LANGAGE PRIMAIRE ET FORME PRIMITIVE DU LANGAGE (2)

LA FORME PRIMITIVE DU LANGAGE

 

Dans les cours,notes ou conversations des années 1929-1930,Wittgenstein s'est mis en quête d'un langage susceptible de se distinguer de la langue d'objet,qu'elle soit la

langue ordinaire ou sa version physicaliste.Conformément à l'appellation couramment usitée par les physiciens pour désigner l'approche sensualiste des phénomènes,mais

aussi à une méthode bien connue en philosophie,il nomme phénoménologique ou primaire la langue qui serait en mesure de rivaliser avec le langage d'objet ou langage

physicaliste.Comme nous l'avons souligné,il ne s'agit pas là d'une recherche propre à l'auteur du Tractatus ,mais d'un thème de discussion commun à la constellation de

scientifiques,épistémologues ou philosophes dont le Cercle de Vienne constitue le noyau permanent.Ce qui ,si l'on veut,rattache personnellement Wittgenstein à cet ensemble

provient sans doute de sa réflexion sur la logique des couleurs ,sur sa double interprétation,newtonienne et goethéenne,et sur l'insuffisance d'une lecture empiriste du problème.

Au chapitre 6 de leur ouvrage intitulé Investigations sur Wittgenstein, Merril B. et Jaakko Hintikka entendent ainsi préciser l'intention de celui qu'ils nomment "Wittgenstein en

transition" : "l'un des principaux buts de Wittgenstein demeure donc toujours de comprendre l'expérience immédiate.Dans ses propres termes,le résultat du changement de langage

s'exprime ainsi de façon mémorable: ' le monde dans lequel nous vivons est le monde des données des sens,mais le monde dont nous parlons est celui des objets physiques.' "

(o.c.,tr.fr. Mardaga,Liège,1991,p.165) Et peu importe si l'expression de erste Sprache est intialement due à Carnap,Ramsey ou Wittgenstein.

DU LANGAGE PRIMAIRE A LA FORME PRIMITIVE

Quand nous avons parlé d'un "changement de paradigme",il faut s'entendre.Au plan le plus trivial,il y a l'affaiblissement inévitable,circonstanciel des liens avec les Viennois et de l'importance

accordée par eux aux problèmes épistémologiques.A partir du Cahier bleu disparait l'influence d'une communauté préoccupée par des questions essentiellement épistémologiques et cela

se marque en effet par l'absence de la référence "phénoménologique" dans la caractérisation d'un certain type de langage.La réflexion de Wittgenstein se nourrit à partir de 1932 de questions

très diverses et dont le fil conducteur demeure l'activité philosophique.Citons un passage des notes de cours prises à cette date par Alice Ambrose:"Ma méthode constante est ce mettre en

évidence des erreurs de langage.J'emploierai le mot 'philosophie' pour désigner l'activité consistant à mettre en évidence des erreurs de ce genre."(Ludwig Wittgenstein,Les cours de 

Cambridge,texte anglais et tr.française,TER,Mauvezin,1992,p.43).

 C'est aussi de cette époque que l'on peut dater les premières références au concept de 'jeu'.On remarquera que l'expression de "language game"est dans un premier temps absente 

de la pensée du professeur.

Le point de départ est celui de la diversité sémantique irréductible dans le domaine des questions éthiques (p.50) et esthétiques."Très souvent,les adjectifs que nous employons sont apli-

cables au visage de quelqu'un.C'est le cas de 'beau' et de 'laid'.Considérez la façon dont nous apprenons des mots de ce genre. Nous ne découvrons pas,lorsque nous

sommes enfants,la qualité de beauté ou de laideur dans un visage pour découvrir en suite que ce sont des qualités qu'un arbre a en commun avec lui. Les mots 'beau' et 'laid' sont

intrinsèquement liés aux mots qu'ils modifient,et lorsqu'ils sont appliqués à un visage,ils ne sont pas les mêmes que lorsqu'ils sont appliqués à des fleurs ou des arbres.

Nous avons ,dans le dernier cas à un 'jeu' semblable (similar).(...) La beauté d'un visage est différente de celle des fleurs et des animaux.Qu'on joue des jeux complètement différents

est évident à partir de la différence qui ressort de la discussion de chaque cas.Nous ne pouvons asserter  la signification du mot 'beauté' qu'en voyant quel emploi nous en faisons."

(o.c.,pp.51/52 )

On nous demandera pourquoi nous situons dans cette époque de l'enseignement de Wittgenstein l'émergence de l'expression de 'language game' ?Mais précisément ce n'est pas le cas

dans le texte anglais.La traductrice a anticipé sur la pensée de l'auteur ! En réalité,l'expression n'apparait que l'année suivante,dans le cours pris en 1933 par Alice Ambrose et

nommé Cahier jaune (1933-1934).

