LA PHILOSOPHIE,MODE DE VIE

oration avec

LA PHILOSOPHIE COMME MODE DE VIE  (Pierre HADOT)

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"La philosophie ne gît (niedergelegt) pas dans des propositions,mais dans un langage."(Ludwig Wittgenstein,Philosophie,TS 213,§§ 86-93,tr.Gérard Granel modifiée,TER,1997,p.35)

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  Wittgenstein laisse planer une équivoque sur le rapport du discours philosophique à la langue commune.Le philosophe est-il seulement celui qui prévient l'usager de la

langue commune des pièges dans lesquels il risque de tomber avec certains usages des mots, ou bien celui qui,averti de ces mésusages,pratique consciemment la trangression

et s'imagine trouver dans l'illusion spéculative un regain de puissance ? Son rôle culturel est-il de prévenir le mal - éventuellement ,de le soigner -,ou bien plutôt,par son propre exemple,

d'inciter le bien portant à risquer cette transgression linguistique ?

Les constructions symboliques logico-mathématiques opérées successivement par Frege et Russell impliquaient ,dès le Tractatus,une contamination de la philosophie par des emplois

grammaticalement (i.e. logiquement) incorrects de la langue usuelle et la nécessité de faire appel à une rectification.Wittgenstein notait :"3.324- Ainsi naissent facilement les confusions

fondamentales (dont toute la philosophie est pleine). 3.325 -Pour éviter ces erreurs,il nous faut employer une langue symbolique qui les exclut,qui n'use pas du même signe pour des

symboles différents,ni n'use,en apparence de la même manière de signes qui dénotent différemment.Une langue symbolique donc qui obéisse à la grammaire logique- à la syntaxe

logique. (L'idéographie de Frege et Russell constitue une telle langue,qui pourtant n'est pas encore exempte de toute erreur. "(Tractatus,tr.Granger,Gallimard,Tel,1993,p.47)

La réponse sur la source des confusions grammaticales semblait donc claire :"4.002 - La langue usuelle est une partie de l'organisme humain,et n'est pas moins compliquée que lui.

Il est humainement impossible de se saisir immédiatement,à partir d'elle,de la logique de la langue.La langue déguise la pensée.(...) 4.003 - La plupart des propositions et des

questions qui ont été écrites touchant les matières philosophiques ne sont pas fausses mais dépourvues de sens ( unsinnig)."(o.c.,p.51)

Une quinzaine d'années plus tard  (The Big Typescript,1933-39), la position de Wittgenstein est-elle sensiblement différente ?Dans la section 90 du TS 213 ,§§ 86-93,

mise sous l'égide de Lichtenberg,Wittgenstein constate :"L'enseignement de la philosophie se heurte à une difficulté aussi considérable que celle qui caractériserait l'enseignement de la

géographie si l'élève traînait avec lui quantité de fausses représentations beaucoup trop simples et faussement simplifiées sur le cours du fleuve,les bassins fluviaux,rivières et montagnes.

Les hommes sont profondément empêtrés dans les confusions philosophiques,c'est-à-dire grammaticales.Mais si ce langage est devenu ce qu'il est,c'est parce que les hommes

étaient-et sont-enclins à penser de la sorte.Aussi la possibilité de les en arracher ne peut-elle avoir lieu qu'avec ceux qui vivent dans un état instinctif de rébellion contre le langage,

d'insatisfaction à l'égard du langage.Et non pas avec ceux qui,de tout leur instinct,vivent dans le troupeau qui a créé ce langage comme sa propre expression."(o.c.p.33)

   Il est surprenant que,selon Jean-Pierre Cometti,le traducteur,ces extraits soient approximativement contemporains des Blue et Brown Books et,par conséquent,de la mise

en oeuvre des jeux de langage.En effet,deux remarques s'imposent.D'abord,en un sens proche de la critique spinoziste,la corporéité du langage est source de sa complexité,puis des

confusions qui en résultent dans son usage populaire.Echapper aux limites de cet usage serait donc réservé au petit nombre des "rebelles",insatisfaits de la simple fonction de

communication quotidienne et tentés de sortir de la Caverne.Il s'agit là ,en particulier,de deux types de personnages,les philosophes-logiciens,bien sûr,mais aussi les poètes.

On se rappellera,à ce propos, l'institution par Wittgenstein d'un prix de poésie dont deux lauréats furent Rilke et Trakl. Ensuite,il n'est pas question d'une responsabilité propre aux

philosophes,ceux-ci se contentant le plus souvent d'emprunter les voies déjà tracées,"le réseau des chemins bien entretenus".,et non les Holzwege proposés par le maître de Fribourg.

