La PHILOSOPHIE A - T -ELLE UN LANGAGE ?

LA PHILOSOPHIE A - T - ELLE UN LANGAGE ?

UN 'JEU DE LANGAGE' PHILOSOPHIQUE ?

 Conformément au 'mot d'ordre' formulé dans notre AVANT-PROPOS :"Passer de la philosophie du langage aux conditions de langage de la philosophie !",nous nous sommes attaché à mettre en oeuvre les présupposés - du moins les plus importants -permettant de donner sens à cette formule.Nous

avons postulé,ce faisant, l'existence d'un 'langage philosophique'.Au point où nous sommes parvenu dans cette enquête,les lecteurs auront pu comprendre le sens de notre démarche,qui n'est pas d'aboutir à une exposition variée et,autant que faire se peut, complète dans sa diversité,tâche

généralement dévolue à l'historien,mais d'élucider,autant que faire se peut une espèce de mutation dans l'usage de la langue commune. Or non seulement nous ne sommes pas 'inventeur' des outils de cette recherche,mais il se pourrait bien que l'exposition que nous en proposons soit jugée ou

fausse ou trop élémentaire.Des outils ne sont que des outils ! On s'en sert comme on peut,au risque d'en mal user,faute d'avoir lu le mode d'emploi avec suffisamment d'attention.Pourtant, leur existence même nous contraint à adopter une méthode et sans doute à accepter des résultats auxquels nous

n'aurions même pas songé .Ainsi en va-t-il de la question de l'Avant-propos, que la problématique choisie tout au long de notre parcours nous invite à formuler d'abord de façon plus précise en demandant non pas s'il peut y avoir un "langage"philosophique spécifique,comme il y a une languealgébrique,mais ,plus modestement, si l'expression de la pensée philosophique induirait l'élaboration d'un 'jeu de langage.'particulier.

EXPLICATION SCIENTIFIQUE,INTERPRETATION PHILOSOPHIQUE.

" 467. Je suis assis au jardin avec un philosophe;il dit à plusieurs reprises:'Je sais que c'est un arbre',tout en désignant un arbre près de nous.Une tierce personne arrive et l'entend,et je lui dis :'Cet homme n'est pas dérangé (verrückt) : C'est que nous philosophons (Wir philosophieren nur).' " (Über Gewissheit).

Si la démarche philosophique se distingue des autres formes discursives,c'est moins par la spécificité de son lexique que par sa visée et son usage L'explication scientifique diffère de l'interprétation philosophique."Expliquer un fait de nature,définit Gilles-Gaston Granger,c'est construire une structure

abstraite dans laquelle les signes qui le représentent et le qualifient apparaissent comme déterminés par l'ensemble du système,dont il peut en somme être déduit.Que cette structure prenne ou non la forme d'un modèle mathématique axiomatisé,le caractère essentiel de l'explication réside dans la

traduction de relations perçues dans des relations contruites dans un système symbolique qui conserve sans les modéliser les données du monde vécu".Toutefois,"au lieu d'accepter directement comme telles les significations qu'il vit dans son monde,l'homme philosophe les interprète,en les

conservant,mais en rendant explicite et articulé le sentiment généralement obscur du renvoi à une totalité.Transformant à sa manière la signification en concept,il en construit un système capable de satisfaire l'esprit et le coeur des hommes,auxquels il propose une vision d'ensemble de leur

condition,éventuellement un projet d'ensemble  pour gouverner leur pratique.Telle est la tâche que se donne le philosophe."(Logique et pragmatique de la causalité dans les sciences de l'homme, in: "Systèmes symboliques,science et  philosophie" (collectif,éditions du CNRS,1978,pp.140 et 138).

Pourquoi se donner un point de départ qui,somme toute,peut paraître assez éloigné de la problématique proprement wittgensteinienne,qu'il s'agisse du Tractatus ou des moments successifs qui scandent le développement en apparence protéiforme de la pensée de Wittgenstein sur la philosophie ?

