LE FORMEL COMME TRANSCENDANTAL

ise bien

LA LOGIQUE N'EST PAS UNE THEORIE,MAIS UNE IMAGE QUI REFLETE LE MONDE.

LA LOGIQUE EST TRANSCENDANTALE      (TRACTATUS, 6.13)

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La section précédente (LOGIQUE ET MATHEMATIQUE) a été l'occasion de développer successivement l'analyse des deux notions d'opération et de fonction,ainsi que de conclure ,en suivant Wittgenstein et Reichenbach (Elements of Symbolic Logic,New York,Macmillan,1947),sur leur différence et leur complémentarité.

La fonction logique (structure 'propriété / argument') montre l'articulation interne de la proposition élémentaire,tandis que l'emploi des opérations sert à construire des propositions complexes et des fonctions de vérité.("La proposition est une fonction de vérité des propositions élémentaires." (TR..5)"Les propositions élémentaires

sont les arguments de vérité de la proposition."(5.01) Parmi ces dernières,certaines sont remarquables parce qu'elles sont ou toujours vraies (tautologies,lois logiques) ou toujours fausses (contradictions).On pourrait croire que si une proposition complexe est contradictoire;elle ne parle de rien,puisqu'elle n'est vraie en aucun cas.

Mais qu'en est-il de la tautologie qui est toujours vraie,qui est vraie indépendamment de l'expérience ,vraie a priori ? La réponse de Wittgenstein est claire et semble irréfutable :"Les propositions de la logique ne disent donc rien (ce sont les propositions analytiques)"(6.11)

Le Tractatus semblerait donc en accord avec Kant.Mais Wittgenstein est-il en accord avec lui-même quand il soutient que "la logique est transcendantale",c'est-à-dire qu'elle est la condition de possibilité d'une connaissance a priori du monde ?

Or notre auteur précise bien :"Que les propositions de la logique soient des tautologies montre les propriétés formelles -logiques -de la langue,du monde."(6.12) .La structure formelle du monde ne lui vient pas ,comme pour Kant,d'une liaison opérée par un entendement organisateur.

.La logique du langage (le symbolisme) ne fait qu'exhiber la structure ontologique -mais pas les propriétés empiriques- du monde.La structure formelle ne détermine qu'un monde possible."Cette forme consiste  justement dans les objets" (2.023) "La substance du monde ne peut déterminer qu'une forme,et nullement des propriétés matérielles.

Car celles-ci sont d'abord figurées[dargestellt] par le truchement des propositions.-d'abord formées par la configuration des objets."(2.0231) "En termes sommaires,les objets sont sans couleur"(2.0232).Il  est donc bien question d'une image,puisque "l'image est un modèle [Modell] de la réalité"(2.12).Mais que faut-il entendre par là ?

Ni un paradigme platonicien ,modèle parfait auquel le démiurge doit se reporter ni un simulacre trompeur,mais une copie fidèle ,homéomorphe à son objet.."Que les éléments de l'image soient entre eux dans un rapport déterminé montre ceci;que les choses sont entre elles dans ce rapport.

Cette interdépendance des éléments de l'image,nommons-la sa structure,et la possibilité de cette interdépendance sa forme de figuration."[seine Form der Abbildung] (2.15;2.17)Ni platonicien,ni kantien, Wittgenstein élabore une image sans imagination,un transcendantal sans unité synthétique de l'aperception.

Pourtant,l'analogie avec ce que Kant nomme les synthèses transcendantales de l'aperception (de l'imagination et de l'entendement) a bien aussi pour effet de déterminer ,dans la catégorie,un "objet en général.".Sa fonction est aussi ce que nous nommons 'ontologique',en donnant au terme sa véritable portée,

puisqu'il ne s'agit pas du corrélat mystérieux d'une intuition nouménale mais d'un objet logique( non-empirique).Seulement,la fonction figurative est assumée par une double synthèse:synthèse figurée (synthesis speciosa) et liaison intellectuelle (synthesis intellectualis).

"Mais la synthèse figurée,quand elle porte seulement sur l'unité originairement synthétique de l'aperception, c'est-à-dire sur cette unité transcendantale qui est pensée dans les catégories,doit,pour être distinguée de la liaison simplement intellectuelle,être appelée synthèse transcendantale de l'imagination.

