HISTORICITE et HISTORICISME

LOI ET HISTOIRE

 

 

I-LOI ET HISTOIRE

II- HISTOIRE ET DIALECTIQUE

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I/Loi naturelle et loi humaine.

 

Le but des sciences de la nature (physique,chimie,biologie) est de découvrir des relations stables entre des phénomènes observables et,dans la mesure du possible,

d’exprimer ces relations au moyen de formules mathématiques telles que fonctions ou équations.Par exemple,la loi d’Ohm ,I=E/R,exprime une relation stable entre

l’intensité d’un courant,exprimée en ampères,la force électromotrice E ,exprimée en volts,et la résistance R d’un circuit exprimée en ohms.Dans l’égalité,I =

E/R,comme dans tout problème scientifique,la quantité de l’inconnue est calculable à partir des données correspondant aux autres paramètres de la 

formule,elles-mêmes lues sur les instruments de mesure adéquats (voltamètre,galvanomètre) et elle varie en fonction stricte de la variation d’une ou de plusieurs 

données.

  Ce schéma,que nous simplifions à l’excès,correspond à la structure de la loi scientifique,ainsi définie par Jean ULLMO :" une loi naturelle est l’expression

mathématique (ou orale,pour les plus simples d’entre elles,qui correspondent aux relations statiques) de la validité permanente escomptée d’une relation répétable

constatée dans les phénomènes naturels." (La pensée scientifique moderne, Flammarion,1958,chapitre 2,p.54).Notons la prudence manifestée dans cette définition,

puisque la modalité attendue de la loi naturelle n’est pas la nécessité mais "une validité permanente ( seulement) escomptée".Rappelons à ce propos la définition    

qui ouvre le premier chapitre de L’ESPRIT DES LOIS :"Les lois,dans la signification la plus étendue,sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des   

choses:et dans ce sens tous les êtres ont leurs lois;la Divinité a ses lois;le monde matériel a ses lois;les intelligences supérieures à l’homme ont leurs lois;les bêtes

ont leurs lois;l’homme a ses lois.  Ceux qui ont dit qu’une fatalité aveugle a produit tous les effets que nous voyons dans le monde,ont dit une grande absurdité;car quelle

plus grande absurdité qu’une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents ?  Il y a donc une raison primitive;et les lois sont les rapports qui se trouvent

entre elle et les différents êtres,et les rapports de ces différents êtres entre eux."(I,I)

  Il est intéressant de mettre en parallèle définition scientifique et définition philosophique de la loi.Le philosophe (et juriste !)Montesquieu fait preuve de ce que

Quine nomme un " engagement ontologique",puisque les lois: 1° ont la modalité de nécessité;2° ne tirent pas cette nécessité d’une interprétation humaine,mais

de la réalité elle-même;3°  sont universelles;4° que cette nécessité s’applique aussi à l’homme,ce qui pourrait être une menace pour sa liberté.5° Mais que

cette menace est écartée,car cette nécessité est distinguée du fatalisme antique ou moderne;6°Il s’agit donc d’une nécessité intelligente:une raison primitive,c’est-à-

dire créatrice,cause non seulement efficiente,mais aussi finale,organisatrice du tout et elle-même organisée.

  Telle est le vision philosophique de Montesquieu,plus proche du nécessitarisme de Leibniz que de celui de Spinoza.Montesquieu est réaliste,rationaliste et

métaphysicien.Mais il est surtout,en disciple de Leibniz, universaliste,n’instaurant pas de coupure entre l’univers naturel et le monde de l’homme.Cet universalisme

scientifique,une formule de l’Esprit des lois,relevée par Louis Althusser dans Montesquieu,la politique et l’histoire (PUF,1959,p.10),l’atteste :"J’ai d’abord examiné les

hommes et j’ai cru que dans cette infinie diversité des lois et des moeurs,ils n’étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies."(EL,Préface)

Mais,pour ce qui est de la connaissance de l’homme ou des hommes,la méthode scientifique se heurtera toujours à un obstacle majeur :le non- reproductibilité des

phénomènes humains,c’est-à-dire leur insertion dans le cours de l’histoire.

  On objectera que la différence n’est pas de nature, mais de complexité.Ce n’est pas le cas,car entre le coup de frein d’un automobiliste permettant au tout dernier

moment d’éviter le choc avec un autre véhicule,et le lancer d’un satellite par une fusée,la différence de complexité n’est sans doute pas au détriment du lancer de

satellite,mais le coup de frein est une réponse parmi d’autres (coup de volant ,accélération),qui ne peut se comparer qu’au lancer de torpille par un sous-marin sur le

point d’être découvert.Dans toute suite d’actions imputables à l’homme intervient le moment d’un choix entre au moins deux possibles :faire,ou ne pas faire.D’où la

différence entre le fait physique et l’évènement historique ,qui,certes,n’est jamais unique en son genre et qui est même analogue à beaucoup d’autres du même genre,

mais qui n’est pas répétable au point de pouvoir donner lieu à une loi stricto sensu. Montesquieu écrit en juriste et en philosophe.Comme juriste,il prend pour objet

les lois humaines de toute nature et de tout temps,ces lois dont Cicéron écrit qu’ "il faudra embrasser le domaine complet du droit et des lois,si bien que ce que

nous appelons ’droit civil’ se trouvera réduit à un espace petit et limité.Car nous avons à expliquer la nature du droit et il faut aller le découvrir dans la nature de

l’homme;il faudra examiner les lois par lesquelles doivent être gouvernées les cités;enfin,il y aura lieu d’étudier les droits et décrets des peuples qui se trouvent

rassemblés et classés." (De legibus,I,17)

  Mais aux lois civiles et politiques prises pour objet d’étude, il faut superposer’la loi prise au sens neutre de relation régulière.La loi au sens juridique ne résulte-t-elle

que d’un caprice,d’une décision arbitraire du législateur ?Prise au cas par cas,elle peut souvent en donner l’apparence.Aussi faut procéder préalablement à un travail

de recollection,domaine par domaine,en se fiant moins à la recherche diachronique des causes prochaines qu’au repérage synchronique de régularités structurelles à

travers le temps et l’espace.L’"Esprit" des lois n’est rien d’autre que la recherche de telles régularités dont la découverte rend souvent une législation

intelligible.Cicéron est bien le maître de Montesquieu en universalisme et en rationalisme: "La loi est la raison souveraine incluse dans la nature,qui nous ordonne

ce que nous devons faire et nous  interdit le contraire.Cette raison,lorsqu’elle s’appuie sur la pensée de l’homme et se réalise grâce à elle,est encore la

loi."(o.c.,I,18) Aussi le  fondement métaphysique que nous avons repéré dans la définition de Montesquieu et qu’on peut assimiler au Dieu de Leibniz est-il

également très proche de la Raison stoïcienne,à la fois providence et nécessité.

