HERMENEUTIQUE ET DIALECTIQUE

"LE PROBLEME FONDAMENTAL DE L'HERMENEUTIQUE"

En philosophie,la question de la vérité est inséparable de celle de l'interprétation et donc,pour reprendre la formule de Paul Ricoeur,du conflit des interprétations,déjà évoqué par Platon sous 

le terme de "gigantomachia".Par conséquent,une réflexion approfondie sur la nature de la dialectique ne peut éviter d'éluder une définition initiale de la vérité au profit du déploiement d'une antithétique

et d'un débat.

 

Le chapitre "Interprétation et vérité" a été introduit par deux épigraphes,l'une de Gadamer et l'autre de Wittgenstein.Toutes deux portent sur la condition à laquelle il est possible de qualifier une affirmation

(une proposition ou un énoncé,ce qui diffère pour certains auteurs) de "vraie" ou de "juste".Pour Wittgenstein,nous le savons,c'est le rapport à une théorie,condition qui suffit à exclure la philosophie

du champ aléthique.La position de Gadamer est plus délicate - et a priori moins choquante - puisqu'une telle appartenance n'est nullement écartée.Pour lui,en effet,justesse ou fausseté d'une

affirmation dépendent essentiellement de la nature de la question à laquelle elle est censée répondre.Or comme ce qui détermine son sens est "le rapport à la question(...),on ne peut qualifier

de justes des affirmations qui ne correspondent pas à une question sensée.Le sens "est toujours l'orientation que l'on doit à une question possible".

On voit que dans l'optique gadamérienne-c'est-à-dire herméneutique -l'emploi du qualificatif de 'vrai' ou de 'faux' ne se limite pas au cadre théorique d'une science,car si l'existence d'un tel cadre a 

elle aussi, sans aucun doute,le pouvoir d'orienter la pensée,car il ne faudrait surtout pas réduire la théorie mathématique ou physique à ses procédures calculatoires et techniques ,des questions d'une

autre nature ont aussi cette capacité de "frayer une direction."à la vérité.Pour parler simplement,le réductionnisme d'un Carnap ne peut pas faire bon ménage avec l'herméneutique de Gadamer.

Mais,par ailleurs, on ferait fausse route si l'on nous prêtait l'intention de réhabiliter d'une manière quelconque l'ontologie ou la métaphysique,et même à nouveaux frais (nous pensons ici aux oeuvres

déjà conséquentes,bien qu'édifiées sur des bases assez différentes,de Frédéric Nef ou de Claudine Tiercelin ).Nous avons été suffisamment clairs sur ce point.Notre 'néo-aristotélisme',mis en

cohérence avec la lecture du 'second' Wittgenstein,a souligné,par l'importance accordée à la Topique et à la démarche dialectique,que l'accent mis depuis des siècles sur une science supposée (la

métaphysique) mais inexistante, a opéré un double déplacement épistémologique tout aussi regrettable pour la foi que pour la science,car générateur de grandes confusions.Nous ne saurions

que renvoyer sur ce point au chapitre XIV du Traité théologico-politique, si la conception que nous développons sur la nature de la philosophie n' était que très difficilement compatible avec des

affirmations de Spinoza telles que: "le but de la philosophie est uniquement la vérité" ou " la certitude philosophique,c'est-à-dire mathématique",affirmations qui,en dépit de leur magnifique

ambition,ont pour présupposé d'accorder à la philosophie le statut d'une science, et même celui de "science des sciences".Or peut-être convient-il de prêter l'oreille au jugement de Kant  dans la

Seconde Préface :"Il y a toujours eu quelque métaphysique dans le monde et sans nul doute y en aura-t-il toujours une,mais force sera de devoir également l'accompagner d' une dialectique de la

raison pure parce qu'elle lui est naturelle.C'est donc la première et plus importante affaire de la philosophie que de priver à tout jamais la métaphysique de la moindre influence dommageable en

colmatant la source des erreurs commises."(G.F.,2006,p.85)

GADAMER,LECTEUR D'ARISTOTE

On retient volontiers des Topiques :1°que la vie quotidienne et même la connaissance fourmillent de questions insolubles par des procédures strictement scientifiques et qui pourtant réclament ,sinon un

accord parfait,du moins une discussion au terme de laquelle pourra émerger ,faute de consensus, une opinion majoritaire.2°Aussi nomme-t-on lieu,topos, un argument qui,sans pouvoir

entraîner une conclusion certaine,c'est-à-dire" déduite correctement de prémisses également certaines et mieux connues que la conclusion", rattache pourtant celle-ci aux prémisses par le biais

d'un lien tel que : rapport de composition des parties au tout,rapport du genre à la différence,homonymie ou synonymie,rapport du plus au moins,rapport d'extension entre

espèces,différence et ressemblance,opposition,contrariété,contradiction,propriété ou impropriété,et surtout définition,bien que celle-ci suscite frequemment un essaim de controverses:"Si,devant

définir un terme pris en plusieurs acceptions,et si sa définition ne s'applique pas à toutes,l'adversaire prétendait non pas que le terme est homonyme,mais que le nom ne s'applique pas proprement à toutes

parce ce que sa définition elle-même ne s'y applique pas non plus,alors il faudrait rétorquer à un tel adversaire que,bien que dans certains cas on ne doive pas s'exprimer comme le vulgaire,on est

obligé pourtant de se servir de la terminologie traditionnelle et généralement suivie,et de ne pas procéder à de pareils bouleversements."(Topiques, VI,10,148b 16-23,Vrin,1965 p.274)

