LE LANGAGE COMME FORME DE VIE

IMAGINE UNE TRIBU...

 

Jacques Bouveresse souligne, dans sa Note sur les manuscrits de Wittgenstein (' Remarques sur le Rameau d'or de Frazer',L'Age

d'homme,1982,p.9) l'unité chronologique du texte sur Frazer,du Brown book et de la première partie des Recherches philosophiques.


On pourrait à bon droit supposer qu'il en va chez Wittgenstein comme chaque fois que la philosophie se démarque de la spéculation: la recherche

généalogique de la "primitivité".Le rejet par les courants positivistes de toute construction théorique en philosophie a, en effet, la même contre-

partie,qu'il s'agisse de Comte et de ses héritiers, fondateurs en France de la sociologie, ou,dans les pays de langue anglaise ,de Spencer et de

l'anthropologie culturelle.

Pourtant,il n'en est rien.En dépit de certaines formulations,Wittgenstein ne sacrifie pas la structure à la genèse,la recherche de l'élémentaire à celle

de l'originaire.C'est pourquoi son intérêt le porte tout autant à étudier les rites religieux qu'à imaginer des conduites 'tribales'.Pour lui,en effet,les

pratiques religieuses "reposent toujours sur l'idée du symbolisme et du langage".Il s'en explique plus à fond,réfutant ainsi l'historicisme qui situe les

manifestations religieuses au niveau inférieur de la pistis ou même de la doxa."Ce qui est caractéristique de l'acte rituel (...)n'est pas du tout une

conception,une opinion,qu'elle soit en l'occurence juste ou fausse,encore qu'une opinion - une croyance - puisse elle-même être également

 rituelle,puisqu'elle fait partie du rite."(Remarques sur le Rameau d'or,L'Age d'homme,1982,p.20) Il prend clairement position contre l'exclusivité

 d'une interprétation évolutionniste du fait religieux."L'explication historique,l'explication qui prend la forme d'une hypothèse d'évolution,n'est qu'une

manière de rassembler les données -d'en donner un tableau synoptique [übersichtliche Darstellung].Il est tout aussi possible de considérer les

données dans leurs relations mutuelles et de les grouper dans un tableau général sans en faire une hypothèse concernant leur évolution dans le

temps.(...)Le concept de tableau synoptique est pour nous d'une importance fondamentale.Il désigne notre mode de figuration,la manière dont nous

voyons les choses.(Une sorte de 'vision du monde'[Weltanschauung] ,apparemment caractéristique de notre époque.Spengler.)"(o.c.,p.21)

Nous avons déjà souligné,à propos de l'action possible de Mauthner sur Wittgenstein et de sa dénégation par l'auteur lui-même, l'occultation de

cette influence par la quasi-totalité des interprètes.Mais il est clair que l'arrière-plan idéologique dont Wittgenstein doit se déprendre et que

partagent Mauthner et Spengler se trouve sous la dépendance de la doctrine des 'visions-du-monde' et de l'historicisme de Dilthey.Aussi faut-il

interpréter l'"übersichtliche Darstellung" non comme une soumission à cette idéologie,mais plutôt comme un mode de sa 'déconstruction",en

montrant son pluralisme irréductible .La suggestion pédagogique :"Imagine une tribu !" est donc,à notre sens,un des outils de cette déconstruction,

un moyen de diversifier les langages et donc les formes de vie.

 

 "Nous pourrions facilement imaginer un langage (et encore une fois cela veut dire une culture (une 'forme de vie' [Lebensform] )..."

Plutôt que de rassembler nous-même les exemples de langue inventés par Wittgenstein,nous choisirons d'étudier un cas particulièrement

important présenté dans la première partie du Brown book.Préalablement,toutefois,nos formulerons quelques observations sur certaines différences

entre le Brown book et le Blue Book.

