LA PHENOMENOLOGIE COMME SCIENCE

LA PHENOMENOLOGIE COMME SCIENCE

Il n'est pas sans intérêt d'établir un bref parallèle entre la formation philosophique et théologique de Heidegger ou de Hegel ,et celle de Husserl.Husserl aborde la philosophie à partir d'une formation scientifique - particulièrement mathématique-, et son projet s'apparente davantage à ceux des membres du

cercle de Vienne,de Popper,de Russell ou de Wittgenstein qu'à celui d'un universitaire allemand,même si le déroulement de sa carrière l'apparente plutôt  aux Rickert,Simmel ou Dilthey.

Comme les Viennois,Husserl se fixe un objectif dont il ne déviera pas: conférer à ses recherches philosophiques,quel que soit leur objet particulier ,un statut rigoureusement scientifique.Que faut-il entendre par là ? 1° Un science est une oeuvre collective,et non une succession de "systèmes"rivaux.

2°Le progrès d'une science s'accomode de ruptures et même de changements de paradigme ,à condition que la novation s'intègre à l'ensemble ou même soit le facteur agissant de cette intégration.

3°S'il se trouve des découvertes concurrentes,cette rivalité, issue d'une différence de méthode ,de commodité ou de style sera dépassée grâce à une intégration ultérieure aux résultats communs.

Or rien de tel en philosophie.Husserl soutient donc que "la philosophie n'est pas encore une science"(o.c.,tr.PUF,Epiméthée,p.13) "S'agit-il d'un système philosophique au sens traditionnel (...)ou bien d'un corps de doctrines qui,préparé par l'énorme travail de plusieurs générations,débuterait effectivement

en s'appuyant sur un fondement inaccessible au doute et qui comme un bâtiment solide s'élèverait suivant les directives d'un plan assujettissant,pierre après pierre,chaque élément ainsi consolidé à la forteresse ?"

On objectera que le propre de la philosophie est de procéder par "tournants" tels que  le tournant socratico-platonicien,le tournant cartésien,etc. En effet,"les 'tournants' qui jouent un rôle décisif dans le progrès de la philosophie sont les moments où l'ambition d'être une science,affirmée par les

philosophies précédentes est ruinée par la critique de leur démarche prétendument scientifique"(idem.,p.15) .Il faut donc récuser l'idée qu'une philosophie "soit jugée comme l'habitus et la création d'une personnalité individuelle.(...)La philosophie est impersonnelle,ses collaborateurs n'ont pas

besoin de sagesse,mais de don théorique.La philosophie,aussi loin que s'étende sa doctrine effective,ignore la profondeur .(...)La profondeur est l'affaire de la sagesse,l'intelligibilité et la clarté intellectuelle,celle de la théorie rigoureuse. " (La philosophie,p.82)

Ceci posé,et l'objectif défini,il reste à préciser à quelle philosophie Husserl se trouve confronté et quelle problématique lui est imposée par ses contemporains.Il s'agit,sans nul doute,de la dualité "sciences de la nature et sciences de l'esprit",dominante pour Dilthey,Rickert et le courant néo-

kantien.Mais le naturalisme ne tend-il pas à faire de la psychologie une science de la nature parmi d'autres ? Husserl le conteste et propose la démarche phénoménologique.Quelle est donc la nécessité d'une telle démarche ?

Quelle que soit la nouveauté des principes proposés par un théoricien,et ,particulièrement,par un philosophe,il ne peut éviter de les adosser à des présupposés non discutés qui tiennent à la tradition.Dans le cas de Husserl,il s'agit d'un dualisme épistémologique qu'il partage aussi bien avec les néo-

kantiens qu'avec les empiristes.En effet,si les disciples de Dilthey et les rationalistes s'opposent sur la nature des fondements de la logique,ils s'accordent au moins sur un point,la distinction entre données empiriques et savoir a priori.C'est en raison de ce dualisme que Husserl s'estime contraint

de rechercher pour la logique un fondement tout à la fois a priori,pur,universel,absolu ,mais aussi intuitif et différent en cela d'une construction métaphysique.

  Pourquoi écarter en philosophie la connaissance du réel ,sinon parce que,quelle que soit la part,exposée par le kantisme,de l'a priori et du conceptuel dans les sciences de la nature,la part du sensible y est inéliminable."La possibilité d'une chose ne peut jamais être prouvée simplement à partir de la

non-contradiction du concept que l'on s'en fait,mais seulement en étayant le concept par une intuition qui lui corresponde.Si nous voulions donc appliquer les catégories à des objets qui ne sont pas considérés comme phénomènes,nous devrions mettre au fondement une autre intuition que l'intuition

sensible,et alors l'objet serait un noumène dans une signification positive.Or comme une telle intuition,savoir l'intuition intellectuelle,est tout à fait en dehors de notre pouvoir de connaître,l'usage des catégories  ne peut en aucune manière s'étendre au-delà des limites des objets de l'expérience."

(Critique,Analytique des principes,Du principe de la distinction de tous les objets en général en phénomènes et noumènes,Folio -Essais,Gallimard,1980,p.289)

Husserl nous propose-t-il de transgresser l'interdit kantien ? Précisons d'abord la portée de cet "interdit".Kant dénie tout usage purement intellectuel des catégories.Bien que sur ce point sa position ne demeure pas rigoureusement claire et immuable,Kant distingue généralement l'usage du concept pur de

sa signification.Avançons une comparaison.Faire usage d'un instrument quelconque,c'est mettre en oeuvre sa fonction pour former ou transformer une matière.