Ce passage d'Aristote est particulièrement approprié à une introduction à l'herméneutique gadamérienne car sa problématique se fonde à la fois sur une interprétation langagière et sur la

compréhension historique d'une situation à partir de l'horizon ouvert par la tradition."Ce qui définit le concept de situation,souligne Gadamer,c'est précisément le fait qu'elle représente un lieu où l'on

se tient et qui limite les possibilités de vision.C'est pourquoi le concept d'horizon est essentiellement lié à celui de situation.L'horizon est le champ de vision qui comprend et inclut tout

de ce que l'on peut voir d'un point précis.(...)Quiconque omet de se placer dans l'horizon historique à partir duquel parle la tradition,se méprendra,sur la signification des contenus qu'elle transmet.En ce

sens,c'est,semble-t-il,une exigence herméneutique légitime qu'il faille se mettre à la place de l'autre pour le comprendre.On peut se demander cependant si un tel mot d'aordre rend justice à la

compréhension demandée."(Vérité et méthode,deuxième partie,II,1 d;tr.fr.LeSeuil,1996,p.324)

 

A première vue, la situation dialectique chez Aristote diffèrerait sensiblement du questionnement herméneutique.En effet,la dialectique donne la première place à l'exposition de la thèse,et si dans

l'enchaînement "question/réponse",c'est-à-dire" mise en question de la thèse/défense par l'exposant",la question semble susciter la réponse,pourtant l'initiative effective, et non pas seulement

scolaire,revient au noyau argumentatif qui exprime la prétention d'occuper à sa façon un certain champ conceptuel,qu'il s'agisse le logique,d'éthique,de politique,etc.Et même si la thèse ne peut se

réclamer que d'opinions générales souvent puisées dans la tradition,sa mise en vedette par le proposant lui confère une originalité sans laquelle elle ne mériterait pas la discussion.

Tout autre semble être le questionnement gadamérien qui puise dans" la négativité dialectique de l'expérience",puisque "la forme logique de la question et la négativité qui l'habitent (...)trouvent leur

achèvement dans une négativité radicale,dans le savoir du non-savoir."(o.c.,II,2,c/La primauté herméneutique de la question, p.385 [368]).Aussi sa proximité immédiate apparaît plus grande

avec Socrate et Platon qu'avec Aristote."Contrairement à l'opinion généralement répandue,il est plus difficile de questionner que de répondre:voilà l'une des intuitions les plus précieuses que nous

devons au Socrate de Platon.(...)Bien sûr, si en parlant on ne cherche qu'à avoir raison et non à entrer dans l'intelligence d'un sujet,on tiendra qu'il est plus facile de questionner que de répondre."

(idem.,p.386 [369]) En un sens, nous savons qu'Aristote ne dit pas le contraire.Toutefois,le questionnement intervient pour lui dans le cadre d'une discussion scolaire où la préparation

quasi-mnémotechnique des arguments par les deux parties, ainsi que l'existence d'un "but commun dans les arguments", ne peuvent qu'affaiblir l'importance relative du questionnement.

"Peu importe que ce soit le fait de celui qui répond ou de celui qui interroge:celui qui pose des questions d'une manière éristique est un mauvais dialecticien aussi bien que celui qui,

en répondant,ne donne pas la réponse qui lui semble vraie ou refuse en définitive de comprendre le point sur lequel porte la recherche de celui qui interroge."(Topiques, VIII,11,161b ,1-5,Vrin 1965,p.351)

Il est malaisé pour un lecteur d'Aristote de s'en tenir au questionnement platonicien et de pas suivre le mouvement qui,de manière quasi irrésistible,exprime la métamorphose langagière de la

dialectique .Aussi Gadamer doit-il résister à ce mouvement afin d'imposer la priorité philosophique du questionnement."Toute question authentique exige cette ouverture;Faute de quoi,elle n'est au fond

qu'une apparence de question.Nous rencontrons un  phénomène de ce genre avec la question posée,par exemple dans un but pédagogique;la difficulté et le paradoxe propres à cette sorte de

question résident dans le fait que c'est une question qu'en vérité personne ne pose.Il en est de même de la question rhétorique,que non seulement personne ne pose mais à laquelle personne n'est tenu de

répondre."(Vérité et méthode,II,II,3 c;Le Seuil, 1996,p.386 [369] )