Une seule réponse suffira : l'oeuvre de Granger présente ce caractère rare de réunir une lecture à la fois unitaire et toujours précise de son objet,une connaissance approfondie de la démarche scientifique,avec une référence toute particulière aux sciences de l'homme,et une réflexion sur la philosophie

exposée en particulier dans "Pour la connaissance philosophique" (Editions Odile Jacob,1988).Granger relève un caractère commun à la science et à la philosophie,celui de constituer des systèmes. C'est,sans doute,ce qui les distingue du vécu. Certes,il y a dans la succession de nos représentations,qu'il

s'agisse du perçu ou même des images ,une certaine régularité dûe à leur reproduction et à leur ressemblance.Mais Kant ,lecteur de Hume,a bien marqué ,en particulier dans ses Analogies de l'expérience,l'impuissance du simple vécu à constituer, à lui seul,les liens nécessaires dont un système ne

saurait se passer.Il écrit :"J'entends par système l'unité des diverses connaissances sous une Idée.Cette Idée est le concept rationnel de la forme d'un tout,en tant que c'est en lui que sont déterminées a priori la sphère des éléments divers et la position respective des parties.Le concept rationnel scientifique contient par conséquent la fin et la forme du tout qui concorde avec elle."( Architectonique de la raison pure )

Encore faut-il savoir si la systématicité philosophique est de même nature que celle de la science.Or ,pour Kant,si l'Idée est la même dans les deux cas,il faut prend bien soin d'en distinguer l'application.En effet,si dans le cas du système scientifique la totalisation dépend strictement de la capacité à

transposer le vécu dans un système symbolique permettant mesure et calcul (déduction),la totalisation effectuée au moyen d'un système philosophique ne saurait emprunter la même voie,car cette "construction symbolique" lui fait défaut.L'algèbre  "choisit une certaine notation de toutes les constructions 

de grandeurs en général (nombres).(...) Elle arrive ainsi,au moyen d'une construction symbolique ,tout aussi bien que la géométrie au moyen d'une construction ostensive (des objets mêmes), là où la connaissance discursive ne pourrait jamais arriver au moyen de simples concepts."(Discipline de la

raison pure dans l'usage dogmatique). Or telle est bien la démarche du philosophe,une connaissance discursive par simples concepts.C'est pourquoi une tentative aussi magnifique que  l'Ethique de Spinoza se rend coupable,selon Kant,d'une confusion des genres."Il est nécessaire

d'enlever,pour ainsi dire,sa dernière ancre à une espérance fantastique et de montrer que l'application de la méthode mathématique dans cette espèce de connaissances ne peut procurer le moindre avantage,si ce n'est celui de lui découvrir plus clairement ses propres faiblesses;que la géométrie et la

philosophie sont deux choses tout à fait différentes,bien qu'elles se donnent la main dans la science de la nature,et que,par conséquent,les procédés de l'une ne peuvent jamais être imités par l'autre."(o.c.,tr.fr.P.U.F.,1950,p.500/501) .

LA PHILOSOPHIE DANS LE TRACTATUS

 Revenons à la question des propositions philosophiques telle qu'elle se pose dans la réflexion de Wittgenstein,dès le Tractatus.Cette question n'est pas immédiate.En effet,c'est à partir d'une analyse sémantique de la langue ,indépendamment de son domaine d'application,qu'intervient la

question de la nature de la proposition philosophique.Il conviendra donc de distinguer ,en différenciant leur forme spécifique,mathématique,science de la nature et philosophie.La méthode de cette approche présuppose -t-elle ,de la part de Wittgenstein, la découverte ou l'élaboration d'une nouvelle

