PROBLEMES ET METHODES III

PROBLEMES ET METHODES III

III- INTERPRETATION ET VERITE

 

Nous disons d'affirmations qui ne sont pas entièrement fausses sans pourtant être justes,qu'elles sont en porte à faux.Ce qui détermine également leur sens,c'est-à-dire le rapport à la question.On ne peut les dire fausses parce qu'on flaire en elles quelque vérité,mais on ne peut pas non plus les qualifier de justes parce qu'elles ne correspondent pas à une question sensée et n'ont donc pas leur vrai sens si elles ne sont pas rectifiées.Car le sens est toujours orientation que l'on doit à une question possible.Le sens de ce qui est juste (richtig) correspond nécessairement à la direction frayée par une question.

                                                                                                                                   Hans Georg GADAMER    Vérité et Méthode

 

Nous aborderons cette nouvelle section en formulant deux remarques de lecture.Elles concernent toutes deux le "Peri Herménéias" ,second volume des oeuvres logiques d'Aristote, dont le titre servira de point de départ à la présente recherche.

Observons d'abord que ce terme,placé sous le parainage du dieu messager de Zeus,ne figure pas dans le corps du texte,celui-ci étant consacré pour l'essentiel à l'étude de la composition et du fonctionnement de la proposition douée de sens. Et si cette étude a bien un rapport avec la communication,

le dialogue et même,comme nous le verrons, la dialectique,son thème principal peut être situé dans le prolongement de la critique platonicienne de Parménide :comment concilier l'axiome "penser,c'est penser quelque chose qui est" avec le rôle logique et ontologique de la négation.  D'où la

construction des 'carrés logiques' figurant la combinaison de la quantification et de la qualité (affimation/négation) dans un tableau unique.D'où aussi l'extension de cette structure à des propositions modalisées ,permettant de traîter avec rigueur des questions philosophiques telles que

celles de l'action libre,de la responsabilité et du destin (lire la 'somme' de Jules Vuillemin sur ces problème : Nécessité ou contingence,Paris,Editions de Minuit,1996).Mais une question demeure : n'eussions-nous pas dû,en bonne logique,commencer par là ,c'est-à-dire faire précéder par l'examen de la

structure interne des propositions l'étude de la dialectique, qui en est une forme de composition ?Aussi doit intervenir notre seconde remarque.L'ordre logique du classement des oeuvres a-t-il priorité sur celui de la recherche effective ? La réponse se trouve dans l'oeuvre elle-même Au chapitre 11 du 

Peri Hermeneias,en effet,Aristote,faisant retour sur le thème de 'l'un et le multiple',s'interroge sur ce qui fait l'unité d'une proposition ."Je n'appelle pas une les choses qui, tout en étant désignées par un seul nom,ne possèdent cependant pas une unité réelle dans leur composition.Par exemple,l'homme

est sans doute animal,bipède et civilisé (hemeros,'apprivoisé'vs.'sauvage'),mais il est aussi quelque chose d'un,formé de ces déterminations.Par contre,de 'blanc','homme' et 'se promener' on ne fait pas une chose une. De ces trois termes,il n'y aura pas réellement unité de l'affirmation,mais unité

purement verbale.Appliquant cette règle à l'interrogation dialectique sur la base d'une disjonction exclusive (ou bien ou bien;'aut' et non 'vel'), Aristote observe que, si elle n'est pas la demande d'une réponse à la proposition  prise globalement mais à un seul de ses membres, "la réponse qui est faite ne

sera pas une proposition une."(Peri Herm.,20 b 23-24).Et de commenter:"C'est qu'en effet,si l'interrogation manque d'unité,il en sera de même de la réponse ,même si la réponse est vraie.Je me suis expliqué dans les "Topiques" sur tout ceci."(idem)

Il est donc clair que la déclaration d'Aristote non seulement nous autorise ,mais nous invite même à voir dans les "Topiques" le matériau abondant et connu dont il s'agira de rendre compte scientifiquement ,tandis que le 'Peri hermeneias', jette les bases d'une analyse propositionnelle que les logiciens stoïciens (Chrysippe) ,à leur tour,s'emploieront à prolonger.                                      

