de cette nature peut être qualifiée de pleinement rationnelle et pourrait correspondre à la vertu du stoïcien,puisque le sage doit être capable de se fixer un but à la mesure de ses forces,de tenir un rôle qu'il pourra honnêtement reconnaître sien.                             

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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