L'ANALYSE FONCTIONNELLE DU LANGAGE


"La philosophie peut bien partir du sens commun,mais elle ne peut en rester au sens commun.(Mais) c'est un fait que la philosophie ne peut pas partir

du sens commun parce que son affaire est de nous débarrasser de cette sorte de perplexités qui ne surgissent pas du sens commun.(...)Il ne faut pas

essayer d'éluder un problème philosophique en faisant appel au sens commun; présentez-le le plutôt tel qu'il se pose avec le plus de force.(...)La

philosophie,peut-on dire,consiste en trois activités:voir la réponse du sens commun,s'immerger si profondément dans le  problème que la réponse du

sens commun soit insoutenable,et revenir à partir de là à la réponse du sens commun.En philosophie,il ne faut pas essayer de court-circuiter les

problèmes."(Cahier jaune, trimestre d'automne 1934, XII,p.134/135.)

 On comparera avec le Cahier bleu :" Il n'y a pas de réponse du sens commun à un problème philosophique.On ne peut défendre le sens commun

contre les attaques des philosophes qu'en résolvant leurs énigmes,c'est-à-dire en les soignant de la tentation d'attaquer le sens commun.;non pas en

reformulant les vues du sens commun.Un philosophe n'est pas un insensé,quelqu'un qui ne voit pas ce que tout le monde voit;d'un autre côté,son

désaccord avec le sens commun n'est pas non plus celui du scientifique en désaccord avec les vue rudimentaires de l'homme de la rue.Autrement dit,

son désaccord n'est pas fondé sur une connaissance plus fine des faits.Nous devons donc rechercher où est la source de sa perplexité."

(tr.fr. Gallimard,1996,pp.113/114)

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Quand il veut donner des exemples de 'formes premières' du langage,Wittgenstein accomplit une double démarche.D'une part,en effet,il invoque St Augustin afin de montrer qu'un

philosophe met presque inévitablement en avant la fonction iconique,projective et,finalement,cognitive du langage,fonction que lui-même,dans le Tractatus,avait jugée essentielle

et pourvoyeuse de sens ; mais ,d'autre part, il se réfère,à partir du Y.B.,à des exemples destinés à rendre perplexe ce même philosophe,car ils sont empruntés au monde du travail

et donc de l'action. 

C'est en effet dans le monde du travail que Wittgenstein va rechercher des modèles élémentaires de 'jeux de langage.Aussi ne faut-il pas privilégier dans la grammaire du terme 'jeu'

la connotation ludique,mais seulement celle d'une occupation conforme à des règles.Cela dit,l'idée de gratuité s'accorde avec  la nature même du type d'occupation choisi,

avec son caractère supposé artificiel et arbitraire ; car, dès que l'activité doit s'intégrer à un ensemble,correspondre à un plan dont l'intelligence doit être saisie ,au moins partiellement,

par l'exécutant,il s'agit alors d'une véritable tâche, où  l'arbitraire des règles est atténué ou supprimé par la nécessité de sa coordination avec d'autres tâches et de sa

subordination à une idée directrice.Aussi Wittgenstein,au moment même où il écrit que "la façon dont St Augustin a décrit l'apprentissage du langage était correcte pour un langage

plus simple que le nôtre"(The Brown Book,I,tr.fr.Gallimard 1996,p.137) va-t-il subvertir cet hommage en imaginant "une société où le seul système langagier (...)ait pour fonction

la communication entre un maçon A et son aide B".(o.c.,I,1,p.137 sq.),et où le 'jeu de langage' ,au lieu de consister en un échange de signes se réduirait à satisfaire un commandement

en renvoyant le référent,c'est-à-dire l'objet lui-même.Jeu dangereux ,quand il s'agit de "pavés,dalles ,briques,ou colonnes " et que Wittgenstein décrit comme suit:"Dans l'utilisation

effective de ce langage,un homme lance des mots en tant qu'ordres,et l'autre agit en conséquence." (idem,p.138).

