LANGAGE PRIMAIRE ET FORME PRIMITIVE DU LANGAGE

LANGAGE PRIMAIRE ET FORME PRIMITIVE DU LANGAGE

L'exclusion de tout accès à une expression signifiante subie par les diverses formes d'expérience autres que l'expérimentation scientifique procédant à partir de la perception

externe soumise au contrôle de la communauté scientifique parut insupportable, en premier lieu, à Wittgenstein lui-même.Aussi s'empressa-t-il ,dès son retour à la vie universitaire,

c'est-à-dire dès 1929, à contourner ses propres interdits.Mais ce contournement ne pouvait que procéder par étapes,car l'ouverture à la "liberté du sens" pouvait intervenir de deux

manières,soit à partir d'un arrière-plan logico-liguistique inchangé,soit dans le cadre d'un changement de paradigme.

Le "langage primaire" évoqué dans certains passages des Bermerkungen provient d'une double source,comme le terme 'phénoménologique' lui-même.L'une est scientifique,

l'autre philosophique.Les physiciens ont coutume,en effet,de distinguer une double approche de leur discipline,soit axiomatique et déductive,soit expérimentale,et de nommer

'phénoménologique' la méthodologie inductive qui procède à partir des données sensibles.Or les philosophes ont retenu ce même terme pour désigner ,qu'il s'agisse de Hegel ou

de Husserl "la science de l'expérience de la conscience".Nous avons déjà longuement traité de la phénoménologie husserlienne,aussi nous limiterons-nous à l'observation suivante.

Si les physiciens voient surtout dans l'option phénoménologie/axiomatique une question de "style" ou de pratique personnelle entre expérimentaliste ou théoricien, Husserl discerne

dans l'accès à la conscience l'accès aux essences,c'est-à-dire "aux choses mêmes".

Bien que Wittgenstein ,dans ses entretiens viennois,ait été immergé dans un milieu scientifique et épistémologique auquel le préparaient ses propres études,il est remarquable de

noter que son usage du terme  'phénoménologique' a pour objet de discriminer une certaine forme de langage. Il  va donc se l'approprier pour une courte durée afin d'élargir le cadre

exclusif de la sémantique du Tractatus.

LANGAGE PHYSIQUE ET LANGAGE PHENOMENOLOGIQUE

Si deux tiers des Bermerkungen sont consacrés à la méthodologie des mathématiques (arithmétique,géométrie,théorie des ensembles,le plus fréquemment) ,dans le dernier tiers de

ce recueil composite,Wittgenstein s'intéresse particulièrement à la distinction entre langage physique et langage phénoménologique,moins ,comme il le précise, pour elle-même,que

pour la place qu'elle occupe dans les discussions du Cercle et pour le rôle d'impasse qu'elle pourrait jouer dans sa propre recherche de l'essence du langage. 

En effet,le résultat de sa recherche ne doit pas se confondre avec une reconnaissance accordée au langage phénoménologique,aboutissant ainsi à accorder à ce dernier le privilège de

"langage primaire",au détriment du langage physique.Toutefois,une clarification s'impose,si l'on tient à éviter certaines confusions."Un des exemples les plus nets de la confusion entre

langages physique et langage phénoménologique est l'image que Mach a esquissée de son champ visuel.,image dans laquelle ce qu'on appelle le flou des formes qui apparaît lorsqu'on

approche du bord du champ visuel a été rendu par un flou (dans un tout autre sens)du dessin.Non ,on ne peut pas faire une image visible du champ visuel."(o.c.,XX,213,p.254) Aussi

trouve-t-on chez Wittgenstein,avant le changement de paradigme,c'est-à-dire avant la substitution du concept de jeu à celui d'image à l'époque des Blue and brown Books (1934 et 1935)

la quête d'un nouveau langage déjà entreprise par Husserl dès les Ideen I . "Nous avons besoin de nouveaux concepts,et nous reprenons sans cesse ceux du langage de la physique.

Le mot 'exactitude' est une de ces expressions douteuses.Dans le langage ordinaire,il se rapporte à une comparaison,et là il est parfaitement compréhensible.Où il y a un certain degré

d'inexactitude,une exactitude parfaite est également possible.mais dire:'je n'ai jamais vu de cercle exact',et ne pas employer ce mot dans un sens relatif -donc le prendre au sens

absolu -qu'est ce que cela peut signifier ?"(idem,p.253).En conclusion,"Toutes nos formes de discours sont issues du langage physique normal et ne sont pas à employer en théorie de la

connaissance ou en phénoménologie."(o.c.,VI,57,p.86).