Mais il n’est toutefois pas question de réduire l’oeuvre de Montesquieu à une résurgence de la (méta ?) physique stoïcienne.Car il s’agit,après Newton,de tirer des

régularités constatées leur formulation intelligible ,la loi de ces lois (leur "esprit").La méthode comparative,sinon expérimentale,est à l’oeuvre,même si cette

formulation ne peut être traduite en des termes aussi rigoureux que les lois de Kepler.Pourtant,même si les motivations conscientes et souvent partisanes des

législateurs relèvent souvent de l’arbitraire et font mentir la norme rousseauiste qu’ "il n’y a point de volonté générale sur un objet particulier",les régularités

relatives à des types de situations ou de fonctions demeurent au cours de l’histoire,ce qui a pu conduire les stoïciens à dire que nous jouons un rôle dans une pièce 

dont l’intrigue nous échappe, mais qui n’est qu’un échantillon parmi d’autres (destins de marin,de tyran,de philosophe...).Ainsi en va-t-il des lois positives,nullement

indéterminées,mais règles combinées à beaucoup d’autres dans le cadre d’un "monde possible".D’où cette formule très leibnizienne de ton:"Les êtres particuliers

intelligents peuvent avoir des lois qu’ils ont faites;mais ils en ont aussi qu’ils n’ont pas faites.Avant qu’il y eut des êtres intelligents,ils étaient possibles;ils avaient

donc des rapports possibles et par conséquent des lois possibles." (o.c.I,1, L’Intégrale,Le Seuil,1964,p 530) Bref,les lois positives,instituées par l’homme, s’inscrivent

dans le cadre d’une nature qui,créée ou non,est posée comme rationnelle.Que veut dire "rationnelle" ?Montesquieu ne laisse planer aucun doute: "juste" ! "Avant

qu’il y eût des lois faites,il y avait des rapports de justice possibles."(id.) Cela signifie-t-il que l’intelligibilité ultime des lois consiste à les rabattre finalement sur la

justice d’un créateur ? Montesquieu serait-il "déchiré entre un matérialisme mécaniste et un idéalisme moral" ?(L.Althusser,o.c.,p39)L’expression "idéalisme" est 

assez mal venue dans un contexte philosophique qui,qu’il soit leibnizien ou stoïcien,ne relève nullement de l’idéalisme,c’est-à-dire d’une philosophie du sujet

pensant.Or tel n’est pas le soubassement épistémologique de l’EL, qui est une réflexion sur les conséquences idéologiques (juridiques,morales,politiques) de la

géographie et de l’histoire des peuples dans le monde ,sur "les principes qui forment l’esprit général,les moeurs et les

manières d’une nation"( EL.,XIX). Le concept de "peuple"est ainsi le pivot de cette réflexion.

 

2/ Qu’est -ce qu’un peuple ?

 

  On distinguera le peuple de la population,notion quantitative relevant de la démographie et définie par la densité,nombre d’habitants au km2,mais aussi précisée

par les taux de natalité et de mortalité, ainsi que par l’espérance de vie selon les sexes.Le terme de peuple a lui-même deux sens.En un sens,il signifie les

habitants d’un pays ou d’une ville (le peuple français,le peuple romain),mais, en un autre sens, il renvoie seulement à la partie la plus nombreuse de ce pays ou de

cette ville;à Rome,par exemple,le peuple opposé au Sénat.

  Dans l’ Esprit des lois,Montesquieu ,qui s’attache à étudier les relations de convenance , de désaccord ou de variation fonctionnelle entre des lois déterminées

(civiles,domestiques,politiques,religieuses,etc.) ,prises comme paramètre, et d’autres paramètres tels que nature du gouvernement,du climat,population,etc.,

fait intervenir le peuple comme paramètre distinct à partir du livre XI.En effet,bien que l’EL soit divisé en six parties,en XXXI livres ,en chapitres et en

paragraphes,la lecture qu’on peut en faire se résume à trois grands "moments".

Ce qu’on peut tenir pour son premier "moment" répond au début du sous- titre "...ou du rapport que les lois doivent avoir avec la consti-

tution de chaque gouvernement." Il s’agit en quelque sorte d’un ’ Traîté de droit constitutionnel ’,dont l’originalité tient moins dans le détail de ses analyses que

dans sa problématique scientifique et,de surcroit,dans les prises de position politiques que les analyses expriment ou dissimulent.

  Par contre,le second "moment" de l’EL , qui correspond à la seconde partie du sous-titre "...les moeurs,le climat,la religion,le commerce,etc.", renvoie directement à

la diversité des peuples,à leurs conditions de vie matérielles et spirituelles ainsi qu’à leur historicité effective,et plus seulement à leur organisation politique.Si l’on 

admet que la constitution d’un Etat délimite l’arène des jeux de pouvoir, ce sont les conditions effectives de vie des peuples qui définissent,en dernier ressort, les

conditions d’exercice de leur puissance.

  Vient enfin le troisième ’moment’,assemblage qui semble baroque et surajouté,mais qui pourtant n’est que que l’application de la méthode à un cas particulier

à partir de l’histoire de deux peuples ,ainsi caractérisée dans le sous-titre : "...à quoi l’auteur a ajouté des recherches nouvelles sur les lois romaines touchant les

successions,sur les lois françaises et sur les lois féodales." 

  Réfléchissons sur le choix des "peuples" intervenant au cours de l’EL. Il s’agit d’un choix assez large :grecs ,romains et turcs,pour l’analyse des lois politiques et

des constitutions;mais aussi chinois,perses et asiatiques.L’examen de l’incidence sur les lois de tels peuples des conditions naturelles permet de citer les Indiens (de

l’Inde,et non d’Amérique,chapitre XIV); Arabes,Germains et l’ensemble des pays européens complètent cette énumération faite au cours des pages.

Si nous faisions appel à une grille plus fine,il faudrait distinguer les grandes civilisations des nations , des ethnies ou des sociétés.

En France,la justice est rendue "Au nom du peuple français !"Que faut-il entendre par là ?Certes,le cadre d’un tribunal et de la justice qui y est rendue est celui de

l’Etat.Pourtant,quel que soit le régime,monarchique ou républicain, dans un Etat démocratique,quand bien même le serment d’un témoin appelé à la barre se ferait-il

sur la Bible ou sur un quelconque autre texte religieux,c’est au nom de la collectivité tout entière,avec son consentement implicite,si la procédure légale est bien

respectée,que le verdict sera énoncé."Peuple est donc ici synonyme de nation.

