HERMENEUTIQUE 2

HERMENEUTIQUE : De Friedrich Schleiermacher à Hans-Georg Gadamer.

1-EN GUISE D'INTRODUCTION  :  "ORIGINES ET DEVELOPPEMENT DE L'HERMENEUTIQUE" (1900) ,  par WILHELM DILTHEY.

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"Ma première oeuvre de quelque importance essaya de reconstituer l'évolution de Schleiermacher d'après les papiers qu'il a laissés.L'individu remarquable n'est pas seulement la base de l'histoire:il en est aussi,en un certain sens ,la réalité suprême."      (   Discours de réception à l'Académie des sciences, 1887. )

 

 Une étude de l'herméneutique,consacrée à l'examen d'auteurs aussi différents que Friedrich Schleiermacher,Wilhelm Dilthey et Hans-Georg Gadamer, ne suivra pourtant pas leur ordre chronologique.Pour rendre les choses plus claires,il s'agirait en effet de faire la jonction entre un exact contemporain de Hegel et le

disciple le plus brillant de Heidegger. Si nous accordons la priorité à l'étude de Dilthey intitulée "Origines et développement de l'herméneutique"(1900) ,(in :Le monde de l'esprit,tome 1,Aubier-Montaigne,1947,pp.319-340), c'est,paradoxalement,en raison de la position extérieure de ce philosophe vis-à-vis de son

objet.En effet,entreprendre d'aborder en premier lieu les "géniaux tâtonnements" de Schleiermacher consisterait à nous priver de toute distance ,et à épouser,point par point,la démarche analytique adoptée par le présentateur de l'édition française.(Cerf).Quant à l'oeuvre si riche et profonde de

Gadamer,si même elle peut être réputée porter à son zénith une méthode qui,jusqu'à lui, n'était que balbutiement,elle aurait toute chance de nous faire perdre de vue la spécificité d'une démarche dont l'inventeur a pris bien soin de marquer et l'origine et la place,par sa proximité avec la rhétorique et la

psychologie,dans un cadre philosophique nommé par lui,à la suite de Platon et/ou Aristote,dialectique (Cerf) .En effet, même si,dès la source,l'interprétation  doit prétendre à l'universalité,elle est en fait constituée par un matériau linguistique particulier, relatif aussi bien aux anciens grecs et latins qu'aux  paraboles du

Nouveau Testament.Or, si l''étroit rapport historique et contextuel qui unit d'emblée herméneutique et théologie n'est pas pour gêner la philosophie pratiquée outre-rhin,il pourrait en aller assez différemment dans des environnements culturels où un tel lien est clairement conçu comme la survivance d'une subordination

quasi -médiévale.C'est pourquoi la décision d'aborder l'herméneutique par un biais qui ne soulève pas de contestation de principe nous a-t-elle incité à donner la parole à Dilthey.En effet,le large cadre donné à son étude ne peut,par le choix de son projet, que rassurer épistémologues et philosophes.Il est en effet défini

dès les premières lignes de l'étude citée : "il s'agit maintenant de résoudre la question de la connaissance scientifique des individus et même des grandes formes de l'existence humaine en général."(o.c.,p.320) .

Se réclamant d'une formation post-hégélienne, mais reconnaissant aussi l'influence exercée sur lui par les diverses formes de positivisme,Dilthey entrevoit dans l'herméneutique une issue à l'enfermement du savoir exercé par l'exclusivité les Naturwissenschaften.Il s'agit de l'ouverture au  "monde de l'esprit",non plus en

tant que "deuxième monde" paradigmatique ou simplement virtuel,mais bien d'un savoir effectif , car ancré dans le vécu.Le fondement de ce savoir se trouve à la fois dans la réalité individuelle de l'être humain et dans son historicité. "Le monde spirituel est en soi ensemble de faits réels,élaboration de valeurs et

royaume de la finalité.Les grands poètes,Shakespeare,Cervantes,Goethe m'enseignent à comprendre le monde de ce point de vue et à édifier sur cette base un idéal de vie.Thucydide,Macchiavel,Ranke,me révélèrent le monde historique qui se meut autour de son propre centre,sans avoir besoin d'aucun autre.Des

études théologiques me familiarisèrent avec la conception du monde du jeune Schleiermacher;suivant celle-ci,les expériences de l'humanité forment en tant qu'individuation déterminée de l'univers un tout fermé,autonome et qui se suffit à lui-même."(Le Monde de l'esprit,Préface,Aubier-Montaigne,T.I,p10)

DU "PERI HERMENEIAS" A L'HERMENEUTIQUE

Le verbe "hermeneuein" a ,en grec classique, deux sens assez différents : d"une part,il s'agit simplement de la capacité d' exprimer ou de formuler une pensée ; de l'autre,sans doute moins important pour les anciens que pour nous,on entend par là le pouvoir de traduire ou d'interpréter de manière accessible à tous

une expression dont le sens originaire nous échappe,au moins partiellement.Bref,on entend par là soit la formation discursive de la pensée,soit ,comme certains "traductologues"l'entendent aujourd'hui,le passage d'une langue-source à une langue-cible destiné à faciliter,améliorer ou même,dans certains cas

extrêmes,à rendre tout simplement possible la compréhension. Cette distinction explique que ,dans l'oeuvre d'Aristote,le Peri hermeneias constitue le socle logique de la pensée discursive,alors que les problèmes relatifs à l'interprétation et à la traduction ,problèmes dont l'aspect linguistique se noue étroitement à sa base logique,sont renvoyés tantôt à la Rhétorique,tantôt à la Poétique.

CONDITION DE LA PENSEE

Pour nous le sens des énoncés - accordons-nous à distinguer le sens des propositions et la signification des termes ( sinn/bedeutung,à la suite de Frege et Wittgenstein) - doit "précéder" leur valeur épistémique,c'est-à-dire leur vérité ou leur fausseté. Ce n'est pas le cas pour Aristote,car,pour lui, la pensée

conceptuelle suppose une double symbolisation.Certes,la prononciation des mots suffit à éveiller des émotions dans l'âme (pathèmata tès psychès) (Peri herm.,16 a 6),mais la pensée conceptuelle formée par le discours,c'est-à-dire par la composition ou la séparation (négation) des concepts, a pour condition la

valeur alèthique de la proposition formée.D'où une équivalence qui,dès Platon et Aristote,dominera la pensée classique et moderne, mais que l 'herméneutique mettra en question,"penser,c'est juger".