Mais si j'ignore ce rapport précis entre forme et matière,je puis bien penser à une fonction possible,ou même imaginer un domaine d'application,mais n'être nullement capable d'en user.Aussi Kant précise-t-il que celui qui croirait user pareillement d'un concept sans intuition serait "entraîné à prendre le

concept entièrement indéterminé d'un être de l'entendement considéré comme quelque chose en général en dehors de notre sensibilité,pour un concept déterminé d'un être que nous pourrions connaître de quelque manière par l'entendement."(o.c.,p.288)

Husserl ne pourrait-il pas s'engouffrer dans cette brèche et revendiquer pour la philosophie le statut de la pure pensée ? N'est-ce pas d'ailleurs,en quelque sorte,l'éventualité ménagée par Kant,à condition que l'usage de la pensée soit simplement critique et non pas spéculatif ? Pourtant,la position de

Husserl est sans ambiguïté : la philosophie doit être science rigoureuse ,revendiquer un statut au moins égal à celui des sciences de la nature.Mais ce statut,elle ne peut l'obtenir en prétendant régenter un secteur du réel. Par un coup de force antiplatonicien, mais aussi antikantien,c'est dans l' intuition

intellectuelle des  phénomènes eux-mêmes que Husserl va reconnaître l'outil de connaîssance philosophique.Pour la première fois peut-être en philosophie,le phénomène est pourvu d'une essence immédiatement accessible,connaissable a priori. "La théorie de la connaissance n'a

cependant,dans ce sens théorique,rien à expliquer,elle ne bâtit pas de théories déductives et ne se subordonne pas à de telles théories.Avec cette 'théorie des théories',la théorie formelle de la connaissance qui l'élucide se place avant toute théorie empirique ,par conséquent avant toute science du

réel explicative,avant la science physique de la nature,avant la psychologie,et naturellement aussi avant toute métaphysique.Elle ne veut pas expliquer (erklären) au sens psychologique ou psychophysique (...),mais élucider (aufklären) l'idée de la connaissance d'après ses éléments constitutifs ou encore

d'après ses lois."( Recherches Logiques,Introduction générale,1901,tr.fr.PUF,1961,tome 2,1e partie,pp.24-25).Notons ce paradoxe: une connaissance a priori et intuitive.En effet,relayant l'ancienne notion d'innéité dans un contexte transcendantal et non plus métaphysique,l'a priori précède et conditionnetoute donation d'objet ,tandis que l'intuition,fût-ce une intuition eidétique ,ne produit  pas son objet,l'essence,mais lui est strictement corrélée.

  Revenons à notre double comparaison.Qu'il s'agit là de l'anti-kantisme est évident.L'influence brentanienne de l'école autrichienne reste prédominante chez Husserl.Par contre,la proximité du platonisme,de l'essentialisme platonicien, semble plus difficile à contester.Mais on sait que cet essentialisme

n'est qualifié d"idéalisme" qu'à la suite d'un grave malentendu.Si l'idéalisme berkeleyen n'est,en fait ,qu'un immatérialisme,les soupçons d'idéalisme ,dissipés chez Descartes par la troisième Méditation ,et vivement rejetés par Kant,tant par sa "Réfutation" ,ajoutée aux Postulats de la pensée empirique

en général dans la seconde édition de la Critique,que dans les Prolégomènes,sont discutés de manière approfondie à propos de l'oeuvre de Husserl.Dans un recueil de quatre textes réunis

dans la traduction française sous le titre " Husserl,la controverse Idéalisme-Réalisme " (Vrin,2001), Roman Ingarden s'est attaché à critiquer certains préjugés attachés à la lecture de l'oeuvre du maître.Mais qu'en est-il d'après les plus anciennes déclarations de Husserl,c'est-à-dire d'après les Recherches ?

  Avant tout préoccupé à réfuter le relativisme et le psychologisme,Husserl s'y réclame effectivement de l'idéalisme ,mais en prenant soin d'en préciser sa propre interprétation."C'est là le point à propos duquel le psychologisme relativiste et empiriste se distingue de l'idéalisme qui représente la seule

possibilité d'une théorie de la connaissance en accord avec elle-même.Naturellement,le terme d'idéalisme ne vise pas ici une doctrine métaphysique,mais cette forme de la théorie de la connaissance qui  reconnaît dans l'idéal la condition de possibilité d'une connaissance objective en général,au lieu de l'écarter par une interprétation psychologiste."( I.e Recherche,tr.fr.,tome 2, 1°partie,pp.128-129)

  A condition que l'on tienne compte de la mise au point husserlienne,c'est-à-dire du double danger représenté par le Charybde de l'empirisme relativiste et par le Scylla du réalisme,physique et métaphysique,il semble possible de progresser vers une élucidation de l'"idéalisme phénoménologique".A  la

différence du platonisme,cet idéalisme a rompu avec l'ontologie.L'idée ou essence n'est pas un archétype pourvu d'une réalité supérieure à celle du phénomène,car l'être qui nous intéresse est celui-là même du phénomène.Or  le phénomène apparaît à une conscience,c'est un vécu.La

difficulté,énorme selon Husserl lui-même qui ne cesse pas de souligner la complexité de sa tâche,est de mettre au jour l'essence de ce vécu,non pas une donnée objective,comme pourrait l'exiger une psychologie scientifique,mais néanmoins universellement valide."S'il faut que cette réflexion sur le sens de

la connaissance ne conduise pas à une simple opinion,mais au contraire,comme il l'est ici rigoureusement exigé,qu'elle conduise à un savoir évident,elle doit nécessairement s'effectuer en tant que pure intuition d'essence sur la base exemplaire de vécus donnés de la pensée et de la connaissance.(...)La

description "pure" qui caractérise <la phénoménologie>,c'est-à-dire la saisie intuitive des essences effectuées sur le fond d'intuitions singulières de vécus (fussent-ils des vécus fictifs imaginés librement) à titre d'exemples,et la description des essences intuitionnées les fixant dans des concepts purs - cette

description pure n'est pas une description empirique (au sens des sciences de la nature)." (Recherches logiques,tome 2,1e partie,Introduction générale,tr.fr.o.c. p.21) .

Ce qui distingue l'intuition eidétique de l'observation empirique est clair: 1/ Tandis que la méthode de généralisation inductive prend appui sur la multiplication des cas,l'intuition éidétique s'effectue "sur le fond d'intuitions singulières de vécus." 2/Cette intuition accède à la formulation langagière et à la conceptualisation non sous la forme d'une hypothèse de loi,mais par la description de l'essence intuitionnée.