  Mais depuis que la constitution d’une nation est précédée d’une "Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen",en France depuis 1791,reconnaissant un certain

nombre de "droits naturels et imprescriptibles de l’homme",le peuple,par la voix de ses représentants ,se reconnaît,quelles que soient par ailleurs ses spécificités de

peuple, une partie de l’humanité.En tant que peuple,il est dépositaire de la souveraineté;en tant que partie de l’humanité,il est dépositaire de droits naturels.

Dans la Constitution de 1791,la "naturalité" de ces droits est déclarée "sous les auspices de l’Etre suprême",tandis que la souveraineté est issue de l’"association

politique".En d’autres termes,les droits naturels sont des droits individuels.La Constitution de 1795 ne s’attarde pas sur le fondement des droits,mais elle leur adjoint

un certain nombre de devoirs.Elle fait résider la souveraineté dans "l’universalité des citoyens",formule sibylline qui évite la référence traditionnelle à la nation.

Enfin,le projet de Constitution de la IVe République,d’abord rejeté le 5 mai,puis adopté après une certain nombre de retouches et promulgué le 27 octobre 1946,

proclame,dans son long préambule, que" tout être humain possède des droits inaliénables et sacrés,auxquels nulle loi ne saurait porter atteinte."On remarque que

ces droits ne sont pas dits "naturels".En revanche,ils sont considérablement développés , précisés et rangés sous deux titres ,Libertés et droits sociaux et économiques,

ceux-ci résumés par l’article 22 :"Tout être humain possède,à l’égard de la société,les droits qui garantissent,dans l’intégrité et la dignité de sa personne,son plein

développement physique,intellectuel et moral". Enfin, "La souveraineté appartient au peuple.Elle s’exerce conformément à la Constitution." Notons, pour terminer

ces observations sur le fondement des droits et sur celui de la souveraineté,que la Constitution de la Ve République renvoie,quant au Préambule à la Déclaration de

1789 et au Préambule de 1946,avec une création,celle de la Communauté faite de la République et des territoires d’outre-mer.

  Si l’on élargit la portée de la Déclaration à celle du 10 décembre 1948,La Déclaration universelle des droits de l’homme, on observe deux choses.D’abord,elle s’inscrit

dans le cadre des Nations Unies et y est adoptée par les Etats membres.Ensuite,une notion y apparaît,celle de "personne",qui ,dès l’article 3 -avec,à l’article 6,la

spécification de "personnalité juridique"- est tenue pour sujet universel des droits.

  Il s’agit là d’une rupture décisive ,puisque le sujet du droit n’est ni le citoyen,ni l’individu dans son rapport à Dieu ou à la nature,mais,indépendamment de toute

attache concrète au temps et à l’espace,sa valeur morale.Le sujet du droit est,si l’on peut ainsi parler "kantianisé",conformément à l’idée de "règne des fins".Kant

soutient en effet :"Dans le règne des fins,tout a ou bien un prix ou bien une dignité.A la place de ce qui a un prix on peut mettre aussi quelque chose en le

considérant comme son équivalent;ce qui,en revanche, est au-dessus de tout prix,et par conséquent n’admet aucun équivalent,c’est ce qui possède une dignité."

(Fondements de la métaphysique des moeurs,Deuxième section). Or une dignité,c’est une valeur absolue,et c’est la valeur d’une personne raisonnable douée

d’autonomie.

Telle est bien l’ouverture du Préambule :"Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux

et inalénables constitue le fondement de la liberté,de la justice et de la paix dans le monde."

  Ce que nous avions contesté chez Montesquieu,selon Althusser,à savoir l’idéalisme ,est bien présent dans le Préambule de la Déclaration universelle. Et l’on peut com-

prendre aisément les conséquences de cette position : un conflit naissant entre le droit des Etats,la souveraineté des Etats,et la mondialisation dont la seule 

référence absolue est la liberté personnelle de vivre,d’agir et de penser dans un univers sans frontière.

  Mais la dissolution des "peuples-nations" ne laisse-t-elle demeurer que les personnes individuelles et leurs rapports de libre échange ? Non,car dans l’énumération

de Montesquieu figurent aussi ce que nous appelons civilisations ou cultures.Ces termes ne figurent pas au vocabulaire de L’esprit des lois."Culture" ne se dit qu’au

sens matériel.Et il ne connaît que la "civilité".Néanmoins,c’est fréquemment qu’il parle des Chinois (ou de l’empire de Chine),des Mahométans,des Arabes,des

Tartares,qualifiés indifféremment de peuples ou de nations.Attardons-nous au livre XIX,intitulé "Des lois dans le rapport qu’elles ont avec les principes qui forment

l’esprit génaral,les moeurs et les manières d’une nation" ,puisque c’est par ces expressions que nous désignons communément ce que nous entendons par culture

ou civilisation.Certes,depuis les très célèbres analyses de Spengler (Le déclin de l’occident )on tendrait plutôt à opposer ces concepts plutôt qu’à les rapprocher.Mais si,

,pour simplifier la civilisation semble plus globale que la culture,celle-ci étant limitée à la vie spirituelle,les mots sont souvent trompeurs,puisque la langue

germanique nomme "Kultur" ce que nous entendons par civilisation et "Bildung" ce que ,pour nous,désigne la culture.Mais revenons plutôt au livre XIX de L’esprit des

lois.

  La THESE de Montesquieu est condensée dans une courte section (section 4) du livre XIX.Citons-la in extenso :"Plusieurs choses gouvernent les hommes:le

climat,la religion,les lois,les maximes du gouvernement,les exemples des choses passées,les moeurs,les manières;d’où il se forme un esprit général qui en résulte.

  A mesure que,dans chaque nation,une de ces causes agit avec plus de force,les autres lui cèdent d’autant.La nature et le climat dominent presque seuls sur les

sauvages;les manières gouvernent les Chinois;les lois tyrannisent le Japon;les moeurs donnaient autrefois le ton dans Lacédémone;les maximes du gouvernement

et les moeurs anciennes le donnaient dans Rome."

Remarquons d’abord que cette thèse,qui est celle qui soutient toutes les analyses,ne coïncide pas exactement avec le projet du sous-titre:"rapports entre les lois

et...".Dans le sous-titre,comme dans le titre, de l’ouvrage, les lois constituent l’objet privilégié et,par conséquent,le terme unique d’un des côtés du rapport.Les lois 

ne sont qu’un effet dont la variation résulte de celle des causes possibles que sont, d’après le sous-titre,Constitution,moeurs,climat,religion,commerce.Toujours

d’après le sous-titre,cet objet d’étude qu’est la loi est pris dans une relation causale supposée non symétrique,ce qui ne correspond pas au rapport que la science

établit entre plusieurs paramètres. Celle-ci pose que le choix de l’inconnue peut varier au gré de la recherche,et qu’un changement dans la loi peut,à son tour

produire des effets.Montesquieu serait-il positiviste avant l’heure et privilégierait-il la question "Comment ?" au détriment de la question "Pourquoi ?" .La simple

légalité (au sens scientifique ,et non juridique) du rapport se subtituerait-elle à la causalité ? Les termes qui désignent le rapport dans le paragraphe 4 sont sans

ambiguïté;la relation est bien causale.Relevons des termes ou expressions tels que: gouvernent,il se forme,résulte,cause,agit avec plus de

force,dominent,tyrannisent,donnent le ton.La loi peut donc,elle aussi,être une cause.