S'il est exact,comme l'affirme Rush Rhee,que la totalité du Bl.B. se réduit à un ensemble de notes de cours tandis que le Br.B.,dicté à Francis

Skinner et à Alice Ambrose,était destiné à une publication ultérieure,la lecture comparée des deux textes ne peut que laisser perplexe.En

effet,autant l'organisation,le mode d'exposition et le style du Cahier bleu font peu pour dépayser le lecteur-philosophe et constituent,au meilleur

sens du terme,un cours de philosophie,c'est-à-dire un exposé clair et développé qui,quels que puissent être les excursus,ramène toujpurs au thème

central,autant le Br.B. apparaît composé d'une succession de va-et-vient circonstanciels dont le lien avec ce que la tradition nomme "philosophie"

est singulièrement distendu .Faudrait-il admettre que la cohérence du BL.B. est due non à l'auteur des propos rapportés, mais à l'excellente

formation universitaire des étudiants de Cambridge,et ,à l'inverse ,rendre à Wittgenstein ce qui,dans le Br.B. lui appartient ,c'est -à-dire un mode

d'exposition qui,en particulier dans sa seconde partie, frise le 'décousu' ?Oui et non.Quand l'ordre n'est plus celui de catégories se surimposant

au divers de la sensibilité et de l'action,il n'apparaît plus que comme le hasard des rencontres.

Si cette quasi-rupture est possible,c'est d'abord pour une raison simple : le lien de Wittgenstein avec la tradition rhétorique des études

"humanistes "ne s'est établi pour lui qu'à l'issue d'études technico-scientifiques.Ce lien,tissé au cours de lectures personnelles,de discussions et de

conversations,était trop particulier,trop lié à sa sensibilité pour ne pas constituer une sorte d'obstacle épistémologique et faire éclater le moule de la

tradition universitaire..Aussi Wittgenstein a-t-il ,dès les premiers Carnets,fait une place restreinte à la discipline philosophique,au profit les arts,de

l'éthique et de la religion,plus proches de sa sensibilitéNon seulement,en effet,il ne la tient pas pour un savoir,mais,parce qu'il récuse toute méta

-discipline,il ne peut même pas lui accorder  la place restreinte que d'autres ,comme Popper, réservent à l'épistémologie.La philosophie

n'est-donc pas une discipline au sens fort du terme;aussi,comme il n'a cessé de le proclamer,ne peut-il pas former de disciples.

L'imagination,qu'il s'agisse de tribus ou de jeux,ne répond donc pas chez lui à un quelconque exotisme ludique, mais satisfait un profond besoin

de liberté,celle-ci n'étant pas d'emblée canalisée  par les thèmes et les normes de la tradition.Et pourtant il faut observer que si,comme Wittgenstein

le déclare,les formes de pensée et de langage sont des formes de vie,les thèmes traditionnels de la philosophie ne sont pas autres que ceux que la

vie suscite, et il ne faut en attendre aucune originalité,aucune nouveauté,aucune découverte.Aussi peut-on constater - et peut-être s'en étonner -

que les thèmes familiers de la psychologie,de la pédagogie et des relations sociales reviennent fréquemment sous sa plume,pas moins

qu'ils ne préoccupaient Socrate et Platon..L'essentiel du travail philosophique ne réside pas,en effet,dans le thème, mais dans son mode de

traitement.D'où la différence signalée par Rush Rhee dans son Introduction.Cette différence,nous pouvons la rendre manifeste.

Prenons pour exemple le traitement par le  BL.B. de la définition des jeux de langage ("ceci est un cours"),et son parallèle dans le Br.B.

("ceci est ma méthode").

Le cours.