Cette double différence a pour conséquence paradoxale de rapprocher la méthode phénoménologique non pas de la psychologie, mais des mathématiques où,par exemple,le concept de cercle ne fait qu'exprimer l'essence du cercle par une définition,de manière pure et a priorique.Husserl

souligne le mode opératoire de l'intuition eidétique "tout à fait analogue à celui dont l'arithmétique pure traite de nombres,la géométrie de figures spatiales,sur la base de l'intuition pure dans une généralité idéative."(o.c.,p.21) Mais,comme nous l'avons déjà souligné au cours de notre étude, le "dire

du phénomène",n'est pas aussi simple que le "dire géométrique" des Eléments d'Euclide. Au vrai,notre thèse est que la part faite par la description phénoménologique à la poétique et à la rhétorique,aux images,comparaisons et symboles est aussi importante ,en philosophie ,que celle que la

description scientifique accorde à la précision de l'observation et à la justesse de la mesure.Reconnaissant cette difficulté spécifique,Husserl s'en tire en notant que "ces évidences ne peuvent être vérifiées et confirmées que par celui qui a acquis,par un entraînement approprié,l'aptitude à réaliser une

description pure (...)c'est-à-dire à laisser agir sur lui-même,dans leur pureté ,les rapports phénoménologiques."(ibidem,p.14) Mais n'est-ce pas reconnaître que la philosophie tient tout autant de l'art que de la science ?

  Si un rapprochement pouvait se faire,ce ne serait ni avec Platon ni avec Kant,mais bien plutôt avec Descartes et avec rôle que celui-ci reconnaît ,dès les Regulae, à l'intuition pure.Il reste toutefois à mieux comprendre ce que Husserl entend par "vécu" et comment le vécu ,dont l'apparaître n'est qu'un flux temporel évanouissant,peut être appréhendé dans une intuition eidétique.

Dès l'Introduction aux Recherches,Husserl détermine clairement à la fois sa méthode et son objet ,celle-là imposant en quelque sorte celui-ci.C'est en effet parce que la philosophie pure est une science rigoureuse qu'elle doit représenter "un domaine de recherches neutres".A une méthode "pure et

intuitive",à une "vision évidente d'essence" ne peut correspondre qu'un domaine de "vécus",terme qui , prenant le relai des idées cartésiennes ou lockiennes et des représentations kantiennes ,ne doit pas faire illusion,car on aurait tort d'y rechercher une quelconque résonance "existentielle".Il s'agit

de "vécus que l'on peut appréhender dans l'intuition et analyser et non de vécus aperçus empiriquement comme des faits réels."(o.c.,p.4)C'est à cette seule condition que le discours philosophique "amène à l'expression pure,par la description par des concepts (...)les essences directement

appréhendées dans l'intuition d'essence ainsi que les corrélations fondées purement dans les essences."(idem.) Seule une illusion favorisée par la tonalité affective (Stimmung) de la philosophie allemande, dont Heidegger et Scheler sont partiellement l'expression ,a pu occulter le cartésianisme du

premier Husserl et brouiller son projet philosophique ,qui était plus proche de la mathesis universalis que de tout autre.

 

"NOUS VOULONS RETOURNER AUX CHOSES ELLES-MEMES" :ANALYSE DISCURSIVE OU ANALYSE PHENOMENOLOGIQUE ?

Ce "mot d'ordre"de la phénoménologie,lancé par Husserl dès l'Introduction aux Recherches ,est aussi célèbre que mal compris.Ecartons d'emblée le réalisme du sens commun ou celui de la science dont le psychologisme est un avatar.Cette interprétation de la formule irait clairement à contre-sens de

tout ce qui constitue le projet husserlien.Or le sens de ce projet est dépourvu de toute équivoque.Il est commun à toutes les philosophies intuitionnistes,qu'il s'agisse de Descartes,de Bergson ou, en épistémologie des mathématiques,de Brouwer et Heiting.

"Retourner aux choses mêmes",c'est ne pas s'en tenir aux mots,particulièrement en logique et en mathématique,mais,derrière les symboles et leur articulation,derrière les lois qui norment la concaténation des symboles,retrouver les opérations qui leur donnent vie.

"Des significations qui ne seraient vivifiées que par des intuitions lointaines et imprécises,inauthentiques -si tant est que ce soit par des intuitions quelconques - ne sauraient nous satisfaire.(...)Par le moyen d'intuitions complètes,nous voulons nous rendre évident que ce qui est donné

ici dans une abstraction actuelle est vraiment et réellement ce que veulent dire les significations des mots dans l'expression de la loi."(o.c.,p.8 [6]). Et Husserl de préciser :"Autrement dit,nous ne voulons absolument pas nous contenter de "simples mots",c'est-à-dire d'une compréhension simplement

symbolique des mots,telle que nous l'avons tout d'abord dans nos réflexions sur le sens des lois établies en logique pure,concernant des "concepts",des "jugements",des "vérités",etc,avec leurs multiples particularités."(idem.)

Puisque le projet phénoménologique appartient sans équivoque possible à l'"école"intuitionniste,pourquoi en écarter d'entrée de jeu l'influence kantienne ? Pour deux raisons.Primo,l'intuition dont il s'agit ici n'est pas sensible mais intellectuelle.Elle est d'une sorte telle que Kant nous en dénie le pouvoir,à

nous,humains,et peut-être même "à tout être pensant fini" (Remarques générales sur l'Esthétique transcendantale). Mais il y a une seconde raison sur laquelle font silence la plupart des interprètes,c'est la quasi-absence,dans la Critique,de réflexion sur le langage.Certes,Kant distingue bien,à plusieurs

reprises,le sens ou la signification des catégories prises en elles-mêmes de leur usage,interdisant celui-ci et autorisant celui-là.Pourtant,la filiation lockienne et surtout leibnizienne a,sur ce plan,été rompue.Par conséquent,non seulement on est en droit d'écarter l'influence kantienne sur la pensée de