Aussi la permanence apparente des "problèmes philosophiques",l'existence d'une philosophia perennis ,tient- elle au fait que" notre langage est resté le même et qu'il nous fourvoie toujours

vers les mêmes questions."(Philosophie, tr.fr. J.-P. Cometti,TER,1997,p.34)

 Le Big Typescript propose donc une interprétation du mésusage de la langue par les philosophes qui ne fait pas intervenir explicitement la thématique du Sprachspiel. Comme nous

l'avons indiqué,il n'y aurait pas de forme de langage proprement philosophique,mais emprunt,par les philosophes,de "formes primitives de notre langage - nom,adjectif,verbe".(o.c.,p.42)

 Il y a donc détournement d'usage ( non-sens) "lorsque nous nous laissons guider,dans la formation de nos énoncés,non par des buts pratiques,mais par certaines analogies qui

appartiennent à notre langage."(idem, § 91,p.36)

 Pourquoi ce qui est non seulement permis mais recherché et loué, dans le cas de la poésie,est-il récusé et blamé sous le nom de  PHILOSOPHIE ? Pourquoi "les résultats de la

philosophie se bornent-ils à la découverte de quelques non-sens ? "Cette découverte est pourtant une libération de l'entendement ! En effet,"lorsque je dis:ici nous touchons aux limites du

langage,cela donne l'impression qu'il faudrait nous résigner,alors qu'au contraire il en résulte une complète satisfaction,car il ne reste aucune question.Les problèmes sont dissous

(aufgelöst) au sens propre du mot - comme un morceau de sucre dans l'eau."(ibid.,p.31)  - Une remarque en passant : traduire,avec Cometti,'aufgelöst' par 'résolu',pourrait sembler

littéralement correct,et donc habile,si ce n'était conceptuellement trompeur,car on ne peut résoudre qu'un vrai problème,ce qui n'est justement pas le cas ici. Aussi convient-il maintenant

de se demander si la formulation qui correspond à un mode de vie effectif et original pourait être déclarée "vide de sens" ?

 L'EXPRESSION PHILOSOPHIQUE COMME INSTRUMENT D'UNE THERAPIE DE L'AME

Professeur honoraire au Collège de France,Pierre Hadot est connu non seulement pour sa nouvelle traduction des Traîtés de Plotin,publiée aux Editions du Cerf,mais pour plusieurs

essais, consacrés à une réflexion inspirée par la pensée antique sur ce que peut être une "forme de vie philosophique".Citons,parmi plusieurs titres, Qu'est-ce que la philosophie

antique ? (Gallimard,1995) et Apprendre à philosopher dans l'Antiquité (Le Livre de Poche,2004),en collaboration avec Ilsetraut Hadot.

 Deux informations ne seront peut-être pas inutiles ,à titre d'entrée en matière.La première concerne la dédicace à André-Jean Voelke de Qu'est-ce que la philosophie antique  ? et la

seconde portera sur le double rapport de Pierre Hadot à Wittgenstein.

De A.-J. Voelke,Pierre Hadot se reconnait triplement débiteur.C'est à l'universitaire fribourgeois (Suisse) qu'il emprunte l'idée de' la philosophie comme thérapeutique' (Qqpa,Folio-essais,

p.162).Et ce thème a pour conséquence,la distinction entre philosophie et discours philosophique (o.c.,p.222).Enfin, il doit aussi à A.-J.Voelke la thèse que "les philosophies antiques ont

développé toutes sortes de pratiques de thérapie de l'âme,s'exerçant par le moyen de différentes sortes de discours,qu'il s'agisse de l'exhortation,de la réprimande,de la consolation ou de

l'instruction."(idem,p.330)

Quant au second point,il est tout aussi clair, puisque si Pierre Hadot reconnait avoir lu "les admirables analyses de Jacques Bouveresse à propos des idées de Wittgenstein sur la carrière

de professeur de philosophie" (ibidem,p 391),un texte inédit de A.-J.Voelke, publié dans le recueil d'études hellénistiques intitulé La philosophie comme thérapie de l'âme (Cerf - Editions

universitaires de Fribourg ,1993),donne les précisions suivantes:"Cette idée [que la philosophie est une thérapeutique] prend la forme d'une comparaison entre le philosophe et

le médecin,entre l'ignorance du non-philosophe et la maladie,entre l'apprentissage de la philosophie et une guérison.Il y a longtemps que j'avais remarqué des comparaisons de ce genre

en lisant des textes anciens,.mais je n'ai commencé à m'y intéresser qu'au moment où nous lisions les Investigations philosophiques de Wittgenstein,et en découvrant que Wittgenstein

prête à la philosophie une fonction thérapeutique et lui assigne la tâche de conduire à un état d'apaisement qui peut faire penser à l'ataraxie des anciens ( Inv.phil.,§ 133)".