SPECIFICITE DU VRAI ET DU FAUX                                                                                     

"La manière dont Frazer expose les conceptions magiques et religieuses des hommes n'est pas satisfaisante:elle fait apparaître ces conceptions comme des erreurs. Ainsi donc Saint Augustin était dans l'erreur lorsqu'il invoque Dieu à chaque pas des Confessions ?  Mais,peut-on dire,s'il n'était pas dans l'erreur ,le saint bouddhiste - ou n'importe quel autre -l'était tout de même,lui dont la religion exprime de tout autres conceptions.Mais aucun d'entre eux n'était dans l'erreur,excepté là où il mettait en place une théorie."                                                                                         
                                                                                          Ludwig WITTGENSTEIN   Remarques sur Le Rameau d'or de FRAZER                                                                                       


Reprenons les choses à la base,c'est-à-dire au niveau de l'interrogation dialectique (hè érôtèsis hè dialektikè) qui est celui des Topiques et qui réapparaît au chapitre 11 du Peri Herménéias à propos du traitement des propositions composées.

Aristote vient d'observer qu'il ne suffit pas de regrouper des prédicats sous une unique dénomination pour former un concept pourvu d'une unité de sens.L'exemple du concept d'homme (anthrôpos) peut illustrer cette remarque:

"l'homme est sans doute animal,bipède,et civilisé,mais il est aussi quelque chose d'"un", formé de ces déterminations;par contre,du 'blanc',de l''homme' et de 'se promener',on ne fait pas une chose une."(P.H.,20 b 17)

L'unité d'une proposition dépend donc de deux sortes de condition : d'une part ,sa correction syntaxique qui est le respect de la forme 'sujet-prédicat(s)';d'autre part,l'unité sémantique d'un  champ conceptuel,qui ne se limite pas à l'unité d'un champ lexical ("pas unité purement verbale,mais

unité réelle de l'affirmation").L'explication paraît suffisamment claire,mais elle repose sur un présupposé qu'il nous faut expliciter.Ce présupposé consiste dans l'arrière-plan ontologique d'Aristote,à savoir que la structure formelle 'sujet-prédicat' reproduit dans le discours la constitution effective d'un être

'substantiel.'pourvu de propriétés et de relations,situé dans le temps et l'espace.De même,l'unité conceptuelle exprimée par l'énoncé ne se réduit pas à la liaison de propriétés compatibles entre elles,mais implique un substrat (hypokeimenon) autre que la  simple union de  ces qualités,un support distinct de

ce que Hume qualifie de simple "bundle" (ou faisceau ) de propriétés..Alors pourquoi redoubler la difficulté en prenant le cas de l'interrogation dialectique ?Rappelons que celle-ci est la disjonction exclusive , sur le mode interrogatif,d'une proposition et de sa négation. .Par exemple,"le plaisir est-il ,ou

non,ce  qu'il faut choisir?" ,ou:"le monde est-il,ou non,éternel?"(Top.I,11) Il s'agit donc d'une proposition composée (PVnonP) qu'il faut traiter globalement,au lieu de cibler seulement l'une de ses composantes.C'est ainsi que Kant,au chapitre II des " Raisonnements dialectiques de la raison

pure",expose,face à face,les preuves de la thèse et de l'antithèse,puis,au lieu de marquer sa préférence pour le dogmatisme ou l'empirisme, s'interroge,globalement, sur "l'intérêt de la raison ".

INTERPRETATION ET VERITE DE LA PROPOSITION EN GENERAL

Fondamentale est donc pour notre objet la traduction du premier chapitre du Peri Hermeneias,car en découle toute la sémantique de la philosophie occidentale,pratiquement jusqu'à la fondation de la logique symbolique  par Frege et Russell.