Cette exposition de la nature du discours déclaratif ou assertif (logos apophantikos) ouvre le chapitre 4 du Péri hermeneias :"Le discours est un son vocal dont chaque partie,prise séparément,présente une signification comme énonciation, mais pas comme affirmation (kataphasis) ou négation (apophasis).Je veux dire

que,par exemple,le mot homme signifie bien quelque chose,mais non pas cependant qu'il est ou qu'il n'est pas:il n'y aura affirmation ou négation que si l'on y ajoute autre chose."(o.c. 16 b 27-30;nous suivons la traduction Tricot dans l'édition Vrin 1966,tout en précisant les termes grecs afin déviter toute confusion).

D'où l'importante précision qui apparaît au chapitre 14 :"Croire qu'il faille définir les jugements contraires par le fait qu'ils portent sur des choses contraires est une erreur.(...)Ce qui rend les jugements contraires,ce n'est pas qu'ils portent sur des sujets contraires,c'est plutôt qu'ils se comportent d'une façon contraire sur le même sujet" (idem,23b 6-7;"all' ou tôi enantiôn einai enantiai,all'mallon tôi enantiôs").

LA COMPREHENSION N'OBEIT PAS A LA REGLE DU VRAI OU FAUX;ELLE EST PLURIELLE ET A DES NIVEAUX.

L'analyse de l'herméneutique selon Dilthey met en jeu des couples de concepts (interprétation/ explication;compréhension/explication) qui structurent à la fois l'objet et le mouvement de la démarche intellectuelle, car il s'agit " d'avoir accès au même esprit humain qui s'adresse à nous et demande à être interprété."(Origines et développement de l'herméneutique, tr.fr. in : Le

monde de l'esprit,,Aubier- Montaigne,T.1,p.321).Interpréter,c'est en effet émettre une hypothèse,par exemple sur le sens d'un geste,d'une mimique,d'un sourire,etc.Le plus souvent cette hypothèse est implicite et spontanée,car elle repose sur une familiarité culturelle et ses habitus.Aussi Dilthey nomme-t-il 'compréhension' (Verstehen) "le processus par lequel nous

connaissons un intérieur  à l'aide de signes perçus de l'extérieur par nos sens."(o.c.,p.320).Ces signes peuvent être de deux ordres,naturels ou culturels;et ,dans ce cas,constituer  un assemblage grammaticalement et syntaxiquement correct d'expressions phonétiques ou graphiques.C'est pourquoi nous réservons désormais l'usage du terme d'"herméneutique" à

"l'interprétation (Auslegung) de témoignages humains conservés par l'écriture."(idem,p.321) Or cette interprétation-ou exégèse- procède selon des règles déterminées."l'herméneutique,précise Dilthey,est née du conflit de ces règles,de l'antagonisme entre les différentes façons d'interpréter des oeuvres capitales et de la nécessité qui en

résultait de fonder les règles en question.(ibid.,p.322).Une de ces tentatives les plus connues,nommée "allégorique"consiste à supposer un sens spirituel sous "un revêtement d'images et de figures de style (tropes)."Or si,dans les sciences de la nature,fonder revient le plus souvent à expliquer (Erklârung )les phénomènes en leur appliquant un modèle mathématique,dans le cas

de l'interprétation ,Schleiermacher aime mieux parler "d'activité symbolisante".Dilthey,lui,s'interroge sur la possibilité,à propos de documents ou de momuments culturels,de distinguer compréhension et explication.D'où l'idée que l'herméneutique introduit dans ses démarches épistémiques une gradation plutôt qu'une opposition.Et il conclut même son étude par la

possibilité sinon d'une synthèse du moins d'un rapprochement :"le terme d'explication convient pour désigner la connaissance du singulier lorsque les vues générales servent sciemment et méthodiquement  à donner une connaissance complète du singulier.( o.c.,p.339).C'est prendre appui sur le concept de" graduation" et accepter cette conséquence apparemment paradoxale,

empruntée,comme nous le verrons,à Schleiermacher :la fin dernière de l'herméneutique est de mieux comprendre l'auteur qu'il ne s'est compris lui-même."(Origine et développement de l'herméneutique,o.c. p.332).

 

2-SCHLEIERMACHER,LE FONDATEUR.

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Sous peine de nous répéter en développant des thèmes déjà traités ou même seulement abordés par Dilthey dans son étude de 1900,nous préfèrerons procéder de manière plus analytique en exposant les principales distinctions conceptuelles qui scandent ,pricipalement dans le domaine de l'exégèse

théologique,les recherches menées par Schleiermacher dès 1805.Il ne s'agit pas encore,en effet,d'hypothèses concernant le vaste domaine qualifié par lui d'herméneutique générale,mais mais de propositions relatives "au but le plus limité qu'est l'interprétation des livres saints."(Herméneutique,édition en langue

française par CERF/PUL,I987,p. 32).Afin de justifier ce choix pour des raisons autres qu'institutionnelles et préparer son élargissement ultérieur,l'auteur précise que "les passages obscurs du texte ne font obstacle à la compréhension que si on n'a pas non plus bien compris ce qui été facile" (idem,p.33),c'est-à-dire la langue elle-même de l'auteur.Cette compréhension s'opère de deux points de vue ,nommés interprétation grammaticale et interprétation technique.

INTERPRETATION GRAMMATICALE,INTERPRETATION TECHNIQUE.

