HERMENEUTIQUE 2

HERMENEUTIQUE : De Friedrich Schleiermacher à Hans-Georg Gadamer.

1-EN GUISE D'INTRODUCTION  :  "ORIGINES ET DEVELOPPEMENT DE L'HERMENEUTIQUE" (1900) ,  par WILHELM DILTHEY.

____________________________________________________________________________________________________________

"Ma première oeuvre de quelque importance essaya de reconstituer l'évolution de Schleiermacher d'après les papiers qu'il a laissés.L'individu remarquable n'est pas seulement la base de l'histoire:il en est aussi,en un certain sens ,la réalité suprême."      (   Discours de réception à l'Académie des sciences, 1887. )

 

 Une étude de l'herméneutique,consacrée à l'examen d'auteurs aussi différents que Friedrich Schleiermacher,Wilhelm Dilthey et Hans-Georg Gadamer, ne suivra pourtant pas leur ordre chronologique.Pour rendre les choses plus claires,il s'agirait en effet de faire la jonction entre un exact contemporain de Hegel et le

disciple le plus brillant de Heidegger. Si nous accordons la priorité à l'étude de Dilthey intitulée "Origines et développement de l'herméneutique"(1900) ,(in :Le monde de l'esprit,tome 1,Aubier-Montaigne,1947,pp.319-340), c'est,paradoxalement,en raison de la position extérieure de ce philosophe vis-à-vis de son

objet.En effet,entreprendre d'aborder en premier lieu les "géniaux tâtonnements" de Schleiermacher consisterait à nous priver de toute distance ,et à épouser,point par point,la démarche analytique adoptée par le présentateur de l'édition française.(Cerf).Quant à l'oeuvre si riche et profonde de

Gadamer,si même elle peut être réputée porter à son zénith une méthode qui,jusqu'à lui, n'était que balbutiement,elle aurait toute chance de nous faire perdre de vue la spécificité d'une démarche dont l'inventeur a pris bien soin de marquer et l'origine et la place,par sa proximité avec la rhétorique et la

psychologie,dans un cadre philosophique nommé par lui,à la suite de Platon et/ou Aristote,dialectique (Cerf) .En effet, même si,dès la source,l'interprétation  doit prétendre à l'universalité,elle est en fait constituée par un matériau linguistique particulier, relatif aussi bien aux anciens grecs et latins qu'aux  paraboles du

Nouveau Testament.Or, si l''étroit rapport historique et contextuel qui unit d'emblée herméneutique et théologie n'est pas pour gêner la philosophie pratiquée outre-rhin,il pourrait en aller assez différemment dans des environnements culturels où un tel lien est clairement conçu comme la survivance d'une subordination

quasi -médiévale.C'est pourquoi la décision d'aborder l'herméneutique par un biais qui ne soulève pas de contestation de principe nous a-t-elle incité à donner la parole à Dilthey.En effet,le large cadre donné à son étude ne peut,par le choix de son projet, que rassurer épistémologues et philosophes.Il est en effet défini

dès les premières lignes de l'étude citée : "il s'agit maintenant de résoudre la question de la connaissance scientifique des individus et même des grandes formes de l'existence humaine en général."(o.c.,p.320) .

Se réclamant d'une formation post-hégélienne, mais reconnaissant aussi l'influence exercée sur lui par les diverses formes de positivisme,Dilthey entrevoit dans l'herméneutique une issue à l'enfermement du savoir exercé par l'exclusivité les Naturwissenschaften.Il s'agit de l'ouverture au  "monde de l'esprit",non plus en

tant que "deuxième monde" paradigmatique ou simplement virtuel,mais bien d'un savoir effectif , car ancré dans le vécu.Le fondement de ce savoir se trouve à la fois dans la réalité individuelle de l'être humain et dans son historicité. "Le monde spirituel est en soi ensemble de faits réels,élaboration de valeurs et

royaume de la finalité.Les grands poètes,Shakespeare,Cervantes,Goethe m'enseignent à comprendre le monde de ce point de vue et à édifier sur cette base un idéal de vie.Thucydide,Macchiavel,Ranke,me révélèrent le monde historique qui se meut autour de son propre centre,sans avoir besoin d'aucun autre.Des

études théologiques me familiarisèrent avec la conception du monde du jeune Schleiermacher;suivant celle-ci,les expériences de l'humanité forment en tant qu'individuation déterminée de l'univers un tout fermé,autonome et qui se suffit à lui-même."(Le Monde de l'esprit,Préface,Aubier-Montaigne,T.I,p10)