.Voici donc les bases auxquelles se réfère Aristote: "Il faut d'abord exposer ce que sont le nom et le verbe,puis ce que sont négation (apophasis) et affirmation (kataphasis),assertion (apophansis) et discours(logos).Les sons émis par la voix sont  les symboles des états de l'âme,et les signes écrits

(graphoména) ceux des sons émis par la voix.Et de même que l'écriture n'est pas la même pour tous les peuples ,c'est aussi le cas des sons émis par la voix.Toutefois,les signifiés immédiats de ces signifiants sont les mêmes pour tous,qu'il s'agisse des états d'âme,ou des choses (pragmata) auxquels ces

signifiés ressemblent.Notre traîté du Péri psychès a déjà abordé ce point qui relève d' une autre discipline; mais,de même qu' il y a dans l'âme tantôt une pensée (noèma) sans rapport avec le faux et le vrai,et tantôt un pensée à laquelle appartient nécessairement une telle visée ,ainsi en va-t-il pour la

parole elle-même,car l'expression  du vrai et du faux a pour condition la composition  et la  séparation (peri synthesin kai diairesin).En eux-mêmes,noms et verbes sont semblables au concept (noèmati) privé de composition et de division,comme "homme",ou "blanc"quand on n'y ajoute rien;car ils ne sont

encore ni vrais ni faux.;ils sont signes de quelque chose.En effet,le bouc-cerf signifie bien quelque chose,mais il n'est encore ni vrai ni faux si on n'y ajoute l'existence ou la non-existence,soit absolument (aplôs),soit dans le temps (kata chronon)."(Peri Herm.16 a 1-18)

Commençons la lecture du texte par le renvoi d'Aristote au Peri psychès.Deux chapitres de sa troisième partie,le 6 et le 8, peuvent justifier cette référence.En effet,si le 8,consacré à une analyse comparative de la faculté sensitive et des facultés cognitives que sont l'imagination et l'intellect,

ne fait que souligner brièvement l'incapacité de l'imagination " à combiner des concepts pour constituer le vrai ou le faux",c'est bien le chapitre 6 qui,en précurseur du Peri Herménéias, traite de l'affirmation et de la négation (kataphasis,apophasis).Ce chapitre fait suite au chapitre 5,consacré à la nature

de l'intellect agent. Ausssi le chapitre 6 traite-t-il des opérations de cette faculté de l'âme,qui sont de deux sortes ,l'intellection des indivisibles par la noésis ou intuition intellectuelle,et l'intellection des composés."Dans celles qui admettent le faux et le vrai,il y a déjà une composition de notions

(synthesis),comme si ces notions n'en formaient qu'une.(...)En effet,le faux réside toujours dans une composition,car même si on affirme que le blanc est non-blanc,on a fait entrer le non-blanc en composition.On peut aussi bien appeler division (diairésis,séparation) toutes ces compositions.Mais de toute

façon,le faux ou le vrai n'est pas seulement que Créon est blanc,mais aussi qu'il l'était ou le sera."( o.c.,430a 26 -430b 1-6).Pourquoi Aristote dit-il que le Peri psychès n'a pas le même objet que le Peri herménéias,bien que tous deux expriment des thèses très proches, sinon identiques ? Nous pourrions

répondre simplement - songeant à l'oeuvre double de Jean Piaget - que ce dernier est l'auteur unique d'un traîté de logique,et d'un ouvrage sur la psychologie de l'intelligence.En fait,il s'agit en psychologie d'une étude des fonctions de l'âme,et,

en logique,d'une analyse des conditions sémantique du vrai et du faux. Toutefois,dans les thèses successivement soutenues par Aristote.1°Dans le" P.Ps..",Aristote pose la 'synthésis' comme condition du vrai et du faux,tandis que dans le 'P.Herm.' il semble coupler composition et vérité,d'une

part,séparation et fausseté,de l'autre,ce qui parait plus conforme à la nature des opérations considérées.2°Mais,surtout,l'analyse du P.Herm.'.acquiert une authentique dimension philosophique par la distinction qu'il y établit entre le plan de la pensée,celui des signes sonores ou graphiques, et celui du

rapport au réel, qui seul,finalement, peut fonder la valeur de la pensée et du discours.La marque de ce progrès est attestée par l'usage du terme "symbolon" qui codifie de façon quasi- définitive les divers jeux de langage,que ce soit en logique,en mathématique et dans les créations de l'art ou de la

religion.Enfin,la distinction entre signification et vérité est établie sur des bases claires et relativement simples:  tout noèma a un sens,toutefois :"rien n'est par nature un nom, mais seulement quand il devient symbole"(o.c.,2 ,16a 28-30) .L'intervention d'une convention instaure en effet le statut

symbolique. .A l'opposé,si tout énoncé bien formé doit avoir un sens,des assemblages de mots tels que :" 'de Philon est' ou 'de Philon n'est pas'sont des expressions qui n'ont rien de vrai ni de faux"(idem.16 b 3-4) parce que, non conformes à la syntaxe de la langue, elle sont d'abord  privées de sens.