Pour commencer,avouons notre perplexité devant une dualité qui requiert,à son tour,une ...interprétation! Certes,Schleiermacher ne nous laisse pas entièrement désarmé dans sa Première ébauche de 1803,mais si l'interprétation grammaticale opère "à partir de la langue et à l'aide de la langue",l'interprétation technique

consiste à "comprendre comme exposition des pensées;à comprendre ce qui est composé à travers l'homme et aussi par l'homme."(o.c.,p.34 et p.49).Le rapport avec l'opposition saussurienne entre langue et parole s'impose,et pourtant risquerait de nous leurrer.Il reste que notre auteur reconnait la priorité de la

langue sur la 'technique',car s'impose d'abord ce que dit la langue ,quel que soit son usager et son intention propre."Plus l'exposé est objectif,et plus l'interprétation est grammaticale;plus il est subjectif et plus il est technique."(id.,p.33).Or cette désignation ne correspond pas à notre usage courant de la langue,

qui consiste,à l'opposé,à rapprocher 'technique' et'objectif'.Mais il faudrait insister sur l'équivoque du terme 'kunstlich' ,qui exprime à la fois l'artifice et l'ingéniosité de l'artisan,qu'il soit sculpteur ou poète,et donc son génie propre,autant de vertus que rend mal le qualificatif de 'technique'.Il est clair,comme y 

insistait Dilthey dans son étude ,que Schleiermacher tend bien à opposer l'objectivité du concept à l'individualité de l'intuition. et de l'imagination,prises en compte par le registre des tropes.

Nous ne saurions,arrivés à ce point de notre exposé,passer sous silence le mérite de Paul Ricoeur qui,dans le texte d' une conférence d'abord prononcée en1975 puis rééditée en 1986 ( La tâche de l'herméneutique, in "Du texte à l'action,Essais d'herméneutique, Le Seuil) a vu l'essentiel de la difficulté sans

disposer du recueil publié au Cerf en 1987).En quelques pages (pp 78-81),Ricoeur met en relief la constance,chez Schleiermacher,de la dualité entre interprétation grammaticale et interprétation technique ou psychologique,tout en insistant sur sa valeur critique :"Ce n'est que dans les derniers textes de

Schleiermacher que la seconde interprétation l'emporte sur la première et que le caractère divinatoire de l'interprétation en souligne le caractère psychologique.Mais,même alors,l'interprétation psychologique - ce terme remplace celui d'interprétation technique- ne se borne jamais à une affinité avec

l'auteur;elle implique des motifs critiques dans l'activité de comparaison:une individualité ne peut être saisie que par comparaison et par contraste.Ainsi la seconde herméneutique comporte elle aussi des éléments techniques et discursifs.On ne saisit jamais directement une individualité mais seulement sa

différence avec une autre et avec soi-même."(o.c.,§ 2,pp.80-81). Paul Ricoeur met déjà en place dans cette brève étude le thème qui l'occupera au cours de ses dernières recherches,en particulier dans Soi-même comme un autre mais qui est largement présente dans une étude intitulée La fonction herméneutique de la

distanciation." Contrairement à la tradition du Cogito et à la prétention du sujet de se connaître lui-même par intuition immédiate,il faut dire que nous ne comprenons que par le grand détour des signes d'humanité déposés dans les oeuvres de culture."(idem,p.116).Toutefois la référence à la Verfremdung

brechtienne dans un contexte qui présuppose aussi la lecture préalable de Dilthey et de Gadamer nous éloigne sensiblement des recherches et des tâtonnements des Schleiermacher.Nous retiendrons pourtant des études de Ricoeur,en relation avec notre propre démarche,quelques précieuses pages

intitulées Les 'formes" du discours biblique  (Essais d'herméneutique,II,p.120-133).En effet,conformément au parcours de Schleiermacher et à sa quête d'une "Herméneutique générale",nous ne saurions perdre de vue le sol des herméneutiques particulières-littéraire,juridique,théologique,pour les plus importantes-,

en oubliant,éventuellement au profit d'une nouvelle école philosophique destinée à prendre le relai de la phénoménologie,que par 'herméneutique générale' son fondateur n'entend pas une telle école,mais bien la généralisation éventuelle d'un certain nombre de catégories structurales déjà mises en oeuvre dans leur champ spécifique, ou ce que Ricoeur appelle le passage des "structures" du texte au "monde "du texte.(o.c.,p.120).

PAUL RICOEUR ET LES "FORMES"DU DISCOURS BIBLIQUE

"Le point fondamental sur lequel je voudrais concentrer mon attention est celui-ci:la 'confession de foi' qui s'exprime dans les documents bibliques est inséparable des formes de discours,j'entends la structure narrative,par exemple,du Pentateuque et des Evangiles,la structure oraculaire des prophéties,

la parabole,l'hymne,etc.Non seulement chaque forme de discours suscite un style de confession de foi,mais la confrontation de ces formes de discours suscite,dans la confession de foi elle-même,des tensions,des contrastes qui sont théologiquement significatifs:l'opposition entre narration et prophétie,si

fondamentale pour l'intelligence de l'Ancien Testament ,n'est peut-être que l'une des paires de structures dont l'opposition contribue à engendrer la figure globale du sens;on évoquera plus loin d'autres paires contrastantes au niveau même des 'genres littéraires' .(...)Il y aurait donc trois problèmes à considérer sous le chef

des formes du discours biblique:l'affinité entre une forme de discours et une certaine modalité de confession de foi,le rapport entre tel couple de structures (par exemple la narration et la prophétie) et la tension correspondante dans le message théologique,enfin le rapport entre la configuration d'ensemble du corpus littéraire et ce qu'on pourrait appeler,corrélativement,l'espace d'interprétation ouvert par toutes les formes de discours prises ensemble."(o.c., I- Les "formes"du discours biblique,pp.120-121).

On peut mesurer,compte tenu de la rigueur de l'argumentation et de la finesse des analyses, l'intérêt suscité par cet essai de confrontation entre herméneutique philosophique et herméneutique biblique.Encore faut-il préciser ce que Paul Ricoeur entend par "herméneutique philosophique". En effet, une

lecture attentive de son étude fait apparaître comme thème central tout à la fois la distinction et la corrélation de l 'herméneutique générale et du cas particulier de son application au discours biblique.Aussi poserons-nous d'emblée cette question de principe : pour le philosophe qu'est Ricoeur,faut-il entendre sous le

vocable d'herméneutique philosophique ,la discipline dont il s'efforce d'expliciter le minimum de règles qui ,pour lui, constituent le corps de l'herméneutique générale ? Le caractère philosophique d'une discipline consisterait-il,en l'occurence, dans sa généralité ?Exposons d'emblée ce corps des "quatre catégories de l'herméneutique générale",examinées successivement tout au long de l'étude .