Non seulement le paradigme a changé puisqu'il s'agit d'un langage d'action ,où les mots déclenchent des gestes dans une situation codifiée,mais la pensée sous-jacente prend néces-

sairement la forme d'un échange.Elle est dialogique par nature.La fonction de communication occupe la première place dans le jeu."Souviens-toi,commente le maître,que dans ce cas le geste

de montrer fait partie de la communication elle-même.(...) Aussi ces systèmes de communication ,nous les appellerons,jeux de langage."(ibid.5,p. 143)

 Si le Tractatus méritait l'éloge de Lord Bertrand Russell quand celui-ci reconnaissait que "les théories de Wittgenstein l'(avaient) profondément influencé",nous ne pouvons que déplorer

que "ses théories les plus récentes, telles qu'elles apparaissent dans ses Investigations philosophiques ,ne (l)'aient pas du tout influencé."(Histoire de mes idées philosophiques,

tr.fr.Gallimard,1962,p.139)  Or l'observation de Russell,par sa sècheresse même,semble attester non point que le travail de Wittgenstein à Cambridge consistait à prolonger,critiquer ou

améliorer partiellement les idées du Tractatus,mais tout au contraire que, si cette interprétation ne manquait pas de justesse pour la période "viennoise",ce n'était décidément plus le cas

à partir du Cahier  brun ,dont la première partie des Recherches, citées par Russell,reprend les idées maîtresses. Il s'agissait d'un autre "coup de génie",moins saisissant que le premier,

car il n'avait pas le brio qui caractérise souvent les découvertes des jeunes mathématiciens,mais dont l'effet sur la philosophie et les sciences humaines a été peut-être plus large et plus

durable. 

 En un sens,la déception manifestée par Bertrand Russell est compréhensible,car si l'apport de Wittgenstein à la logique était novateur (tables,théorie de la tautologie,par exemple),il

semble que le "second" Wittgenstein soit plutôt celui des redécouvertes et de la continuation d'une tradition.Il suffit,pour illustrer cette observation, de mettre en parallèle un résultat du

Cahier brun et l' "ouverture" sur le multifonctionnalisme discursif par laquelle Aristote termine l'introduction du Περι Ερμηνειας."Tous discours est signifiant,mais tout discours n'est pas déclaratif

(εστι λογος απας μεν σημαντικος ,...αποφαντικος δε ου πας),mais seulement celui en qui réside le 'dire-le-vrai' ou le 'dire-le faux';et cela ne se trouve pas dans n'importe quel discours.

Par exemple,la prière est bien un discours,mais n'est ni vraie ni fausse.Laissons de côté ces sortes de discours - ils appartiennent à la rhétorique ou à la poétique."(De l'interprétation,

17a 1-7) "Satz",proposition, est l'équivalent de λογος."Une proposition peut être constituée d'un seul mot.(...) En 1),les signes 'briques!','colonnes!',sont les phrases.(...)Le rôle que

jouent les propositions dans un jeu de langage nous permet de distinguer les ordres,les questions,les explications,les descriptions,et ainsi de suite."(o.c.,I,7;tr. fr.1996,pp.144/145)

Peut-être Wittgenstein,avec sa métaphore de la 'nébuleuse' ("a nebulous mass of language") ajoute-t-il à Aristote ce qui était implicite pour un grec ou un 'parlant-grec'."Remarque:

l'image que nous avons du langage d'un adulte est celui d'une masse nébuleuse de langage,sa langue maternelle ,entourée de jeux de langages discrets (discrete) et plus ou moins

nettement délimités,les langages techniques."(o.c.,I,5,p.143)

Mais là ne se limitent pas les formes d'expression linguistique ,puisqu'il leur faut adjoindre la manifestation des émotions et toute une gestuelle propre à la culture du locuteur ("toute

langue est une culture").Nous découvrons alors l'entier l'arrière-plan (the whole background) de la langue,la forme de vie dont la forme de pensée est tout à la fois une émanation et

une mise en question.(o.c.,48,p.Gallimard,1996,p.170)

 

 

 

           


 

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