'philosophie' ?.Lecteurs de Wittgenstein,nous savons sait qu'en philosophie il ne faudrait s'attendre à rien de tel.Pourtant,les propositions du Tractatus lui-même,quoi qu'en dise son auteur sur leur nature:ce sont des élucidations (Erläuterungen) ,non seulement ont un sens,mais peuvent être tenues pour

vraies (ou fausses) ,car elles contredisent souvent des propositions émises par d'autres auteurs ,tels que Frege et Russell.Par exemple,nous pouvons contredire la proposition "4.11",

qui énonce que "l'ensemble des propositions vraies est la science naturelle dans son intégralité (ou l'ensemble des sciences de la nature)".En effet, si nous tenons que cette proposition est vraie (elle n'est pas une proposition des sciences naturelles) ,il y a au moins une proposition vraie qui n'appartient

pas aux sciences de la nature,et par conséquent elle est fausse.Par ailleurs,si les propositions du Tractatus,écrites touchant les matières philosophiques ne sont pas ni vraies ni fausses,sans être toutefois des tautologies (sinnlos),ne sont-elles pas dépourvues de sens (unsinnig) ?.Nous ne pouvons donc en aucune façon répondre à de telles questions."La plupart des propositions et questions des philosophes découlent de l'incompréhension de la logique de la langue."

Concluons provisoirement que rien ne distingue morphologiquement une proposition "philosophique" d'une proposition quelconque ,sinon son emploi et le domaine de cet emploi..Autrement dit,il n'y a pas de "proposition philosophique",mais seulement un "jeu de langage" dont il semble,selon l'auteur du

Tractatus ,qu'il ne répond à aucun emploi poué de sens.En effet, "ce que je veux dire,c'est qu'il n'existe de proposition qu'à l'intérieur d'un langage. 122 "Le 'langage',ce sont pourtant les langages.Et ceux aussi qu'on a découverts par analogie avec les langages existants.Les langages sont des systèmes."

(Grammaire philosophique,Première partie,121/122;Gallimard,1980,p.178).Pour faire bref :" 'Il n'y a pas de proposition isolée'.Car ce que j'appelle'proposition' est une situation dans le jeu de langage."(o.c.,124;p.180).Par conséquent,une proposiition 'philosophique' implique l'existence d' un

système philosophique,et c'est celui-ci,en tant que tel,qui ne correspond à aucun 'emploi' repérable,ne génère donc aucun sens déterminé.A moins,bien entendu,que le système philosophique corresponde à une situation spécifique.

SITUATION "PHILOSOPHIQUE" ET PROBLEMES PHILOSOPHIQUES.

A la question :"A quel type de situation le discours du philosophe est-il une réponse adéquate?",on pourrait objecter :"Il ne s'agit pas d'expliquer un jeu de langage par nos expériences vécues,mais de constater un jeu de langage."(idem,655;p.235).Granger rend compte de cela par " la transformation de la

signification en concept".En effet,tout se passe comme si la 'situation philosophique' correspondait à ce que Husserl,redonnant vie à une notion des sceptiques,nomme εποχη,suspension du jugement,mise entre parenthèses,uchronie et utopie. Cette démarche est aussi celle dont les interlocuteurs de

Socrate font l'expérience paralysante. Aussi la "situation"exprimée par ce jeu elle paradoxalement telle qu'on doive se demander :"Mais de quoi est-il question ?"Certes,le passage de la signification au concept exprime bien une totalité,une "vision d'ensemble",un "projet d'ensemble" et  peut même

consister dans la "construction d'un système",à condition de ne pas entendre par là un système axiomatisé de type spinozien.En effet,Wittgenstein prend bien soin de préciser :"Nous n'avons le droit d'établir aucune sorte de théorie.Il ne doit y avoir rien d'hypothétique dans nos considérations.Nous devons

écarter toute explication et ne mettre à la place qu'une description.Et cette description reçoit sa lumière,c'est-à-dire son but,des problèmes philosophiques.Ces problèmes ne sont naturellement pas empiriques,mais ils sont résolus par une pénétration dans le travail de notre langue,et cela en

sorte que nous parvenions à le reconnaître en dépit d'une tendance à s'y méprendre (sondern sie werden durch eine Einsicht in das Arbeiten unserer Sprache gelöst,und zwar so,dass dieses erkannt wird : entgegen einem Trieb,es misszuverstehen).Ces problèmes sont résolus non par l'apport d'une

nouvelle expérience ,mais par le rapprochement (ou :composition,Zusammenstellung) de ce qui est depuis longtemps connu.La philosophie est un combat contre l'ensorcellement (gegen die Verhexung) de notre entendement par le biais de notre langage."