Il s'agit de l'objectivation par la structure;de la distanciation par l'écriture;de la "chose" du texte,c'est-à-dire du monde qu'il déploie devant lui;et enfin de la compréhension ou appropriation du  sens,qui consiste à "se comprendre devant le texte" et que nous désignons par la "foi".

Nous avons déjà montré comment, avec "les formes du discours biblique",il existait,pour Ricoeur, une correspondance étroite entre la structure narrative et les significations théologiques correspondantes.Mais qu'il s'agit bien là d'une première catégorie de l'herméneutique générale et de son application à la théologie,

on peut s'en assurer puisque "le même travail (pourrait) être fait avec les autres formes littéraires".(o.c.,I,p.122).La seconde catégorie "concerne le couple de la parole et de l'écriture".Certes ,la parole précède ontogénétiquement et phylogénétiquement l'écriture,mais le travail de l'herméneute adopte le plus souvent la

démarche inverse :"d'abord elle se rapporte à une écriture antérieure qu'elle interpréte;Jésus lui-même interprète la Torah;(...) de manière générale,une herméneutique de l'Ancien Testament,en tant qu'écriture donnée,en impliquée par la proclamation que Jésus est Christ."(idem,p.124)Le message de la

prédication suppose donc la chaîne 'écriture-parole-écriture',fonction que Paul Ricoeur n'hésite pas à désigner du terme brechtien de distanciation.Mais c'est  la troisième catégorie ,nommée la 'chose' ou le 'monde' du texte,qui est jugée "la catégorie centrale ,aussi bien pour l'herméneutique philosophique que pour

l'herméneutique biblique."(ibid;,p.125)Comprenons bien :il ne s'agit pas du monde quotidien de l'expérience sensible et de la pratique quotidienne,mais de celui que le texte "déploie devant lui",monde qui "n'est pas porté immédiatement par des intentions psychologisantes,mais médiatement par les structures de

l'oeuvre."Aussi Ricoeur écarte-t-il "le privilège pour les aspects personnalistes ,de la forme Je-Tu,dans la relation de l'homme à Dieu.(...)L'homme est atteint selon ses multiples dimensions qui sont cosmologiques,historico-mondiales,autant qu'anthropologiques,éthiques et personnalistes."(ibid;,p.127)

Arrivons enfin à la quatrième catégorie,à propos de laquelle appel est fait au Verstehen heideggerien,celle du "se comprendre devant le texte".Ricoeur l'explicite comme "la catégorie existentielle par excellence,celle de l'appropriation". Ne discutons pas de l'emploi,à propos de Heidegger,du terme existentiel. Il s'agit ici

de la manifestation de la foi dont Ricoeur récuse "toute réduction psychologisante"(o.c.,p.130)Or il a raison ,semble-t-il,de manifester à ce propos quelque hésitation en soutenant l'irréductibilité de la foi à tout traitement linguistique:"en ce sens, elle est bien la limite de toute herméneutique,en même temps que l'origine non herméneutique de toute interprétation"( id.p.130) .

Notre perplexité est redoublée par la conclusion de l'étude ,qui est double.D'une part,elle fait retour à la critique de la religion "comme critique des idéologies,comme critique des arrière-mondes,comme critique des illusions",pour marquer la différence entre distanciation et critique.D'autre part,il insiste

sur la dimension créatrice de la distanciation,se référant au concept de "jeu",cher à Gadamer.Nous penserions aussi au "jeu de langage" du second Wittgenstein.Mais quel est le bilan de la démarche?Celle-ci donne-t-elle une réponse claire à la question centrale du rapport entre herméneutique philosophique

et herméneutique biblique ?Relisons la conclusion de Ricoeur :"la voie que je viens de suivre était celle de l'"application"d'une catégorie herméneutique générale à l'herméneutique biblique traitée comme herméneutique régionale."(o.c.p.128) .La réalité effective de la démarche est pourtant celle d'une

généralisation de l'herméneutique biblique ,dont sont tirées les quatre catégories.D'où ,pour terminer, deux questions ?Y a-t-il bien quelque chose comme une herméneutique générale ,constituée comme science ?Mais surtout qu'en est-il du rapport entre philosophie et herméneutique ?Nous avons déjà répondu

négativement à la réduction philosophique de l'herméneutique générale (à supposer que celle-ci mérite une statut scientifique).Par contre,la philosophie partageant avec la théologie le statut de réalité textuelle,ne serait-il pas possible de constituer son herméneutique ,et à quelles conditions ?Peut-être une lecture plus approfondie de Schleiermacher permettra-t-elle de préciser ces conditions.

APPLIQUER DES PRINCIPES PHILOSOPHIQUES OU ELUCIDER LES CONDITIONS DE POSSIBILITE D'UNE PRATIQUE ?

"Puisque cette charge d'enseignement académique m'avait été transmise de façon fort inattendue,j'étais toujours,d'une manière générale,dans l'obligation d'enseigner immédiatement ce que je venais de trouver et de recueillir,sans avoir à peine pu y mettre un ordre quelconque : aussi ces recherches donnèrent-elles très vite naissance à des cours sur l'herméneutique générale."(F.D.E.Schleiermacher,HERMENEUTIQUE, Cerf/Paul,1987,Les discours prononcés à l'Académie ,1929,p.155. [Discours prononcé le 12 août 1929;note c,passage biffé dans le manuscrit.]