L'imagination est le pouvoir de se représenter un objet dans l'intuition même sans sa présence."( Critique de la raison pure,2e édition,§ 24,tr.fr.Flammarion,2006,pp.209/210.

Nous avons montré que,si Wittgenstein qualifie à bon droit la logique de "transcendantale",en tant qu'elle dévoile un monde 'substantiel',c'est-à-dire seulement possible comme concaténation de 'monades' nommées 'objets' et connues apriori,cette liaison est à la fois produite comme image du monde, mais sans sujet producteur.ni activité synthétique.

En cela consiste ce que l'on pourrait interpréter, en dépit de certaines dénégations de l'auteur pour qui le philosophe n'est d'aucune 'paroisse de la pensée',comme le réalisme philosophique qui sous-tend le transcendantalisme logique du Tractatus.A quoi nous ajouterons l'hypothèse suivante.Si l'idéalisme éprouve la nécessité de fonder les fonctions logiques sur l'activité d'un sujet pensant,

et donc de soumettre en quelque façon la logique à la psychologie ,c'est peut-être faute d'avoir suffisamment distingué,dans la table du jugement,les fonctions strictement logiques  de celles qui font intervenir le temps et donc la sensibilité,même si ce n'est que comme intuition pure.

Prenons quelques exemples sur lesquels il est possible de montrer :1° que les quatre propriétés des jugements ne sont pas de même nature ;2° que ces propriétés,diverses en elles-mêmes, peuvent,en tant que telles c'est-à-dire indépendamment de tout contenu,servir de "fil conducteur de la découverte de tous les concepts purs de l'entendement".

Parmi ces propriétés purement logiques du discours,il y a,nous l'avons vu,des opérateurs tels que négation,conséquence ou disjonction.Par contre,l'affirmation constitue moins une opération logique particulière qu'elle n'exhibe la structure "fonction/argument"de la proposition élémentaire,ou,si l'on entend par là l'acte d'asserter,de tenir pour vraie une proposition -

en grec αποφανσις (apophansis) et non καταφασις (cataphasis)-il s'agira d'une "attitude propositionnnelle" ,notée ' I- '(T couché à gauche),par Frege,puis par Russell et ,à juste titre,supprimé par Wittgenstein.De tels signes sont de l'ordre de la ponctuation,et non de celui de la pensée.

La quantification est encore d'une autre nature,puisqu'elle indique si un concept est envisagé dans toute son extension,ou seulement en partie.Enfin,la modalité doit faire l'objet d'un traitement à part,puiqu'elle concerne le statut du logique en tant que tel,concerne le réflexif et non l'opératoire. Il est donc certain que la table des jugements retenue par Kant

est trop disparate pour servir de fil conducteur à la table des catégories.Mais en quel sens cette dernière mérite-t-elle l'appellation de "logique" ?

 Le problème de la fondation des catégories a souvent été tenu par les commentateurs,mais au premier chef par Kant lui-même,pour le problème majeur de la Critique.Si,en effet,la condition d'une science rationnelle de la nature est de disposer de concepts tout à la fois a priori et adéquats à la structure du donné empirique,

la solution pourrait se trouver dans la déduction de ses concepts et de ses principes à partir de formes qui,en tant que purement logiques,ne doivent rien au contenu de l'expérience.Mais,si elles ne lui doivent rien,quelle garantie aurons-nous qu'elles ont le pouvoir de la structurer ?

Herman Cohen est sans conteste un des plus rigoureux commentateurs de la Déduction transcendantale,et si son interprétation s'est trouvée,un temps,occultée par la lecture heideggerienne,il serait peut-être temps de relire cette oeuvre majeure qu'est La théorie kantienne de l'expérience (Berlin,1871;tr.fr. Les éditions du Cerf,2001),

ou,à défaut, le Commentaire de la Critique de la raison pure ,de 1907 (tr.fr Les éditions du Cerf,2000).Tentons,à cet endroit,de rendre compte de la perplexité du commentateur.Pourquoi ,se demande-t-il,choisir la logique pour introduire le terme 'transcendantal' "si cette logique a seulement affaire à la'simple forme de la pensée' ?(...)