  Mais il s’est produit un second changement.Il ne s’agit plus seulement de faire un relevé des variations observées entre des paramètres correspondant aux

"dimensions" du tout qu’est la nation ou le peuple,car l’effet subi est ici produit sur le tout lui-même.De quel type d’effet s’agit-il ? Un effet produit sur "l’esprit général

de la nation".

Les exemples cités ont montré que par "nation" ou "peuple",Montesquieu entendait indifféremment Lacédémone ou la Chine,si les traits relevés se ressemblaient,

ce qui,d’après lui,était le cas.On ne peut donc pas dire que chaque peuple est caractérisé par un "esprit général" lui appartenant en propre ,puisqu’il peut le partager

avec d’autres à condition qu’il soit soumis au même éventail d’influences ou seulement à certaines d’entre elles,qui,dans ce cas sont prédominantes.On notera que

parmi ces causes possibles,l’auteur ne sépare pas le matériel du spirituel,le climat de la religion,par exemple.Mais il semble mettre en relief de données

intermédiaires,telles que moeurs ou manières,qui manifestent par la tenue du corps les passions habituelles d’une société,leur façon de vivre ensemble mais aussi

d’aborder l’étranger.Qu’il s’agisse d’une civilisation,au sens le plus large,ou d’une culture,la façon d’y exprimer  ou réprimer les passions traduit bien cet

"espritgénéral".

  On notera cependant le soin mis par Montesquieu à faire alterner les observations portant sur des nations européennes avec l’intérêt manifeste,qu’il porte à la

Chine,au caractère ,aux vertus, mais aussi aux vices des Chinois,intérêt qui le conduit à revenir aux rapports entre société et politique."C’est une maxime capitale

,qu’il ne faut jamais changer les moeurs et les manières dans l’Etat despotique;rien ne serait plus promptement suivi d’une révolution.C’est que dans ces Etats,il n’y

a point de lois,pour ainsi dire;il n’y a que des moeurs et des manières;et,si vous renversez cela,vous renversez tout." (XIX,12) D’ou le sens général de ses observa-

tions :"J’ai seulement voulu faire comprendre que tous les vices politiques ne sont pas des vices moraux,et que tous les vices moraux ne sont pas des vices

politiques;et c’est ce que ne doivent point ignorer ceux qui font des lois qui choquent l’esprit général."(id.,11)

  Nous avons dit que les notions de culture et de civilisation sont d’apparition tardive; le XVIIIe ,pour l’acception spirituelle de culture,et 1835 (Littré) pour le terme de

civilisation.Il reste que le concept en est déjà présent dans l’ Esprit des lois et que Montesquieu se livre à une analyse très fine de la civilité et de la politesse,où le

social et même le "sociétal" entrent clairement en conflit avec le juridique et le politique.Il va même plus loin dans sa réflexion ,puisque,toujours à propos des

Chinois,il soutient que "les manières,les moeurs,les lois,la religion (y sont)la même chose"( XIX,18).

  Certes,quelle que soit l’ouverture "civilisationnelle" de l’auteur, la politique reste privilégiée,comme ciment social.Le despotisme joue ce rôle prédominant.Et pourtant

il met le doigt sur l’aspect le plus profond de la société chinoise :son ritualisme." Les cérémonies pour les pères morts avaient plus de rapport à la religion:celle pour

les pères vivants avaient plus de rapport aux lois,aux moeurs et aux manières;mais ce n’était que les parties d’un même code,et ce code était très étendu. (...)

Tout cela formait les rites,et ces rites l’esprit général de la nation."(XIX,19)

 

3/Les peuples :législation et histoire.

 

  La réflexion sur les lois conduit Montesquieu,dans L’esprit des lois,a établir  par une méthode comparative les "rapports nécessaires" qui peuvent exister entre

normes édictées par l’autorité juridique,d’une part, et le type d’organisation des pouvoirs politiques,de l’autre.Il en résulte une interaction qui n’est pas à sens

unique,car ses conditions évoluent en fonction des changements de rapports de pouvoir dans l’Etat.En effet,bien que les rôles puissent être rigoureusement

définis,comme ceux qui, sous la monarchie capétienne ,étaient distribués entre le gouvernement royal et la fonction parlementaire,des blocages invenaient assez

fréquemment dans les périodes d’affaiblissement du pouvoir royal.

  Mais l’analyse de Montesquieu va plus loin que la constatation de cette interaction entre droit et politique ,interaction que Platon ,comme nous l’avons observé,était

loin d’ignorer; ses investigations pénètrent  jusqu’au coeur du social et des conditions concrètes de la législation:la vie des peuples,dans la mesure même ou ces

peuples sont soumis à des influences multiples mais clairement déterminables,qu’elles soient d’ordre physique ou sprirituel.

L’étude de ces influences ,qui s’exercent dans l’espace et dans le temps, revêt une double aspect synchronique et diachronique.L’étude synchronique a pour tâche de

relever des constantes juridiques dûes à ces constantes géopolitiques et géostratégiques. Mais il n’y a pas,dans les sciences de l’homme,l’équivalent des constantes

universelles de la physique. Aussi les lois de la Cité sont-elles soumises à des variations qui ne prennent tout leur sens qu’à partir d’une lecture historique,lecture

à laquelle Montesquieu se consacre dans la sixième et dernière partie de son ouvrage.C’est d’ailleurs, au premier abord de manière assez surprenante,dans cette

partie historique du livre,qu’il choisit de se livrer à des considérations sur la méthodologie des la législation (Livre XXIX).Ces considérations sont à la fois très simples et

d’une extrême importance."Je le dis,et il me semble que je n’ai fait cet ouvrage que pour le prouver :l’esprit de modération doit être celui du législateur;le bien

politique,comme le bien moral,se trouve toujours entre deux limites."(XXIX,1) La modération comme principe méthodologique a peu à voir avec un relativisme sceptique.

Elle s’inspire au contraire de la mesure, chère à Platon et à Aristote, et consiste seulement à tenir compte de la nature réelle de l’objet.D’où les deux préceptes:

"13.Qu’il ne faut point séparer les lois de l’objet pour lequel elles sont faites";et "14.Qu’il ne faut point séparer les lois des circonstances dans lesquelles elles ont

été faites".