Pourtant,objecterait-on à Gadamer,le modèle du 'dialogue entre deux personnes' dont il tire l'idée directrice de la discussion en tant que "cette fusion d'horizons qui advient dans la compréhension"

est-il totalement fidèle à l'interprétation aristotélicienne de la dialectique ?Mais cette fidélité est-elle bien le propos de Gadamer ? Il est clair que si fidélité il y a, c'est à l'endroit de Platon

qu'elle se manifeste, mais que sa lecture d'Aristote est néanmoins parfaitement lucide.D'où la distinction qu'il établit entre question et problème. C'est "ce que confirme également l'origine du concept de

problème.Il ne fait pas partie de ces 'réfutations bienveillantes '{note 324: Platon,Lettre VII,344 b}qui font avancer dans la vérité de ce qui est en question;il relève au contraire de la dialectique

entendue comme l'arme qui déconcerte et confond l'adversaire.Chez Aristote,le mot problèma désigne les questions qui se présentent comme des alternatives en suspens,parce que des arguments

de toute sorte plaident en faveur d'une possibilité comme de l'autre, et que nous ne croyons pas être en mesure de trancher en invoquant des raisons décisives,parce qu'il s'agit de questions trop vastes.

Les problèmes ne sont donc pas de véritables questions,des questions qui se posent,en recevant ainsi de la genèse de leur sens le modèles de leur solution:ce sont des alternatives au niveau de l'opinion,

des alternatives qu'on ne peut que laisser en l'état et qui ne peuvent donc être traitées que dialectiquement.Ce n'est pas ,à proprement parler,en philosophie, mais dans la rhétorique, que ce

sens dialectique du 'problème' a sa place."(o.c.,Le Seuil,p.400 [382])

Nous demeurons souvent perplexes devant le rôle et l'importance qu'il convient d'accorder à la doxa. Mais cette perplexité provient de l'opposition platonicienne entre la science et l'opinion.

Or dokein exprime seulement l'acte de juger,qui ,en soi n'a rien de négatif.Le Ménon fait même appel à l'opinion vraie ,ce qui montre que ce n'est pas dans le jugement lui-même -dans son contenu-qu'il

convient de rechercher le critère de sa vérité,mais bien dans sa justification,dans sa preuve.Aussi ne faut-il pas tenir rigueur à la dialectique de mettre des opinions en balance.Gadamer observe

pertinemment qu' "être en dialogue,ce n'est pas réduire l'autre au silence par l'argumentation,c'est au contraire déterminer le poids réel de son opinion.C'est un art de mettre à l'épreuve."(o.c.,p.390

[373] ). Ce que Gadamer ajoute cependant au questionnement aristotélicien ,c'est,sous le concept de tradition, une dimension historique systématique que,le texte cité plus haut l'atteste ,Aristote est

cependant loin de méconnaître.L'impact de la tradition sur l'emploi d'un terme dans la langue commune ne doit pas être omis au cours de la discussion lorsque la parole est donnée à un

spécialiste de la question posée.Il y a donc une histoire des problèmes et de leur sémantique."Il n'y a pas en vérité de lieu extérieur à l'histoire d'où on pourrait penser l'identité d'un problème dans le

changement de ses tentatives de solution au cours de l'histoire."(ibidem,p.399 [381] )

N'est-ce pas aller trop loin dans l'interprétation d'Aristote et,comme le suggère Gadamer,réduire à une question de méthode le problème de la vérité ?D'aucuns n'ont-ils pas proposé au fondement de

la vérité scientifique un "changement de paradigme" ?L'interprétation de la dialectique aristotélicienne peut-elle opérer à partir d'une antithétique qui ne mettrait pas l'histoire entre

parenthèses ,et quelle en serait l'incidence pour la philosophie ?

Il semble que Gadamer,mais sans doute pas lui seulement,commette à l'encontre de l'interprétation historique l'erreur qu'il reproche à ceux qu'il accuse de confondre question et problème.En effet

l'interprétation de l'histoire par l'école herméneutique consiste à s'efforcer de la comprendre ,c'est-dire à la saisir à la fois de l'intérieur et comme ensemble- en- devenir.Elle ne cherche pas à

prendre en compte la factualité singulière qui,d'après Aristote lui-même,caractérise l'historicité et la distingue de la poésie."En effet,l'historien et le poète ne diffèrent pas par le fait qu'ils composent

leurs récits l'un en vers l'autre en prose (on aurait pu mettre en vers l'oeuvre d'Hérodote et elle ne serait pas moins de l'histoire en vers qu'en prose );ils se distinguent au contraire en ce que l'un

raconte les évènements qui sont arrivés,l'autre des évènements qui pourraient arriver.Aussi la philosophie est-elle plus philosophique et d'un caractère plus élevé que l'histoire;car la poésie

raconte plutôt le général,l'histoire le particulier."(Péri poiètikès, 1451 b ,1-10)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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