"J'aurai encore très fréquemment,dans l'avenir,l'occasion d'attirer votre attention sur ce que j'appellerai ' jeux de langage'.C'est là une façon plus

simple d'utiliser les signes que celle de la langue de tous les jours,hautement compliquée.Les 'jeux de langage',sont les formes de langue à l'aide

desquelles un enfant commence à se servir des mots.L'étude des 'jeux de langage',c'est l'étude des formes primitives du langage ou des langues

primitives.Si nous voulons étudier les problèmes du vrai et du faux,de l'accord et du désaccord des propositions avec le réel,de la nature de

l'assertion et de l'interrogation,nous aurons grand intérêt à observer les formes primitives de langue sous lesquelles ces formes de pensée

apparaissent,sans l'arrière-plan (background) générateur de confusion des processus de pensée hautement compliqués.

Quand nous examinons ces formes simples,le brouillard mental qui semblait recouvrir l'emploi ordinaire de la langue disparaît.Nous voyons alors

des activités,des réactions parfaitement claires et tranchées.Nous ne découvrons d'autre part aucune différence entre les processus simples de la

langue et ses formes plus complexes.Nous nous rendons compte que nous pouvons élaborer les formes complexes à partir des formes primitives

par l'ajout graduel de nouvelles formes."(The blue and brown books, Basil Blackwell,Oxford,1984,p.17)

successifs à partir des formes primitives'."(tr.f.G.Durand,Gallimard Essais,1965,p.47)

La dictée.(Br.B.,I.)

5.Questions et réponses.A demande:"Combien de carreaux ?"B les compte et annonce le chiffre.

Nous appellerons "jeux de langage" des systèmes de communication comme ceux que nous venons de définir en 1,2,3,4;5.Ils ressemblent plus ou

moins à ce que nous appelons des 'jeux' dans le langage ordinaire.C'est en se livrant à ces 'jeux' que les enfants apprennent leur langue

maternelle,et ils y jouent même pour se divertir. Ces 'jeux de langage' ne représentent pas pour nous des fragments incomplets d'un langage

donné,mais chacun d'eux nous paraît être un langage complet,un moyen pour les hommes de communiquer entre eux.Gardant cette idée à

l'esprit,on imaginera plus aisément qu'à un stade primitif de la société  cette forme très simple de langage puisse représenter,à l'intérieur d'une

tribu, l'unique mode de communication. Pensez à ce que pouvait être l'arithmétique de ces tribus primitives.Quand des adolescents ou des adultes

apprennent ce que nous pouvons nommer des langages techniques,utilisant des schémas et des diagrammes,des signes de géométrie

descriptive,les formules de substances chimiques,etc.,ils apprennent à se servir d'autres formes de 'jeux de langage'

Remarque: Nous nous représentons le langage de l'adulte sous la forme d'une vaste nébuleuse,qui serait sa langue maternelle,autour de laquelle

graviteraient les'jeux de langage',plus ou moins clairement délimités du domaine des techniques."

"Notre méthode est purement descriptive: nos descriptions ne visent nullement à la découverte d'une explication;"( Br.B.,I,in fine)

Cette méthode,revendiquée par les épigones sous l'appellation de 'philosophie analytique' ,n'aurait en soi rien de nouveau et s'inscrirait dans le

droit fil de la démarche exposée dans la règle VI des Regulae ("...elle enseigne que les choses peuvent être rangées en différentes séries,non

sans doute en tant qu'elles sont rapportées à quelque genre d'être,ainsi que les Philosophes les ont divisées suivant des catégories,mais en tant

que la connaissance des unes peut découler de la connaissance des autres,en sorte que,chaque fois que quelque difficulté se présente,nous

puissions voir aussitôt s'il ne serait pas utile d'examiner  certaines choses auparavant,et lesquelles,et dans quel ordre."(Boivin,1933,tr.Le

Roy,p.47)) ,s'il ne s'agissait pas de l'ordre des choses, mais de celui des propositions, si l'élémentaire ne consistait pas dans la 'reductio

ad simplicem intuitum' - comme Husserl l'admettra,à son tour-,mais dans dans la forme grammaticale originaire.