Plutôt que de répéter le travail de présentation de Charles Berner,traducteur et éditeur des essais de Schleiermacher contenus dans cet ouvrage,nous porterons toute notre attention sur les deux Discours  ( prononcés le 12 août  et le ...octobre 1829) publiés à leur suite (pp.155-188) et qui présentent le double avantage

de constituer un état des recherches synthétique sur l'herméneutique générale et d'être de la plume de l'auteur.Signalons pourtant un inconvénient : leur propos répond principalement aux thèses de contemporains comme Ast ou Wolf ,que Schleiermacher cite et discute longuement ,dans la

mesure où elles étaient probablement connues d'une partie du public cultivé de ses conférences.Mais ce qui pourrait sembler ralentir et compliquer inutilement l'accès à l'essence de l'herméneutique contribue tout au contraire à l'inscrire dans des limites bien déterminées.L'oeuvre à interpréter ne doit être ni absolument

étrangère au lecteur,ni tout à fait intelligible."Mes deux guides me limitent de plusieurs façons,l'un par le seul fait qu'il ne parle que d'écrivains qui doivent être compris (...);l'autre, en ce qu'il limite très vite ce qui est étranger à ce qui est composé dans une langue étrangère."(Discours du 12 août 18829,o.c.,p.161).

Aussi Wolf a-t-il raison de tenir "l'exercice de l'herméneutique dans le domaine de la langue maternelle et dans le commerce immédiat avec les gens pour une partie tout à fait essentielle du commerce cultivé,abstraction faite de toute étude philologique et théologique."(idem,p162) De la philologie classique et de

l'exégèse théologique,il faut donc rapprocher la conversation significative." (ibid.,p.163).C'est ainsi seulement que l'accès à la généralité de l'herméneutique sera rendu possible."Mais on chercherait en vain à imposer à l'exposition la forme d'une démonstration.(...)Affirmer est bien plus que démontrer.C'est une tout

autre espèce de certitude,et aussi- comme Wolf la loue pour ce qui est de la critique - plus divinatoire,qui résulte du fait que l'interprète entre, tant que faire se peut, dans l'état psychique de l'écrivain."(o.c.,p.164).Ce n'est donc pas la spécificité du domaine qui caractérise la démarche interprétative,mais bien la

méthode destinée à exposer la certitude du sens,"certitude plus divinatoire que démonstrative",car "toute la pratique de l'interprétation devrait se répartir de sorte qu'une classe d'interprètes [soit] plus soucieuse de la langue et de l'histoire,[tandis] que l'autre classe,plus soucieuse de l'observation des personnes,ne

considére la langue que comme le moyen à travers elles s'expriment et l'histoire comme les modalités sous lesquelles elles existaient,chacun se limitant à ceux  des écrivains qui s'ouvrent le plus volontiers à lui."(idem,p 165).En résumé,conclut Schleiermacher,si Ast adopte une attitude réductrice "reliant  entre elles la

grammaire,l'herméneutique et la critique", "Wolf ne se contente pas de ce trio comme organon de la science de l'Antiquité mais y joint l'habileté du style et l'art de la composition.,ce dont fait encore partie la métrique antique,à cause de la poésie."(ibid.165-166).

TOUT ET PARTIES

La conférence d'octobre de la même année se présente assez différemment de la première,car, débarrassée de tout préliminaire,elle nous met d'emblée  in medias res,avec une discussion de la thèse de Ast .Comme nous l'avons expliqué précédemment,Ast est partisan de l'"aspect grammatical"

de l'interprétation.Aussi rencontre-t-il le problème du tout et des parties..Proposons une comparaison.Plus le promeneur s'élève et plus large est le paysage que son regard embrasse ; de même,comprendre signifie englober,rattacher davantage de parties entre elles et dans le tout.Ce qui vaut pour l'espace vaut aussi

pour le temps .Mais il y a une limite constituée par le point de vue,qui n'est lui même jamais vu car il est la condition du voir.A la différence du concept analytico-synthétique,ou de la démonstration,qui conserve ses éléments sans les détruire,l'exposition compréhensive substitue ,au fur et à mesure de sa

progression,une globalité à une autre.Or cette substitution est aussi une destruction,car elle anéantit la richesse qui faisait tout l'intérêt des détails antérieurs relatifs à une exposition moins extensive.L'interprétation,à la différence du savoir démonstratif,est donc caractérisée par une dialectique du tout et des parties

telle que si,d'un côté,le tout ne se réduit pas à la somme des parties,d'un autre côté ,dans ce dépassement,à la différence du aufheben hegelien ,les parties ne sont pas conservées, mais elles sont abolies en "fusionnant"dans le nouveau sens.

Qu'on nous pardonne une introduction au second discours de 1828 qui outrepasse peut-être sa portée propre, et retournons au propos de Schleiermacher,c'est-à-dire à la genèse singulière de l'oeuvre telle qu'il la résumait déjà dans le premier discours."Dès la première ébauche d'une oeuvre déterminée se déployait en

lui le principe directeur qu'est la forme préexistante,elle contribue dans ses lignes de force à la disposition et à la répartition du tout et,par ses lois singulières,elle ferme ici un domaine de la langue et donc également d'une modification définie des représentations à celui qui compose et lui en ouvre là-bas un autre ,modifie donc dans le détail non seulement l'expression,mais encore,puisque les deux ne peuvent jamais être absolument distinguées,l'invention."(o.c. p 168).

Dès le premier discours,apparait en pleine clarté le fondement de la méthode :une forme préexistante génératrice de lignes de force qui interviennent dans le double champ du langage et de la pensée, "de l'expression et de  l'invention".La méthode se réclame donc d'un double mouvement,d'un double dynamisme.

Aussi ne faudrait-il il pas à réduire à une simple succession dans le temps,car,à la manière des formes organiques de la vie naturelle,la succession est un déploiement de formes plus englobantes et complexes. Non seulement le sens nouveau ne se réduit pas à la somme de ses éléments,mais il est constitué

par une métamorphose de la langue et de la pensée par laquelle "le plus petit est conditionné par un plus grand qui à son tour est un plus petit" et "il en résulte manifestement que le détail lui aussi ne peut être parfaitement compris qu'à travers le tout"(idem,p.175).Et même si "à la fin,comme d'un seul coup,tout obtient

sa peine lumière"la compréhension n'est que provisoire , à la merci d'une mutation d'englobant.Aussi la possibilité demeure que la totalité soit seulement "une libre juxtaposition de détails" et qu'il faille souvent" souvent retourner de la fin vers le début et recommencer à nouveau la saisie de manière à la compléter. ( ibidem,pp.176  et  177).

DE L'HERMENEUTIQUE DE L'OEUVRE A CELLE DE L'AUTEUR .