Le 'changement de paradigme' n'intervient,en réalité,qu'a ce moment,dans un texte considéré comme un précurseur du Blue Book. Ce changement comporte trois 'marqueurs 'distincts.

1°Comme ce sera le cas dans les Recherches (I,1)référence à St Augustin.-2° Le concept de jeu,proposé comme équivalent de système symbolique,est d'abord pris comme paradigme

d'une unité sans identité:entre le jeu d'échecs,un jeu de cartes,le jeu de tennis,etc.,il y a seulement ,comme le dira le Blue Book, une 'ressemblance de famille'( tr.fr.,Gallimard,1996,p.57)

"Nous avons tendance à penser qu'il doit y avoir quelque chose de commun à tous les jeux ,et que cette propriété commune justifie que nous appliquions le terme général 'jeu' à tous les

jeux;alors qu'en fait les jeux forment une famille dont les membres ont des ressemblances de famille."Nous voulons dire par là que l'activité de jeu n'est qu'un cas particculièrement fort,un

modèle,à la composition duquel peut s'appliquer le concept 'former une famille'.Aussi n'est-ce que par dérivation ou analogie -parce que,à l'image des jeux,les langues sont dans le même

cas - que l'expression de 'language game' est construite,mais, curieusement, la désignation du concept 'former une famille' ne surviendra qu'après celle du paradigme.En effet,dès le

Cahier jaune, Wittgenstein fait passer au premier plan celle de jeu,le jeu de langage étant comparé (deux cas de ressemblance de famille) au jeu d'échecs.3° Cela entraine,implicitement

puis de façon explicite à partir du Blue Book, qu'au lieu de qualifier d'incomplet -ou de 'primitif ' -un jeu aux règles minimales,et donc un langage réduit à très peu de fonctions et même

"à un seul but",on pourra le déclarer complet."Supposez que le langage ne serve qu'à un seul but,par exemple construire une maison avec des matériaux de formes différentes (...)

ce serait là un langage complet.Pour des jeux de langage comme celui-là,il n'existe pas d'étalon de complétude ,nous pouvons cependant aussi bien dire que  c'est un jeu complet

étant donné que nous ne pouvons dire,à simple vue,que quelque chose lui manque.Ce que nous faisons là ressemble au fait de prendre le jeu d'échecs et de fabriquer un jeu plus

simple,comportant des opérations plus simples et un plus petit nombre de pièces.En un sens,les langages les plus simples mènent aux plus complexes,mais les plus

simples ne sont pas incomplets."(Y.B.,bilingue,TER,1992,pp.94/95)

Ce dernier point nous mène au terme de la recherche entreprise.Dans le Cours XI du trimestre d'automne 1934,la formule de "language game"va revêtir une signification bien déterminée,

celle de "primitive language"."Il serait du plus grand intérêt d'étudier des exemples plus primitifs de langage que je nommerais "jeux de langage" (notion en grande partie synonyme de

"langages primitifs").Ces exemples entretiendront avec notre langage la même relation que l'arithmétique primitive avec la nôtre.C'est une erreur de raisonnement que de supposer que

ces langages sont incomplets."(o.c.,p.126)

 Or Wittgenstein ne s'en tient pas à ces considérations qu'on pourrait croire tirées de ses expériences d'instituteur en Basse Autriche ou de ses lectures d'anthropologie."A la périphérie

de la totalité brumeuse du langage ordinaire,se trouvent les langages spécifiques,ceux de la chimie et de la météorologie,par exemple.Je considérai un langage comme un conglomérat

de ce genre.Dans notre langage,nous rencontrons un mélange de descriptions,d'hypothèses,de questions ,d'ordres,etc.,mais toute liste que nous donnerions serait entièrement inadéquate.

Comparons notre langage ordinaire avec le langage plus simple d'une tribu dans laquelle tout ce que l'on donne,ce sont des ordres." (Y.B.,Cours XI,éd.fr.bi-lingue,TER,1992,pp.126/127)

Le moment 'narratif' de notre exposé une fois achevé,la tâche philosophique la plus importante,après l'analyse généalogique des concepts et des modèles,demeure la mise en lumière

de l'arrière-plan que nous avons désigné de l'expression de "changement de paradigme",car c'est un tel changement qui a été en mesure d'engendrer,à compter de 1933-1934,c'est-à-dire

de la période du Cahier jaune, un nouveau mode d'analyse du langage.Il s'agit de la substitution du schéma de l'action au schéma projectif ou iconique du Tractatus.

 

 

 

 

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