LE DOMAINE DE LA REFERENCE  -  SIGNIFICATION OU DENOTATION

Conformément à la tradition platonicienne exposée dans le Sophiste (261 d sq.),Aristote entame son analyse du discours par les mots (onomata),et plus précisément par "ces deux genres de signes (dèlômata) que sont noms et verbes"(Soph.,262 a).Notons le terme employé par l'Etranger

:"dèlôma",qui,généralement emprunté au vocabulaire du droit pénal,signifie la "preuve",mais ,dans le contexte du Sophiste,  renvoie simplement au geste de "montrer"(dèloô). Aussi,plutôt que nous engager dans  le" dédale de la signification" dénoncé par Quine ( La poursuite de la vérité ,tr.fr. Le Seuil,1993),nous préférons  parler d'abord de référence ou de dénotation.

Aristote énonce cette première règle concernant le terme qui réfère ou dénote : il n'est pas décomposable;il dénote en bloc.Certes,un jeu pourrait consister -Platon en joue dans son Cratyle- à décomposer un nom propre en éléments supposés signifiants,comme si nommer quelqu'un "Chrysippe" le

dotait,par magie,d'un destin de cavalier ou de financier..Ecartons cette première interprétation fantaisiste de la dénotation.Il en est une seconde,plus sérieuse et plus dangereuse, qui consiste à réifier la référence.Le référent "existe";la référence est "vraie".C'est le cas souvent réservé au nom propre ou

à une périphrase comme "le satellite de la terre".Dans la polémique qui oppose Cratyle et Hermogène,il semble bien qu'Aristote prendrait parti pour Hermogène :c'est par convention (kata sunthèkèn) et non par nature (kata physei) que le nom "symbolise",et par conséquent il ne saurait, en lui-

même,être vrai ou faux.L'étymologie ne constitue pas un guide sûr pour la connaissance des choses ,même les germanismes baroques de Heidegger.Comme le proposait déjà Socrate :"Contentons-nous de convenir que ce n'est pas des noms qu'il faut partir,mais qu'il faut et apprendre et

rechercher les choses (ta pragmata) ,en partant d'elles-mêmes bien plutôt que des noms."(Cratyle,439 b 8) En effet,symboliser n'est pas imiter et c'est pourquoi Socrate rejette la thèse de Cratyle suivant laquelle le nom est une imitation (mimèma) de la chose.(o.c.,430 b).Une remarque au passage.

On pourrait croire que si le nom n'est en lui-même ni vrai ni faux,il en va tout autrement du verbe qui,en sus de son rapport au temps,peut sembler alèthiquement suffisant,du moins sous certaines formes comme l'impersonnel ,tel que "il pleut" ou "il va pleuvoir". Mais il n'y a là qu'une apparence ,

car "le verbe est toujours signe de choses qui appartiennent à un sujet ou sont contenues dans un sujet."( Peri Herm., 16 b 10).L'exigence de la globalité du signe est donc la condition de sa fonction référentielle.Mais qu'entend-on par 'objet' du signe ? La chose réelle (to pragma) ou seulement le signifié ?

Il est évident que si l'on écarte la difficulté soulevée par les noms propres,le référent d'un nom commun ne peut être que son signifié,parfois ,quand cela se peut,exprimé soit par un synonyme ,soit par une définition.La 'monstration' d'un exemple,qui pourtant correspond bien à 'dèlôma',ne s'impose que

dans le cas d'un apprentissage élémentaire.Aussi les symboles élémentaires (nous excluons les lettres qui,elles, ne 'symbolisent' pas) ne dénotent pas la chose elle-même, mais un simple corrélat qui est ,pour Aristote,de nature psychique,c'est-à-dire un noèma.Aussi sommes-nous finalement conduits à

soutenir que le rapport au réel a pour première condition la 'symplokè' des composants de la proposition. Paradoxalement,la transcendance du discours est strictement subordonnée à l'immanence de ses constituants.C'est la visée du vrai (et la possibilité du faux) qui nous assurent seulement que nous ne parlons pas dans le vide.