Le caractère nécessairement retrospectif de la constitution du sens global,le fait que "toute première saisie n'est que provisoire et imparfaite",oblige le lecteur à souvent retourner de la fin vers le début et recommencer à nouveau la saisie de manière à la compléter."(o.c.p177) La totalité ne peut jamais faire l'objet que

d'un "pressentiment" ,certes de moins en moins révisable mais que la découverte d'un détail incompatible avec cette anticipation peut contraintre de réviser.Cette révision est comparable,toutes choses égales d'ailleurs,au changement de paradigme proposé par Thomas Kuhn dans La structure des

révolutions scientifiques (1962),et bien que l'herméneute n'ait pas, pour sa part, à mettre en question un modèle universellement reconnu pas la communauté de chercheurs.La différence entre de tels types révision tient surtout,dans le cas de l'oeuvre littéraire ,à la question de " savoir si l'oeuvre fait partie de la démarche

globale de l'activité intellectuelle de son auteur ou si elle a seulement été occasionnée par des circonstances particulières,si elle a été rédigée comme exercice en vue de quelque chose de plus grand ou si elle ne résulte que d'une relation excitée,formant un écrit polémique."(idem, p183) Certes,nul praticien de l'histoire

des sciences ne peut écarter l'intervention  de motivations passionnelles ou dogmatiques chez les chercheurs , mais ceux-ci doivent se plier à des méthodes de recherche communes à tous dans le domaine incriminé pour ne pas encourir une immédiate disqualification.On nous objectera qu'un même professionnalisme

est exigé des exégètes,qu'il s'agisse de textes classiques ou religieux.Pourtant,Schleiermacher ne cessse de souligner le caractère relatif  et variable de la totalité qui servira de référence ultime à la montée herméneutique .Tantôt il s'agira de "l'esprit de l'Antiquité",tantôt ,de manière plus large,de "l'esprit du peuple

et de l'époque dans l'usage de la langue"(o.c.,p184).Une fois encore,il faut distinguer l'explication,analytique par essence,de la compréhension,détermination du sens,qui s'aide toutefois de la recherche des éléments. En résumé "la détermination su sens ne sera jamais juste si elle ne supporte pas l'épreuve de l'esprit

de l'écrivain aussi bien que celui de l'Antiquité."(idem,p.186).Aussi le second discours conclut-il sur l'exigence, pour l'herméneutique,de " parvenir à la forme qui lui revient en tant que méthode (Kunstlehre),et (que) ses règles,partant du simple fait que constitue l'acte de comprendre,soient développées dans une structure cohérente à partir de la nature du langage et des conditions fondamentales de la relation entre celui qui discourt et celui qui perçoit.."(ibidem,p.188)

 

3-POUR UNE "HERMENEUTIQUE PHILOSOPHIQUE " 

 

Si l'on fait nôtre la conclusion de Schleiermacher,on entendra par "philosophique",une herméneutique qui ne se limite pas à un développement "à partir de la nature du langage",mais expose "les conditions fondamentales de la relation entre celui qui discourt et celui qui perçoit".Aussi l'étroitesse du rapport entre

ontologie et herméneutique est-elle soulignée par un penseur comme Heidegger ,omniprésent  dans Vérité et méthode..C'est en effet dans des termes familiers à l'herméneutique que celui-cil expose son interprétation de  la recherche ontologique.Il note  :"Une recherche ontologique est un

mode possible d'explicitation (Auslegung) laquelle a été caractérisée comme élaboration et appropriation d'une compréhension (eines Verstehens).Toute explicitation a sa pré-acquisition,sa pré-vision et son anti-cipation.Qu'elle devienne,en tant qu'interprétation,la tâche expresse d'une recherche,et alors le tout

de ces "présuppositions" que nous appelons la situation herméneutique,exige d'être préalablement clarifié et assuré à partir de et dans une expérience fondamentale de l'objet à ouvrir."( Sein und Zeit,Erste Hälfe,§45,Max Niemeyer VerlStockage Vag Saale,sechste unveränderte Auflage,1949,pp.231-232;traduction

Emmanuel Martineau ,Authentica1985,p.173.) La "méthode herméneutique",pour acquérir une dimension philosophique ou ontologique,doit donc s'ancrer dans une "expérience fondamentale de' l'objet' à ouvrir."(in einer Grunderfahrung erschliessenden 'Gegenstandes').C'est donc sur ce mode d'"expérience fondamentale"qu'il convient de s'interroger.

A notre connaissance,l'expression de "cercle herméneutique",qui a connu ultérieurement une si grande popularité dans le milieu philosophique,ne se trouve ni chez Schleimacher ni chez Dilthey.Schleiermacher découvre bien la structure de la dialectique recursive "tout/parties" ou "ensemble/détails",mais sans la nommer.

Et si sa complète exposition se trouve dans Vérité et méthode (Deuxième partie,II,1,a) Le cercle herméneutique et le problème des préjugés,Le Seuil,1996,p.286 [270] sq.) il ne s'agit là que d'un travail rigoureux et fidèle, mais qui ne peut éviter au lecteur de se reporter à sa source,c'est-à-dire

les §§ 32 et 63 de Sein und Zeit.Précisons,pour le même lecteur ,que cet ouvrage se divise en deux sections,nommées respectivement par l'auteur (§ 45): "Analyse préparatoire de l'étant nommé Dasein" (§§ 9-44) et "interprétation existentiale originaire" de ce même étant ,faite sous l'angle de la temporalité(§

46-83). La composition de l'ouvrage peut sembler soit étrange, soit scolaire, puisque la seconde section -encore ne s'agit-il que des divisions d'une première partie dont la seconde ne verra jamais le jour,est une reprise des thèmes de la première qui donne pleinement son sens au titre "Sein und Zeit".Dernière observation :si le § 63 semble décalé d'une unité par rapport au §32 ,cela peut s'expliquer par l'existence du § 45,qui tient lieu de charnière.