Mais il n'est pas davantage question de substituer,à la manière de Condillac,une "langue bien faite" à la langue ordinaire,d'inventer un symbolisme

artificiel se prêtant commodément à la mise en équation.A la différence de Frege et de Russell,Wittgenstein n'adopte pas le mot d'ordre leibnizien

'Calculons !',mais bien plutôt 'Observons !'L'expression 'to look at' revient fréquemment au cours de ses analyses,car il s'agit d'observer des

activités,des réactions et toute autre forme de processus (process).

Les 'dictées' du Cahier brun invitent-elles à adopter une toute autre démarche ? La différence la plus apparente tient dans leur forme discursive.En place du résumé synthétique des

résultats de la recherche,figure simplement la description ordonnée du mode opératoire,et,bien qu'au fur et à mesure du déploiement de cette recherche dans l'ese dans les scolies quepace de la fiction

ce mode opératoire présente,suivant les exemples,d'assez considérables variations,il semblerait que Wittgenstein adopte,du moins pour les premiers exemples,une structure

discursive ternaire,assez proche,toutes choses égales d'ailleurs,de la division spinoziste en "proposition (ou théorème);preuve;scolie".Certes,le point de départ est formulé comme

un problème ou une question,et,l'indépendance (empirique)des problèmes fait que la preuve ne peut être tirée logiquement des acquis préalables,conformément au mode euclidien

adopté par Spinoza.Cette "preuve",monstration et non dé-monstration,réside dans la mise en situation linguistique de la question.Quant au troisième moment,il s'intitule 'Remarque',

et correspond à la scolie.Le § 5 de la première partie du Cahier Brun correspond à peu près à ce schéma,et même si,par la suite,Wittgenstein ne s'y conforme pas très fidèlement,

il pourrait suggérer que,de même que le noyau de la pensée spinoziste figure davantage dans les scolies que dans le corps des théorèmes,ainsi les résultats de l'analyse wittgen-

steinienne se trouveraient contenus dans les 'Remarques',ce qui (paradoxalement ?) lui serait commun avec Hegel,par exemple dans la Logique et l'Encyclopédie.

Déplacer le coeur d'une pensée de la structure argumentative à un discours réfléchi parallèle ne revient-il pas à la priver de sa force apodictique ?Mais cela a aussi pour résultat

d'indiquer clairement qu'en dépit du choix de la méthode descriptive,l'essentiel réside moins dans l'exposition de la chose même que dans la prise de position vis-à-vis de ce

contenu.Or,à la différence de la structure conceptuelle et propositionnelle de l'Ethique,conforme en cela à la rigueur géométrique,la différence discours/métadiscours non seulement

de peut être maintenue car tous deux puisent dans les formes et le lexique de la langue quotidienne,mais ne le doit pas.Conformément à la doctrine constante de Wittgenstein,

"la méta-mathématique est encore de la mathématique."

Aussi la différence, provisoire mais significative,entre le texte et la remarque ne marque pas une rupture de méthode,mais seulement une prise de distance rendant possible l'

übersichtliche Darstellung,la présentation synoptique, inaccessible pour la simple description "en situation".Mais celle-ci n'est pas un substitut commode du concept perdu.

Contrairement à Husserl,aucune intuition,aucune expérience,de quelque nature qu'elle soit,n'est donatrice de l'unité du concept."Il est inutile de rechercher cette expérience

particulière,car elle est inséparable de multiples expériences dont elle constitue,en fait,le seul lien d'espèce nous permettant de parler dans tous les cas de comparaison.Le rôle de l'ex

périence particulière que nous recherchons est assumé en réalité par toute la masse d'expériences que notre examen nous révèle.(...)Nous découvrons que ce qui lie les uns aux autres

tous les cas de comparaison ce sont les ressemblances multiples et enchevêtrées,et,dès que nous en avons pris conscience,nous renonçons à prétendre que tous ces cas peuvent avoir

en commun quelque trait spécifique et particulier."( Brown book,I,§ 14)

 

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A SUIVRE :   "EN FAMILLE ".

 

 

 

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