VRAI/FAUX

Nous venons d'exclure l'usage du couple vrai/faux à propos des simples termes,même pris globalement.Pourtant un lecteur de Heidegger pourrait nous objecter ce que celui-ci nomme "le concept courant de vérité",dans la première section de l'étude intitulée Vom Wesen der Wahrheit , texte d'une

conférence prononcée dans plusieurs universités allemandes entre 1930 et 1932.Pourtant,Heidegger a tôt fait d'écarter la confusion du vrai et du réel en ayant recours à la 'symplokè' aristotélicienne :"le vrai,que ce soit une chose vraie ou un jugement vrai,est ce qui est en accord,ce qui concorde."(De l'essence de la vérité, tr.fr Waelhens-Biemel,ed. Nauwelaerts-Vrin,1948,p.75).Avec quoi,c'est toute la question.

Il est un autre biais qui consiste à faire de vrai/faux une propriété du métalangage,sans intérêt pour la description et la connaissance empirique du réel.En effet,de ce point de vue,"il est vrai que le ciel est nuageux" n'ajoute rien de factuel à l'assertion de premier niveau :"le ciel est nuageux"sinon un

redoublement rhétorique et ne fait qu'insérer un commentaire approbateur dans le cours d'une conversation courante.Williard Van Orman Quine a exposé dans plusieurs ouvrages la conception de la vérité comme décitation,qu'il a eu raison de qualifier de "poursuite"('Pursuit of Truth',Harvard

U.P.,1990) dans la mesure où,tout en restant marquée par un certain empirisme,elle a été enrichie de l'apport logique du mathématicien polonais Afred Tarski (Logic,semantics,Metamathematics, Oxford,1956,tr.fr.de G.G.Granger,A.Colin ,1972 ).En accord avec la pensée d'Aristote,Quine soutient à la fois

l'irréductibilité de la vérité à la réalité et,contrairement à un empirisme un peu court,son caractère indispensable à la connaissance du réel."La vérité dépend de la réalité;mais s'opposer,de ce chef,à ce qu'on appelle 'vrais' des énoncés (ou phrases,'sentences') est une confusion.Le prédicat de vérité

sert justement dans les occasions où,quoique ayant en vue la réalité,nous sommes conduits cependant par certaines complexités techniques à mentionner des énoncés.Ici,le prédicat de vérité sert en quelque sorte à montrer du doigt la réalité à travers l'énoncé;"(Philosophie de la logique, 1970,

ch.1,Signification et vérité,tr.fr.Aubier-Montaigne,1975,p.22) Et,exprimé autrement,ce lien apparait indispensable pour le travail des logiciens :"Logiciens et grammairiens se ressemblent en ce qu'ils ont l'habitude de parler d'énoncés (sentences).Mais nous savons par quoi ils diffèrent.C'est qu'un logicien ne

parle d'énoncés que comme des moyens en vue d'accéder à la généralité dans un domaine qu'il ne peut pas embrasser en quantifiant sur des objets.Le prédicat de vérité lui conserve un contact avec le monde,où est son coeur."(o.c.,ch.3,p.56)

L'ETRE COMME VERITE

Vingt années séparent Philosophy of Logic  de  Pursuit of truth ,Harvard,1990.Cette ultime contribution à  la philosophie de Quine est placée par l'auteur sous l'égide de Platon avec cette épigraphe :"Sôzein ta phainomena".Composée de divers fragments,Quine la présente comme suit :"J'ai entrepris dans

les pages qui suivent de mettre à jour,résumer et clarifier,avec leurs divers recoupements,mes idées sur la signification cognitive,la référence objective et les bases de la connaissance."(La poursuite de la vérité, tr.fr.de Maurice Clavelin,Le Seuil,1993,Préface,p.9).Bien que souvent proche d'un empirisme

radical ,l'auteur a consacré à la critique de l'empirisme (ou du positivisme)du Wiener Kreis un très célèbre article intitulé "Two Dogmas of Empiricism" (The philosophical Review,1951  ) ,spécialement dirigé contre l'oeuvre de Rudolf Carnap.Cet article est accessible en langue anglaise dans From a

logical point of view,et en français dans l'ouvrage collectif édité par Pierre Jacob De Vienne à Cambridge, (Gallimard,1980,pages 93 à 121). Toutefois,en dépit de l'importance de cette contribution à la position philosophique de Quine,une recherche sur la notion de vérité ne peut que souligner la place