§.32. COMPRENDRE ET INTERPRETER . LE CERCLE HERMENEUTIQUE

Le mouvement ordinaire de la traduction ou de l'exégèse consiste banalement à rendre compréhensible ce qui -terme,texte,oeuvre -fait obstacle à la compréhension,c'est-à-dire à la découverte du sens- éventuellement d'un sens, cas étudié par Ricoeur dans le Conflit des interprétations.

Au § 31 de SuZ ,l'auteur s'attache à esquisser le 'comprendre',comme constituant de" la situation (Befindlichkeit) ,une des structures existentielles dans lesquelles se tient l'être du "Da"(du Dasein)".Nous n'épiloguerons pas sur les difficultés de la langue heideggerienne,moins dûes au sens qu'à sa reformulation

en français.L'intérêt de la démarche de SuZ tient au plan où l'ouvrage situe le comprendre,non d'emblée dans le cadre linguistique,mais au  niveau existentiel."Nos recherches antérieures,écrit-Heidegger,,ont en fait déjà rencontré ce comprendre originaire,même si elles ne l'ont pas encore fait

expressément entrer dans leur thème.Le Dasein est en existant son Da,cela veut dire : le monde est "là",son DA-SEIN est l'être-à;et,de même :celui-ci est "là",à savoir comme ce en- vue -de- quoi (worumwillen) le Dasein est .Dans l'en-vue -de -quoi,l'être-au-monde existant est comme tel ouvert,et c'est cette ouverture

(Erschlossenheit) qui a été nommée le comprendre. "(idem,p.143).On voit comment la problématique heideggerienne diffère des abords grammatical et technique mis en oeuvre par Schleiermacher.Elle est d'emblée philosophique (ontologique),n'étant déterminée ni par sa méthode ni par son objet mais comme

"pouvoir-être ouvrant",pouvoir-être propre du Ds lui-même.C'est seulement à partir de la structure existentielle de la projection (der Entwurfcharakter;das Entwerfen;der Entwurf) que se posera la question herméneutique du sens,non comme interrogation sur un texte,mais d'abord comme vue du Ds (die Sicht des Daseins).

Ce n'est donc qu'au § 32 ,et à partir seulement de l'élucidation de la structure projective du Ds,que la problématique de l'interprétation ( 'Auslegung' - Martineau donne : 'explicitation' :o.c.,p.121 [148]) peut être exposée.Elle marque le passage- ailleurs ,il s'agira de virage (Umschlag) de l'anteprédicatif  au

prédicatif.L'être -au -monde du Ds est originairement occupé par la praxis (Zuhanden,sous- la- main,plutôt que à-portée -de- la- main,qui correspond mieux à Vorhanden).Est-ce à dire que le règne des signes et du sens coïnciderait exclusivement avec le prédicatif et l'expression phonique ?Nullement,car l'analyse du

comprendre ,en tant qu'il suppose la fonction signifiante (Bedeutsamkeit) ,met déjà en réseau le monde de la praxis (Zuhandenheit et Vorhandenheit ,comme modes de la Bewandtnis ou 'tournure'de la praxis ).Cette tournure "n'a pas besoin d'être saisie par une interprétation thématique.(...)Elle est essentiellement fondée par la préacquisition (Vorhabe),une prévision(Vorsicht) et une anticipation (Vorgriff)."(o.c. p.123 [150] ).

LE CERCLE

"Le comprendre,comme ouverture du Là,concerne toujours le tout de l'être-au-monde.En tout comprendre du monde l'existence est comprise,et inversement.En outre,toute interprétation se tient dans la structure du préalable qu'on a caractérisée.Toute interprétation qui doit contribuer à la compréhension doit déjà avoir

compris ce qui est à interpréter.On n'a jamais manqué de remarquer ce fait,ne serait-ce que dans le domaine des modes dérivés du comprendre et de l'interprétation,c'est-à-dire de l'interprétation philologique.Celle-ci appartient à la sphère de la connaissance scientifique.Une telle connaissance exige déjà la

rigueur de la légitimation fondatrice.La preuve scientifique n'a pas le droit de présupposer déjà ce que sa tâche est de fonder.Mais si l'interprétation doit à chaque fois déjà nécessairement se mouvoir dans le compris et se nourrir de lui comment devrait-elle produire des résultats scientifiques sans se mouvoir en

cercle,surtout si la compréhension présupposée se meut de surcroît au sein de la connaissance commune des hommes et du monde.Or le cercle,suivant les règles les plus élémentaires de la logique,est circulus vitiosus.(...) Et pourtant,voir dans ce cercle un cercle vitieux et chercher les moyens de l'éviter,ou même simplement l'"éprouver" comme une imperfection inévitable,cela signifie radicalement le comprendre." (idem,p.124,[152-153] ).

On a beaucoup glosé sur le "cercle vertueux".Pourtant,non seulement l'expression n'est pas heideggerienne,mais une lecture rigoureuse du texte l'exclut.En effet,si ce qui constituerait une faute logique peut caractériser le rapport du Ds au monde appréhendé comme ustensilité ,c'est-à-dire comme totalité de renvois

dans le réseau institué par la praxis- renvois entre les outils eux-mêmes mais prioritairement entre le système qu'ils constituent et les besoins du Ds -et même en tenant compte de la créativité déployée dans ce cercle,celui-ci ,comme Heidegger prend soin de le souligner pour conclure le § 32 : "Toutefois,si l'on songe que

le 'cercle' appartient ontologiquement  à un mode d'être de l'être-sous-la-main (à la réalité subsistante),on devra en général éviter de caractériser ontologiquement par un tel phénomène quelque chose comme le Ds."(o.c.,125 [153] ).Pourquoi ,sinon parce que dans un monde où tout est renvoi ou signe, "de

surcroit au sein de la connaissance commune des hommes et du monde",s'en tenir à une telle compréhension du Ds serait occulter que" Le Ds existe." et que "Le Ds en outre est l'étant que je suis à chaque fois moi-même,(....)condition de possibilité de ce que Heidegger nomme  Eigentlichkeit et Uneigentlichkeit et

que E.Martineau rend par authenticité et inauthenticité. Mais une telle réserve disparait-elle si à l'univers des outils on substitue celui des mots ,c'est -à-dire si par exemple  "le marteau devient l"objet d'un énoncé" ?Ce passage du maniement de l'outil à sa désignation comme 'objet'de représentationn,Heidegger le

nomme Umschlag,renversement ou virage.L'être-propre du Ds est-il sauvegardé par l'accès à la théoria ?Heidegger ne le pense pas.Certes,"la structure du 'comme' de l'interprétation a subi une modification.(...)Il est coupé de la significavité où se constitue la mondanéité ambiante.Il est ramené au niveau uniforme

d'un simple objet..Ce nivellement du 'comme' originaire de l'interprétation circonspecte en 'comme' de la simple objectité est la prérogative de l'énoncé."(id.p127,[158]).