(Recherches  philosophiques,I,109.tr.fr.Gallimard,2004,p.84).Contrairement à notre hypothèse initiale,il n'y a pas de "langage philosophique",mais des jeux de langage,l'emploi de la langue ordinaire qui  est une espèce de détournement de sens.

Aussi les problèmes philosophiques sont-ils suscités par des 'illusions grammaticales' et relèvent-ils non du vrai et du faux,mais de la superstition. L'accumulation de ces termes :'ein Aberglaube','grammatische Täuschungen','die Verhexung', bien qu'il semble dissocier la problématique philosophique

du travail de l'entendement pour la rejeter du côté de l'affectivité,est pourtant une autre intellectus emendatio. Wittgenstein fait appel au travail de l'entendement contre l'ensorcellement par le langage .Si Spinoza s'est laissé séduire par la forme démonstrative de la géométrie,il s'est bien gardé de

confondre jeu de langage et pouvoir de l'entendement. "La plupart de nos erreurs,écrit-il,consistent en cela seul que nous ne donnons pas correctement leurs noms aux choses.(...)Il est nécessaire de bien faire la distinction entre les idées et les mots par lesquels nous  désignons les choses.(...)L'idée,étant

un mode du penser,ne consiste ni dans les images ni dans les mots." Ethique,Partie II,Prop.49,Scolie.C'est pourquoi ,au chapitre VII de son Traité théologico-politique  consacré à l'interprétation de l'Ecriture,Spinoza nous prévient que bien des erreurs proviennent de confusions entre 'jeux de

langage' différents."Je les tiens pour si graves que je n'hésite pas à dire qu'en bien des passages le sens de l'Ecriture  nous est inconnu ou encore que nous le devinons sans avoir aucune certitude.Mais,il importe de le répéter,toutes ces difficultés peuvent seulement empêcher que nous ne saisissions la

pensée des prophètes à l'égard de choses non perceptibles et que l'on ne peut qu'imaginer;il n'en est pas de même à l'égard des choses que nous pouvons saisir par l'entendement et dont nous formons aisément un concept.(...) Euclide,qui n'a écrit que des choses extrêmement simples et 

parfaitement intelligibles,est aisément explicable pour tous et en toutes langues."(Oeuvres complètes,tr.fr. Gallimard,p.783).Spinoza souligne qu'à la différence des Eléments, " l'une des caractéristiques essentielles de l'Ecriture est son adaptation à la mentalité non seulement des prophètes ,mais aussi

de la foule capricieuse et inconstante des Juifs.Car si l'on s'avisait de prendre l'Ecriture pour une doctrine universelle et absolue concernant Dieu,sans faire la part de l'adaptation de certaines notions à la mentalité commune,on s'exposerait à confondre sans recours croyances vulgaires et doctrine divine."(o.c.,chapitre XIV,p.859)

 Wittgenstein ,dans un des paragraphes les plus connus des Recherches philosophiques,accorde à la pluralité des langages la plus large dimension possible:" 23.Mais combien existe-t-il de catégories de propositions (Sätze) ?L'assertion,l'interrogation et l'ordre peut-être ?-Il y en a d'innombrables.(...)

Et cette diversité n'est rien de fixe,rien de donné une fois pour toutes.Au contraire,de nouveaux types de langage,de nouveaux jeux de langage pourrions- nous dire,voient le jour,tandis que d'autres vieillissent et tombent dans l'oubli."L'expression "jeu de langage" doit ici faire ressortir que parlerun langage fait partie d'une activité ou d'une forme de vie."(Gallimard,2004,p.39)

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LA PHILOSOPHIE COMME  " FORME DE VIE"

 

 

 

 

 

 

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