éminente occupée par le mathématicien-logicien polonais Alfred Tarski dans La poursuite de la vérité. Certes,la rencontre de Quine avec la thèse de Tarski n'est pas nouvelle.Elle remonte à 1952 avec sa contribution aux Actes de la National Academy of Sciences de 1952 intitulée "On an Application of

Tarski's Theory of Truth.".Or ce philosophe internationalement respecté qu'est Williard V.O.Quine reconnait désormais sa dette vis-à-vis de Tarski dans un texte destiné à un large public.L'exposé de la théorie appelée 'décitation' oblige toutefois notre étude à repartir des chapitres 4,5 et 6 du Peri

Herménéias.En effet,les quinze lignes (dans le texte grec) du chapitre 4 exposent un condensé de la sémantique aristotélicienne qui,pour Quine aussi,sert de base à son exposé de la théorie tarskienne.Les mots du discours,répétons-le,ont un sens (sèmantikon) pris globalement,mais ils signifient

comme énonciation,non comme affirmation (ou comme négation)"ôs phasis,all'ouch ôs kataphasis ( ôs apophasis)""( 16b 27) ".Affinons cette traduction .Nous avons vu la différence entre "kataphansis", acte d'assertion,et kataphasis,affirmation. Aussi Tricot a-t-il raison,afin d'éviter la confusion, de

compléter le texte grec.Mais on peut dire seulement: "comme expression,pas comme affirmation." En effet,une expression (émission de mots prononcés ou redoublés par l'écriture) n'a pas à elle seule ,sauf exception telle qu'une interjection comme  "Assis !"ou "Silence !", de pouvoir assertif."Je veux

dire,commente Aristote,que,par exemple, le mot  'homme' signifie bien quelque chose,mais non pas cependant qu'il est ou qu'il n'est pas.Il n'y aura affirmation ou négation que si l'on ajoute quelque chose.(...)" Ce quelque chose qui fait défaut au mot pris isolément,nous savons que c'est la copule

(symbebèkon) qui exprime à la fois l'acte d'assertion et le lien du prédicat au sujet."Tout discours n'est pas assertif (apophantikos),mais seulement celui où résident dire le vrai ou dire le faux,ce qui n'est pas le cas de la prière qui est bien un discours,mais ni vrai ni faux. "(idem,,17a 3-4).

Il semblerait donc,à lire attentivement Aristote,que celui-ci distingue trois niveaux du discours (logos):1°celui de la 'phasis' représenté par la production d'unités signifiantes sonores ou graphiques;c'est le 'logos sèmantikos' qui met en jeu la fonction symbolique et auquel correspond dans l'âme un 'noèma'

encore privé de la faculté de ' dire vrai ou de dire faux". 2°le niveau du 'logos apophantikos' que l'on peut nommer déclaratif ou plus précisément 'assertif'.3°Des formes de discours non assertif tel que ordre,prière ou question constituent encore une autre catégorie.Or un critère précis distingue les niveaux 2 et 3,qui est le pouvoir de dire le vrai ou le faux,selon que le discours compose ou sépare les élements du discours leur entrelacement (symplokè)

Si l'on s'en tient à l'énonciation simple ,celle-ci peut être définie :"une expression vocale signifiante (phonè sémantikè) au sujet de l'appartenance ou de la non-appartenance [ i.e. d'une propriété à un objet,d'un prédicat à son sujet]."(ibid.17 a 23-24)

La question qui se pose est la suivante :l'expression qui n'est pas apophantique et liante ,c'est-à-dire vraie ou fausse,est-elle néanmoins une expression signifiante,comme c'est le cas d'un simple nom ?Quine nous apprend à voir deux questions differentes là où il ne s'en pose qu'une pour Aristote.