Husserl ,mais on doit même souligner le rôle très probablement joué par le leibnizianisme anti-kantien de l'école logique autrichienne.Il n'est que de rapprocher les déclarations de l'Introduction aux Recherches,auxquelles nous nous sommes référé,du texte bien connu de Leibniz,intitulé Méditations sur

la connaissance,la vérité et les idées ,de 1684. "Souvent,surtout dans une analyse un peu longue,nous ne saisissons pas l'objet de la pensée,d'un seul coup,dans toute sa nature,mais à sa place,nous utilisons des signes,et nous omettons d'habitude,par abréviation,de préciser dans notre conscience

présente, leur conception explicite,sachant ,ou croyant que nous l'avons en notre pouvoir.Soit ma pensée d'un chiliogone,ou polygone de mille côtés égaux;je ne considère pas toujours en elle la nature du côté,ni de l'égalité,ni du nombre mille ou cube de dix;mais ce sont ces mots-là (dont le sens,s'il se

présente à l'esprit,le fait en tout cas obscurément et imparfaitement) que j'emploie,au lieu des idées correspondantes;je les emploie parce que je me rappelle posséder leur signification,et que,de plus ,leur conception explicite n'est pas immédiatement nécessaire.Cette pensée,j'ai coutume de l'appeler

aveugle,ou encore symbolique; c'est celle dont nous usons en algèbre et en arithmétique,et même en presque toutes choses.Assurément,quand une notion est très complexe,nous ne pouvons penser du même coup toutes les notions qu'elle renferme : quand cependant la chose est possible,ou du

moins, pour autant qu'elle l'est j'appelle cette connaissance intuitive. On n'a pas d'autre connaissance qu'intuitive d'une notion distincte primitive;de même ,pour les complexes,la connaissance,souvent, n'est que symbolique." (in: Oeuvres choisies ,par L.Prenant,Garnier,p.79).

 Pour Leibniz,comme pour Husserl,la philosophie procède par analyse.On connaît la formule de Leibniz :"Praedicatum inest subjecto".Seule l'analyse nous conduit à la vérité.Ici encore,Kant et Leibniz s'opposent.Pour l'un,les jugements analytiques sont féconds,tandis que, pour l'autre, ils sont

stériles.Seule la synthèse permet alors de progresser,et si ce progrès opère selon des lois,c'est-à-dire conformément aux exigences d'universalité et de nécessité qui caractérisent la science,elle ne procèdera pas de l'expérience sensible, mais s'imposera à cette dernière et sera donc a priori.La position

de Husserl,nous l'allons constater,est plus complexe,car ,pour lui,l'analyse n'est pas une simple décomposition,et pas davantage une régression vers le primitif ou l'originaire.En effet,si la formule leibnizienne renvoie à une structure logique,grammaticale,de telle sorte que la syntaxe commande à la

signification isolée,cette interprétation de l'analyse et du sens ne convient pas à Husserl.Dès les Recherches,Husserl se heurte de front aux difficultés que rencontrera Wittgenstein,un quart de siècle plus tard,dans ses Conversations avec le Cercle de Vienne.

L'auteur du Tractatus observe,par exemple,le 28/12/1930 (chez Schlick) :"Que veut dire 'appliquer un calcul' ? Cela peut vouloir dire deux choses différentes:1.Nous appliquons le calcul de telle manière qu'il fournit la grammaire d'une langue.A ce que le calcul autorise ou interdit corrrespond alors

dans la grammaire l'expression 'pourvu de sens' ou 'dénué de sens'.On prendra pour exemple la géométrie euclidienne,comprise comme le système des règles syntaxiques d'après lesquelles nous décrivons les choses spatiales. 'Entre deux points on peut tirer une droite' veut dire : l'énoncé qui parle de la

droite déterminée par ces deux points a du sens,qu'il soit vrai ou faux.(Le verbe 'pouvoir' a deux significations:'Je peux soulever dix kilos','je peux tirer une droite entre deux points' .)A la configuration de jeu correspond une règle de syntaxe.[Les règles de syntaxe peuvent-elles se contredire ?]La syntaxe ne peut pas être justifiée.

2.L'application du calcul peut se produire de telle façon qu'aux configurations du calcul correspondent des propositions vraies et fausses. Alors le calcul fournit une théorie qui décrit quelque chose.Les trois lois de Newton ont une tout autre signification que la géométrie.Il en existe une vérification,par les

expériences physiques.Mais pour un jeu il n'existe pas de justification.Cela est très important.La géométrie elle-même peut être conçue de cette façon,quand on la prend comme la description de mesures factuelles."(Wittgenstein et le Cercle de Vienne,T.E.R. 1991,bilingue allemand-français,tr.Gérard Granel,pp.100-101.)

 Notre problème ici n'est pas celui de l'application,d'un jeu ou d'une règle,thème que Wittgenstein ne cessera de traiter à partir des années 30,mais le rapport syntaxe/signification,ou jeu/signification,car il est présent chez Husserl dans l'Introduction que nous nous attachons à commenter.L'un et l'autre

font explicitement référence à la grammaire.Mais tandis que Wittgenstein s'attache à distinguer jeu et théorie,règles et lois,choix d'une norme et recherche de la vérité,la position de Husserl est précisément intéressante en raison de l'effort qu'il poursuit pour mener de front recherche da sens

 et philosophie comme science,et pour privilégier ainsi une forme de science spécifique,en rupture avec les théories et leur vérification expérimentale.C'est cette volonté de mise à l'écart de l'expérience qui le pousse en direction de l'"analyse grammaticale".

Mais il s'agit seulement d'une voie' tracée en pointillés' :"Une phénoménologie des formes de langage impliquerait en même temps une phénoménologie des vécus de signification,l'analyse des signes coïnciderait pour ainsi dire avec l'analyse grammaticale."(o.c., p.15[12] )

 S'il n' a donc aucun doute sur "l'orientation antinaturelle de l'intuition et de la pensée que l'analyse phénoménologique exige",par contre la simultanéité de l'analyse grammaticale et de la description des vécus de signification semble problématique.

Husserl consacre à cette difficulté majeure les deux derniers  paragraphes de son Introduction  (§ 4 et § 5), où il prévient le lecteur d'une déviation possible de l'analyse phénoménologique." On sait avec quelle facilité,et sans qu'on s'en aperçoive aucunement,l'analyse des significations se laisse

mener d'habitude par l'analyse grammaticale." Dans le domaine logique,qui est celui des Recherches,le risque encouru est l'illusion de croire que "l'analyse des significations coïnciderait avec l'analyse grammaticale",c'est-à-dire que la structure de la langue reflèterait celle de la pensée.