DU "PERI HERMENEIAS" A L'HERMENEUTIQUE

Le verbe "hermeneuein" a ,en grec classique, deux sens assez différents : d"une part,il s'agit simplement de la capacité d' exprimer ou de formuler une pensée ; de l'autre,sans doute moins important pour les anciens que pour nous,on entend par là le pouvoir de traduire ou d'interpréter de manière accessible à tous

une expression dont le sens originaire nous échappe,au moins partiellement.Bref,on entend par là soit la formation discursive de la pensée,soit ,comme certains "traductologues"l'entendent aujourd'hui,le passage d'une langue-source à une langue-cible destiné à faciliter,améliorer ou même,dans certains cas

extrêmes,à rendre tout simplement possible la compréhension. Cette distinction explique que ,dans l'oeuvre d'Aristote,le Peri hermeneias constitue le socle logique de la pensée discursive,alors que les problèmes relatifs à l'interprétation et à la traduction ,problèmes dont l'aspect linguistique se noue étroitement à sa base logique,sont renvoyés tantôt à la Rhétorique,tantôt à la Poétique.

CONDITION DE LA PENSEE

Pour nous le sens des énoncés - accordons-nous à distinguer le sens des propositions et la signification des termes ( sinn/bedeutung,à la suite de Frege et Wittgenstein) - doit "précéder" leur valeur épistémique,c'est-à-dire leur vérité ou leur fausseté. Ce n'est pas le cas pour Aristote,car,pour lui, la pensée

conceptuelle suppose une double symbolisation.Certes,la prononciation des mots suffit à éveiller des émotions dans l'âme (pathèmata tès psychès) (Peri herm.,16 a 6),mais la pensée conceptuelle formée par le discours,c'est-à-dire par la composition ou la séparation (négation) des concepts, a pour condition la

valeur alèthique de la proposition formée.D'où une équivalence qui,dès Platon et Aristote,dominera la pensée classique et moderne, mais que l 'herméneutique mettra en question,"penser,c'est juger".

Cette exposition de la nature du discours déclaratif ou assertif (logos apophantikos) ouvre le chapitre 4 du Péri hermeneias :"Le discours est un son vocal dont chaque partie,prise séparément,présente une signification comme énonciation, mais pas comme affirmation (kataphasis) ou négation (apophasis).Je veux dire

que,par exemple,le mot homme signifie bien quelque chose,mais non pas cependant qu'il est ou qu'il n'est pas:il n'y aura affirmation ou négation que si l'on y ajoute autre chose."(o.c. 16 b 27-30;nous suivons la traduction Tricot dans l'édition Vrin 1966,tout en précisant les termes grecs afin déviter toute confusion).

D'où l'importante précision qui apparaît au chapitre 14 :"Croire qu'il faille définir les jugements contraires par le fait qu'ils portent sur des choses contraires est une erreur.(...)Ce qui rend les jugements contraires,ce n'est pas qu'ils portent sur des sujets contraires,c'est plutôt qu'ils se comportent d'une façon contraire sur le même sujet" (idem,23b 6-7;"all' ou tôi enantiôn einai enantiai,all'mallon tôi enantiôs").

LA COMPREHENSION N'OBEIT PAS A LA REGLE DU VRAI OU FAUX;ELLE EST PLURIELLE ET A DES NIVEAUX.

L'analyse de l'herméneutique selon Dilthey met en jeu des couples de concepts (interprétation/ explication;compréhension/explication) qui structurent à la fois l'objet et le mouvement de la démarche intellectuelle, car il s'agit " d'avoir accès au même esprit humain qui s'adresse à nous et demande à être interprété."(Origines et développement de l'herméneutique, tr.fr. in : Le

monde de l'esprit,,Aubier- Montaigne,T.1,p.321).Interpréter,c'est en effet émettre une hypothèse,par exemple sur le sens d'un geste,d'une mimique,d'un sourire,etc.Le plus souvent cette hypothèse est implicite et spontanée,car elle repose sur une familiarité culturelle et ses habitus.Aussi Dilthey nomme-t-il 'compréhension' (Verstehen) "le processus par lequel nous

connaissons un intérieur  à l'aide de signes perçus de l'extérieur par nos sens."(o.c.,p.320).Ces signes peuvent être de deux ordres,naturels ou culturels;et ,dans ce cas,constituer  un assemblage grammaticalement et syntaxiquement correct d'expressions phonétiques ou graphiques.C'est pourquoi nous réservons désormais l'usage du terme d'"herméneutique" à