"IL FAUT ECLAIRER L'HISTOIRE PAR LES LOIS ET LES LOIS PAR L'HISTOIRE." (EL.,XXXI,2)

  Cette historicité des lois humaines est particulièrement remarquable à propos de certaines d’entre elles. Dans ce cas, l’analyse structurale et comparative risque

de perdre toute pertinence,car il s’agit alors d’un évènement singulier.Pourtant,Montesquieu s’attache toujours à le comprendre.Il expose la: "Théorie des lois féodales

chez les Francs dans le rapport qu’elles ont avec l’établissement de la monarchie". "Je croirais,écrit-il,qu’il y a une imperfection dans mon ouvrage,si je passais sous

silence un évènement arrivé une fois dans le monde,et qui n’arrivera peut-être jamais;si je ne parlais pas de ces lois que l’on vit paraître en un moment dans toute

l’Europe,sans qu’elles tinssent à celles que l’on avait jusqu’alors connues;de ces lois qui ont fait des biens et des maux infinis;qui ont laissé des droits quand on a

cédé le domaine;qui,en donnant à plusieurs personnes divers genres de seigneuries sur la même chose ou sur les mêmes personnes,ont diminué le poids de la

seigneurie  entière ;qui ont posé diverses limites dans des empires trop étendus;qui ont produit la règle avec une inclinaison à l’anarchie,et l’anarchie avec une

tendance à l’ordre et à l’harmonie.(...)C’est un beau spectacle que celui des lois féodales.Un chêne antique s’élève;l’oeil en voit de loin les feuillages;il approche,il

en voit la tige;mais il n’en aperçoit point les racines:il faut percer la terre pour les trouver."(XXX,1).

Il semble paradoxal de proposer la théorie  de ce qui découle d'un évènement singulier.C'est pourtant le propos de Montesquieu,puisqu'il s'agit de comprendre l'ap-

parition, au nord de l'Europe,du fait global appelé féodalité.On entend par là le statut juridique de certains domaines dont la possession,momentanée ou permanente

et même héréditaire,est concédée par un prince ou une chef de clan moyennant la contrepartie de divers services. Le domaine concédé,ou fief, est donc l'objet qui

atteste l'existence du lien entre le suzerain et son vassal.Contrairement aux thèses soutenues par divers commentateurs de la féodalité,comme ,par exemple,l'abbé

Dubos dans l'ouvrage intitulé L'Etablissement de la monarchie française dans les Gaules, Montesquieu soutient  que le passage,en Gaule,du pouvoir impérial romain à

celui des rois francs s'est opéré par une nombre important de révolutions  impliquant à la fois le changement de nature du pouvoir et celui de la propriété foncière.

1°Les Germains s'installant en Gaule (Wisigoths au midi,Bourguignons -ou Burgondes- à l'est ,et Francs partout ailleurs) étaient des guerriers éleveurs de troupeaux et

non des cultivateurs sédentaires."Personne n'avait de terres ni de limites qui lui fussent propres. (...)Ainsi,chez les Germains,il y avait des vassaux,et non pas des fiefs.

Il n'y avait point de fiefs,parce que les princes n'avaient point de terre à donner;ou plutôt que les fiefs étaient des chevaux de bataille,des armes,des repas."(XXX,3)

2°La féodalité proprement dite est donc issue du passage  à un mode de vie sédentaire résultant de l'approriation par les Francs des domaines appartenant aux

Romains et aux autochtones.La théorisation opérée par Montesquieu repose sur une double distinction,structurelle et diachronique.Du point de vue diachonique,il s'agit

de ce qu'il nomme "les trois races",c'est-à-dire :les Mérovingiens,partiellement étudiés par Grégoire de Tours (Les rois francs, tr.fr. Gallimard,1968);les Carolingiens et les

Capétiens. La structure politico-sociale de la population franque était constituée de trois classes:noblesse -et haute noblesse-;hommes libres (nommés "ingénus",chez

les Bourguignons) ;esclaves.Mais,observe Montesquieu,l'occupation du territoire ne s'est pas faite en un jour.D'ou la nécessité de distinguer première et seconde race.La

"servitude de la glèbe" n'a pas été immédiate."Si ,dans un temps où les fiefs étaient amovibles,toutes les terres du royaume avaient été des fiefs ou des dépendances

des fiefs,et tous les hommes du royaume des vassaux ou des serfs qui dépendaient d'eux;comme celui qui a les biens a toujours aussi la puissance,le roi,qui aurait

disposé continuellement des fiefs,c'est-à-dire de l'unique propriété,aurait eu une puissance aussi arbitraire que celle du Sultan l'est en Turquie:ce qui renverse toute

l'histoire."( XXX,5)

  Bien que Montesquieu ignore le terme ,dont l'usage est contemporain de la révolution et de l'empire,l' idéologie de l'histoire est bien, selon sa forte expression,"ce qui

renverse toute l'histoire". Ayons à l'esprit l'auto-interprétation de la monarchie française, qui perdurera jusqu'à son terme violent,comme 'Monarchie absolue".L'histoire

permet-elle de confondre "origine et fondement" ? Nullement  ! Montesquieu,partisan d'une monarchie à l'anglaise respectueuse des droits et des pouvoirs de

l'aristocratie,s'attache donc à montrer,preuves historiques à l'appui,que la diversité des nations germaniques (ou,comme il dit "germaines"),d'une part,et la diversité des

"trois races",de l'autre,a bien du mal à entrer dans le schéma des idéologues de l'absolutisme,pour qui le passage de la domination romaine au pouvoir des

envahisseurs francs s'est fait dans l'uniformité."Il y eut cela de particulier chez les Francs que les divers partages de la monarchie firent naître sans cesse des guerres

civiles entre les frères ou les neveux,dans lesquelles (le) droit des gens fut toujours pratiqué,les servitudes devinrent plus générales en France que dans les autres

pays:et c'est ,je crois,une des causes de la différence qui est entre nos lois françaises et celles d'Italie et d'Espagne sur le droit des seigneurs."( XXX,11)

Or la démarche idéologique par excellence consiste,comme l'observe Montesquieu,à "transporter dans les siècles reculés toutes les idées du siècle où l'on vit" (XXX,14).