Or,selon Husserl il n'en est rien,car la langue comporte une pluralité de fonctions spécifiques relevant de la communication.Comme pour Bergson, "les différences de signification relevant de la grammaire (...) dépendent des buts pratiques du discours.(...)Mais,comme on le sait,ce ne sont pas

de simples différences de signification qui conditionnent la différenciation des expressions.Je rappellerai seulement ici les différences de coloration,ainsi que les tendances esthétiques du langage qui répugnent à l'uniformité aride du mode d'expression et à sa dissonance phonique et rythmique."(o.c.,§ 4,p. 16[13]

Aussi l'importance accordée à la modulation stylistique tend-elle à obscurcir le rapport entre formes verbales ,liées à la pratique,et formes de pensée qui,elles,requièrent "le retour opéré de la signification vague à la signification correspondante,articulée,claire,saturée de la plénitude de l'intuition qui l'illustre,intuition en laquelle elle s'accomplit."(idem.,p.17)

Si nous avons pris soin de souligner l'importance accordée par Husserl à la confrontation entre analyse phénoménologique et analyse grammaticale,c'est parce que l'exigence d'une philosophie comme science a priori ne peut être satisfaite qu'à deux conditions distinctes: soit comme a priori formel,soit

comme a priori matériel.Ce dernier concept sera introduit par Scheler,mais Husserl ne semble pas en user,car il se tient à égale distance de l'empirisme et du formalisme,avec la conscience aiguë,confirmée par certaines thèses du Cercle de Vienne,de leur complémentarité.

Si l'expression n'apparaît pas,c'est pourtant de cela qu'il s'agit, d'un contenu ayant valeur de forme,en termes husserliens une "essence",notion qui est développée dans La philosophie comme science rigoureuse. "Voici la réponse :si les phénomènes ne sont pas,en tant que tels,nature,ils n'en ont pas

moins,ce que révèle le regard immédiat, une essence qui peut être appréhendée et,ce,de manière adéquate.Tous les énoncés qui décrivent les phénomènes au moyen de concepts directs,ne le peuvent, pour autant qu'ils sont valables,qu'au moyen de concepts d'essence,c'est-à-dire grâce à des

significations conceptuelles qui doivent être nécessairement accréditées dans une vision d'essence .(...)La vision des essences ne recèle pas plus de difficulté ou d'ésotérisme "mystique" que la perception.Lorsque par intuition la "couleur"parvient,pour nous,à une pleine clarté,devient un pur donné,ce donné est une "essence"."(tr.fr.PUF,Epiméthée,p.48).

 

Un bref commentaire.Ne revenons pas sur une interprétation platonicienne,exclue par la position anti-métaphysique de Husserl.L'intuitionnisme pourrait se réclamer de Descartes ou de Kant.En tant qu'intuition "pure",celle-ci serait à rapprocher de l'espace et du temps.Mais elle est aussi bien intellectuelle,

ce que Kant exclut.A la différence de Descartes,Husserl fait aussi porter l'intuition sur des "qualités secondes",que nous pouvons "appréhender de manière adéquate",formule cartésiano-leibnizienne étendue à un domaine que l'intellectualisme cartésien exclut.

On nous pardonnera de rapprocher à nouveau le programme husserlien d'intuitionnisme eidétique d'une réflexion de Wittgenstein,formulée dans l' Appendice à la Grammaire philosophique, où il apparaît ,assez étrangement,que les thèmes husserliens étaient,en dépit du grand silence de l'auteur du

Tractatus sur ses lectures,bien présents dans son travail.  "Si elle se présentait sous la forme d'un livre,la grammaire ne consisterait pas simplement en une série ordonnée

d'articles,elle montrerait une tout autre structure.Et si j'ai raison -on devrait voir en celle-ci la différence entre le phénoménologique et le non -phénoménologique.Il y aurait,par exemple un chapitre sur les couleurs qui réglerait l'usage des termes de couleurs,mais il n'y aurait pas de chapitre

analogue sur ce que la grammaire dit des mots "pas","ou" (des constantes logiques).Par exemple,les règles détermineraient qu'il faut utiliser les mots ci-dessus dans toutes les propositions (mais qu'il n'en va pas de même pour les termes de couleur).Et ce "toutes" n'aurait pas le caractère d'une généralité empirique,mais la généralité sans appel d'une règle de jeu supérieure."(Grammaire philosophique, tr.fr.Gallimard 1980,Appendice,p.221)

Pourquoi confronter ces deux textes,quel bénéfice en tirer ? Si la conférence de Husserl est de 1910,les multiples Remarques du 'second' Wittgenstein, qui s'étalent des années 30 à sa mort, ne peuvent avoir ignoré des oeuvres du maître,disponibles sans nul doute dans la bibliothèque de Cambridge.

Et si,contrairement à l'interprétation du logique strict donnée dans le Tractatus, Wittgenstein tend dès lors à transférer le domaine des couleurs de l'empirique au grammatical  ainsi qu'à distinguer dans les sciences l'axiomatique du phénoménologique,on pourrait y voir un effet de la fréquentation,fut-ce épisodique,de l'oeuvre de Husserl.

Aussi l'extension de l' apriori au qualitatif est-elle commune à l'un et à l'autre. Tous deux s'accordent à distinguer le logique strict (pour Husserl, le grammatical) des terrae incognitae du phénoménologique.Pour tous deux aussi,le danger est représenté par le naturalisme et donc,particulièrement

l'interprétation psychologique du qualitatif."Que veut-on dire lorsqu'on dit :'Je ne peux me représenter du rouge et du bleu au même endroit,en même temps '?Cela sonne comme un énoncé concernant la psychologie.Mais en fait il est absurde de suggérer qu'on puisse même essayer de se le

représenter.C'est impossible,quoique ce ne le soit pas au sens où nous disons qu'il est impossible de soulever un homme avec une seule main.Lorsque vous dites que vous ne pouvez vous représenter du rouge et du bleu à la fois en un seul endroit,c'est une règle grammaticale."(Les cours de Cambridge,tr.fr.E.Rigal, T.E.R., édition biilingue,1988,pp.105-106)