"l'interprétation (Auslegung) de témoignages humains conservés par l'écriture."(idem,p.321) Or cette interprétation-ou exégèse- procède selon des règles déterminées."l'herméneutique,précise Dilthey,est née du conflit de ces règles,de l'antagonisme entre les différentes façons d'interpréter des oeuvres capitales et de la nécessité qui en

résultait de fonder les règles en question.(ibid.,p.322).Une de ces tentatives les plus connues,nommée "allégorique"consiste à supposer un sens spirituel sous "un revêtement d'images et de figures de style (tropes)."Or si,dans les sciences de la nature,fonder revient le plus souvent à expliquer (Erklârung )les phénomènes en leur appliquant un modèle mathématique,dans le cas

de l'interprétation ,Schleiermacher aime mieux parler "d'activité symbolisante".Dilthey,lui,s'interroge sur la possibilité,à propos de documents ou de momuments culturels,de distinguer compréhension et explication.D'où l'idée que l'herméneutique introduit dans ses démarches épistémiques une gradation plutôt qu'une opposition.Et il conclut même son étude par la

possibilité sinon d'une synthèse du moins d'un rapprochement :"le terme d'explication convient pour désigner la connaissance du singulier lorsque les vues générales servent sciemment et méthodiquement  à donner une connaissance complète du singulier.( o.c.,p.339).C'est prendre appui sur le concept de" graduation" et accepter cette conséquence apparemment paradoxale,

empruntée,comme nous le verrons,à Schleiermacher :la fin dernière de l'herméneutique est de mieux comprendre l'auteur qu'il ne s'est compris lui-même."(Origine et développement de l'herméneutique,o.c. p.332).

 

2-SCHLEIERMACHER,LE FONDATEUR.

__________________________________

Sous peine de nous répéter en développant des thèmes déjà traités ou même seulement abordés par Dilthey dans son étude de 1900,nous préfèrerons procéder de manière plus analytique en exposant les principales distinctions conceptuelles qui scandent ,pricipalement dans le domaine de l'exégèse

théologique,les recherches menées par Schleiermacher dès 1805.Il ne s'agit pas encore,en effet,d'hypothèses concernant le vaste domaine qualifié par lui d'herméneutique générale,mais mais de propositions relatives "au but le plus limité qu'est l'interprétation des livres saints."(Herméneutique,édition en langue

française par CERF/PUL,I987,p. 32).Afin de justifier ce choix pour des raisons autres qu'institutionnelles et préparer son élargissement ultérieur,l'auteur précise que "les passages obscurs du texte ne font obstacle à la compréhension que si on n'a pas non plus bien compris ce qui été facile" (idem,p.33),c'est-à-dire la langue elle-même de l'auteur.Cette compréhension s'opère de deux points de vue ,nommés interprétation grammaticale et interprétation technique.

INTERPRETATION GRAMMATICALE,INTERPRETATION TECHNIQUE.

Pour commencer,avouons notre perplexité devant une dualité qui requiert,à son tour,une ...interprétation! Certes,Schleiermacher ne nous laisse pas entièrement désarmé dans sa Première ébauche de 1803,mais si l'interprétation grammaticale opère "à partir de la langue et à l'aide de la langue",l'interprétation technique

consiste à "comprendre comme exposition des pensées;à comprendre ce qui est composé à travers l'homme et aussi par l'homme."(o.c.,p.34 et p.49).Le rapport avec l'opposition saussurienne entre langue et parole s'impose,et pourtant risquerait de nous leurrer.Il reste que notre auteur reconnait la priorité de la

langue sur la 'technique',car s'impose d'abord ce que dit la langue ,quel que soit son usager et son intention propre."Plus l'exposé est objectif,et plus l'interprétation est grammaticale;plus il est subjectif et plus il est technique."(id.,p.33).Or cette désignation ne correspond pas à notre usage courant de la langue,

qui consiste,à l'opposé,à rapprocher 'technique' et'objectif'.Mais il faudrait insister sur l'équivoque du terme 'kunstlich' ,qui exprime à la fois l'artifice et l'ingéniosité de l'artisan,qu'il soit sculpteur ou poète,et donc son génie propre,autant de vertus que rend mal le qualificatif de 'technique'.Il est clair,comme y 

insistait Dilthey dans son étude ,que Schleiermacher tend bien à opposer l'objectivité du concept à l'individualité de l'intuition. et de l'imagination,prises en compte par le registre des tropes.

