LA TÂCHE DES PHILOSOPHES

SIGNIFICATION ET VERITE

QUESTIONNEMENT ET DIALOGUE

"Etre en dialogue, ce n'est pas réduire l'autre au silence par l'argumentation,c'est au contraire déterminer le poids réel de son opinion.C'est donc un art de mettre à l'épreuve.Or l'art de mettre à l'épreuve,c'est l'art de questionner."  Hans-Georg GADAMER  Vérité et méthode  (Editions du Seuil ,1996;p.390)."

 

Formulons plusieurs observations.Tout d'abord il est clair que le choix de Gadamer concerne le questionnement socratique,puisque l'objectif du questionnement n'est pas la réfutation rhétorique,mais la quête de la vérité.Pourtant,à la différence de Socrate et ,surtout,de Platon,l'initiateur de cette

recherche ne peut pas lui conférer la forme d'un savoir (épistémè),car celle-ci revêt plutôt l'apparence d'un art,d'une technè.La situation de la pensée philosophique est donc équivoque : d'une part,en effet, elle ne saurait consentir,car toute son histoire s'y oppose,à la réduction de son statut à celui de

simple opinion.Et d'autre part,elle ne s'élabore pas non plus -quoiqu'il lui arrive d'y prétendre -à partir d'une rupture épistémologique ,à l'instar de la pensée scientifique.Aussi toute épochè de la pensée commune lui serait-elle inappropriée,car son 'Sujet' n'est ni conscience de soi,ni entendement pur

mais le 'Nous' d'une forme de vie se déploiyant dans l'exercice de la langue commune,c'est-à-dire un universel-concret.La mise à l'épreuve de l'opinion ne peut que revêtir l'apparence d'une "critique de la langue",ou plus justement de la correction de son usage.

Le rôle du philosophe n'est pas de penser un autre monde,mais de penser autrement notre monde.Il y aura bien une épochè,mais Husserl sera pris à contre-sens."Questionner,explique Gadamer,veut dire mettre en suspens.Et le suspens de ce qui est interrogé consiste en ce que la réponse reste

indéterminée.Ce que l'on interroge doit rester en suspens dans l'attente de la sentence qui fixe et décide.Ce qui fait le sens de l'interrogation,c'est qu'elle découvre tout ce qu'a de problématique ce que l'on interroge.Il faut le mettre en suspens de manière à maintenir l'équilibre entre le pour et le contre.Une

question ne prend tout son sens qu'en passant par ce suspens,qui fait d'elle une question ouverte.Toute question authentique exige cette ouverture."(Vérité et méthode,Editions du seuil,1996,p.386).

La position de Gadamer paraît solide,car la condition de possibilité assignée à un questionnement authentique est double.Celui-ci doit être tout à la fois ouvert et pourtant déterminé,car si la réponse est implicitement contenue dans la question ou si,à l'opposé,aucun lien - de quelque nature que ce

soit,logique ou empirique - ne les relie,aucun domaine commun ne peut donner lieu à une recherche. Pour que la question ait un sens,c'est-à dire soit une vraie  question,son sîte doit être accessible non seulement comme possible pour la visée de celui qui la pose,mais aussi comme domaine effectif de

la recherche accessible à l'interlocuteur."L'ouverture de la question n'est pas sans rivage.Elle implique au contraire une délimitation précise par l'horizon d'interrogation.Une question qui en est dépourvue débouche sur le vide."(o.c.,p.387)

En un sens,l'idée d'une problématisation philosophique  peut donc se révéler décevante.Si l'art de problématiser,c'est-à-dire de découvrir des aspects nouveaux dans des phénomènes bien connus ou même de nouveaux phénomènes est du ressort de la recherche scientifique,il ne saurait en être de

même pour la philosophie,car,d'une certaine façon,questions et réponses y sont déjà répertoriées et toute découverte ne peut y être qu'une redécouverte, conceptualisée à nouveaux frais."Quant en ce qui concerne la raison,on ne peut,tout au plus,observe Kant,apprendre qu'à philosopher.

"(Architectonique de la raison pure),-réserve qui s'entend mieux par la parenthèse qui précède :"si ce n'est historiquement".Pour Hegel il devient clair que le questionnement philosophique,à la différence de la recherche scientifique ,ne prend son sens que rapporté à son devenir,c'est-à-dire à l'histoire de

la philosophie.Si une expérience de physique peut être reproduite dans des conditions presque identiques,le sens de l'expérience humaine se répétera différemment (selon Marx, du tragique à la farce).