Que peut  en général signifier une forme qui ne serait pas,comme telle,la forme du contenu ?"(Commentaire,Cerf,2000,p.87).Herman Cohen suggère l'explication suivante :Kant ne confond plus les concepts de transcendantal et d'a priori." Cette assimilation des deux concepts correspondrait à l'usage qui en a été fait jusque là.

C'est toutefois à présent qu'il se produit un divorce entre les deux concepts.(...)La forme devient ainsi la forme du contenu."(o.c.,pp.87/88)Mais la dissociation entre transcendantal et a priori présuppose,selon Cohen,l'antériorité des principes sur les catégories,car les formes logiques de la table des jugements ne suffisent pas à fonder les catégories.

Par contre,l'a priorité des principes qui rend possible la nécessité du savoir scientifique n'est pas d'ordre purement logique .En effet,"si nous devons reconnaître  au principe de contradiction la valeur de principe universel et pleinement suffisant de toute connaissance analytique" ,(...)

"si l'on accorde qu'il faut sortir d'un concept donné pour le comparer synthétiquement avec un autre,un troisième terme est nécessaire dans lequel seulement la synthèse des deux concepts peut s'opérer.Mais quel est alors ce troisième terme,qui est comme le medium de tous les jugements synthétiques ?

Il ne consiste qu'en un ensemble où sont contenues toutes nos représentations ,à savoir le sens interne et sa forme a priori, le temps.La synthèse des représentations  repose sur l'imagination,tandis que leur unité synthétique (qui est requise pour le jugement )repose sur l'unité de l'aperception.

Bref,qu'il y ait des Axiomes de l'intuition,des Anticipations de la perception,des Analogies de l'expérience et des Postulats de la pensée empirique en général, "est une tâche dont ne doit se préoccuper en rien la logique générale,laquelle n'a même pas besoin d'en connaître le nom."

( Du principe suprême de tous les jugements synthétiques ,tr.Alain Renaut,GF-Flammarion, pp.233-234).

EN QUEL SENS LA LOGIQUE FORMELLE PEUT-ELLE ÊTRE TRANSCENDANTALE ?

Nous disposons des éléments qui permettront de donner une réponse claire .Cette réponse est négative pour Kant.Le logicien n'est pas philosophe,il peut même se moquer de la philosophie.Nous sommes là bien éloignés de la tradition leibnizienne représentée par Frege,Russell ,Wittgenstein,le Wiener Kreis et une partie du courant analytique.

Par contre,comment justifier que, pour Wittgenstein "la logique soit transcendantale" ?S'agirait-il d'une déviation "wittgensteinienne" de la logique formelle ?Certainement pas,il suffit pour s'en convaincre de relire les propositions 6.3 et suivantes du Tractatus , qui nient la possibilité de tout 'principe synthétique''

susceptible de faire partie d'une logique transcendantale au sens de l'Analytique transcendantale. Toutefois,si pour Kant le transcendantal est fonction de la médiation du "sens interne et  de sa forme a priori,le temps",c'est pour Wittgenstein la forme opératoire du logique lui-même (opérations,fonctions,relations etc)

qui en étant homéophe avec la structure du réel (réalisme et non constructivisme) "figure le monde ",car "ce que l'image doit avoir en commun avec la réalité pour la figurer à sa manière,c'est sa forme de figuration"(2.17) et "l'image a en commun avec le figuré la forme logique de figuration."(2.2.)

En quoi la forme logique est-elle transcendantale ? Elle est la pensée,montre son sens ,et "c'est dans l'accord ou le désaccord de son sens avec la réalité que consiste sa vérité ou sa fausseté.".Bref, si pour Kant le formel n'est pas transcendantal par lui-même,pour Wittgenstein ne reconnait pas d'autre transcendantal que le formel -

mais précisons que la forme logique ne constitue pas l'unique transcendantal ( "éthique et esthétique "en font partie ),ce qui pourrait nous conduire,à l'encontre de la démarche kantienne,à rapprocher certaines formes de transcendantal avec du simple a priori (le spatial,le coloré,etc.)

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SUITE: NOTE SUR "LOGIQUE FORMELLE ET LOGIQUE TRANSCENDANTALE", de Edmund HUSSERL,§ 100, Remarques historico-critiques sur le développement de la philosophie

transcendantale et en particulier sur la problématique transcendantale de la logique formelle  (tr.fr.de Suzanne Bachelard,P.U.F.,1965,pp. 341-354)

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