Nous ne saurions,arrivés à ce point de notre exposé,passer sous silence le mérite de Paul Ricoeur qui,dans le texte d' une conférence d'abord prononcée en1975 puis rééditée en 1986 ( La tâche de l'herméneutique, in "Du texte à l'action,Essais d'herméneutique, Le Seuil) a vu l'essentiel de la difficulté sans

disposer du recueil publié au Cerf en 1987).En quelques pages (pp 78-81),Ricoeur met en relief la constance,chez Schleiermacher,de la dualité entre interprétation grammaticale et interprétation technique ou psychologique,tout en insistant sur sa valeur critique :"Ce n'est que dans les derniers textes de

Schleiermacher que la seconde interprétation l'emporte sur la première et que le caractère divinatoire de l'interprétation en souligne le caractère psychologique.Mais,même alors,l'interprétation psychologique - ce terme remplace celui d'interprétation technique- ne se borne jamais à une affinité avec

l'auteur;elle implique des motifs critiques dans l'activité de comparaison:une individualité ne peut être saisie que par comparaison et par contraste.Ainsi la seconde herméneutique comporte elle aussi des éléments techniques et discursifs.On ne saisit jamais directement une individualité mais seulement sa

différence avec une autre et avec soi-même."(o.c.,§ 2,pp.80-81). Paul Ricoeur met déjà en place dans cette brève étude le thème qui l'occupera au cours de ses dernières recherches,en particulier dans Soi-même comme un autre mais qui est largement présente dans une étude intitulée La fonction herméneutique de la

distanciation." Contrairement à la tradition du Cogito et à la prétention du sujet de se connaître lui-même par intuition immédiate,il faut dire que nous ne comprenons que par le grand détour des signes d'humanité déposés dans les oeuvres de culture."(idem,p.116).Toutefois la référence à la Verfremdung

brechtienne dans un contexte qui présuppose aussi la lecture préalable de Dilthey et de Gadamer nous éloigne sensiblement des recherches et des tâtonnements des Schleiermacher.Nous retiendrons pourtant des études de Ricoeur,en relation avec notre propre démarche,quelques précieuses pages

intitulées Les 'formes" du discours biblique  (Essais d'herméneutique,II,p.120-133).En effet,conformément au parcours de Schleiermacher et à sa quête d'une "Herméneutique générale",nous ne saurions perdre de vue le sol des herméneutiques particulières-littéraire,juridique,théologique,pour les plus importantes-,

en oubliant,éventuellement au profit d'une nouvelle école philosophique destinée à prendre le relai de la phénoménologie,que par 'herméneutique générale' son fondateur n'entend pas une telle école,mais bien la généralisation éventuelle d'un certain nombre de catégories structurales déjà mises en oeuvre dans leur champ spécifique, ou ce que Ricoeur appelle le passage des "structures" du texte au "monde "du texte.(o.c.,p.120).

PAUL RICOEUR ET LES "FORMES"DU DISCOURS BIBLIQUE

"Le point fondamental sur lequel je voudrais concentrer mon attention est celui-ci:la 'confession de foi' qui s'exprime dans les documents bibliques est inséparable des formes de discours,j'entends la structure narrative,par exemple,du Pentateuque et des Evangiles,la structure oraculaire des prophéties,

la parabole,l'hymne,etc.Non seulement chaque forme de discours suscite un style de confession de foi,mais la confrontation de ces formes de discours suscite,dans la confession de foi elle-même,des tensions,des contrastes qui sont théologiquement significatifs:l'opposition entre narration et prophétie,si

fondamentale pour l'intelligence de l'Ancien Testament ,n'est peut-être que l'une des paires de structures dont l'opposition contribue à engendrer la figure globale du sens;on évoquera plus loin d'autres paires contrastantes au niveau même des 'genres littéraires' .(...)Il y aurait donc trois problèmes à considérer sous le chef

des formes du discours biblique:l'affinité entre une forme de discours et une certaine modalité de confession de foi,le rapport entre tel couple de structures (par exemple la narration et la prophétie) et la tension correspondante dans le message théologique,enfin le rapport entre la configuration d'ensemble du corpus littéraire et ce qu'on pourrait appeler,corrélativement,l'espace d'interprétation ouvert par toutes les formes de discours prises ensemble."(o.c., I- Les "formes"du discours biblique,pp.120-121).

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site