WITTGENSTEIN  : SENS ET VERITE EN  PHILOSOPHIE ET EN MATHEMATIQUE

En mathématique ,observe Wittgenstein,le sens d'une proposition doit renseigner sur son mode de démonstration."Mais,note-t-il,je dis que la preuve du sens  doit être radicalement différente par sa nature de la preuve de la vérité,sinon cette preuve en présuppose encore une autre et nous nous

engageons dans une régression sans fin." (Remarques philosophiques,tr.fr. de Jacques Fauve,XIII,§ 148,Tel Gallimard,p.164).Ce que signifie une question ne peut être indépendant du comment de la recherche d'une réponse.Pour reprendre l'image de Wittgenstein, "cette preuve n'emporterait pas

l'échelle ,car pour cela il faut passer par chaque échelon;mais elle ne ferait que montrer que l'échelle pointe dans cette direction" (o.c.,p.164).On relira l'aphorisme 6.54 du Tractatus où l'image de l'échelle apparait déjà dans un contexte analogue.

Il y a pourtant, pour le Wittgenstein des Recherches, un usage philosophique du vrai et du faux.Une évolution sensible se manifeste dans sa pensée,accessible par des repères tels que : 1) Les Remarques philosophiques (1929-1930) ;2) Le Big Typescript (1933) ; 3) Les Recherches

philosophiques (Iere partie),dont la Préface est de 1945.Un thème est commun à tous ces écrits : la philosophie ne peut être une ontologie -ou une métaphysique-,car "elle ne peut dire quelque chose sur l'essence du monde" ("ce qui appartient à l'essence du monde,précisément,ne se laisse pas dire." ( Remarques ,V,§ 53,Tel Gallimard,p.83).

L'intérêt des observations de Wittgenstein sur la preuve en mathématiques comporte deux aspects.D'une part,elles éclairent la différence entre  sens et vérité."Dans quelle mesure peut-on affirmer une proposition mathématique ?Bien sûr,cela ne voudrait rien dire que je ne puisse l'affirmer que si elle est

juste .-Au contraire c'est à partir du sens qu'il faut que je puisse l'affirmer,non à partir de la vérité."(idem,p.165).D'autre part,conformément à une thèse constante de l'auteur,on aurait bien tort de transposer la méthode mathématique dans le champ de la philosophie.S'il est vrai qu'en mathématique "c'est

seulement là où il y a une méthode pour sa solution qu'il y a un problème " et que "là où la solution ne saurait être attendue que d'une sorte de révélation,il n'y a pas non plus de problème",on ne saurait sans plus de précaution parler de "problème philosophique".En effet,si le passage de la simple

question -et le philosophe s'en pose ! -au problème consiste à ne retenir qu'une réponse juste possible,il faut avouer que la pensée philosophique ne pourra jamais accomplir ce pas décisif.

Serons-nous condamnés au silence qui clôt le Tractatus ? En fait,Wittgenstein nous assigne une mission nouvelle : surveiller notre grammaire,afin de nous assurer que celle-ci est correcte."L'essence du langage,elle,est une image de l'essence du monde;et la philosophie, en tant que gérante de la

grammaire,peut effectivement saisir l'essence du monde,non sans doute dans des propositions du langage,mais dans des règles de ce langage qui excluent les combinaisons de signes faisant non-sens."(ibidem,p.83).Le 'jeu' de la philosophie est donc un 'double-jeu' qui tout à la fois suscite le non-

sens et s'arroge aussi le pouvoir de l'éliminer,ce qui fait d'elle un pharmakos,au double sens de poison et de remède,ou, selon la formule de Wittgenstein, lui assigne pour tâche de 'nouer' et de 'dénouer'.

Dans le Big Typescript ,apparaît une métaphore qui prolonge le concept de limite,déjà présent dans le Tractatus." Le but de la philosophie est d'élever un mur à l'endroit où le langage,en tout état de cause,s'arrête.- les résultats de la philosophie résident dans la découverte de quelque simple

non-sens,et dans les bosses que l'intellect s'est faites en se cognant contre les bornes (die Grenze) // les limites (das Ende) // du langage.C'est grâce à ces bosses qu'il nous est permis de comprendre // reconnaître le prix de cette découverte."(Philosophie,tr.fr. de Gérard Granel,T.E.R.bilingue

,Philosophica I,Mauvezin,1997,p.35.).Ce travail du philosophe,Wittgenstein le reliera ultérieurement à la grammaire,en un sens plus prescriptif que descriptif ,opération qui a pour effet de voir les choses autrement. "Dessiner la physionomie de chaque erreur.-Aussi bien ne pouvons-nous convaincre

quelqu'un de son erreur qu'à partir du moment où il reconnaît réellement dans cette expression celle de son propre sentiment.//-Car ce n'est que s'il la reconnaît comme telle qu'elle constitue l'expression juste (psychanalyse).-Ce que l'autre reconnaît,c'est l'analogie que je lui propose comme la sourcede sa pensée.(o.c. p.21).

Ce passage est important pour deux raisons.D'abord,nous l'avions noté,il réintroduit la notion d'erreur -opposée à celle de justesse ou de correction, plutôt qu'à celle de vérité- dans la démarche du philosophe.Ensuite,la correction de l'erreur nous réintroduit dans un rapport dialogique,au sens

socratique du terme,puisqu'il ne s'agit plus de connaissance,mais de reconnaissance.( "Was der Andre anerkennt...").La référence à la psychanalyse est éclairante.Il y a une"vérité" du dialogue qui ne peut être établie par aucun critère extrinsèque, mais seulement par un accord sur l'interprétation.Que cet accord soit difficile à réaliser,qui en doutera ?