Si Husserl a persévéré dans sa quête,poursuivant sans cesse son éloignement du monde copernicien et enclidien,Wittgenstein en a été dissuadé à la fois par son refus d'une science

eidétique ou philosophique distincte du savoir scientifique,et par l'exigence communautaire ,dialogique imposée par le langage,quel qu'il soit."De tous les langages qui ont comme centre

les divers hommes,langages que je comprends tous,celui qui m'a comme centre a une place à part.Il est particulièrement adéquat.Comment puis-je exprimer cela ?Autrement dit,comment

puis-je par des mots,représenter ce privilège de façon correcte ? Cela n'est pas possible."(idem,p.87)

 Il est clair que le résultat de la recherche sur l'essence de notre langage est doublement négatif.D'une part,il est illusoire d'avoir recours à un "langage phénoménologique ou langage

primaire".La réponse implicite de Wittgenstein à Husserl est qu'au mieux "la phénoménologie n'établit que des possibilités", et qu'alors "la phénoménologie",loin d'être la science intuitive

des essences "serait la grammaire de la description des faits sur lesquels la physique construit ses théories."(o.c.I,1,p.52) Mais s'il serait vain de mettre ses espoirs dans la quête

d'un 'langage primaire', il serait tout aussi "étrange que la logique s'occupe d'un langage idél et non du nôtre. (...)L'analyse logique est l'analyse des propositions comme elles sont

il serait étrange que la société humaine ait parlé jusqu'à maintenant sans parvenir à constituer une proposition correcte."(ibidem,I,3,p.23)

PHENOMENOLOGIE,DONC GRAMMAIRE

Réservant à la science  les théories explicatives,les hypothèses et l'élaboration de modèles,la description philosophique doit réduire son ambition à l'analyse de la grammaire de la

langue commune,puisqu'il s'agit de comprendre son fonctionnement.En effet "comprendre à faux le fonctionnement du langage détruit naturellement la logique tout entière,ainsi que

 ce qui lui est lié;ce n'est pas n'apporter qu'un léger trouble en un point quelconque. Eliminer du langage l'élément de l'intention,c'est sa fonction tout entière qui s'écroule."(o.c.,III,20)

Toute la question revient à savoir ce qui est essentiel dans cette intention.

Un retour à la racine de la "doctrine"du Tractatus devrait suffire à donner la réponse,si Wittgenstein ne s'y employait pas."Das Wesentliche an des Intention,an des Absicht,ist das Bild.Das

Bild des Beabsichtigten."L'essentiel dans l'intention,dans la visée,c'est l'image de ce qui est visé."(III,21)

En effet,la racine de la "doctrine" du Tractatus est bien la "théorie "de l'image qui figure la situation dans l'espace logique,qui est une reproduction (ein Modell) de la réalité."(2.11;2.12).Cette

thèse est reprise telle quelle en 4.01 :"La proposition est une image de la réalité.La proposition est une reproduction (ein Modell) de la réalité,telle que nous la figurons."

L a théorie iconique ou figurative du langage est donc l'unique arrière-plan de l'analyse logique du Tractatus,et ce 'verrou 'fonctionne toujours dans les aphorismes réunis sous le titre

des Remarques .C'est donc lui qu'il conviendra de faire sauter,afin de rendre à la langue toute sa liberté fonctionnelle.

Ces préoccupations sont-elles totalement absentes des Bermenkungen ? Non pas,puisque ,anticipant sur certaines idées d'Austin,le philosophe oxonien, lui aussi disciple de

Frege,Wittgenstein a trouvé la juste façon de faire sauter ce verrou : substituer le paradigme de l'action à celui de l'image,avec cette importante restriction :"La causalité qui relie langage

et action est une  relation externe alors que c'est d'une relation interne que nous avons besoin.(...)Si les liaisons entre le langage et les actions -autrement dit entre les leviers et la

machine-sont établies en quelque sorte dès les débuts de l'apprentissage du langage,(...)ne peut-il pas arriver que ces liaisons se rompent, (...)et quel moyen ai-je de comparer l'accord

initial à l'action ultérieure?"(III,21;24,p.64/65)

Le couplage de la proposition et de l'action peut intervenir de multiples manières et troublé de multiples manières.L'intervention de la temporalité est une des causes de ce trouble.

Austin en restreignant la  portée du  mode descriptif (ou constatif) du langage, a trouvé dans le mode performatif un groupe particulièrement remarquable de cas illustrant la formule

 "quand dire,c'est faire".Il a préféré ultérieurement proposer une tripartition entre locutoire,illocutoire et perlocutoire."(Quand dire c'est faire, Neuvième conférence, tr.fr. Le Seuil,1970 ,p.119)

Mais ,sans conteste,la priorité dans ce changement de paradigme revient à Wittgenstein...et à Cambridge !

Si nous avons observé la métamorphose du' langage primaire' (ou phénoménologique)en analyse grammaticale de la langue commune,il nous reste à analyser la 'la forme primitive'

du langage, et à nous demander s'il s'agirait là d'un nouvel avatar du phénomène étudié.

 

 

 

 

 

 

 

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