Cette illusion rétrospective gomme toutes les différences,comble les ruptures,et leur substitue une continuité tout artificielle qui "rend impossible d'entrer un peu avant

dans notre droit politique, si l'on ne connaît parfaitement les lois et les moeurs des peuples germains;"(id.19) Représentant principal de cette idéologie historique,

"Monsieur l'abbé Dubos veut ôter toute espèce d'idée que les Francs soient entrés dans les Gaules en conquérants:selon lui,nos rois appelés par les peuples,n'ont fait

que se mettre à la place,et succéder aux droits des empereurs romains."(XXX,24) Cette occultation du rôle de la violence dans l'histoire - car,comme le montre

abondamment le chapitre 24 , toute rupture résulte d' une violence exercée sur les hommes - est accomplie par l'historiographie officielle, violence dans l'interprétation qui

redouble,en quelque sorte, la violence réelle."Il ne suffit pas que Clovis ait été reçu,il faut qu'il ait été appelé;il faut que M.l'abbé Dubos prouve que les peuples ont mieux

aimé vivre sous la domination de Clovis,que vivre sous la domination des Romains ou sous leurs propres lois."(24) Cette occultation qui procède par dénégation,travail

de l'idéologie,comparable à celui du rêve ou de la névrose,opère toujours,au cours du temps ,en suivant les mêmes voies.Et Montesquieu de tracer un parallèle suggestif

entre l'habillage de la conquête des Gaules par Clovis et les diverses relations des conquêtes d'Alexandre par Arrien,Quinte-Curce et Plutarque."Mais qui peut douter que

les peuples n'aient essuyé tous les malheurs de la conquête et que le gouvernement romain n'ait cédé au gouvernement germanique ?"(ibidem).

  Il faudrait accompagner tous les développements consacrés par Montesquieu à la dégradation du pouvoir royal,de la première à la seconde race,affaiblissement dû

à la dissociation inévitable ,dans un royaume de quelque importance,du pouvoir politico-religieux et du rôle de chef des armées attribué aux maires du

palais,puis à son rétablissement avec le couronnement de Pépin le Bref..D'amovibles,les fiefs devinrent conférés à vie,puis héréditaires.Si Charlemagne assura pour un

temps l'autorité du pouvoir central,celle-ci déclina avec les Capitulaires de Charles le Chauve."Il paraît par les capitulaires que les comtes avaient des bénéfices attachés

à leur comté,et des vassaux sous eux.Quand les comtés furent héréditaires,ces vassaux du comte ne furent plus les vassaux immédiats du roi;les bénéfices attachés aux

comtés ne furent plus les bénéfices du roi;les comtes devinrent plus puissants,parce que les vassaux qu'ils avaient déjà les mirent en étét de s'en procurer d'autres.

  Pour bien sentir l'affaiblissement qui en résulta à la fin de la seconde race [i.e.:les carolingiens],il n'y a qu'à voir ce qui arriva au commencement de la troisième [les

capétiens],où la multiplication des arrière-fiefs mit les grands vassaux au désespoir."(XXXI,28)

  Montesquieu achève ainsi sa "Théorie des théorie des lois féodales chez les Francs,dans le rapport qu'elles ont avec les révolutions de leur monarchie".

"L'hérédité des fiefs et l'établissement général des arrière-fiefs éteignirent le gouvernement politique et formèrent le gouvernement féodal.(...)Les rois n'eurent presque

plus d'autorité directe:un pouvoir qui devait passer par tant d'autres pouvoirs,et par de si grands pouvoirs,s'arrêta ou se perdit avant d'arriver à son terme.(...)L'arbre

étendit trop loin ses branches,et la tête se sécha."(XXXI,32) Il ne reste plus qu'à expliquer le passage à la dynastie des capétiens en observant qu'alors que les Normands

ravageaient le royaume", Hugues Capet,possesseur de Paris et d'Orléans, "tenait entre ses mains les deux clés des malheureux restes du royaume;on lui déféra une

couronne qu'il était seul en état de défendre." (idem)

 Cette "théorie" répond en effet au propos de Montesquieu :"Eclairer l'histoire par les lois et les lois par l'histoire". Il nous reste à nous demander si la réciprocité

commande exactement cette double intelligibilité ,ou si un des termes de la relation aurait priorité sur l'autre.

4/CONCLUSION :LA RAISON DANS L'HISTOIRE

  L'étude critique des institutions féodales, menée tout à la fois avec scrupule et liberté d'esprit par Montesquieu dans les derniers chapitres de L'Esprit des lois,

est une tentative nouvelle de comprendre organiquement ,c'est-à-dire de façon à la fois interne et externe,et historiquement ,dans le processus de leur production,

les institutions adoptées par un peuple au cours des bouleversements qu'il subit au cours de brutales métamorphoses.Ce mixte de la violence la plus extrême

et des accomodements consentis répond-il à l'idée de rationalité ?

  C'est bien ce que juge le jeune Hegel dans un texte de 1802-03 intitulé " Über die wissenschaftlichen Behandlungsarten des Naturrechts,seine Stelle in der

praktischen Philosophie und sein Verhältnis zu den positiven Rechtswissenschaften" (Sur les méthodes scientifiques du droit naturel,sa place dans la philosophie

pratique et son rapport aux sciences juridiques positives).Nous nous en tiendrons à son commentaire de Montesquieu,sans commenter ce commentaire.

"La constitution féodale peut bien paraître quelque chose de positif,mais d'abord, considérée selon la nécessité,elle n'est pas une individualité absolument isolée,

mais elle est totalement intégrée à la totalité du nécessaire.Ensuite,si on la considère de l'intérieur en tant que vie,se demander si elle est positive,c'est se demander si

le peuple s'est vraiment organisé en elle comme une individualité,s'il a véritablement rempli et animé de vie la figure de ce système,si la loi est devenue coutume.

  Considérons le génie d'une nation qui est relativement inférieure et faible (c'est dans la barbarie et aussi dans la culture formelle que la faiblesse de l'éthique est la plus

profonde),cette nation s'est laissé vaincre par une autre.Elle a dû renoncer à son indépendance et elle a préféré ce malheur et cette honte au combat et à la mort.

Elle est tombée dans la réalité brute de la vie animale et elle ne peut même pas s'élever à l'idéalité formelle,à l'universel abstrait.(...)Dans cette situation,constitution

féodale et servitude ont une vérité absolue.

  C'est à partir de cette individualité du tout et du caractère particulier d'un peuple qu'il faut étudier le système d'ensemble dans lequel s'organise la totalité absolue.Il faut

étudier comment toutes les parties de la constitution et de la législation,toutes les règles des rapports éthiques sont entièrement déterminées par l'ensemble.E

lles forment un édifice dont les structures élémentaires et le décor n'ont pas eu d'existence pour soi a priori,mais sont engendrées à partir du tout et lui sont soumis.

Montesquieu a fondé dans cet esprit son oeuvre immortelle sur l'intuition du caractère individuel des peuples.S'il ne s'est pas élevé jusqu'à l'idée la plus vivante,il a su

éviter de détruire les dispositions et les lois particulières d'une prétendues raison,ou encore de les tirer par abstraction de l'expérience pour les élever à l'universel.Mais

il a conçu en fonction du caractère du tout et de son individualité,aussi bien les rapports les plus élevés des pouvoirs politiques que les règles subalternes des rapports

civils,y compris les testaments,les lois du mariage,etc.(...) Raison,entendement,expérience,sont seulement l'individualité vivante d'un peuple,et cette individualité à son

tour ne peut être conçue dans ses déterminations les plus hautes qu'à partir d'une nécessité plus universelle."(tr.fr. André Kaan,Gallimard 1972,Idées,pp.175-176)

 

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II- HISTOIRE  ET  DIALECTIQUE  (1)

A/Hegel : La raison dans l'histoire.