SYNOPSIS

"Le travail du philosophe consiste à rassembler des souvenirs pour une fin déterminée."(BigTypescript,tr.fr.,p.25;Philosophische Untersuchungen,I,§127).

Il y a là une double opération :d'une part,l'anamnèse -ou réminiscence- socratique,d'autre part,une rassemblement,la synopsis, tel que les souvenirs,unifiés par leur telos ,soient accessibles en un seul coup d'oeil."Le concept de présentation synoptique est pour nous d'une importance

fondamentale.Il caractérise notre forme de présentation,notre façon de voir les choses.(...)Cette présentation synoptique nous procure la compréhension // l'intelligence  //qui consiste précisément à 'voir les rapports'.D'où l'importance des maillons intermédiaires // de la découverte des maillons

intermédiaires." ( B.T. Philosophie,tr.fr.,p 27).Quels 'résultats' le philosophe peut-il attendre de cette démarche ,quel progrès de la pensée comparable à celui que le scientifique est en droit d'espérer à la fois dans la connaissance de son objet, mais aussi dans le développement simultané de son outil ?

Quel enrichissement de la langue attendre d'un maître qui répond que "les bons vieux mots habituels de la langue suffisent" (o.c.,p.31) ? Comment éviter la déception suscitée par ce qu'on pourrait qualifier de 'pensée paresseuse'? N'est-ce pas le reproche que l'on pourrait adresser à Wittgenstein et à son

interprétation des problèmes philosophiques ? :"Si j'ai raison,les problèmes philosophiques,à la différence de tous les autres,doivent être résolus sans aucun reste.-Lorsque je dis : ici nous touchons aux limites du langage,cela donne toujours l'impression qu'il faudrait se résigner,alors qu'au contraire

il en résulte une complète satisfaction,car il ne reste aucune question.-Les problèmes sont dissous (aüfgelost)-comme un sucre dans de l'eau."(idem,p.31).En fait,ne s'agit-il pas de la part du philosophe d'un véritable aveu de stérilité quand il note :"La philosophie n'a pas le droit de se mêler

si peu que ce soit de l'usage factuel du langage,elle ne peut,finalement,que le décrire.C'est aussi pourquoi elle est impuissante à le fonder.Elle laisse tout en l'état."(ibidem,I,124). Mais il s'agit de la stérilité dont se vantait Socrate lui-même quand il comparait son action à celle d'une sage-femme, qui accouche mais n'engendre pas ?

Allons plus loin encore:"Il n'y a pas une méthode de la philosophie,mais il y a bien des méthodes comme il y a diverses thérapies."( I,133).

MA METHODE

Il semble que l'interprétation de Wittgenstein ne va plus varier et qu' en dépit des formes variées prises par son enseignement,il s'en tiendra à la formule proposée dans le Tractatus,celle de la critique du langage.Dans les Cours de Cambridge (I932-1933 ;tr.fr. TER 1992),il précise en effet :"Ma méthode

constante est de mettre en évidence des erreurs de langage.J'emploierai le mot "philosophie"pour désigner l'activité [ cf.Tractatus 4.112 : Die Philosophie ist keine Lehre,sondern eine Tätigkeit ] consistant à mettre en évidence des erreurs de ce genre."(p.43).Suit cette précision :"J'ai indiqué qu'il existait une différence entre rejeter une hypothèse pour sa fausseté et rejeter un symbolisme parce qu'il est impraticable."(id.p.91).

L'usage fait par Wittgenstein de la critique du langage,assez comparable de ce point de vue à l'érôtètique socratique,s'oppose pourtant à elle par sa finalité, puisque cette critique vise à supprimer un trouble,tandis que la démarche socratique semblait prendre plaisir à en susciter, au point même de

plonger l'interlocuteur dans un état de stupeur.Mais,en dépit des apparences, ce qui les unit importe davantage que ce qui les sépare du point de vue de la philosophie.En effet,leur état commun est la conscience de non-savoir.Certes,l'un et l'autre disposent d'une vaste culture,mais l'un pas plus

que l'autre ne confond cette culture avec la maîtrise d'un savoir rationnel.Seulement,entre Socrate et Wittgenstein la philosophie a parcouru un long chemin de pensée,et au terme de ce cheminement le 'philosophe' dont ils sont les porte-parole  confirme son inscience.Cet aveu serait-il possible si l'un

comme l'autre ne disposait pas d'une pierre de touche indiscutable relative au savoir : pour Socrate ,la démonstration géométrique du Ménon, et pour Wittgenstein sa longue fréquentation des mathématiques. Et cela non pas ,à l'instar de Descartes et de Spinoza,pour s'inspirer de la démarche des mathématiciens ,mais pour s'en défier et la tenir à distance ,sans toutefois jamais la perdre de vue.

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