§ 63 -AUTHENTICITE ET CIRCULARITE.

Compte-tenu de l'importance -aux deux sens du terme-de la deuxième section de SuZ-,dont nous rappelons qu'elle ne constitue que l'achèvement de la première partie de l'ouvrage total annoncé,il nous faut,comme le petit Poucet chaussant les bottes de l'Ogre,prendre quelques points de repère qui,tout en

assurant la stabilité de notre progression,devra procéder à d'assez considérables réductions de l'espace parcouru.Comme nous l'avons annoncé ,la mise en correspondance des paragraphes des deux sections par l'auteur lui-même nous facilitera la tâche,et après quelques résumés de liaison,nous permettra de rejoindre le § 63.

Avant de pouvoir élucider l'importance que le bref titre de la deuxième section (Dasein et temporalité,p.171 [231]) reconnaît à la question du temps,il convient,comme lui-même l'auteur s'y emploie, de remarquer que,conformément à l'Esthétique transcendantale,à la spatialité du monde offert à la praxis du Ds

,et ,compte tenu de l'insatisfaction exprimée pour ce qui est de son herméneutique,la "tâche d'une interprétation  existentielle plus originaire de cet étant que je suis à chaque fois moi-même"(§ 45,p.173 [231]) ne peut que s'imposer.Or le temps est bien ce qui conditionne la structure existentielle du Ds comme ouverture

l'ouverture,à la fois projection et anticipation.Il nous faudrait reprendre les analyses du souci (Sorge)et de la préoccupation (Besorgen) développées dans le chapitre VI de la première section.Peut-être s'étonnera-t-on d'être conduits aussi loin, de l'herméneutique et de sa circularité en apparence non pas vicieuse

mais pour le moins décevante.En effet,Schleiermacher a posé comme sa condition la possibilité d'interroger les éléments à partir d'une globalité.Or si la mondanéité comme ustensilité échoue à se constituer comme un tout véritable,qu'il s'agisse de sa figure quotidienne ou de son artifice scientifique,ne se

peut-il pas,à l'opposé ,que cette totalité soit attestée par un Sein zumTode (être jusqu'à la mort) existentiel ? D'où la problématique de cette seconde partie :"Les structures ontologiques du Ds antérieurement conquises doivent être rétrospectivement libérées quant à leur sens temporel.La quotienneté se dévoile comme mode de la temporalité."(p.175 [234]).Nous ajouterons,cum grano salis, Etre et temps,comme forme textuelle,n'a-t-il pas lui-même une structure cyclique rendant absurde une seconde partie ?

Le § 63,dont la lecture va nous occuper,ouvre la problématique renouvelée de l'herméneutique par cette déclaration :"A l"être du Ds appartient l'auto-interprétation " o.c.p.221(Zum Sein des Ds gehört Selbst Auslegung [312])Mais cette appartenance ne relève plus seulement de la préoccupation de

lson être-au- monde besogneux.Sa temporalité essentielle comme être-vers -la mort rend désormais compréhensible la dialectique du tout et des éléments  constitutive de ce paradoxe que représente une circularité ouverte par le pouvoir être-libre du Ds. Ainsi que le commente Heidegger," si l'être du Ds est

essentiellement pouvoir-être et être-libre pour ses possibilités les plus propres,et s'il n'existe jamais que dans la liberté pour elles- ou dans la non-liberté vis-à-vis d'elles - l'interprétation ontologique [ de  la 2° section] peut-elle faire autrement que de poser à son fondement des possibilités ontiques [de la 1° section],et de projeter celles-ci vers leur possibilité ontologique ?" (idem,p.222 [312]).

PHILOSOPHIE DE HEIDEGGER

Heidegger achève son exposition ( pages [314],[315] et [316] de l'édition allemande ) par des considérations indispensables sur la méthode,c'est -à-dire sur la condition philosophique du passage de l'ontique à l'ontologique.Cette méthode consiste-t-elle a appliquer la "logique de la conséquence",qui seule permet

d'échapper au piège de la circularité logique ?La réponse est nette :"S'il est impossible d''éviter',dans l'analytique existentielle,un 'cercle' dans la preuve,c'est qu'elle ne prouve absolument pas d'après la logique de la conséquence (Konsequenzlogik).Ce que l'entendement,s'imaginant ainsi satisfaire à la

suprême rigueur de la recherche scientifique,souhaite éliminer en évitant le 'cercle',n'est rien moins que la structure fondamentale du souci.Originairement constitué par celui-ci,le Ds est à chaque fois déjà en-avant-de-soi-même."(p.223 [315])

Les considérations finales de Heidegger sur la philosophie de l'herméneutique consistent donc à récuser la réduction de sa méthode à l'explication déductive mise en oeuvre par les procédures de la logique moderne,et,plus largement,à la philosophie de l'entendement, car "la caractéristique insigne (das

 Auszeichnende der Verständigkeit) consiste en ce que celui-ci croit n'expérimenter que l'étant 'factuel' (tatsächlich) et pouvoir ainsi se dérober à un comprendre de l'être." Or,pour le maitre de Fribourg en cela disciple d'Aristote,l'ontologie est première,car la compréhension est la condition de la connaissance.Et la conséquence pour la 'circularité' de l'herméneutique est que "l'effort doit s'appliquer à sauter originairement et totalement dans ce 'cercle'."(idem,p224 [315]), plutôt qu'à l'éviter.
 

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Suite : 4- GADAMER,DISCIPLE DE HEIDEGGER  ? (in: HERMENEUTIQUE 3 )

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