 

A.-J.Voelke distingue toutefois deux moments dans sa lecture de Wittgenstein: l'effet thérapeutique de la philosophie ,et la nature de son instrument :"A ce moment,Wittgenstein m'a

suggéré une nouvelle démarche.Sa conception de la philosophie comme thérapeutique est liée à une conception du langage.Je me suis donc demandé s'il existait un lien de ce genre,ne

serait-ce qu'implicite,chez les anciens.Plus précisément,je me suis posé la question suivante:la conception du langage défendue par un philosophe ancien permet-elle de mieux comprendre

la manière dont il conçoit la fonction thérapeutique de la philosophie et de le distinguer sous ce rapport des autres philosophes anciens.?" (La philosophie comme thérapie de l'âme,

Cerf - Ed.Univ. de Fribourg,1993, p.XV )

De même que nous avons associé A.-J.Voelke à Pierre Hadot,il faudrait,sans doute,remonter de Voelke au Therapeutikos du stoïcien Chrysippe, "quatrième volume de son traité  Des

Passions. En effet, ce texte fait l'objet d'une étude particulière dans le recueil de Voelke ( 5 .La fonction thérapeutique du logos selon Chrysippe , pp.73-89).

Cependant,tel n'est pas notre objet.Celui-ci se limitera à la question suivante.L'interprétation (supposée commune) de Wittgenstein par André-Jean Voelke et par Pierre Hadot ,c'est-à-dire

l'assimilation de l'existence ordinaire à un état de maladie dont le discours philosophique serait la thérapie,est-elle correcte ou non ?Question  difficile,car s'il est acceptable que cette

interprétation corresponde partiellement à l'éthique professée par plusieurs écoles philosophiques de l'antiquité grecque - à condition que l'on fasse abstraction du rôle majeur joué par la

poltitique,des pythagoriciens aux stoïciens -, il est douteux que les constantes positions sémantiques de Wittgenstein sur l'éthique et l'esthétique permettent même une quelconque

analogie en ce qui le concerne. Il faut donc tenir  le rapprochement pour intéressant et ...commode,mais ,si la recherche d'un "mode de vie philosophique" a bien un sens,

éviter de le réduire d'entrée de jeu à celui d'un "thérapeute de l'âme".

 Tout d'abord,proposons une distinction qui semble indispensable à l'analyse.A supposer que le discours philosophique fasse partie d'un "mode de vie "spécifique,que celui-ci

s'exerce dans le cadre d'une fonction rétribuée de manière privée(dans l'antiquité) ,ou publique (en Europe,depuis le moyen-âge),il semblerait que, conformément aux vues

d'Aristote ,cette fonction corresponde à ce que celui-ci nomme Θεωρια,réflexion contemplative,et soit ,comme telle ,orientée vers la compréhension du monde naturel et

humain,plutôt que soucieuse de le transformer,par l'action éthico-politique (Πραξις),ou par l'invention et la fabrication de dispositifs techniques (Ποιησις et Τεχνη). Quant à la fonction

de 'médecin de l'âme' attribuée par certains au philosophe,il faudrait y voir,pour rester dans les limites de cette problématique ,un mixte de technè et de praxis,une technè discursive

amélioratrice de la praxis en suscitant un retour sur soi, une "prise de conscience"salutaire.Mais cette fonction vaudrait-elle et tout temps et en tout lieu ?Répond-elle au mode de

vie essentiel du philosophe ?

Pierre Hadot lui-même semble privilégier une période de la philosophie antique.Il note en effet:"Toutes les écoles hellénistiques paraissent définir (la sagesse) à peu près dans les mêmes

termes ,et tout d'abord comme un état de parfaite tranquillité de l'âme.Dans cette perspective,la philosophie apparaît comme une thérapeutique des soucis,des angoisses et de la

misère humaine,misère provoquée par les conventions et les contraintes sociales,pour les cyniques, par le recherche de faux plaisrs,pour les épicuriens,par la recherche du plaisir et de

l'intérêt égoïste,selon les stoïciens,et par les fausses opinions selon les sceptiques.Qu'elles revendiquent ou non l'héritage socratique,toutes les philosophies hellénistiques admettent avec

Socrate que les hommes sont plongés dans la misère,l'angoisse et les mal,parce qu'ils sont dans l'ignorance:le mal n'est pas dans les choses,mais dans les jugements de valeur que les

hommes portent sur les choses.Il s'agit donc de soigner les hommes en changeant leurs jugements de valeur:toutes les philosophies se veulent thérapeutiques."(Qu'est-ce que la philoso-

phie antique ? Gallimard,Folio Essais,1995,p.162)

 Ces jugements sont formulés dans la langue commune,la langue de tous les jours.Heidegger a consacré à la quotidienneté une de ses analyses les plus suggestives."La quotidienneté