En résumé,le phénoménologique représente bien une possibilité -peut-être l'unique possibilité- pour la philosophie d'étendre le champ de l'a priori à un domaine jusque là abandonné aux sciences de la nature.Wittgenstein rejoint sur ce point Husserl,qui a sans nul doute ouvert la voie.Mais le

"phénoménologique"n'est pour Wittgenstein qu'un point de départ,ou ,mieux une halte entre le Tractatus et la découverte des Sprachspielen,tandis qu'il demeure pour Husserl la voie unique qu'il n'aura jamais fini d'explorer.La raison de cette différence n'est-elle pas dans le sens et la valeur que l'un et

l'autre accordent à la "vérité philosophique",Husserl persistant à la rechercher hors de toute transcendance métaphysique,tandis que Wittgenstein s'en tiendra jusqu'au bout à des remarques sur l'emploi de "vrai" et de "faux" telles que celle-ci :"Dans notre jeu d'échecs,nous ne mettons en échec que le

roi.De même, la proposition qui dit que seule une proposition peut être vraie ne peut rien dire d'autre que ceci:nous ne prédiquons "vrai" et "faux" que de ce que nous nommons proposition.Et ce qu'est une proposition est déterminé,en un sens par les règles de construction des phrases (de la langue (Recherches philosophiques  ,I,§ 136,tr.fr.Gallimard,2004,p.91)

 

PHENOMENE ET EPOCHE

Husserl n'a pas que l'intuition en commun avec Descartes .Le rôle qu'il attribue au doute,ou plutôt à la supension du jugement (εποχη,épochè) est tout aussi fondamental.Toutefois,en deça du doute cartésien,c'est plutôt à l'épochè sceptique et à son rapport au phénomène qu'il importe

de retourner.Cette démarche a pour les pyrrhoniens une double fonction,théorique et pratique.D'une part,elle sanctionne l'impossibilité de choisir entre deux thèses antagonistes et de même poids ,cette équivalence interdisant au jugement de franchir la distance qui sépare l'être des phénomènes.D'autre

part,elle s'impose comme le seul accès possible à la tranquillité ( αταραξια)."La suspension est ainsi nommée par rapport au fait de suspendre sa pensée (son assentiment),de sorte que l'on ne pose ni n'annule rien ,du fait des la force égale des objets de la recherche."(Sextus Empiricus,Esquisses

pyrrhoniennes,I,22,édition bilingue,Seuil 1997,tr.Pierre Pellegrin,p.163) .Aussi l'époché est-elle inséparable des phainoména (que P.Pellegrin traduit par "choses apparentes",o.c.I,10,p.65)"Si nous proposons des argumants directement contre les choses apparentes,nous ne proposons pas ces arguments

dans l'intention de rejeter des choses apparentes ,mais bien pour montrer la précipitation des dogmatiques."(id.,I,10,p.67).La démarche husserlienne s'apparente-t-elle à celle des sceptiques ? Husserl connaît et cite Hume.Mais il est moins proche de lui que de Descartes.Comme Descartes,en effet,il

recherche la vérité et le détour par le doute s'opère à seule fin de la saisir.Mais sans le recours qu'une pensée finie trouve nécessairement dans la pensée de l'infini,et donc dans son être,Descartes ne peut opérer le redressement métaphysique qui, arrachant l'esprit au plan des phénomènes, l'élève

au niveau de l'intelligence de l'être.Qu'en est-il pour Husserl ?"La vision appréhende l'essence en tant qu'être essentiel,et ne suppose aucunement l' existence." (La philosophie comme science rigoureuse,tr fr;P.U.F.,p.50) On emploie souvent indifféremment "époché" et "réduction" dans la lecture de

Husserl.Mais il faut souligner une différence.Si la suspension du jugement marque un arrêt du mouvement naturel de la pensée,une prudence qui interdit le franchissement du Rubicon ontologique sans l'aide apportée par la pensée de la transcendance ou la trancendance de la pensée,la

réduction exprime au contraire une audace incroyable de l'esprit livré à son immanence."Dans une vue portant sur le phénomène pur,l'objet ne se trouve pas hors de la connaissance,hors de la "conscience",et en même temps il se trouve donné dans l'absolue présence-en-personne qui caractérise ce qui

est l'objet d'une pure vue. Cependant notre position a besoin d'être assurée ici par la réduction phénoménologique,dont nous allons,pour la première fois ici étudier in concreto la nature méthodologique."(L'Idée de la phénoménologie, Cinq leçons,IIIe leçon, tr.P.U.F.,1970,pp.67-68) 

L'expression "phénomène pur" mérite commentaire.Si Pierre Pellegrin se croit autorisé de rendre τα φαινομενα par "les apparences",c'est bien parce que chez les sceptiques le caractère contradictoire des apparences sensibles rend impossible la συνκαταθεσις,l'assentiment,et justifie l' εποχη.Le scepticisme

met en cause l'unité,la rationalité et la substantialité de la φυσις .Mais ,entre temps,Kant a permis ,de situer les phénomènes à un niveau intermédiaire entre lesapparences et les noumènes.En effet, par ' nature ' (dans le sens empirique) il entend "l'enchaînement des phénomènes,quant à leur

existence,d'après des règles nécessaires,c'est-à-dire d'après les lois." (Critique,3e analogie de l'expérience, tr.Gallimard,Folio Essais,1980,p.252 ) Nous pouvons comprendre,dès lors ce que signifie l'expression "phénomènes purs"."Pur" s'oppose,comme chez Kant,à "empirique".Et,par ailleurs,les

phénomènes de la phénoménologie husserlienne ne sont pas considérés dans leur "existence" singulière,mais dans leur essence universelle."Il est nécessaire,écrit-il,d'être en garde contre la confusion fondamentale entre le phénomène pur au sens de la phénoménologie et le phénomène

psychologique,objet de la psychologie comme science de la nature.(...)Si je mets en question le moi et le monde,et le vécu en tant que vécu du moi,alors,de la vue réflexive dirigée simplement sur ce qui est donné dans l'aperception du vécu en question,sur mon moi,résulte le phénomène de cette

aperception.(...) Ainsi, à tout vécu psychique correspond,sur la voie de la réduction phénoménologique,un phénomène pur qui révèle son essence immanente, (prise individuellement), comme une donnée absolue."