Soucieux,en effet ,de rester aussi près que possible du texte grec,nous nous sommes gardés de traduire ,comme Tricot , 'apophansis' par proposition.Or écoutons l'observation de Quine."Ce qui est vrai ou faux,note-t-il,on en convient largement,ce sont les propositions.On n'en conviendrait néanmoins pas

aussi largement sans l'ambiguïté de 'proposition'.Pour les uns,le mot a pour référence des énoncés répondant à certaines spécifications.Pour les autres,il a plutôt pour référence les significations de tels énoncés.Ce qui apparaissait comme un large accord  se résout ainsi en deux écoles de pensée : pour la

première école les véhicules du vrai et du faux sont les énoncés,pour la seconde ce sont les significations des énoncés."(La poursuite de la vérité, V,§ 32,Le Seuil,1993,p113).Il semble bien que,conformément aux explications du Péri Herménéias 4,17a ,si tout discours est signifiant par convention, il est

une proposition (logos ,sémantikos,apophantikos:il s'agit bien d'une articulation ternaire,et non d'une simple binarité,comme Quine le proposerait.Pourtant,Frege nous a prévenus de ne pas confondre pensée et représentation,c'est-à-dire que si  la dimension sémantique s'intercale entre

la phrase( ou énoncé) et la visée du réel,deux autres versions peuvent en rendre compte,l'une objective ,l'autre subjective.Or pour Aristote,aussi bien que pour Frege,à travers le symbolisme,c'est bien du discours objectif qu'il est question,de la pensée et non du simple vécu. Aussi Quine peut-il noter :

:"on a donc restreint le champ en attribuant la vérité plutôt aux significations.(...) Les propositions, conçues comme des significations d'énoncés,étaient exclusivement les significations d'énoncés stables non sujets à des incertitudes;ce que nous pouvons appeler des énoncés éternels."(idem,p.114)

Aussi,bien que partisan de s'en tenir aux seuls énoncés (statements) ,Quine complète son commentaire et éclaire sa position en précisant par cette concession :"Les énoncés déclaratifs ainsi affinés -les énoncés éternels-sont ce que je regarde pour l'essentiel comme les véhicules de la vérité."

(ibidem,p115) Qu'Aristote s'assigne lui aussi pour but la détermination de la connaissance scientifique, c'est-à-dire universelle et nécessaire,distincte par conséquent de la doxa,et que la seule forme possible de connaissance scientifique est la connaissance démonstrative,on en a la preuve dans l'intérêt

qu'il porte,tout au long de l'Organon, à l'outil logique qui constitue le support du tranfert de l'appartenance conceptuelle de principe à conséquence.On ne manque pas,par contre, d'être surpris par l'absence d'une réflexion sur la nature même de la vérité et de l'erreur,comparable par exemple à celle de

Platon dans le Théétète.Ce qui motive,en effet la recherche aristotélicienne,c'est surtout la différence entre le fait constatable ,le 'ti', et son 'pourquoi',le 'dioti'."Ne serait-ce pas que si l'on saisit les choses qui ne peuvent pas être autrement qu'elles sont de la manière dont on possède les définitions

à travers lesquelles se font les démonstrations,on n'aura pas une opinion mais une science ?Et que si,par contre,on les saisit comme vraies,sans pourtant saisir qu'elles appartiennent à leurs sujets selon l'essence,c'est-à-dire selon la forme,on aura une opinion et pas vraiment une science?"(Seconds analytiques, ch.33,89 a 18-22,GF,2005,tr.P.Pellegrin,p.233) 

Aussi inclinons-nous à penser que le vrai et le faux ne sont pas pour Aristote des termes logiques, mais appartiennent plutôt à l'ontologie.Cette hypothèse pourrait ,sans être absolument confirmée,tirer une certaine vraisemblance de la lecture du livre Epsilon de la Métaphysique.  En effet,Aristote

y aborde la question des divers sens des êtres en tant qu'êtres.(1025 b),question dont la réponse ne saurait se trouver dans aucune des deux sciences théoriques spécialisées que sont la physique et les mathématiques.Aussi, en sus de ces deux sciences, fait-il une place, dans le théorique, à un savoir

de l'immobile (distinct de l'être physique) et du séparé ( différent des êtres mathématiques),savoir qui,d'après lui,mérite la première place,tant par sa position dans l'ordre épistémique que par la valeur intrinsèque de son objet "hè dé prôtè kai péri chôrista kai akinèta"(1026 a 16).