(Alltäglichkeit) signifie la manière dont le Dasein se laisse vivre au jour le jour (in der Tag hineinlebt),soit dans toutes ses conduites,soit dans certaines qui lui sont dictées par la vie en

commun.Ce mode d'être génère l'agrément de l'accoutumance,quand bien même contraindrait -il à des actions ennuyeuses ou désagréables.Le 'demain' auquel le soin

(ou souci) quotidien s'attend est l''éternel hier".L'indifférence de la quotidienneté ,reçue comme succession, est  exactement ce que chaoisseque jour apporte.La quotidienneté détermine

le Dasein même s'il ne s'est pas assigné le "On"pour modèle."(Sein und Zeit,§ 71,Max Niemeyer,1949,p.370-371)

Pourquoi cette référence ? Pour esquisser ,en regard de la vision privilégiée par P.Hadot,une interprétation du vécu de la vie quotidienne qui,parce qu'elle met en relief une vie sans relief,ne

paraît pourtant pas faire appel à une thérapie "philosophique".Ce qu'en 1927 Heidegger proposait ,pour rompre avec une temporalité répétitive et aliénée,c'est une temporalité 'propre'(eigen),

orientée,vectorielle ,et non linéaire,une existence assumée, et non perdue dans l'indifférence et l'anonymat de la foule.

Sommes-nous,ce faisant,encore davantage éloignés de Wittgenstein que par le commentaire de Pierre Hadot ?On ne saurait trop redire que le silence de Wittgenstein sur bien des auteurs

ne prouve nullement leur ignorance.Mais dans le cas du maître de Fribourg,nous disposons pourtant d'un 'hapax',une réflexion de Wittgenstein,du 30 décembre 1929 (chez Schltiick),rapportée

par Waismann, "Zu Heidegger." "Je puis sans mal me représenter ce que Heidegger veut dire par 'être' et 'angoisse'.C'est une tendance chez l'homme que de venir se heurter aux limites

du langage.Pensez par exemple à l'étonnement devant le fait que quelque chose existe.Etonnement qu'on ne peut exprimer dans la forme d'une question et qui ne comporte pas non plus de

réponse.Tout ce que nous aimerions dire ici ne peut être a priori qu'un non-sens (nur Unsinn sein).Nous n'en courons pas moins nous jeter contre les limites du langage.(...)Cette façon de

se jeter contre la limite du langage est l'éthique."(Wittgenstein et le Cercle de Vienne,1967;tr.fr.Gérard Granel,TER 1991,pp.38/39).Une note de l'éditeur anglais,reproduite dans la traduction,

donne d'ailleurs en référence le passage correspondant de Sein und Zeit.

Ce qu'il faut donc souligner ici,c'est à la fois la commune référence de Pierre Hadot,de Heidegger et de Wiittgenstein au mode de vie et à l'angoisse (sans oublier Kierkegaard,cité par les

deux derniers auteurs),et le rôle qui,pour chacun d'eux,incombe au discours philosophique.Il faut le redire.Là où P.Hadot,à partir de sa lecture du corpus des alexandrins,comprend ce

discours ,et les habitus qui l'encadrent,comme une thérapie de la vie,ni Heidegger ni Wittgenstein ne lui font confiance.Pour eux,le discours philosophique est cela même qui ,en produisant

du non-sens est sinon cause du mal,du moins symptôme du mal. Suffirait-il alors de condamner Socrate et de chasser Platon ,ou,se détournant de la vie publique et de ses

déboires,faudrait-il proposer en conséquence un soin de soi en marge de la vie avec les autres ?N'est-ce pas avoir compris Wittgenstein à contre-sens,si son propos n'est nullement de

'soigner' la vie quotidienne -et sa langue-par un recours à la philosophie et à son pseudo-langage,mais de la libérer de l'emprise d'une 'grammaire' qui ,tout au contraire, génère du

non-sens?

Si donc le philosophe doit se comporter comme un thérapeute,c'est uniquement parce que lui seul peut comprendre la maladie qu'il a lui-même introduite dans la langue de la

quotidienneté.Bref,si la philosophie est indispensable - et elle l'est- c'est au sens où l'état de santé naturelle de la langue n'est ,peut-être,qu'une illusion rousseauiste,et où il ne reste plus

qu'à mettre en oeuvre une thérapie,moins pour retrouver un état de santé durable ,que pour lutter contre le "virus" chaque foisqu' il prend une forme aiguë ,menaçante pour la vie

quotidienne. De même,la critique kantienne ne s'impose -t-elle  qu'en raison d'une "métaphysique naturelle",génératrice de systèmes sans objet, qu'il convient de maintenir dans les limites

du connaissable.

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