 

 

  A première vue,rien de plus éloigné de la dialectique que l'histoire.Qu'il s'agisse de Platon,d'Aristote ou de Kant ,la dialectique est toujours conçue comme une logique,

c'est-à-dire comme la relation de la pensée avec elle-même,du point de vue du vrai et du faux.Chez Platon,toutefois,une telle relation est aussi un mouvement vers le vrai,

mouvement de la pensée au cours duquel l'objet se révèle tel qu'il est ,son 'apparaître' accédant à une intelligibilité qui nous échappait au premier abord.La dialecti-

que n'est pas ,comme on le pense trop souvent,une dévaluation de l'apparaître,mais son procès de fondation.Certes,Platon ne sépare pas dialectique et  dialogique,

mais la vérité n'est pas dans les mots.Comme nous l'apprend le Cratyle, que les noms soient φυσει  ou νομω,la vérité doit être recherchée à partir de leur 'entrelacement'.

"De cette manière,chaque fois que  quelqu'un entreprend par l'exercice du dialogue,sans le support d'aucune perception des sens,mais par le moyen de la raison,de

tendre vers cela même que chaque chose est,et qu'il ne s'arrête pas avant d'avoir d'avoir saisi par l'intellection elle-même ce qu'est le bien lui-même,il parvient au terme

de l'intelligible."(  République, VII,532 a-b ) 

  L'interprétation kantienne est équivoque,car la dialectique est à la fois pour Kant une logique de l'apparence et un mouvement nécessaire de la pensée." La dialectique

transcendantale se contentera de découvrir l'apparence des jugements transcendants [i;e. des jugements qui  :' dépassent les limites de l'expérience et commandent

même de les franchir '] et en même temps d'empêcher qu'elle ne nous trompe;mais que cette apparence (comme l'apparence logique)se dissipe aussi et cesse d'être

une apparence,c'est ce que la dialectique ne pourra jamais obtenir.Nous avons affaire ,en effet,à une illusion naturelle et inévitable qui repose elle-même sur des

principes subjectifs qu'elle donne comme objectifs." ( Critique de la raison pure, Dialectique transcendantale, De l'apparence transcendantale,tr.fr.Tremesaygues et

Pacaud, P.U.F.,1950,p.253-254) 

  A partir de l'antithétique kantienne et de l'enseignement du Sophiste ,Hegel trouve dans le 'négatif'  le moteur même  de la dialectique."Mais ce par quoi le concept

lui-même se dirige plus avant,c'est le négatif qu'il a en lui-même;cela constitue le dialectique en sa vérité.(...)Même la dialectique platonicienne,déjà dans le Parménide,

et ailleurs de façon plus directe encore,a pour une part seulement l'intention de dissoudre et de réfuter par elles-mêmes des affirmations limitées,et pour une part elle a

en général le néant pour résultat." (Science de la logique, Introduction,tr.fr. Aubier-Montaigne,1972,tome1,p.27 )Mais le spéculatif est le résultat et l'aboutissement du

dialectique : "En tant que chacun des deux côtés opposés contient en lui-même son autre,et qu'aucun ne peut être pensé sans l'autre,il suit de là qu'aucune des

déterminations ,prise seule,n'a de vérité,mais que c'est seulement leur unité qui en a.C'est cela leur véritable considération dialectique,de même que c'est cela le résultat

véritable."(o.c.,Le quantum,Remarque 2,Les antinomies kantiennes,tr.fr.,p.172)

  L'histoire  ,qui se donne pour objectif de reconstituer les liens logiques dans une suite chronologique de 'paquets d'évènements'

en interaction ,consiste à la fois à décrire ces blocs en repérant leurs liens de causalité internes,et, à un niveau plus élevé,à

effectuer des rapprochements entre 'blocs',même si leur rencontre peut sembler aléatoire et le rapprochement en grande partie

arbitraire.Si la proportion d'aléatoire diminuait au point de se rapprocher de la part d'aléatoire de la plupart des 

phénomènes physiques,il serait permis de parler de lois historiques,ce qui n'est pas le cas.Les catégories de l'entendement

ne rendent pas raison de l'enchaînement des évènements à l'intérieur d'un 'bloc',ni,a fortiori,entre des blocs.L'historien,et,surtout,

le philosophe de l'histoire,ne consentent pourtant pas à adopter sur son cours le jugement porté par Macbeth.Si l'entendement ne

soumet donc pas le cours des évènements à ses principes a priori,qu'en est-il du rôle de la raison,si l'on songe que son principe

est davantage la finalité que la causalité efficiente ?"La philosophie,répond Hegel,confesse qu'elle n'a pas l'entendement qui domine dans

les sciences[ de la nature],qu'elle ne procède pas suivant les catégories de l'entendement,mais suivant les catégories de la raison,ce qui ne l'empêche pas

de reconnaître la valeur et le rang de l'entendement."( La raison dans l'histoire, tr.fr. éd. 10-18,1965,p.198)

  "L'objet de l'histoire est l'objet le plus concret,celui qui contient en soi la totalité des divers aspects de l'existence:l'Individu dont elle parle est l'Esprit du monde.(...)

Pour la philosophie,le fait premier n'est pas le destin,l'énergie,les passions des peuples,et,conjointement,la bousculade informe des évènements.Le fait premier

est l'esprit même des évènements,l'esprit qui les a produits,car c'est lui qui est l'Hermès,le conducteur des peuples.(...)Cet universel est l'infiniment concret qui contient

tout et qui est partout présent,parce que l'esprit est éternellement auprès de soi."(La raison dans l'histoire,p.52) Il y a ,d'après Hegel lui-même,deux

façons  de comprendre le "royaume de l'esprit".En un sens,il s'agit du royaume de Dieu.Mais en un autre sens "le royaume de l'esprit comprend tout ce qui est produit par

l'homme"(o.c.,p.71)Dire qu'il est éternellement auprès de lui-même,c'est dire qu'il est libre,car "la liberté est l'unique vérité de l'esprit."

  Mais nous savons déjà qu"il ne s'agit pas d'une liberté abstraite.C'est pourquoi,l'esprit est l'esprit d'un peuple.Ici,Hegel rejoint l'interprétation de Montesquieu dans

"L'esprit des lois". Une loi ne trouve son intelligibilité que dans un contexte multipolaire dont le "peuple" représente l'unité."L'esprit du peuple est un esprit particulier,mais

en même temps il n'est autre que l'esprit universel absolu."(idem,p.81)Aussi  "peut-il décliner,disparaître,mais in forme un étape dans la marche générale de l'esprit du

monde."En résumé,l'histoire universelle est le progrès de la conscience de la liberté.