 Bien que cette distinction ne soit pas parfaitement claire dès le début,Husserl use de deux expressions différentes:réduction gnoséologique et réductionphénoménologique,  à quoi succèdera ultérieurement la réduction transcendantale.Parallèlement,si l'on peut dire,le "phénomène" renvoie soit à

l'apparaître subjectif de die Erscheinung,soit à la liaison objective de der Phänomen.Situons chaque réduction à son niveau propre.Les recherches philosophiques de Husserl s'insèrent,nous l'avons souligné dès le départ,dans le cadre d'une critique de la connaissance qu'il partage aussi bien

avec les psychologues et logiciens autrichiens qu'avec le néo-kantisme allemand.Aussi la réduction gnoséologique représente-t-elle un mode opératoire proposé dans le champ de cette critique ."Le phénomène entendu en ce sens [i.e.:au sens des sciences de la nature] tombe sous la loi à laquelle nous

devons nous soumettre dans la critique de la connaissance,sous celle de l' εποχη à l'égard de tout ce qui est transcendant.(...) Ce n'est que par une réduction que nous allons d'ailleurs appeler déjà réduction phénoménologique,que j'obtiens une donnée absolue,qui n'offre plus rien d'une

transcendance."(L'idée de la phénoménologie,Cinq leçons, tr. P.U.F.,1970,troisième leçon,p.68)En un sens,il s'agit d'une seule et même réduction ,désignée d'abord par son domaine et ensuite par sa méthode.Et pourtant,si l'on s'attache à l'opération accomplie,la réduction gnoséologique exprime la

fermeture-la "mise hors circuit"- du champ des transcendances (physiques ou métaphysiques);elle a seulement un effet négatif. Par contre,la réduction phénoménologique ouvre à l'intuition eidétique ce même champ dans la conscience pure,le se-rapporter-à l'objet- transcendant "étant manifestement un

caractère interne du phénomène."(o.c.,p 71) Non seulement rien n'est perdu du contenu,mais ce qui en est conservé,en tant que phénomène cognitif pur,peut donner un sens à la philosophie "comme science rigoureuse".

Husserl ne dissimule pas son arrière-pensée :la confrontation avec Kant."Vous vous souviendrez d'ailleurs ici de la célèbre distinction kantienne entre lesjugements de perception et les jugements d'expérience.La parenté est manifeste.Mais ,d'un autre côté Kant,comme il lui manquait le concept de

phénoménologie et de réduction phénoménologique ,et qu'il n'est pas parvenu à se libérer entièrement du psychologisme et de l'anthropologisme,n'a pas atteint l'intention dernière de la distinction qui est indispensable ici.Pour nous,il ne s'agit naturellement pas,d'un côté de jugements valables seulement

subjectivement,qui sont limités dans leur validité au sujet empirique,et de l'autre de jugements valables objectivement,c'est-à-dire valables pour tout sujet en général ; car le sujet empirique,nous l'avons mis hors circuit,et l'aperception transcendantale,la conscience en général,va bientôt prendre pour nous une signification tout autre et pas du tout mystérieuse."(o.c.,3e leçon,tr.P.U.F.,1970,p.73)

La distinction kantienne, à laquelle Husserl se réfère, ne se trouve pas telle quelle dans la CRP de 1781,mais apparaît dans les Prolégomènes de 1783, II,Deuxième partie,§ 18.Sa formulation exacte est :"Des jugements empiriques,dans la mesure où ils ont validité objective,sont des jugements

d'expérience;quant à ceux qui ne valent que subjectivement,je leur donne le nom de simples jugements de perception. (...) Tous nos jugements commencent par être de simples jugements de perception;ils valent seulement pour nous,c'est-à-dire pour notre subjectivité;et ce n'est qu'en suite que

nous leur procurons une nouvelle relation,la relation à un objet ,et que nous voulons qu'ils soient également valables pour nous toujours et de même pour chacun;car lorsqu'un jugement s'accorde à un objet,il faut que tous les jugements sur le même objet s'accordent également entre eux,et la validité

objective du jugement d'expérience ne veut rien dire d'autre que sa nécessaire validité universelle."(idem,tr.Guillermit,p.66) Faire le projet de la philosophie "comme science rigoureuse" ,consiste à se conformer à un canon dont on n'est pas maître. Kant définit les deux conditions de

ce canon (ils n'en font qu'une,en réalité): la règle de l'objectivité et celle de l'intersubjectivité,dont l'unité peut s'exprimer comme transsubjectivité. Le problème de Husserl -et si l'on peut dire l'unique problème- c'est d'atteindre une transsubjectivité sans transcendance,une objectivité dans l'immanence.

Or il s'aperçoit dès les Cinq leçons que la voie cartésienne est infidèle à ce projet."Cela laisse prévoir,il est vrai,si nous nous souvenons de la 3e et de la 4eMéditation,des preuves de Dieu,du recours à la veracitas dei, etc,de mauvaises choses.Soit.Soyez donc très sceptiques ,ou plutôt critiques."(idem,3eLeçon,tr.p.74) Jusqu'au bout,peut-on dire,Husserl se croira menacé par ces " mauvaises choses" que sont les fantômes du "réalisme transcendantal",pour parler comme Kant.