Sur le point de savoir si ce savoir est la théologie et surtout sur le contenu qu'il peut donner à cette discipline,nous n'avancerons aucune thèse, car ,comme il apparaît dans la suite du texte,Aristote retient surtout l'idée d'une philosophie première avec l'être pris absolument pour objet ("to on to aplôs

legoménon").Or il se trouve que cet être se dit pluriellemen.Aristote retient ici deux sens :l'être par accident et l'être comme vrai..On voit donc l'importance du rapport entre être et vérité,non-être et fausseté (non comme altérité,comme pour Platon.). Cette double relation (sens et vérité)

se trouve déjà proposée et même introduite dans un débat à propos de la contradiction et du tiers exclu, en Méta. G,8.""A tous les philosophes qui soutiennent de telles opinions il faut demander (...)non pas s'ils soutiennent que quelque chose est ou n'est pas,mais si les mots dont ils se servent ont

un sens,de façon que nous ayons à discuter en partant d'une définition,en déterminant notamment ce que signifie le faux ou le vrai.Si ce qu'il est vrai d'affirmer n'est rien autre chose que ce qu'il est faux de nier,il est impossible que tout soit faux,car il est nécessaire qu'un des deux membres de la

contradiction soit vrai.Ensuite,si,pour toute chose,il faut nécessairement ou affirmer ou nier,il est impossible que les propositions soient fausses l'une et l'autre,car un seule membre de la contradiction est faux."(1012 b,5-13)Deux observations pour finir :1°quel est le lieu choisi par Aristote pour exposer une

telle discussion ? Ni l'analytique,ni la dialectique,mais la philosophie première.Celle-ci correspond donc à l'exposition et à la discussion de principes onto-logiques. En même temps,Aristote souligne bien qu'à la base de l'ontologie,il y a la possibilité de donner un sens aux mots.Sémantique et ontologie

constituent donc le fondement sur lequel pourra se développer la 'superstructure' de la démonstration scientifique.2°Par une action en retour ,l'ontologie emprunte sa structure bi-polaire à la sémantique de la proposition."Quant à l'être comme vrai et au non-être comme faux,ils consistent dans la

composition et dans la séparation,et le vrai et le faux réunis se partagent entièrement les contradictoires.En effet, le vrai c'est l'affirmation à l'égard de la  composition (du sujet et de l'attribut) et la négation de ce qui est séparé ,tandis que le faux est la contradiction de cette séparation.Comment a lieu la

pensée de la composition ou de la séparation,c'est un autre exposé,mais je nomme la comparaison et la séparation en sorte qu'il ne s'agisse pas de succession mais de la genèse de quelque chose d'un.En effet ,d'une part,vrai et faux ne sont pas dans les choses comme si le bien était vrai et le

mauvais faux sans discussion (euthus),mais ils sont dans la pensée;mais ,d'un autre côté,les absolus et les essences ne sont même pas dans la pensée.Aussi faudra-t-il étudier ultérieurement la théorie de cette sorte d'être et de non-être,puisque l'entrelacement (symplokè) et la séparation sont

dans la pensée,mais non pas dans les choses; l'être de cette sorte diffère des êtres au sens propre,car la pensée divise selon l'essence,la qualité,la quantité;il faut laisser de côté l'être selon l'accident et l'être en tant que vérité [je souligne ];en effet,la cause de l'un est indéterminée (aoriston) et celle de

l'autre est quelque état (pathos) de la pensée.L'un et l'autre concernent  ce qui reste à examiner du genre de l'être (to loipon genos tou ontos),et il ne montrent pas qu'il y ait hors d'eux quelque nature de l'être;.c'est pourquoi il faut laisser cela de côté et examiner les causes et les principes de l'être en tant qu'être."(Métaphysiques, E,1027 b 16-1028 a 1-4) 

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Suite : TARSKI et QUINE

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