  S'agit-il,comme le soutient Marx, d'une représentation "idéaliste" qu'il s'agirait  de remettre sur ses pieds ?Certainement pas,car "dans l'histoire,l'homme n'est que la

série de ses actes".(ibidem,p.88) Aussi l' acmè d'un peuple est-elle assurée "par l'activité des individus qui participent à l'oeuvre commune et  concrétisent ses différents

aspects.Mais il existe un autre moment :celui où l'ordre existant est détruit parce qu'il a épuisé et complètement réalisé ses potentialités,parce que l'histoire et l'esprit du

monde sont allés plus loin."(ibidem.,p.120)

  Le cours du monde est conforme " à la nature logique ou,mieux encore,dialectique du concept en général [qui] est de se déterminer lui-même,de poser en soi

des déterminations et de les dépasser en acquérant par là une détermination positive plus riche et plus concrète."(P.197)

  La philosophie hegelienne de l'histoire n'est pourtant pas plus 'idéaliste' que celle de Montesquieu sous le prétexte qu'elle parle d'"esprit"des peuples,et que celui-ci

avait écrit l"Esprit des lois".En réalité,de même que l'un entend par là l'unité d'action synthétique de multiples facteurs naturels et culturels sur l'élaboration des lois,ainsi

l'autre voit dans l'esprit d'un peuple l'apport spécifique de ce peuple dans l'histoire mondiale,le rôle qu'il joue sur la scène de l'histoire universelle,long ou bref,important

ou insignifiant en fonction de sa contribution propre. Si le langage de Hegel s'apparente à celui de l'onto-théologie, les analyses concrètes très documentées qu'il livre

à ses élèves et lecteurs,par exemple sur l'histoire de l'esclavage dans le continent africain,sont détaillées et développées.On pourrait bien lui reprocher de favoriser

un modèle d'interprétation vitaliste et organiciste ,peut-être inadéquat à des phénomènes de développement économique et culturel,mais certainement pas une

insouciance de la réalité empirique,telle qu'elle est connue de son temps.Ce modèle, qui calque le développement  d'un ensemble ethnique ou national sur l'ontogenèse

individuelle,était courant et sera transposé ultérieurement par Spengler et Toynbee au devenir des civilisations.Le § 347 des Principes de la philosophie du droit  est

parfaitement clair sur ce point. "L'histoire particulière d'un peuple historique donné comprend,d'une part,le développement de son principe depuis son état d'enfance

jusqu'à, son épanouissement,où,étant parvenu à la libre conscience de soi éthique,il entre dans l'histoire mondiale,et ,d'autre part,aussi,la période de son déclin

et de sa chute;car on voit alors apparaître en lui l'émergence d'un principe supérieur à lui,seulement sous la forme de la négation du sien.Ce qui indique que l'esprit

passe à ce nouveau principe et qu'un autre peuple prend place dans l'histoire universelle ou annonce une période ,où le peuple déchu ,qui a perdu l'intérêt absolu

,intègre en lui le principe supérieur et l'assimile,mais sans réussir à se comporter dans ce principe emprunté avec une vitalité et une fraicheur immanente.Qu'arrivera-t-

il alors? Peut-être perdra-t-il son indépendance,peut-être aussi parviendra-t-il à subsister et à  végéter comme Etat particulier ou au sein d'un groupement d'Etats,sans

cesser,au hasard des circonstances,d'être aux prises avec un tas de difficultés intérieures et de luttes extérieures."(tr.fr.Robert Derathé,Vrin,1993,p.336)

  Que reprocher à cette analyse,admirable de lucidité et de profondeur,sinon d'interpréter les phénomènes mondiaux,c'est-à-dire relationnels et interactifs de manière

strictement organiciste ,de faire comme si une peuple,à l'image d'un organisme individuel piloté par son génôme,ne pouvait qu'en engendrer un autre,par un procès

strictement interne.S'il y a 'idéalisme',celui-ci ne doit pas être recherché dans le langage ontothéologique d'époque,mais bien dans l'immanentisme du développement.

 L''idéalisme' de Hegel réside dans le principe épistémologique de son interprétation:le 'liberté' du procès,qui fait que le ' principe supérieur' émerge par négation interne

de l'organisme vieillissant  Qu'il y ait de multiples cas  d'"intégration" et d'"assimillation" des modes de vie de peuples dominants,nul ne le conteste.Les

guerres,invasions,colonisations en offrent de multiples exemples.Mais si des unités nouvelles s'édifient,peut-on dire qu'elles obéissent à un plan d'ensemble,à un

principe directeur autre que des rapports de force complexes ? Hegel en fait d'ailleurs l'aveu,un aveu qui témoigne de sa lucidité :l'emprunt d'un principe a toute chance de

détruire sa "vitalité et sa fraicheur immanente".Relisons la dernière phrase du § :elle évoque bien des "recompositions" historiques,quand des nations ne sont plus que

des éléments  destinés à "végéter"  au sein d'empires dont l'unité sera sans cesse menacée.       

 

B/Lecture marxienne de Hegel

 

        Il est,en un sens, très surprenant que Karl Popper ,tant dans Misère de l'historicisme que dans La société ouverte et ses ennemis ,situe Marx et Hegel dans un même

courant philosophique,qualifié,grosso modo et selon les traductions, d'historisme ou d'historicisme.Or,si cette étiquette peut,à la rigueur, convenir à certaines oeuvres de

Marx,elle ne saurait rendre compte,de l'aveu même de Marx,de l'interprétation hegelienne des  Geisteswissenschaften.La lutte menée par l'auteur de l' Idéologie

allemande dans le prolongement de Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel  signifie le rejet de toute philosophie.

  Certes, on a surtout retenu de Pour une critique de brillantes formules ,souvent formulées en chiasme,qui prennent acte de l'achèvement ,'pour l'essentiel',de la critique

de la religion,"condition de toute critique."Et l'on a mis au compte de Marx que ,la religion étant "l'opium du peuple","nier la religion,ce bonheur illusoire du peuple,c'est

exiger son bonheur réel."Or si l'on suit le texte de près,on se rend compte que la critique de l'"au-delà de la vérité" ,qui incombe à l'histoire, est "tout d'abord la tâche de la

philosophie". Mais la critique philosophique de la religion a déjà eu lieu,'pour l'essentiel',puisque les 'jeunes hegeliens' qui ont pour nom Ruge,Feuerbach,David

Strauss,Stirner s'en sont chargé.

  Le tâche du jeune Marx est donc de critiquer historiquement la philosophie,toute espèce de philosophie,religieuse ou athée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

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