Et pourtant,comment concilier objectivité et immanence ?"Avoir devant les yeux un phénomène [Erscheinung,et non pas Phänomen] qui vise quelque chose qui n'est pas soi-même donné en lui,et douter si cela existe et comment il faut comprendre que cela existe,cela a un sens.Mais voir et ne viser

absolument rien d'autre que ce qui est saisi par la vue,et là encore se poser des questions et douter,cela n'a aucun sens.Au fond,cela ne veut par conséquent dire rien d'autre que ceci : la vue,la saisie de ce qui est donné- en- personne,dans la mesure où il s'agit d'une véritable vue,d'une véritable 

présence- en- personne,et non d'une autre sorte de présence ou donnée,qui vise quelque chose qui n'est pas donné,c'est là ce qu'il y a d'ultime.C'est l'absolue évidence."(ibidem,p.75)

Bref,Husserl  tout à la fois rejette l'alternative kantienne de l'objectif et du subjectif,et prétend trouver dans le subjectif même,désigné sous le nom d'"aperception transcendantale ou de conscience en général "le lieu de l'absolue évidence". N'est-ce pas chercher Descartes dans Kant ? Quel rôle

l'aperception pure ou transcendantale joue-t-elle chez Kant dans la constitution d'une connaissance ?Celui de l'unification du divers des représentations qui sont nécessairement mes représentations."Toutes les intuitions ne sont rien pour nous,et ne nous concernent pas le moins du monde ,si elles ne

peuvent être reçues dans la conscience,qu'elles agissent sur elle directement ou indirectement,et ce n'est que par ce moyen que la connaissance n'est possible.Nous avons conscience a priori de la complète identité de nous-mêmes relativement à toutes les représentations qui peuvent jamais appartenir

à notre connaissance comme d'une condition nécessaire de la possibilité de toutes les représentations.(...)" (Déduction des concepts purs de l'entendement,Première édition,troisième section [A 115];Gallimard,Folio,1980,p.724)En effet,les catégories ne lient a priori le divers de la sensibilité qu'à

la condition qu'elles dépendent elles-mêmes d'un principe suprême d'unité (principe transcendantal de l'unité). "Or l'unité du divers dans un sujet est synthétique : l'aperception pure fournit donc un principe de l'unité synthétique du divers dans toute intuition possible."(o.c.,p.725). Heidegger,on le sait,a

privilégié la première édition de la Critique ,en raison du rôle accordé par Kant  à la" pure synthèse de l'imagination".Nous aurons peut-être à revenir sur cette difficulté.Nous nous en tiendrons ici au rapport, explicité par Husserl à la suite de Kant,entre connaissance et conscience.

Dans une longue note, dont l'importance est soulignée par Kant lui-même,ce dernier précise :"Il est absolument nécessaire que dans ma connaissance toute conscience appartienne à une conscience de moi-même.(...)Il ne faut pas perdre de vue que la simple représentation Je est par rapport à toutes les

autres( dont elle rend possible l'unité collective) la conscience transcendantale.Que cette représentation soit claire (conscience empirique) ou qu'elle soit obscure,cela n'importe pas ici,pas davantage même n'importe la réalité de ce Je; mais la possibilité même de la forme logique de toute connaissance

repose nécessairement sur le rapport à cette aperception comme à une faculté."(idem,p.725) Que signifie,pour Kant,"conscience trascendantale "?Dès l'Esthétique,Kant nous a appris ce qu'est,d'après lui,la différence entre 'métaphysique' et 'transcendantal'.Si métaphysique s'oppose à em-

pirique et équivaut à a priori,par 'transcendantal' il faut entendre :" un concept à partir duquel peut-être saisie la possibilité d'autres connaissances a priori".(De l'espace,§ 3)Et même si Kant n'est pas toujours absolument constant dans la rigueur de ses dénominations,c'est bien comme cela qu'il faut

entendre la 'conscience trancendantale',comme le point ultime de formation des connaissances,c'est-à-dire des synthèses a priori,qu'il s'agisse de l'a priori intuitif,c'est-à-dire sensible,ou de l'a priori intellectuel,catégories et principes.Or le double paradoxe est que le noeud de ce dispositif si délicat et si

complexe est à la fois un simple Je,une conscience,et qu'en elle,rien d'absolu n'est donné,sinon le divers de l'expérience qu'elle lie et unifie.Qu'en est-il donc de "l'absolue évidence" que Husserl prétend trouver en elle,une fois que, par l'εποχη,toute transcendance aura été réduite pour faire place nette au

transcendantal ? Une simple conscience peut-elle 'intuitionner' autre chose que des moments singuliers,mais,en ce cas, comment fonderait-elle une "science rigoureuse" ?Husserl ,à qui le recours cartésien au discursif est interdit par ses exigences mêmes,ne peut pas reculer."Mais comment,l'absolue

évidence,la présence-en -personne dans une vue,se rencontre-t-elle uniquement à propos du vécu singulier et de ses moments et parties singuliers,c'est-à-dire uniquement à propos d'une position intuitive d'un ceci-là ?N'y aurait-il pas une position intuitive des généralités ?"(idem,Troisième

leçon, p.76) .Or n'oublions pas que le projet phénoménologique n'est pas la description empirique du "flux de la conscience", telle que s'y applique la psychologie.Il est de mettre en oeuvre une critique de la connaissance fondée sur une évidence absolue."Ce que vise la recherche,explique Husserl à

ses auditeurs,ce sont "les sources de la connaissance" ce sont les origines qui sont à saisir par la vision générique,ce sont les données absolues génériques qui représentent les mesures de base générales sur lesquelles doit être mesuré tout sens,et par suite tout droit de la pensée confuse,et par lesquelles doivent être résolues toutes les énigmes qu'elle pose dans son rapport à l'objet."(ibidem,p.80)

C'est dire très nettement -bien que l'expression de la difficulté reste embarrassée - qu'il ne faut pas se tromper d'objectif.Si la démarche est neuve,l'objectif est bien celui de de la mathesis universalis cartésienne et de la critique kantienne,même s'il a pris une forme différente,puisqu'il ne s'agit

plus de fonder principalement la métaphysique, mais la philosophie dans sa globalité. Or si le 'rapport à l'objet' est toujours au coeur du propos philosophique,la réduction phénoménologique interdit de s'intéresser à son existence. Cela revient,d'une certaine façon,à écarter simultanément les

positions contraires du réalisme et de l'idéalisme.Et cela de deux manières.D'abord,en mettant l'essence ,c'est-à-dire l'objectivité du sens,au coeur du débat;ensuite,en s'attachant à montrer comment cette objectivité peut être, non pas "trouvée" ou "prouvée",mais constituée par la conscience même.

C'est pourquoi la seconde partie de notre recherche portera sur SENS et CONSTITUTION.

FIN DE LE PREMIERE PARTIE  DE " LA PHENOMENOLOGIE COMME SCIENCE RIGOUREUSE"; SUITE: PHENOMENOLOGIE 2 ;SENS ET CONSTITUTION.

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